facilement nier par une forfanterie de jeune homme. Christophe était
sincère; mais il se faisait illusion, il ne se connaissait pas bien. Il
notait pas un moine, il n'avait pas un tempérament à renoncer au
monde; surtout, il n'en avait pas l'âge. Les premiers temps, il ne
souffrit pas trop: il était enfoncé dans la composition; et, tant que
ce travail dura, il ne sentit le manque de rien. Mais quand il fut dans
la période de dépression qui suit l'achèvement de l'œuvre et qui
dure jusqu'à ce qu'une nouvelle œuvre s'empare de l'esprit, il regarda
autour de lui, et il fut glacé de son abandon. Il se demanda pourquoi
il écrivait. Tandis que l'on écrit, la question ne se pose pas: il
faut écrire, cela ne se discute point. Ensuite, on se trouve en
présence de l'œuvre enfantée; l'instinct puissant qui l'a fait
jaillir des entrailles s'est tu: on ne comprend plus pourquoi elle est
née; à peine s'y reconnaît-on soi-même, elle est presque une
étrangère, on aspire à l'oublier. Et cela n'est pas possible, tant
qu'elle n'est ni publiée, ni jouée, tant qu'elle ne vit pas de sa vie
propre dans le monde. Jusque-là, elle est le nouveau-né attaché à la
mère, une chose vivante rivée à la chair vivante: il faut l'amputer
pour vivre. Plus Christophe composait, plus grandissait en lui
l'oppression de ces êtres sortis de lui, qui ne pouvaient ni vivre, ni
mourir. Qui l'en délivrerait? Une poussée obscure remuait ces enfants
de sa pensée; ils aspiraient désespérément à se détacher de lui,
à se répandre dans d'autres âmes comme les semences vivaces, que
lèvent charrie dans l'univers. Resterait-il muré dans sa stérilité?
Il en deviendrait enragé.
Puisque tout débouché:--théâtres, concerts,--lui était fermé, et
que pour rien au monde il ne se fût abaissé à une démarche nouvelle
auprès des directeurs qui l'avaient une fois éconduit, il ne lui
restait d'autre moyen que de publier ce qu'il avait écrit; mais il ne
pouvait se flatter qu'il trouverait plus facilement un éditeur pour le
lancer qu'un orchestre pour le jouer. Les deux ou trois essais qu'il
fit, aussi maladroitement que possible, lui suffirent; plutôt que de
s'exposer à un nouveau refus, ou de discuter avec un de ces négociants
et de supporter leurs airs protecteurs, il préféra faire tous les
frais de l'édition. C'était une folie: il avait une petite réserve,
qui lui venait de son traitement à la cour et de quelques concerts;
mais la source de cet argent était tarie, et il se passerait longtemps
avant qu'il en trouvât une autre; il eût fallu être assez sage pour
ménager ce petit avoir, qui devait l'aider à passer la période
difficile où il s'engageait. Non seulement il ne le fit pas; mais,
cette réserve étant insuffisante à couvrir les dépenses de
l'édition, il ne craignit pas de s'endetter. Louisa n'osait rien dire;
elle le trouvait déraisonnable, et ne comprenait pas bien qu'on
dépensât de l'argent pour voir son nom sur un livre; mais puisque
c'était un moyen de lui faire prendre patience et de le garder auprès
d'elle, elle était trop heureuse qu'il s'en contentât.
Au lieu d'offrir au public des compositions d'un genre connu, de tout
repos, Christophe fit choix, parmi ses manuscrits, d'une série
d'œuvres, très personnelles, et auxquelles il tenait beaucoup.
C'étaient des pièces pour piano, où s'entremêlaient des _Lieder_,
quelques-uns très courts et d'allure populaire, d'autres très
développés et presque dramatiques. Le tout formait une suite
d'impressions joyeuses ou tristes, qui s'enchaînaient d'une façon
naturelle et que traduisait tour à tour le piano seul, et le chant,
seul ou accompagné. «Car, disait Christophe, quand je rêve, je ne me
formule pas toujours ce que je sens: je souffre, je suis heureux, sans
paroles pour le dire; mais il vient un moment où il faut que je le
dise, je chante sans y penser: parfois, ce ne sont que des mots vagues,
quelques phrases décousues, parfois des poèmes entiers; puis, je me
remets à rêver. Ainsi, le jour s'écoule: et c'est en effet un jour
que j'ai voulu représenter. Pourquoi des recueils composés uniquement
de chants, ou de préludes? Il n'est rien de plus factice et de moins
harmonieux. Tâchons de rendre le libre jeu de l'âme!»--Il avait donc
nommé la Suite: _Une Journée._ Les diverses parties de l'œuvre
portaient des sous-titres, indiquant brièvement la succession des
rêves intérieurs. Christophe y avait écrit des dédicaces
mystérieuses, des initiales, des dates, que lui seul pouvait comprendre
et qui lui rappelaient le souvenir d'heures poétiques, ou de figures
aimées: la rieuse Corinne, la languissante Sabine, et la petite
Française inconnue.
En outre de cette œuvre, il choisit une trentaine de ses _Lieder_,--de
ceux qui lui plaisaient le plus, et, par conséquent, qui plaisaient le
moins au public. Il s'était bien gardé de prendre ses mélodies les
plus «mélodieuses»; il prit les plus caractéristiques.--(On sait que
les braves gens ont toujours une grande peur de ce qui est
«caractéristique». Ce qui est sans caractère leur ressemble beaucoup
mieux.)
Ces _Lieder_ étaient écrits sur des vers de vieux poètes silésiens
du dix-septième siècle, que Christophe avait lus dans une collection
populaire, et dont il aimait la loyauté. Deux surtout lui étaient
chers, comme des frères, deux êtres pleins de génie, tous deux morts
à trente ans: le charmant Paul Fleming, le libre voyageur au Caucase et
à Ispahan, qui garda une âme pure, aimante et sereine, parmi les
sauvageries de la guerre, les tristesses de la vie, et la corruption de
son temps,--et Jean-Christian Günther, le génie déréglé, qui se
brûla dans l'orgie et le désespoir, jetant sa vie à tous les vents.
De Günther, il avait traduit les cris de provocation et d'ironie
vengeresse contre le Dieu ennemi qui l'écrase, ces malédictions
furieuses du Titan terrassé, qui retourne la foudre contre le ciel. De
Fleming, il avait pris des chants d'amour à Anemone et à Basilene,
suaves et doux comme des fleurs,--la ronde des étoiles, le _Tanzlied_
(chant de danse) des cœurs limpides et joyeux,--et le sonnet héroïque
et tranquille: _À soi-même_ (_An Sich_), que Christophe se récitait,
comme prière du matin.
L'optimisme souriant du pieux Paul Gerhardt charmait aussi Christophe.
C'était pour lui un repos, au sortir de ses tristesses. Il aimait cette
vision innocente de la nature en Dieu, les prairies fraîches, où les
cigognes se promènent gravement au milieu des tulipes et des narcisses
blancs, au bord des ruisselets qui chantent sur le sable, l'air
transparent où passent les hirondelles aux grandes ailes et le vol des
colombes, la gaieté d'un rayon de soleil qui déchire la pluie, et le
ciel lumineux qui rit entre les nuées, et la sérénité majestueuse du
soir, le repos des forêts, des troupeaux, des villes et des champs. Il
avait eu l'impertinence de remettre en musique plusieurs de ces
cantiques spirituels, qui étaient encore chantés dans les communautés
protestantes. Et il s'était bien gardé de leur conserver leur
caractère de choral. Loin de là: il l'avait en horreur; il leur avait
donné une expression libre et vivante. Le vieux Gerhardt eût frémi de
l'orgueil diabolique que respiraient maintenant certaines strophes de
son _Lied du Voyageur_ chrétien, ou de l'allégresse païenne qui
faisait déborder comme un torrent le flot paisible de son _Chant
d'été._
La publication fut faite, et naturellement en dépit du bon sens.
L'éditeur, que Christophe payait pour faire l'impression de ses
_Lieder_ et les garder en dépôt, n'avait d'autre titre à son choix
que d'être son voisin. Il n'était pas outillé pour un travail de
cette importance; l'ouvrage traîna, des mois; il y eut des bévues, des
corrections coûteuses. Christophe, qui n'y connaissait rien, se
laissait tout compter un tiers plus cher qu'il ne fallait; les dépenses
s'élevèrent bien au-dessus de ce qui avait été prévu. Puis, quand
ce fut fini, Christophe se trouva avoir sur les bras une édition
énorme, dont il ne savait que faire. L'éditeur était sans clientèle;
il ne fit pas une démarche pour répandre l'œuvre. Son apathie
s'accordait d'ailleurs avec l'attitude de Christophe. Comme il lui avait
demandé, pour l'acquit de sa conscience, de lui écrire quelques lignes
de réclame, Christophe répliqua «qu'il ne voulait pas de réclame: si
sa musique était bonne, elle parlerait pour elle-même». L'autre
respecta religieusement sa volonté: il enferma l'édition au fond de
son magasin. Elle était bien gardée; car, en six mois, il ne s'en
vendit pas un exemplaire.
En attendant que le public se décidât à venir, Christophe dut trouver
un moyen pour réparer la brèche qu'il avait faite à son petit
pécule; et il n'avait pas à être difficile: car il fallait vivre et
payer ses dettes. Non seulement celles-ci étaient plus fortes qu'il ne
l'avait prévu; mais il s'aperçut que la réserve sur laquelle il
comptait était moins forte qu'il n'avait calculé. Avait-il perdu de
l'argent sans s'en douter, ou--ce qui était infiniment plus
probable,--avait-il mal fait ses comptes? (Jamais il n'avait su faire
une addition exacte.) Peu importait pourquoi l'argent manquait: il
manquait, la chose était sûre. Louisa dut se saigner pour venir en
aide à son fils. Il en eut un remords cuisant, et il chercha à
s'acquitter, au plus tôt, à tout prix. Il se mit en quête de leçons
à donner, si pénible qu'il lui fût de se proposer et d'essuyer
parfois des refus. Sa faveur était bien tombée: il eut grand mal à
retrouver quelques élèves. Aussi, quand on lui parla d'une place dans
une école, il fut trop heureux d'accepter.
C'était une institution à demi religieuse. Le directeur, homme fin,
avait su voir, sans être musicien, tout le parti qu'on pouvait tirer de
Christophe, à très bon compte, dans la situation actuelle. Il était
affable, et payait peu. Christophe ayant risqué une timide observation,
le directeur laissa entendre, avec un sourire bienveillant, que
Christophe, n'ayant plus de titre officiel, ne pouvait prétendre à
plus.
Triste besogne! Il s'agissait moins d'apprendre la musique aux élèves
que de donner l'illusion aux parents et à eux-mêmes qu'ils la
savaient. La grande affaire était de les mettre en état de chanter
pour les cérémonies où le public était admis. Peu importait le
moyen. Christophe en était écœuré; il n'avait même pas la
consolation de se dire, en accomplissant sa tâche, qu'il faisait œuvre
utile: sa conscience se la reprochait, comme une hypocrisie. Il essaya
de donner aux enfants une instruction plus solide, de leur faire
connaître et aimer la sérieuse musique; mais les élèves ne s'en
souciaient point. Christophe ne réussissait pas à se faire écouter;
il manquait d'autorité; et, en vérité, il n'était pas fait pour
enseigner à des enfants. Il ne s'intéressait pas à leurs
ânonnements; il voulait leur expliquer tout de suite la théorie
musicale. Quand il avait une leçon de piano à donner, il mettait
l'élève à une symphonie de Beethoven, qu'il jouait avec lui à quatre
mains. Naturellement, cela ne pouvait marcher; il éclatait de colère,
chassait l'élève du piano, et jouait seul, longuement, à sa
place.--Il n'en usait pas autrement avec ses élèves particuliers, en
dehors de l'école. Il n'avait pas une once de patience: il disait, par
exemple, à une gentille jeune fille, qui se piquait de distinction
aristocratique, qu'elle jouait comme une cuisinière; ou même, il
écrivait à la mère qu'il y renonçait, qu'il finirait par en mourir,
s'il devait continuer plus longtemps à s'occuper d'un être aussi
dénué de talent.--Tout cela n'arrangeait pas ses affaires. Ses rares
élèves le quittaient; il ne parvenait pas à en garder un, plus de
deux mois. Sa mère le raisonnait. Elle lui fit promettre qu'il ne se
brouillerait pas au moins avec l'institution où il était entré; car,
s'il venait à perdre cette place, il ne savait plus comment il ferait
pour vivre. Aussi se contraignait-il, malgré son dégoût: il était
d'une ponctualité exemplaire. Mais le moyen de cacher ce qu'il pensait,
quand un âne d'élève estropiait pour la dixième fois un passage, ou
quand il lui fallait seriner à sa classe, pour le prochain concert, un
chœur insipide! (Car on ne lui laissait même pas le choix de son
programme: on se défiait de son goût). On peut croire qu'il y mettait
peu de zèle. Il s'obstinait pourtant, silencieux, renfrogné, ne
trahissant sa fureur intime que par quelque coup de poing sur la table,
qui faisait ressauter les élèves. Mais parfois, la pilule était trop
amère: il ne pouvait l'avaler. Au milieu du morceau, il interrompait
ses chanteurs:
--Ah! laissez cela! laissez cela! Je vais vous jouer plutôt du Wagner.
Ils ne demandaient pas mieux. Ils jouaient aux cartes derrière son dos.
Il s'en trouvait toujours un pour rapporter la chose au directeur; et
Christophe s'entendait rappeler qu'il n'était pas là pour faire aimer
la musique à ses élèves, mais pour la leur faire chanter. Il recevait
les semonces en frémissant; mais il les acceptait: il ne voulait pas
rompre.--Qui lui eût dit, il y avait quelques années, quand sa
carrière s'annonçait brillante et assurée, (alors qu'il n'avait rien
fait), qu'il en serait réduit à ces humiliations, dès l'instant qu'il
commencerait à valoir quelque chose?
Parmi les souffrances d'amour-propre que lui causa sa charge à
l'institution, une des moins pénibles pour lui ne fut pas la corvée
des visites obligatoires à ses collègues. Il en fit deux, au hasard;
et cela l'ennuya tellement qu'il n'eut pas le courage de continuer. Les
deux privilégiés ne lui en surent aucun gré; mais les autres se
jugèrent personnellement offensés. Tous regardaient Christophe comme
leur inférieur, en situation et en intelligence; et ils prenaient avec
lui des manières protectrices. Ils avaient l'air si sûrs d'eux-mêmes
et de l'opinion qu'ils avaient de lui, qu'il lui arrivait de la
partager; il se sentait stupide auprès d'eux: qu'eut-il pu trouver à
leur dire? Ils étaient pleins de leur métier et ne voyaient rien au
delà. Ils n'étaient pas des hommes. Si, du moins, ils avaient été
des livres! Mais ils étaient des notes à des livres, des commentaires
philologiques.
Christophe fuyait les occasions de se trouver avec eux. Mais elles lui
étaient quelquefois imposées. Le directeur recevait, un jour par mois,
dans l'après-midi; et il tenait à ce que tout son monde fût là.
Christophe, qui avait esquivé la première invitation, sans même
s'excuser, faisant le mort, dans l'espoir fallacieux que son absence ne
serait pas remarquée, fut l'objet, dès le lendemain, d'une observation
aigre-douce. La fois suivante, chapitré par sa mère, il se décida à
venir; il y mit autant d'entrain que s'il allait à un enterrement.
Il se trouva dans une réunion de professeurs de l'institution et
d'autres écoles delà ville, avec leurs femmes et leurs filles.
Entassés dans un salon trop petit, ils étaient hiérarchiquement
groupés, et ne firent nulle attention à lui. Le groupe le plus voisin
parlait de pédagogie et de cuisine. Toutes ces femmes de professeurs
avaient des recettes culinaires, qu'elles professaient avec un
pédantisme exubérant et revêche. Les hommes n'étaient pas moins
intéressés par ces questions, et à peine moins compétents. Ils
étaient aussi fiers des talents domestiques de leurs femmes que
celles-ci du savoir de leurs époux. Debout, près d'une fenêtre,
adossé au mur, ne sachant quelle contenance faire, tantôt tâchant de
sourire bêtement, tantôt sombre, l'œil fixe, les traits contractés,
Christophe crevait d'ennui. À quelques pas, assise dans l'embrasure de
la fenêtre, une jeune femme, à qui personne ne parlait, s'ennuyait
comme lui. Tous deux regardaient la salle, et ne se regardaient pas.
Après un certain temps, ils se remarquèrent, au moment où, n'en
pouvant plus, ils se détournaient pour bâiller. Juste à cette minute,
leurs yeux se rencontrèrent. Ils échangèrent un regard de complicité
amicale. Il fit un pas vers elle. Elle lui dit, à mi-voix:
--On s'amuse?
Il tourna le dos à la salle, et, regardant la fenêtre, il tira la
langue. Elle éclata de rire et, subitement réveillée, elle lui fit
signe de s'asseoir auprès d'elle. Ils firent connaissance. Elle était
femme du professeur Reinhart, chargé du cours d'histoire naturelle à
l'école, et nouvellement arrivé dans la ville, où ils ne
connaissaient encore personne. Elle était loin d'être belle, le nez
gros, de vilaines dents, peu de fraîcheur, mais des yeux vifs, assez
spirituels, et un sourire bon enfant. Elle bavardait comme une pie: il
lui donna la réplique avec entrain; elle avait une franchise amusante,
des boutades drolatiques; ils échangeaient en riant leurs impressions,
tout haut, sans se préoccuper de ceux qui les entouraient. Leurs
voisins, qui n'avaient pas daigné s'apercevoir de leur existence, quand
il eût été charitable de les aider à sortir de leur isolément, leur
jetaient maintenant des regards mécontents: il était de mauvais goût
de s'amuser autant!... Mais ce qu'on pouvait penser d'eux était
indifférent aux deux bavards: ils prenaient leur revanche.
À la fin, madame Reinhart présenta son mari à Christophe, Il était
extrêmement laid: une figure blême, glabre, grêlée, un peu macabre,
mais un air de grande bonté. Il parlait du fond de la gorge, et
articulait les mots d'une manière sentencieuse, ânonnante, en faisant
des pauses entre les syllabes.
Ils étaient mariés depuis quelques mois, et ces deux laiderons
étaient épris l'un de l'autre: ils avaient une façon affectueuse de
se regarder, de se parler, de se prendre la main, au milieu de tout ce
monde,--qui était comique et touchante. Ce que l'un voulait, l'autre le
voulait aussi. Tout de suite, ils invitèrent Christophe à venir souper
chez eux, au sortir de la réception. Christophe commença par se
défendre, en plaisantant; il disait que, pour ce soir, ce qu'on avait
de mieux à faire, c'était d'aller se coucher: on était moulu d'ennui,
comme après une marche de dix lieues. Mais madame Reinhart répliqua
que, précisément, il ne fallait pas en rester là: il serait dangereux
de passer la nuit sur ces pensées lugubres. Christophe se laissa faire
violence. Dans son isolement, il se sentait heureux d'avoir rencontré
ces braves gens, pas très distingués, mais simples et _gemütlich._
Le petit intérieur des Reinhart était _gemütlich_, comme eux.
C'était un _Gemüt_ un peu bavard, un _Gemüt_ avec inscriptions. Les
meubles, les ustensiles, la vaisselle parlaient, répétaient sans se
lasser leur joie de recevoir «lecher hôte», s'informaient de sa
santé, lui donnaient des conseils affables et vertueux. Sur le
sofa,--qui au reste était fort dur,--s'étalait un petit coussin, qui
murmurait amicalement:
--Seulement un petit quart d'heure! (_Nur ein Viertelstündchen!_)
La tasse de café, qu'on offrit à Christophe, insistait pour qu'il
en reprît:
--Encore une petite goutte! (_Noch ein Schlückchen!_).
Les assiettes assaisonnaient de morale la cuisine, d'ailleurs excellente.
L'une disait:
--Pense à tout: autrement il ne t'arrivera rien de bon.
L'autre:
--L'affection et la reconnaissance plaisent. L'ingratitude déplaît
à tous.
Bien que Christophe ne fumât point, le cendrier sur la cheminée ne
put se tenir de se présenter à lui:
--Petite place de repos pour les cigares brûlants. (_Ruheplätzchen
für brennende Cigarren._)
Il voulut se laver les mains. Le savon sur la table de toilette dit:
--Pour notre cher hôte. (_Für unseren lieben Gast._)
Et l'essuie-mains sentencieux, comme quelqu'un de très poli, qui n'a
rien à dire, mais qui se croit obligé à dire tout de même quelque
chose, lui fit cette réflexion, pleine de bon sens, mais non pas
d'à-propos, «qu'il faut se lever de bonne heure, pour jouir de la
matinée»:
--_Morgenstund hat Gold im Mund._
Christophe finit par ne plus oser se tourner sur sa chaise, de peur de
s'entendre interpeller par d'autres voix venues de tous les coins de la
chambre. Il avait envie de leur dire:
--Taisez-vous donc, petits monstres! On ne s'entend pas ici.
Et il fut pris d'un fou rire, qu'il tâcha d'expliquer à ses hôtes par
le souvenir de la réunion de tout â l'heure, à l'école. Pour rien au
monde, il n'eût voulu les blesser. Au reste, il n'était pas très
sensible au ridicule. Très vite, il s'habitua à la cordialité loquace
des choses et des êtres. Que ne leur eût-il passé! C'étaient de si
bonnes gens! Ils n'étaient pas ennuyeux; s'ils manquaient de goût, ils
ne manquaient pas d'intelligence.
Ils se trouvaient un peu perdus dans le pays, où ils venaient
d'arriver. La susceptibilité insupportable de la petite ville de
province n'admettait point qu'on y entrât, comme dans un moulin, sans
avoir sollicité, dans les règles, l'honneur d'en faire partie. Les
Reinhart n'avaient pas tenu assez de compte du protocole provincial, qui
régit les devoirs des nouveaux arrivants dans une ville, à l'égard de
ceux qui y sont installés avant eux. À la rigueur, Reinhart s'y fût
soumis machinalement. Mais sa femme, que ces corvées assommaient, et
qui n'aimait pas à se gêner, les remettait de jour en jour. Elle avait
choisi dans la liste des visites celles qui l'ennuyaient le moins, pour
les faire d'abord; les autres étaient indéfiniment remises. Les
notabilités, qui se trouvaient comprises dans cette dernière
catégorie, étaient suffoquées d'un tel manque d'égards. Angelika
Reinhart--(son mari la nommait Lili)--avait des manières un peu libres;
elle ne parvenait pas à prendre le ton officiel. Elle interpellait ses
supérieurs hiérarchiques, qui en rougissaient d'indignation; elle ne
craignait pas, au besoin, de leur donner un démenti. Elle avait la
langue bien pendue et éprouvait le besoin de dire tout ce qui lui
passait par la tête: c'étaient parfois des sottises énormes, dont on
se moquait derrière son dos; c'étaient aussi de grosses malices,
décochées en pleine poitrine, et qui lui faisaient des ennemis
mortels. Elle se mordait la langue, au moment où elle les disait, et
elle eût voulu les retenir: mais il était trop tard. Son mari, le plus
doux et le plus respectueux des hommes, lui faisait à ce sujet de
timides observations. Elle l'embrassait, en lui disant qu'elle était
une sotte, et qu'il avait raison. Mais, l'instant d'après, elle
recommençait; et c'était surtout quand et où il fallait le moins dire
certaines choses, qu'aussitôt elle les disait: elle eût crevé, si
elle ne les eût dites.--Elle était bien faite pour s'entendre avec
Christophe.
Parmi les nombreuses choses saugrenues, qu'il ne fallait pas dire, et
que par conséquent elle disait, revenait à tout propos une comparaison
déplacée de ce qui se faisait en Allemagne et de ce qui se faisait en
France. Allemande elle-même,--(nulle ne l'était plus qu'elle)--mais
élevée en Alsace, et en rapports d'amitié avec des Alsaciens
français, elle avait subi cette attraction de la civilisation latine,
à laquelle ne résistaient pas, dans les pays annexés, tant
d'Allemands, et de ceux qui semblaient les moins faits pour la sentir.
Peut-être, pour dire vrai, cette attraction était-elle devenue plus
forte, par esprit de contradiction, depuis qu'Angelika avait épousé un
Allemand du Nord et se trouvait dans un milieu purement germanique.
Dès la première soirée avec Christophe, elle entama son sujet de
discussion habituel. Elle vanta l'aimable liberté des conversations
françaises. Christophe lui fit écho. La France, pour lui, était
Corinne: de beaux yeux lumineux, une jeune bouche rieuse, des manières
franches et libres, une voix bien timbrée: il avait grande envie d'en
connaître davantage.
Lili Reinhart tapa des mains de se trouver si bien d'accord avec
Christophe.
--C'est dommage, dit-elle, que ma petite amie française ne soit
plus ici; mais elle n'a pu y tenir: elle est partie.
L'image de Corinne s'éteignit aussitôt. Comme une fusée qui meurt
fait paraître soudain dans le ciel sombre les douces et profondes
lueurs des étoiles, une autre image, d'autres yeux apparurent.
--Qui? demanda Christophe, sursautant. La petite institutrice?
--Comment! fit madame Reinhart, vous la connaissiez aussi?
Ils firent sa description: les deux portraits étaient identiques.
--Vous la connaissiez? répétait Christophe. Oh! dites-moi tout ce
que vous savez d'elle!...