Il ne demandait pas mieux. Il l'interrogea sur Paris et sur les

Français. Elle lui donna des renseignements, qui n'étaient pas d'une

exactitude parfaite. À sa hâblerie de Méridionale se joignait le

désir instinctif d'éblouir son interlocuteur. À l'en croire, à

Paris, tout le monde était libre; et comme tout le monde, à Paris,

était intelligent, chacun usait de la liberté, personne n'en abusait;

chacun faisait ce qui lui plaisait, pensait, croyait, aimait ou n'aimait

point ce qu'il voulait: personne n'avait rien à y redire. Ce n'était

point là qu'on pouvait voir les gens se mêler des croyances des

autres, espionner les consciences, régenter les pensées. Ce n'était

point là que les hommes politiques s'immisçaient aux affaires des

lettres et des arts, et distribuaient les croix, les places, et l'argent

à leurs amis et à leurs clients. Ce n'était point là que des

cénacles disposaient de la réputation et du succès, que les

journalistes s'achetaient, que les hommes de lettres se cassaient des

encensoirs sur la tête, quand ils ne pouvaient pas se casser la tête

avec. Ce n'était point là que la critique étouffait les talents

inconnus, et s'épuisait en adulations devant les talents reconnus. Ce

n'était point là que le succès, le succès à tout prix justifiait

tous les moyens et commandait l'adoration publique. Des mœurs douces,

affectueuses, obligeantes. Nulle aigreur dans les rapports. Jamais de

médisance. Chacun venait en aide aux autres. Tout nouveau venu de

valeur était sûr de voir les mains tendues vers lui, la route aplanie

sous ses pas. Le pur amour du beau remplissait ces âmes de Français

chevaleresques et désintéressés; et leur seul ridicule était leur

idéalisme, qui, malgré leur esprit bien connu, faisait d'eux la dupe

des autres peuples.

Christophe écoutait, bouche bée; et il y avait bien de quoi

s'émerveiller. Corinne s'émerveillait elle-même, en s'écoutant

parler. Elle en avait oublié ce qu'elle avait dit à Christophe, le

jour d'avant, sur les difficultés de sa vie passée; et il n'y songeait

pas plus qu'elle.

Cependant, Corinne n'était pas uniquement préoccupée de faire aimer

sa patrie aux Allemands: elle ne tenait pas moins à se faire aimer

elle-même. Toute une soirée sans flirt lui eût paru austère et un

peu ridicule. Elle n'épargnait pas les agaceries à Christophe; mais

c'était peine perdue: il ne s'en apercevait pas. Christophe ne savait

pas ce que c'était que flirter. Il aimait, ou n'aimait point. Lorsqu'il

n'aimait point, il était à mille lieues de songer à l'amour. Il avait

une vive amitié pour Corinne, il subissait l'attrait de cette nature

méridionale si nouvelle pour lui, de sa bonne grâce, de sa belle

humeur, de son intelligence vive et libre: c'étaient là sans doute

plus de raisons qu'il n'en fallait pour aimer; mais «l'esprit souffle

où il veut»; il ne soufflait point là; et, quant à jouer l'amour, en

l'absence de l'amour, c'était là une idée qui ne lui serait jamais

venue.

Corinne s'amusait de sa froideur. Assise auprès de lui, devant le

piano, tandis qu'il jouait les morceaux qu'il avait apportés, elle

avait passé son bras nu autour du cou de Christophe, et pour suivre la

musique, elle se penchait vers le clavier, appuyant presque sa joue

contre celle de son ami. Il sentait le frôlement de ses cils et voyait,

tout contre lui, le coin de sa prunelle moqueuse, son aimable

museau, et le petit duvet de sa lèvre retroussée, qui, souriante,

attendait.--Elle attendit. Christophe ne comprit pas l'invite; Corinne

le gênait pour jouer: c'était tout ce qu'il pensait. Machinalement, il

se dégagea et écarta sa chaise. Comme, un moment après, il se

retournait vers Corinne pour lui parler, il vit qu'elle mourait d'envie

de rire; la fossette de sa joue riait; elle serrait les lèvres et

semblait se tenir à quatre pour ne pas éclater.

--Qu'est-ce que vous avez? dit-il, étonné.

Elle le regarda, et partit d'un bruyant éclat de rire.

Il n'y comprenait rien:

--Pourquoi riez-vous? demandait-il, est-ce que j'ai dit quelque

chose de drôle?

Plus il insistait, plus elle riait. Quand elle était près de finir, il

suffisait qu'elle jetât un regard sur son air ahuri, pour qu'elle

repartît de plus belle. Elle se leva, courut vers le canapé à l'autre

bout de la chambre, et s'enfonça la figure dans les coussins, pour rire

à son aise: son corps riait tout entier. Il fut gagné par son rire, il

vint vers elle, et lui donna de petites tapes dans le dos. Quand elle

eut ri tout son soûl, elle releva la tête, essuya ses yeux qui

pleuraient, et lui tendit les deux mains.

--Quel bon garçon vous faites! dit-elle.

--Pas plus mauvais qu'un autre.

Elle continuait d'être secouée de petits accès de rire, en lui

tenant toujours les mains.

--Pas sérieuse, la _Françoise?_ fit-elle.

(Elle prononçait: «_Françouèse_».)

--Vous vous moquez de moi, dit-il, avec bonne humeur.

Elle le regarda d'un air attendri, lui secoua vigoureusement les

mains, et dit:

--Amis?

--Amis! fit-il, en répondant à sa poignée de main.

--Il pensera à Corinnette, quand elle ne sera plus là? Il n'en voudra

pas à la _Françoise_ de n'être pas sérieuse?

--Et elle, elle n'en voudra pas au barbare Teuton d'être si bête?

--C'est pour ça qu'on l'aime... Il viendra la voir à Paris?

--C'est promis... Et elle, elle m'écrira?

--C'est juré... Dites aussi: Je le jure.

--Je le jure.

--Non, ce n'est pas comme cela. Il faut tendre la main.

Elle imita le serment des Horaces. Elle lui fit promettre qu'il

écrirait pour elle une pièce, un mélodrame, qu'on traduirait en

français, et qu'elle jouerait à Paris. Elle partait, le lendemain,

avec sa troupe. Il s'engagea à aller la retrouver, le surlendemain, à

Francfort, où avait lieu une représentation. Ils restèrent encore

quelque temps à bavarder. Elle fit cadeau à Christophe d'une

photographie qui la représentait nue presque jusqu'à mi-corps. Ils se

quittèrent gaiement, en s'embrassant comme frère et sœur. Et

vraiment, depuis que Corinne avait vu que Christophe l'aimait bien, mais

que décidément il n'était pas amoureux, elle s'était mise à l'aimer

bien aussi, sans amour, en bonne camarade.

Leur sommeil n'en fut pas troublé, ni à l'un ni à l'autre. Il ne put

lui dire au revoir, le lendemain; car il était pris par une

répétition. Mais, le jour suivant, il s'arrangea, comme il l'avait

promis, pour aller à Francfort. C'était à deux ou trois heures en

chemin de fer. Corinne ne croyait guère à la promesse de Christophe;

mais il l'avait prise très au sérieux; et, à l'heure de la

représentation, il était là. Quand il vint, pendant l'entr'acte,

frapper à la loge où elle s'habillait, elle poussa des exclamations de

joyeuse surprise et se jeta à son cou. Elle lui était sincèrement

reconnaissante d'être venu. Malheureusement pour Christophe, elle

était beaucoup plus entourée dans cette ville de Juifs riches et

intelligents, qui savaient apprécier sa beauté présente et son

succès futur. À tout instant, on heurtait à la porte de la loge; et

la porte s'entrebâillait pour laisser passage à de lourdes figures aux

yeux vifs, qui disaient des fadeurs avec un âpre accent. Corinne

naturellement coquetait avec eux; et elle gardait ensuite le même ton

affecté et provocant pour causer avec Christophe, qui en était

irrité. Il n'éprouvait d'ailleurs aucun plaisir de l'impudeur

tranquille avec laquelle elle procédait devant lui à sa toilette; et

le fard et le gras, dont elle enduisait ses bras, sa gorge et son

visage, lui inspiraient un profond dégoût. Il fut sur le point de

partir sans la revoir, aussitôt après la représentation; mais, quand

il lui dit adieu, en s'excusant de ne pouvoir assister au souper qui

devait lui être offert au sortir du spectacle, elle manifesta une peine

si gentiment affectueuse que ses résolutions ne tinrent pas. Elle se

fit apporter un horaire des chemins de fer, pour lui prouver qu'il

pouvait--qu'il devait rester encore une bonne heure avec elle. Il ne

demandait qu'à être convaincu, et il vint au souper; il sut même ne

pas trop montrer son ennui des niaiseries qu'on y débita, et son

irritation des agaceries que Corinne prodiguait au premier singe venu.

Impossible de lui en vouloir. C'était une brave fille, sans principe

moral, paresseuse, sensuelle, amoureuse du plaisir, d'une coquetterie

enfantine, mais en même temps si loyale, si bonne, et dont tous les

défauts étaient si spontanés et si sains qu'on ne pouvait qu'en

sourire, et presque les aimer. Assis en face d'elle, tandis qu'elle

parlait, Christophe regardait son visage animé, ses beaux yeux

rayonnants, sa mâchoire un peu empâtée, au sourire italien,--ce

sourire où il y a de la bonté, de la finesse, une lourdeur gourmande:

il la voyait plus clairement qu'il n'avait fait jusque-là. Certains

traits lui rappelaient Ada: des gestes, des regards, des roueries

sensuelles, un peu grossières:--l'éternel féminin. Mais ce qu'il

aimait en elle, c'était la nature du Midi, la généreuse mère, qui ne

lésine point avec ses dons, qui ne s'amuse point à fabriquer des

beautés de salon et des intelligences de livres, mais des êtres

harmonieux, dont le corps et l'esprit sont faits pour s'épanouir au

soleil.--Quand il partit, elle quitta la table pour lui faire ses

adieux, à part des autres. Ils s'embrassèrent encore et renouvelèrent

leurs promesses de s'écrire et de se revoir.

Il reprit le dernier train, pour rentrer chez lui. À une station

intermédiaire, le train qui venait en sens inverse attendait. Juste

dans le wagon arrêté en face du sien,--dans un compartiment de

troisième, Christophe vit la jeune Française, qui était avec lui à

la représentation d'_Hamlet._ Elle vit aussi Christophe, et elle le

reconnut. Ils furent saisis. Ils se saluèrent silencieusement, et

restèrent immobiles, n'osant plus se regarder. Cependant il avait vu

d'un coup d'œil qu'elle avait une petite toque de voyage, et une

vieille valise auprès d'elle. L'idée ne lui vint pas qu'elle quittât

le pays; il pensa qu'elle partait pour quelques jours. Il ne savait s'il

devait lui parler: il hésita, il prépara dans sa tête ce qu'il

voulait lui dire, et il allait baisser la glace du wagon, pour lui

adresser quelques mots, quand on donna le signal du départ: il renonça

à parler. Quelques secondes passèrent avant que train ne bougeât. Ils

se regardèrent en face. Seuls dans leur compartiment, le visage appuyé

contre la vitre du wagon, à travers la nuit qui les entourait, ils

plongeaient leurs regards dans les yeux l'un de l'autre. Une double

fenêtre les séparait. S'ils avaient étendu le bras au dehors, leurs

mains auraient pu se toucher. Si près. Si loin. Les wagons

s'ébranlèrent lourdement. Elle le regardait toujours, n'ayant plus de

timidité, maintenant qu'ils se quittaient. Ils étaient si absorbés

dans la contemplation l'un de l'autre qu'ils ne pensèrent même plus à

se saluer une dernière fois. Elle s'éloignait lentement: il la vit

disparaître; et le train qui la portait s'enfonça dans la nuit. Comme

deux mondes errants, ils étaient passés, un instant, l'un près de

l'autre, et ils s'éloignaient dans l'espace infini, pour l'éternité

peut-être.

Quand elle eut disparu, il sentit le vide que ce regard inconnu venait

de creuser en lui; et il ne comprit pas pourquoi: mais le vide était

là. Les paupières à demi-closes, somnolent, adossé à un angle du

wagon, il sentait sur ses yeux le contact de ces yeux; et ses autres

pensées se taisaient pour le mieux sentir. L'image de Corinne

papillotait au dehors de son cœur, comme un insecte qui bat des ailes

de l'autre côté des carreaux; mais il ne la laissait pas entrer.

Il la retrouva, au sortir du wagon, quand l'air frais de la nuit et la

marche dans les rues de la ville endormie eurent secoué sa torpeur. Il

souriait au souvenir de la gentille actrice, avec un mélange de plaisir

et d'irritation, selon qu'il se rappelait ses manières affectueuses ou

ses coquetteries vulgaires.

--Diables de Français, grommelait-il, riant tout bas, tandis qu'il se

déshabillait sans bruit, pour ne pas réveiller sa mère, qui dormait

à côté.

Un mot qu'il avait entendu, l'autre soir, dans la loge, lui revint

à l'esprit:

--Il y en a d'autres, aussi.

Dès sa première rencontre avec la France, elle lui posait l'énigme de

sa double nature. Mais, comme tous les Allemands, il ne s'inquiétait

point de la résoudre; et il répétait tranquillement, en songeant à

la jeune fille du wagon:

--Elle n'a pas l'air Française.

Comme s'il appartenait à un Allemand de dire ce qui est Français

et ce qui ne l'est point.

Française ou non, elle le préoccupait; car, dans le milieu de la nuit,

il se réveilla, avec un serrement de cœur: il venait de se rappeler la

valise placée sur la banquette, auprès de la jeune fille; et

brusquement, l'idée que la voyageuse était partie tout à fait lui

traversa l'esprit. À vrai dire, cette idée aurait dû lui venir, dès

le premier instant; mais il n'y avait pas songé. Il en ressentait une

sourde tristesse. Il haussa les épaules, dans son lit:

--Qu'est-ce que cela peut bien me faire? se dit-il. Cela ne me

regarde pas.

Il se rendormit.

Mais, le lendemain, la première personne qu'il rencontra en sortant fut

Mannheim, qui l'appela «Blücher», et lui demanda s'il avait décidé

de conquérir toute la France. Par cette gazette vivante, il apprit que

l'histoire de la loge avait eu un succès qui dépassait tout ce que

Mannheim en attendait:

--Tu es un grand homme, criait Mannheim. Je ne suis rien auprès de toi.

--Qu'est-ce que j'ai fait? dit Christophe.

--Tu es admirable! reprit Mannheim. Je suis jaloux de toi. Souffler la

loge au nez des Grünebaum, et y inviter à leur place leur institutrice

française, non, cela, c'est le bouquet, je n'aurais pas trouvé cela!

--C'était l'institutrice des Grünebaum? dit Christophe, stupéfait.

--Oui, fais semblant de ne pas savoir, fais l'innocent, je te le

conseille!... Papa ne décolère plus. Les Grünebaum sont dans une

rage!... Cela n'a pas été long: ils ont flanqué la petite à la

porte.

--Comment! cria Christophe, ils l'ont renvoyée!... Renvoyée à cause

de moi?

--Tu ne le savais pas? dit Mannheim. Elle ne te l'a pas dit?

Christophe se désolait.

--Il ne faut pas te faire de bile, mon bon, dit Mannheim, cela n'a pas

d'importance. Et puis, il fallait bien s'y attendre, le jour où les

Grünebaum viendraient à apprendre...

--Quoi? criait Christophe, apprendre quoi?

--Qu'elle était ta maîtresse, parbleu!

--Je ne la connais même pas, je ne sais pas qui elle est.

Mannheim eut un sourire, qui voulait dire:

--Tu me crois trop bête.

Christophe se fâcha, somma Mannheim de lui faire l'honneur de croire

à ce qu'il affirmait. Mannheim dit:

--Alors c'est encore plus drôle.

Christophe s'agitait, parlait d'aller trouver les Grünebaum, de leur

dire leur fait, de justifier la jeune fille. Mannheim l'en dissuada:

--Mon cher, dit-il, tout ce que tu leur diras ne fera que les convaincre

davantage du contraire. Et puis, il est trop tard. La fille est loin,

maintenant.

Christophe, la mort dans l'âme, tâcha de retrouver la piste de la

jeune Française. Il voulait lui écrire, lui demander pardon. Mais nul

ne savait rien d'elle. Les Grünebaum, à qui il s'adressa,

l'envoyèrent promener; ils ignoraient où elle était allée, et ils ne

s'en inquiétaient pas. L'idée du mal qu'il avait fait torturait

Christophe: c'était un remords continuel. Il s'y joignait une

mystérieuse attirance qui, des yeux disparus, rayonnait silencieusement

sur lui. Attirance et remords parurent s'effacer, recouverts par le flot

des jours et des pensées nouvelles; mais ils persistèrent obscurément

au fond. Christophe n'oubliait point celle qu'il appelait sa victime. Il

s'était juré de la rejoindre. Il savait combien il avait peu de

chances de la revoir; et il était sûr qu'il la reverrait.

Quant à Corinne, jamais elle ne répondit aux lettres qu'il lui

écrivit. Mais, trois mois plus tard, quand il n'attendait plus rien, il

reçut d'elle un télégramme de quarante mots, où elle bêtifiait à

cœur-joie, lui donnait de petits noms familiers, et demandait «si on

s'aimait toujour». Puis, après un nouveau silence de près d'une

année, vint un bout de lettre griffonnée de son énorme écriture

enfantine et zigzaguante, qui cherchait à paraître grande

dame,--quelques mots affectueux et drolatiques.--Et puis, elle en resta

là. Elle ne l'oubliait pas; mais elle n'avait pas le temps de penser à

lui.

Encore sous le charme de Corinne, et tout plein des idées qu'ils

avaient échangées, Christophe rêva d'écrire de la musique pour une

pièce où Corinne jouerait et chanterait quelques airs,--une sorte de

mélodrame poétique. Ce genre d'art, jadis en faveur en Allemagne,

passionnément goûté par Mozart, pratiqué par Beethoven, par Weber,

par Mendelssohn, par Schumann, par tous les grands classiques, était

tombé en discrédit depuis le triomphe du wagnérisme, qui prétendait

avoir réalisé la formule définitive du théâtre et de la musique.

Les braves pédants wagnériens, non contents de proscrire tout

mélodrame nouveau, s'appliquaient à faire la toilette des mélodrames

anciens; ils effaçaient avec soin dans les opéras toute trace des

dialogues parlés, et écrivaient pour Mozart, pour Beethoven, ou pour

Weber, des récitatifs de leur façon; ils étaient convaincus de

compléter la pensée des maîtres, en déposant pieusement sur les

chefs-d'œuvre leurs petites ordures.

Christophe, à qui les critiques de Corinne avaient rendu plus sensible

la lourdeur et, souvent, la laideur de la déclamation wagnérienne, se

demandait si ce n'était pas un non-sens, une œuvre contre nature,

d'accoupler au théâtre et de ligoter ensemble dans le récitatif la

parole et le chant: c'était comme si l'on voulait attacher au même

char un cheval et un oiseau. La parole et le chant avaient chacun leurs

rythmes. On pouvait comprendre qu'un artiste sacrifiât l'un des deux

arts au triomphe de celui qu'il préférait. Mais chercher un compromis

entre eux, c'était les sacrifier tous deux: c'était vouloir que la

parole ne fût plus la parole, et que le chant ne fût plus le chant,

que celui-ci laissât encaisser son large cours entre deux berges de

canal monotones, que celui-là chargeât ses beaux membres nus

d'étoffes riches et lourdes, qui paralysaient ses gestes et ses pas.

Pourquoi ne pas leur laisser à tous deux leurs libres mouvements?

Telle, une belle fille, qui va d'un pas alerte le long d'un ruisseau, et

qui rêve en marchant: le murmure de l'eau berce sa rêverie; sans

qu'elle en ait conscience, elle rythme ses pas sur le chant du ruisseau.

Ainsi, libres toutes deux, musique et poésie s'en iraient côte à

côte, en mélangeant leurs rêves.--Assurément, à cette union toute

musique n'était point bonne, ni toute poésie. Les adversaires du

mélodrame avaient beau jeu contre la grossièreté des essais qui en

avaient été faits, et de leurs interprètes. Longtemps, Christophe

avait partagé leurs répugnances: la sottise des acteurs qui se

chargeaient de ces récitations parlées sur un accompagnement

instrumental, sans se soucier de l'accompagnement, sans chercher à y

fondre leur voix, mais tâchant au contraire qu'on n'entendît rien

qu'eux, avait de quoi révolter toute oreille musicale. Mais, depuis

qu'il avait goûté l'harmonieuse voix de Corinne,--cette voix liquide

et pure, qui se mouvait dans la musique, comme un rayon dans l'eau, qui

épousait tous les contours d'une phrase mélodique, qui était comme un

chant plus fluide et plus libre,--il avait entrevu la beauté d'un art

nouveau.

Peut-être avait-il raison; mais il était encore bien inexpérimenté

pour se hasarder sans danger dans un genre, qui, si l'on veut qu'il soit

vraiment artistique, est le plus difficile de tous. Surtout, cet art

réclame une condition essentielle: la parfaite harmonie des efforts

combinés du poète, du musicien et des interprètes.--Christophe ne

s'en inquiétait point: il se lançait à l'étourdie dans un art

inconnu, dont lui seul pressentait les lois.

Sa première idée fut de revêtir de musique une féerie de

Shakespeare, ou un acte du _Second Faust._ Mais les théâtres se

montraient peu disposés à tenter l'expérience; elle devait être

coûteuse et paraissait absurde. On admettait bien la compétence de

Christophe en musique; mais qu'il se permît d'avoir des idées sur le

théâtre faisait sourire les gens: on ne le prenait pas au sérieux. Le

monde de la musique et celui de la poésie semblaient deux États

étrangers l'un à l'autre, et secrètement hostiles. Pour pénétrer

dans l'État poétique, il fallut que Christophe acceptât la

collaboration d'un poète; et ce poète, il ne lui fut pas permis de le

choisir. Il ne se le fût pas permis lui-même: il se défiait de son

goût littéraire; on lui avait persuadé qu'il n'entendait rien à la

poésie; et, de fait, il n'entendait rien aux poésies qu'on admirait

autour de lui. Avec son honnêteté et son opiniâtreté ordinaires, il

s'était donné bien du mal, pour tâcher de sentir la beauté de tel ou

tel poème; il était toujours sorti de là bredouille, et un peu

honteux: non, décidément, il n'était pas poète. À la vérité, il

aimait passionnément certains poètes d'autrefois; et cela le consolait

un peu. Mais sans doute ne les aimait-il pas comme il fallait les aimer.

N'avait-il pas, une fois, exprimé l'idée saugrenue qu'il n'est de

grands poètes que ceux qui restent grands, même traduits en prose,

même traduits en une prose étrangère, et que les mots n'ont de prix

que par l'âme qu'ils expriment? Ses amis s'étaient moqués de lui.

Mannheim le traita d'épicier. Il n'avait pas essayé de se défendre.

Comme il voyait journellement, par l'exemple des littérateurs qui

parlent de musique, le ridicule des artistes qui prétendent juger d'un

autre art que le leur, il se résignait, (un peu incrédule au fond), à

son incompétence poétique; et il acceptait, les yeux fermés, les

jugements de ceux qu'il croyait mieux informés. Aussi se laissa-t-il

imposer par ses amis de la Revue un grand homme de cénacle décadent,

Stephan von Hellmuth, qui lui apporta une _Iphigénie_ de sa façon.

C'était alors le temps où les poètes allemands--(comme leurs

confrères de France)--étaient en train de refaire les tragédies

grecques. L'œuvre de Stephan von Hellmuth était une de ces étonnantes

pièces gréco-allemandes, où se mêlent Ibsen, Homère, et Oscar

Wilde,--sans oublier, bien entendu, quelques manuels d'archéologie.

Agamemnon était neurasthénique, et Achille impuissant: ils se

désolaient longuement de leur état; et naturellement, leurs plaintes

n'y changeaient rien. Toute l'énergie du drame était concentrée dans

le rôle d'Iphigénie,--une Iphigénie névrosée, hystérique, et

pédante, qui faisait la leçon aux héros, déclamait furieusement,

exposait au public son pessimisme Nietzschéen, et, ivre de mourir,

s'égorgeait elle-même, avec des éclats de rire.

Rien de plus contraire à l'esprit de Christophe que cette littérature

prétentieuse d'Ostrogoth dégénéré, qui se costume à la grecque.

Autour de lui, on criait au chef-d'œuvre. Il fut lâche, il se laissa

persuader. À vrai dire, il crevait de musique, et bien plus qu'au texte

il songeait à sa musique. Le texte lui était un lit où épancher le

flot de ses passions. Il était aussi loin que possible de l'état

d'abnégation et d'impersonnalité intelligente, qui convient au

traducteur musical d'une œuvre poétique. Il ne pensait qu'à lui, et

pas du tout à l'œuvre. Il se gardait d'en convenir. D'ailleurs, il se

faisait illusion: il voyait dans le poème tout autre chose que ce qui

s'y trouvait. Comme lorsqu'il était enfant, il était arrivé à se

bâtir dans sa tête une pièce entièrement différente de celle qu'il

avait sous les yeux.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 9 / 39 段