Français. Elle lui donna des renseignements, qui n'étaient pas d'une
exactitude parfaite. À sa hâblerie de Méridionale se joignait le
désir instinctif d'éblouir son interlocuteur. À l'en croire, à
Paris, tout le monde était libre; et comme tout le monde, à Paris,
était intelligent, chacun usait de la liberté, personne n'en abusait;
chacun faisait ce qui lui plaisait, pensait, croyait, aimait ou n'aimait
point ce qu'il voulait: personne n'avait rien à y redire. Ce n'était
point là qu'on pouvait voir les gens se mêler des croyances des
autres, espionner les consciences, régenter les pensées. Ce n'était
point là que les hommes politiques s'immisçaient aux affaires des
lettres et des arts, et distribuaient les croix, les places, et l'argent
à leurs amis et à leurs clients. Ce n'était point là que des
cénacles disposaient de la réputation et du succès, que les
journalistes s'achetaient, que les hommes de lettres se cassaient des
encensoirs sur la tête, quand ils ne pouvaient pas se casser la tête
avec. Ce n'était point là que la critique étouffait les talents
inconnus, et s'épuisait en adulations devant les talents reconnus. Ce
n'était point là que le succès, le succès à tout prix justifiait
tous les moyens et commandait l'adoration publique. Des mœurs douces,
affectueuses, obligeantes. Nulle aigreur dans les rapports. Jamais de
médisance. Chacun venait en aide aux autres. Tout nouveau venu de
valeur était sûr de voir les mains tendues vers lui, la route aplanie
sous ses pas. Le pur amour du beau remplissait ces âmes de Français
chevaleresques et désintéressés; et leur seul ridicule était leur
idéalisme, qui, malgré leur esprit bien connu, faisait d'eux la dupe
des autres peuples.
Christophe écoutait, bouche bée; et il y avait bien de quoi
s'émerveiller. Corinne s'émerveillait elle-même, en s'écoutant
parler. Elle en avait oublié ce qu'elle avait dit à Christophe, le
jour d'avant, sur les difficultés de sa vie passée; et il n'y songeait
pas plus qu'elle.
Cependant, Corinne n'était pas uniquement préoccupée de faire aimer
sa patrie aux Allemands: elle ne tenait pas moins à se faire aimer
elle-même. Toute une soirée sans flirt lui eût paru austère et un
peu ridicule. Elle n'épargnait pas les agaceries à Christophe; mais
c'était peine perdue: il ne s'en apercevait pas. Christophe ne savait
pas ce que c'était que flirter. Il aimait, ou n'aimait point. Lorsqu'il
n'aimait point, il était à mille lieues de songer à l'amour. Il avait
une vive amitié pour Corinne, il subissait l'attrait de cette nature
méridionale si nouvelle pour lui, de sa bonne grâce, de sa belle
humeur, de son intelligence vive et libre: c'étaient là sans doute
plus de raisons qu'il n'en fallait pour aimer; mais «l'esprit souffle
où il veut»; il ne soufflait point là; et, quant à jouer l'amour, en
l'absence de l'amour, c'était là une idée qui ne lui serait jamais
venue.
Corinne s'amusait de sa froideur. Assise auprès de lui, devant le
piano, tandis qu'il jouait les morceaux qu'il avait apportés, elle
avait passé son bras nu autour du cou de Christophe, et pour suivre la
musique, elle se penchait vers le clavier, appuyant presque sa joue
contre celle de son ami. Il sentait le frôlement de ses cils et voyait,
tout contre lui, le coin de sa prunelle moqueuse, son aimable
museau, et le petit duvet de sa lèvre retroussée, qui, souriante,
attendait.--Elle attendit. Christophe ne comprit pas l'invite; Corinne
le gênait pour jouer: c'était tout ce qu'il pensait. Machinalement, il
se dégagea et écarta sa chaise. Comme, un moment après, il se
retournait vers Corinne pour lui parler, il vit qu'elle mourait d'envie
de rire; la fossette de sa joue riait; elle serrait les lèvres et
semblait se tenir à quatre pour ne pas éclater.
--Qu'est-ce que vous avez? dit-il, étonné.
Elle le regarda, et partit d'un bruyant éclat de rire.
Il n'y comprenait rien:
--Pourquoi riez-vous? demandait-il, est-ce que j'ai dit quelque
chose de drôle?
Plus il insistait, plus elle riait. Quand elle était près de finir, il
suffisait qu'elle jetât un regard sur son air ahuri, pour qu'elle
repartît de plus belle. Elle se leva, courut vers le canapé à l'autre
bout de la chambre, et s'enfonça la figure dans les coussins, pour rire
à son aise: son corps riait tout entier. Il fut gagné par son rire, il
vint vers elle, et lui donna de petites tapes dans le dos. Quand elle
eut ri tout son soûl, elle releva la tête, essuya ses yeux qui
pleuraient, et lui tendit les deux mains.
--Quel bon garçon vous faites! dit-elle.
--Pas plus mauvais qu'un autre.
Elle continuait d'être secouée de petits accès de rire, en lui
tenant toujours les mains.
--Pas sérieuse, la _Françoise?_ fit-elle.
(Elle prononçait: «_Françouèse_».)
--Vous vous moquez de moi, dit-il, avec bonne humeur.
Elle le regarda d'un air attendri, lui secoua vigoureusement les
mains, et dit:
--Amis?
--Amis! fit-il, en répondant à sa poignée de main.
--Il pensera à Corinnette, quand elle ne sera plus là? Il n'en voudra
pas à la _Françoise_ de n'être pas sérieuse?
--Et elle, elle n'en voudra pas au barbare Teuton d'être si bête?
--C'est pour ça qu'on l'aime... Il viendra la voir à Paris?
--C'est promis... Et elle, elle m'écrira?
--C'est juré... Dites aussi: Je le jure.
--Je le jure.
--Non, ce n'est pas comme cela. Il faut tendre la main.
Elle imita le serment des Horaces. Elle lui fit promettre qu'il
écrirait pour elle une pièce, un mélodrame, qu'on traduirait en
français, et qu'elle jouerait à Paris. Elle partait, le lendemain,
avec sa troupe. Il s'engagea à aller la retrouver, le surlendemain, à
Francfort, où avait lieu une représentation. Ils restèrent encore
quelque temps à bavarder. Elle fit cadeau à Christophe d'une
photographie qui la représentait nue presque jusqu'à mi-corps. Ils se
quittèrent gaiement, en s'embrassant comme frère et sœur. Et
vraiment, depuis que Corinne avait vu que Christophe l'aimait bien, mais
que décidément il n'était pas amoureux, elle s'était mise à l'aimer
bien aussi, sans amour, en bonne camarade.
Leur sommeil n'en fut pas troublé, ni à l'un ni à l'autre. Il ne put
lui dire au revoir, le lendemain; car il était pris par une
répétition. Mais, le jour suivant, il s'arrangea, comme il l'avait
promis, pour aller à Francfort. C'était à deux ou trois heures en
chemin de fer. Corinne ne croyait guère à la promesse de Christophe;
mais il l'avait prise très au sérieux; et, à l'heure de la
représentation, il était là. Quand il vint, pendant l'entr'acte,
frapper à la loge où elle s'habillait, elle poussa des exclamations de
joyeuse surprise et se jeta à son cou. Elle lui était sincèrement
reconnaissante d'être venu. Malheureusement pour Christophe, elle
était beaucoup plus entourée dans cette ville de Juifs riches et
intelligents, qui savaient apprécier sa beauté présente et son
succès futur. À tout instant, on heurtait à la porte de la loge; et
la porte s'entrebâillait pour laisser passage à de lourdes figures aux
yeux vifs, qui disaient des fadeurs avec un âpre accent. Corinne
naturellement coquetait avec eux; et elle gardait ensuite le même ton
affecté et provocant pour causer avec Christophe, qui en était
irrité. Il n'éprouvait d'ailleurs aucun plaisir de l'impudeur
tranquille avec laquelle elle procédait devant lui à sa toilette; et
le fard et le gras, dont elle enduisait ses bras, sa gorge et son
visage, lui inspiraient un profond dégoût. Il fut sur le point de
partir sans la revoir, aussitôt après la représentation; mais, quand
il lui dit adieu, en s'excusant de ne pouvoir assister au souper qui
devait lui être offert au sortir du spectacle, elle manifesta une peine
si gentiment affectueuse que ses résolutions ne tinrent pas. Elle se
fit apporter un horaire des chemins de fer, pour lui prouver qu'il
pouvait--qu'il devait rester encore une bonne heure avec elle. Il ne
demandait qu'à être convaincu, et il vint au souper; il sut même ne
pas trop montrer son ennui des niaiseries qu'on y débita, et son
irritation des agaceries que Corinne prodiguait au premier singe venu.
Impossible de lui en vouloir. C'était une brave fille, sans principe
moral, paresseuse, sensuelle, amoureuse du plaisir, d'une coquetterie
enfantine, mais en même temps si loyale, si bonne, et dont tous les
défauts étaient si spontanés et si sains qu'on ne pouvait qu'en
sourire, et presque les aimer. Assis en face d'elle, tandis qu'elle
parlait, Christophe regardait son visage animé, ses beaux yeux
rayonnants, sa mâchoire un peu empâtée, au sourire italien,--ce
sourire où il y a de la bonté, de la finesse, une lourdeur gourmande:
il la voyait plus clairement qu'il n'avait fait jusque-là. Certains
traits lui rappelaient Ada: des gestes, des regards, des roueries
sensuelles, un peu grossières:--l'éternel féminin. Mais ce qu'il
aimait en elle, c'était la nature du Midi, la généreuse mère, qui ne
lésine point avec ses dons, qui ne s'amuse point à fabriquer des
beautés de salon et des intelligences de livres, mais des êtres
harmonieux, dont le corps et l'esprit sont faits pour s'épanouir au
soleil.--Quand il partit, elle quitta la table pour lui faire ses
adieux, à part des autres. Ils s'embrassèrent encore et renouvelèrent
leurs promesses de s'écrire et de se revoir.
Il reprit le dernier train, pour rentrer chez lui. À une station
intermédiaire, le train qui venait en sens inverse attendait. Juste
dans le wagon arrêté en face du sien,--dans un compartiment de
troisième, Christophe vit la jeune Française, qui était avec lui à
la représentation d'_Hamlet._ Elle vit aussi Christophe, et elle le
reconnut. Ils furent saisis. Ils se saluèrent silencieusement, et
restèrent immobiles, n'osant plus se regarder. Cependant il avait vu
d'un coup d'œil qu'elle avait une petite toque de voyage, et une
vieille valise auprès d'elle. L'idée ne lui vint pas qu'elle quittât
le pays; il pensa qu'elle partait pour quelques jours. Il ne savait s'il
devait lui parler: il hésita, il prépara dans sa tête ce qu'il
voulait lui dire, et il allait baisser la glace du wagon, pour lui
adresser quelques mots, quand on donna le signal du départ: il renonça
à parler. Quelques secondes passèrent avant que train ne bougeât. Ils
se regardèrent en face. Seuls dans leur compartiment, le visage appuyé
contre la vitre du wagon, à travers la nuit qui les entourait, ils
plongeaient leurs regards dans les yeux l'un de l'autre. Une double
fenêtre les séparait. S'ils avaient étendu le bras au dehors, leurs
mains auraient pu se toucher. Si près. Si loin. Les wagons
s'ébranlèrent lourdement. Elle le regardait toujours, n'ayant plus de
timidité, maintenant qu'ils se quittaient. Ils étaient si absorbés
dans la contemplation l'un de l'autre qu'ils ne pensèrent même plus à
se saluer une dernière fois. Elle s'éloignait lentement: il la vit
disparaître; et le train qui la portait s'enfonça dans la nuit. Comme
deux mondes errants, ils étaient passés, un instant, l'un près de
l'autre, et ils s'éloignaient dans l'espace infini, pour l'éternité
peut-être.
Quand elle eut disparu, il sentit le vide que ce regard inconnu venait
de creuser en lui; et il ne comprit pas pourquoi: mais le vide était
là. Les paupières à demi-closes, somnolent, adossé à un angle du
wagon, il sentait sur ses yeux le contact de ces yeux; et ses autres
pensées se taisaient pour le mieux sentir. L'image de Corinne
papillotait au dehors de son cœur, comme un insecte qui bat des ailes
de l'autre côté des carreaux; mais il ne la laissait pas entrer.
Il la retrouva, au sortir du wagon, quand l'air frais de la nuit et la
marche dans les rues de la ville endormie eurent secoué sa torpeur. Il
souriait au souvenir de la gentille actrice, avec un mélange de plaisir
et d'irritation, selon qu'il se rappelait ses manières affectueuses ou
ses coquetteries vulgaires.
--Diables de Français, grommelait-il, riant tout bas, tandis qu'il se
déshabillait sans bruit, pour ne pas réveiller sa mère, qui dormait
à côté.
Un mot qu'il avait entendu, l'autre soir, dans la loge, lui revint
à l'esprit:
--Il y en a d'autres, aussi.
Dès sa première rencontre avec la France, elle lui posait l'énigme de
sa double nature. Mais, comme tous les Allemands, il ne s'inquiétait
point de la résoudre; et il répétait tranquillement, en songeant à
la jeune fille du wagon:
--Elle n'a pas l'air Française.
Comme s'il appartenait à un Allemand de dire ce qui est Français
et ce qui ne l'est point.
Française ou non, elle le préoccupait; car, dans le milieu de la nuit,
il se réveilla, avec un serrement de cœur: il venait de se rappeler la
valise placée sur la banquette, auprès de la jeune fille; et
brusquement, l'idée que la voyageuse était partie tout à fait lui
traversa l'esprit. À vrai dire, cette idée aurait dû lui venir, dès
le premier instant; mais il n'y avait pas songé. Il en ressentait une
sourde tristesse. Il haussa les épaules, dans son lit:
--Qu'est-ce que cela peut bien me faire? se dit-il. Cela ne me
regarde pas.
Il se rendormit.
Mais, le lendemain, la première personne qu'il rencontra en sortant fut
Mannheim, qui l'appela «Blücher», et lui demanda s'il avait décidé
de conquérir toute la France. Par cette gazette vivante, il apprit que
l'histoire de la loge avait eu un succès qui dépassait tout ce que
Mannheim en attendait:
--Tu es un grand homme, criait Mannheim. Je ne suis rien auprès de toi.
--Qu'est-ce que j'ai fait? dit Christophe.
--Tu es admirable! reprit Mannheim. Je suis jaloux de toi. Souffler la
loge au nez des Grünebaum, et y inviter à leur place leur institutrice
française, non, cela, c'est le bouquet, je n'aurais pas trouvé cela!
--C'était l'institutrice des Grünebaum? dit Christophe, stupéfait.
--Oui, fais semblant de ne pas savoir, fais l'innocent, je te le
conseille!... Papa ne décolère plus. Les Grünebaum sont dans une
rage!... Cela n'a pas été long: ils ont flanqué la petite à la
porte.
--Comment! cria Christophe, ils l'ont renvoyée!... Renvoyée à cause
de moi?
--Tu ne le savais pas? dit Mannheim. Elle ne te l'a pas dit?
Christophe se désolait.
--Il ne faut pas te faire de bile, mon bon, dit Mannheim, cela n'a pas
d'importance. Et puis, il fallait bien s'y attendre, le jour où les
Grünebaum viendraient à apprendre...
--Quoi? criait Christophe, apprendre quoi?
--Qu'elle était ta maîtresse, parbleu!
--Je ne la connais même pas, je ne sais pas qui elle est.
Mannheim eut un sourire, qui voulait dire:
--Tu me crois trop bête.
Christophe se fâcha, somma Mannheim de lui faire l'honneur de croire
à ce qu'il affirmait. Mannheim dit:
--Alors c'est encore plus drôle.
Christophe s'agitait, parlait d'aller trouver les Grünebaum, de leur
dire leur fait, de justifier la jeune fille. Mannheim l'en dissuada:
--Mon cher, dit-il, tout ce que tu leur diras ne fera que les convaincre
davantage du contraire. Et puis, il est trop tard. La fille est loin,
maintenant.
Christophe, la mort dans l'âme, tâcha de retrouver la piste de la
jeune Française. Il voulait lui écrire, lui demander pardon. Mais nul
ne savait rien d'elle. Les Grünebaum, à qui il s'adressa,
l'envoyèrent promener; ils ignoraient où elle était allée, et ils ne
s'en inquiétaient pas. L'idée du mal qu'il avait fait torturait
Christophe: c'était un remords continuel. Il s'y joignait une
mystérieuse attirance qui, des yeux disparus, rayonnait silencieusement
sur lui. Attirance et remords parurent s'effacer, recouverts par le flot
des jours et des pensées nouvelles; mais ils persistèrent obscurément
au fond. Christophe n'oubliait point celle qu'il appelait sa victime. Il
s'était juré de la rejoindre. Il savait combien il avait peu de
chances de la revoir; et il était sûr qu'il la reverrait.
Quant à Corinne, jamais elle ne répondit aux lettres qu'il lui
écrivit. Mais, trois mois plus tard, quand il n'attendait plus rien, il
reçut d'elle un télégramme de quarante mots, où elle bêtifiait à
cœur-joie, lui donnait de petits noms familiers, et demandait «si on
s'aimait toujour». Puis, après un nouveau silence de près d'une
année, vint un bout de lettre griffonnée de son énorme écriture
enfantine et zigzaguante, qui cherchait à paraître grande
dame,--quelques mots affectueux et drolatiques.--Et puis, elle en resta
là. Elle ne l'oubliait pas; mais elle n'avait pas le temps de penser à
lui.
Encore sous le charme de Corinne, et tout plein des idées qu'ils
avaient échangées, Christophe rêva d'écrire de la musique pour une
pièce où Corinne jouerait et chanterait quelques airs,--une sorte de
mélodrame poétique. Ce genre d'art, jadis en faveur en Allemagne,
passionnément goûté par Mozart, pratiqué par Beethoven, par Weber,
par Mendelssohn, par Schumann, par tous les grands classiques, était
tombé en discrédit depuis le triomphe du wagnérisme, qui prétendait
avoir réalisé la formule définitive du théâtre et de la musique.
Les braves pédants wagnériens, non contents de proscrire tout
mélodrame nouveau, s'appliquaient à faire la toilette des mélodrames
anciens; ils effaçaient avec soin dans les opéras toute trace des
dialogues parlés, et écrivaient pour Mozart, pour Beethoven, ou pour
Weber, des récitatifs de leur façon; ils étaient convaincus de
compléter la pensée des maîtres, en déposant pieusement sur les
chefs-d'œuvre leurs petites ordures.
Christophe, à qui les critiques de Corinne avaient rendu plus sensible
la lourdeur et, souvent, la laideur de la déclamation wagnérienne, se
demandait si ce n'était pas un non-sens, une œuvre contre nature,
d'accoupler au théâtre et de ligoter ensemble dans le récitatif la
parole et le chant: c'était comme si l'on voulait attacher au même
char un cheval et un oiseau. La parole et le chant avaient chacun leurs
rythmes. On pouvait comprendre qu'un artiste sacrifiât l'un des deux
arts au triomphe de celui qu'il préférait. Mais chercher un compromis
entre eux, c'était les sacrifier tous deux: c'était vouloir que la
parole ne fût plus la parole, et que le chant ne fût plus le chant,
que celui-ci laissât encaisser son large cours entre deux berges de
canal monotones, que celui-là chargeât ses beaux membres nus
d'étoffes riches et lourdes, qui paralysaient ses gestes et ses pas.
Pourquoi ne pas leur laisser à tous deux leurs libres mouvements?
Telle, une belle fille, qui va d'un pas alerte le long d'un ruisseau, et
qui rêve en marchant: le murmure de l'eau berce sa rêverie; sans
qu'elle en ait conscience, elle rythme ses pas sur le chant du ruisseau.
Ainsi, libres toutes deux, musique et poésie s'en iraient côte à
côte, en mélangeant leurs rêves.--Assurément, à cette union toute
musique n'était point bonne, ni toute poésie. Les adversaires du
mélodrame avaient beau jeu contre la grossièreté des essais qui en
avaient été faits, et de leurs interprètes. Longtemps, Christophe
avait partagé leurs répugnances: la sottise des acteurs qui se
chargeaient de ces récitations parlées sur un accompagnement
instrumental, sans se soucier de l'accompagnement, sans chercher à y
fondre leur voix, mais tâchant au contraire qu'on n'entendît rien
qu'eux, avait de quoi révolter toute oreille musicale. Mais, depuis
qu'il avait goûté l'harmonieuse voix de Corinne,--cette voix liquide
et pure, qui se mouvait dans la musique, comme un rayon dans l'eau, qui
épousait tous les contours d'une phrase mélodique, qui était comme un
chant plus fluide et plus libre,--il avait entrevu la beauté d'un art
nouveau.
Peut-être avait-il raison; mais il était encore bien inexpérimenté
pour se hasarder sans danger dans un genre, qui, si l'on veut qu'il soit
vraiment artistique, est le plus difficile de tous. Surtout, cet art
réclame une condition essentielle: la parfaite harmonie des efforts
combinés du poète, du musicien et des interprètes.--Christophe ne
s'en inquiétait point: il se lançait à l'étourdie dans un art
inconnu, dont lui seul pressentait les lois.
Sa première idée fut de revêtir de musique une féerie de
Shakespeare, ou un acte du _Second Faust._ Mais les théâtres se
montraient peu disposés à tenter l'expérience; elle devait être
coûteuse et paraissait absurde. On admettait bien la compétence de
Christophe en musique; mais qu'il se permît d'avoir des idées sur le
théâtre faisait sourire les gens: on ne le prenait pas au sérieux. Le
monde de la musique et celui de la poésie semblaient deux États
étrangers l'un à l'autre, et secrètement hostiles. Pour pénétrer
dans l'État poétique, il fallut que Christophe acceptât la
collaboration d'un poète; et ce poète, il ne lui fut pas permis de le
choisir. Il ne se le fût pas permis lui-même: il se défiait de son
goût littéraire; on lui avait persuadé qu'il n'entendait rien à la
poésie; et, de fait, il n'entendait rien aux poésies qu'on admirait
autour de lui. Avec son honnêteté et son opiniâtreté ordinaires, il
s'était donné bien du mal, pour tâcher de sentir la beauté de tel ou
tel poème; il était toujours sorti de là bredouille, et un peu
honteux: non, décidément, il n'était pas poète. À la vérité, il
aimait passionnément certains poètes d'autrefois; et cela le consolait
un peu. Mais sans doute ne les aimait-il pas comme il fallait les aimer.
N'avait-il pas, une fois, exprimé l'idée saugrenue qu'il n'est de
grands poètes que ceux qui restent grands, même traduits en prose,
même traduits en une prose étrangère, et que les mots n'ont de prix
que par l'âme qu'ils expriment? Ses amis s'étaient moqués de lui.
Mannheim le traita d'épicier. Il n'avait pas essayé de se défendre.
Comme il voyait journellement, par l'exemple des littérateurs qui
parlent de musique, le ridicule des artistes qui prétendent juger d'un
autre art que le leur, il se résignait, (un peu incrédule au fond), à
son incompétence poétique; et il acceptait, les yeux fermés, les
jugements de ceux qu'il croyait mieux informés. Aussi se laissa-t-il
imposer par ses amis de la Revue un grand homme de cénacle décadent,
Stephan von Hellmuth, qui lui apporta une _Iphigénie_ de sa façon.
C'était alors le temps où les poètes allemands--(comme leurs
confrères de France)--étaient en train de refaire les tragédies
grecques. L'œuvre de Stephan von Hellmuth était une de ces étonnantes
pièces gréco-allemandes, où se mêlent Ibsen, Homère, et Oscar
Wilde,--sans oublier, bien entendu, quelques manuels d'archéologie.
Agamemnon était neurasthénique, et Achille impuissant: ils se
désolaient longuement de leur état; et naturellement, leurs plaintes
n'y changeaient rien. Toute l'énergie du drame était concentrée dans
le rôle d'Iphigénie,--une Iphigénie névrosée, hystérique, et
pédante, qui faisait la leçon aux héros, déclamait furieusement,
exposait au public son pessimisme Nietzschéen, et, ivre de mourir,
s'égorgeait elle-même, avec des éclats de rire.
Rien de plus contraire à l'esprit de Christophe que cette littérature
prétentieuse d'Ostrogoth dégénéré, qui se costume à la grecque.
Autour de lui, on criait au chef-d'œuvre. Il fut lâche, il se laissa
persuader. À vrai dire, il crevait de musique, et bien plus qu'au texte
il songeait à sa musique. Le texte lui était un lit où épancher le
flot de ses passions. Il était aussi loin que possible de l'état
d'abnégation et d'impersonnalité intelligente, qui convient au
traducteur musical d'une œuvre poétique. Il ne pensait qu'à lui, et
pas du tout à l'œuvre. Il se gardait d'en convenir. D'ailleurs, il se
faisait illusion: il voyait dans le poème tout autre chose que ce qui
s'y trouvait. Comme lorsqu'il était enfant, il était arrivé à se
bâtir dans sa tête une pièce entièrement différente de celle qu'il
avait sous les yeux.