Mais elle avait honte de s'être ainsi livrée, et elle se tut

désormais. D'ailleurs, elle venait de s'apercevoir que, des loges

voisines, on épiait leur conversation; et il le remarqua aussi avec

colère. Ils s'interrompirent donc; et, en attendant la fin de

l'entr'acte, il sortit dans le couloir du théâtre. Les paroles de la

jeune fille résonnaient à son oreille; mais il était distrait:

l'image d'Ophélie occupait sa pensée. Elle acheva de s'emparer de lui,

dans les actes suivants; et lorsque la belle actrice arriva à la scène

de la folie, aux mélancoliques chansons d'amour et de mort, sa voix sut

y trouver des accents si touchants qu'il en fut bouleversé; il sentit

qu'il allait se mettre à pleurer comme un veau. Furieux contre

lui-même de ce qui lui semblait une marque de faiblesse--(car il

n'admettait point qu'un vrai artiste pleurât),--et ne voulant pas se

donner en spectacle, il sortit brusquement de la loge. Les couloirs, le

foyer, étaient vides. Dans son agitation, il descendit les escaliers du

théâtre et sortit, sans s'en apercevoir. Il avait besoin de respirer

l'air frais de la nuit, de marcher à grands pas dans les rues sombres

et à demi désertes. Il se retrouva au bord d'un canal, accoudé sur le

parapet de la berge, et contemplant l'eau silencieuse, où dansaient

dans l'ombre les reflets des réverbères. Son âme était pareille:

obscure et trépidante; il n'y pouvait rien voir qu'une grande joie qui

dansait à la surface. Les horloges tintèrent. Il lui eût été

impossible de retourner au théâtre et d'entendre la fin de la pièce.

Voir le triomphe de Fortinbras? Non, cela ne le tentait pas... Beau

triomphe! Qui pense à envier le vainqueur? Qui voudrait être lui,

après qu'on est gorgé de toutes les sauvageries de la vie féroce et

ridicule? L'œuvre est un réquisitoire formidable contre la vie. Mais

une telle puissance de vie bout en elle que la tristesse devient joie;

et l'amertume enivre...

Christophe revint chez lui, sans plus se soucier de la jeune fille

inconnue, qu'il avait laissée dans sa loge, et dont il ne savait même

pas le nom.

Le lendemain matin, il alla voir l'actrice, dans l'hôtellerie de

troisième ordre où l'impresario l'avait reléguée avec ses camarades,

tandis que la grande comédienne était descendue au premier hôtel de

la ville. On le fit entrer dans un petit salon mal tenu, où les restes

du déjeuner traînaient sur un piano ouvert, avec des épingles à

cheveux et des feuilles de musique déchirées et malpropres. Dans la

chambre à côté, Ophélie chantait à tue-tête, comme un enfant, pour

Le plaisir de faire du bruit. Elle s'interrompit un instant, quand on

lui annonça la visite et demanda d'une voix joyeuse qui ne prenait nul

souci de n'être pas entendue de l'autre côté du mur:

--Qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur? Comment est-ce qu'il se nomme?...

Christophe... Christophe quoi?... Christophe Krafft?... Quel nom!

(Elle le répéta deux ou trois fois, en faisant terriblement rouler

les _r._)

--On dirait un juron...

(Elle en dit un.)

--Est-ce qu'il est jeune ou vieux?... Gentil?...--C'est bon, j'y vais.

Elle se remit à chanter:

«_Rien n'est plus doux que mon amour..._»

en furetant à travers la chambre, et pestant contre une épingle

d'écaille qui se faisait chercher au milieu du fouillis. Elle

s'impatienta, elle se mit à gronder, elle fit le lion. Bien qu'il ne la

vît pas, Christophe suivait par la pensée tous ses gestes derrière le

mur, et il riait tout seul. Enfin, il entendit les pas se rapprocher, la

porte s'ouvrit impétueusement; et Ophélie parut.

Elle était à demi vêtue, dans un peignoir qu'elle serrait autour de

sa taille, les bras nus dans les larges manches, les cheveux mal

peignés, des boucles tombant sur les yeux et les joues. Ses beaux yeux

bruns riaient, sa bouche riait, ses joues riaient, une aimable fossette

riait au milieu de son menton. De sa belle voix grave et chantante, elle

s'excusa à peine de se montrer ainsi. Elle savait qu'il n'y avait pas

de quoi s'excuser, et qu'il ne pouvait lui en être que très

reconnaissant. Elle croyait qu'il était un journaliste, qui venait

l'interviewer. Au lieu d'être déçue, quand il dit qu'il venait

uniquement pour son compte et parce qu'il l'admirait, elle en fut ravie.

Elle était bonne fille, affectueuse, enchantée de plaire, et ne

cherchait pas à le cacher: la visite de Christophe et son enthousiasme

la rendaient heureuse:--(elle n'était pas encore gâtée par les

compliments).--Elle était si naturelle dans tous ses mouvements et dans

toutes ses façons, même dans ses petites vanités et dans le plaisir

naïf qu'elle avait à plaire, qu'il n'éprouva pas le moindre instant

de gêne. Ils furent tout de suite de vieux amis. Il baragouinait un peu

de français, elle baragouinait quelques mots d'allemand; au bout d'une

heure, ils se racontaient tous leurs secrets. Elle ne pensait aucunement

à le renvoyer. Cette Méridionale robuste et gaie, intelligente et

expansive, qui eût crevé d'ennui, au milieu de ses stupides compagnons

et d'un pays dont elle ne savait pas la langue, sans la joie naturelle

qui était en elle, était contente de trouver à qui parler. Quant à

Christophe, c'était un bien inexprimable pour lui de rencontrer, dans

sa ville de petits bourgeois étriqués et peu sincères, cette libre

fille du Midi, pleine de sève populaire. Il ne savait pas encore le

factice de ces natures, qui, à la différence de ses Allemands, n'ont

rien de plus dans le cœur que ce qu'elles montrent,--et souvent, ne

l'ont pas. Au moins, elle était jeune, elle vivait, elle disait

franchement, crûment, ce qu'elle pensait; elle jugeait tout, librement,

d'un regard frais et neuf; on respirait en elle un peu de son mistral

balayeur de brouillards. Elle était bien douée: sans culture et sans

réflexion, elle sentait sur-le-champ, et de tout son cœur, jusqu'à en

être sincèrement émue, les choses qui étaient belles et bonnes; et

puis, l'instant d'après, elle riait aux éclats. Certes, elle était

coquette, elle jouait des prunelles; il ne lui déplaisait point de

montrer sa gorge nue, sous le peignoir entr'ouvert: elle eût aimé

tourner la tête à Christophe; mais c'était pur instinct. Nul calcul,

elle aimait encore mieux rire, causer gaiement, être bon camarade, bon

garçon, sans gêne et sans façons. Elle lui raconta les dessous de la

vie de théâtre, ses petites misères, les susceptibilités niaises de

ses camarades, les tracasseries de Jézabel,--(elle appelait ainsi la

grande comédienne)--qui était attentive à ne pas la laisser briller.

Il lui confia ses doléances sur les Allemands: elle battit des mains et

fit chorus avec lui. Elle était bonne, d'ailleurs, et ne voulait dire

du mal de personne; mais cela ne l'empêchait pas d'en dire; et,

tout en s'accusant de malignité, quand elle plaisantait quelqu'un,

elle avait ce don d'observation réaliste et bouffonne, propre

aux gens du Midi: elle n'y pouvait résister, et faisait des portraits à

l'emporte-pièce. Elle riait joyeusement de ses lèvres pâles, qui

découvraient ses dents de jeune chien; et ses yeux cernés brillaient

dans sa figure un peu blême, que le fard avait décolorée.

Ils s'aperçurent tout à coup qu'il y avait plus d'une heure qu'ils

causaient. Christophe proposa à Corinne--(c'était son nom de

théâtre)--de venir la reprendre dans l'après-midi, pour la piloter à

travers la ville. Elle fut enchantée de l'idée; et ils se donnèrent

rendez-vous, aussitôt après le dîner.

À l'heure dite, il fut là. Corinne était assise dans le petit salon

de l'hôtel et tenait un cahier, qu'elle lisait tout haut. Elle

l'accueillit avec ses yeux riants, sans s'interrompre de lire, jusqu'à

ce qu'elle eût fini sa phrase. Puis, elle lui fit signe de s'asseoir

sur le canapé, auprès d'elle:

--Mettez-vous là, et ne causez pas, dit-elle, je repasse mon rôle.

J'en ai pour un quart d'heure.

Elle suivait sur le manuscrit, du bout de l'ongle, en lisant très vite

et au hasard, comme une petite fille pressée. Il s'offrit à lui faire

réciter sa leçon. Elle lui donna le cahier, et se leva pour répéter.

Elle ânonnait, ou recommençait quatre fois une fin de phrase, avant de

se lancer dans la phrase suivante. Elle secouait la tête en récitant

son rôle; ses épingles à cheveux tombaient, tout le long de la

chambre. Quand un mot obstiné refusait d'entrer dans sa mémoire, elle

avait des impatiences d'enfant mal élevée: il lui échappait un juron

drôlatique, ou même d'assez gros mots,--un très gros et très court,

dont elle s'apostrophait elle-même.--Christophe était surpris de son

mélange de talent et d'enfantillage. Elle trouvait des intonations

justes et émouvantes; mais, au beau milieu de la tirade où elle

semblait mettre tout son cœur, il lui arrivait de dire des mots qui

n'avaient aucun sens. Elle récitait sa leçon, comme un petit

perroquet, sans s'inquiéter de ce que cela signifiait: et c'étaient

alors des coq-à-l'âne burlesques. Elle ne s'en affectait point; quand

elle s'en apercevait, elle riait à se tordre. À la fin, elle dit:

«Zut!», elle lui arracha le cahier des mains, le lança à la volée

dans un coin de la chambre, et dit:

--Vacances! L'heure est sonnée!... Allons nous promener!

Un peu inquiet au sujet de son rôle, il demanda, par scrupule:

--Vous croyez que vous saurez?

Elle répondit avec assurance:

--Bien sûr. Et le souffleur, pour quoi est-ce qu'il serait fait alors?

Elle passa dans sa chambre, pour mettre son chapeau. Christophe, en

l'attendant, s'assit devant le piano et tapota quelques suites

d'accords. De l'autre pièce, elle cria:

--Oh! qu'est-ce que c'est que cela? Jouez encore! Que c'est joli!

Elle accourut, en se piquant son chapeau sur la tête. Il continua.

Quand il eut fini, elle voulut qu'il continuât encore. Elle

s'extasiait, avec ces petites exclamations mièvres et menues, dont les

Françaises sont coutumières et qu'elles prodiguent aussi bien à

propos de Tristan que d'une tasse de chocolat. Christophe riait: cela le

changeait des exclamations énormes et emphatiques de ses Allemands.

Deux exagérations contraires: l'une tendait à faire d'un bibelot une

montagne, l'autre faisait d'une montagne un bibelot; celle-ci n'était

pas moins ridicule que celle-là; mais elle lui semblait, pour

l'instant, plus aimable, parce qu'il aimait la bouche d'où elle

sortait.--Corinne voulut savoir de qui était ce qu'il jouait; et quand

elle sut que c'était de lui, elle poussa des cris. Il lui avait bien

dit, dans leur conversation du matin, qu'il était compositeur; mais

elle n'y avait fait aucune attention. Elle s'assit auprès de lui et

exigea qu'il jouât tout ce qu'il avait composé. La promenade fut

oubliée. Ce n'était pas simple politesse de sa part: elle adorait la

musique, et elle avait un instinct admirable, qui suppléait à

l'insuffisance de son instruction. D'abord, il ne la prit pas au

sérieux, et lui joua ses mélodies les plus faciles. Mais quand, par

hasard, ayant été amené à jouer une page à laquelle il tenait

davantage, il vit, sans qu'il lui en eût rien dit, que c'était celle

aussi qu'elle préférait, il eut une joyeuse surprise. Avec le naïf

étonnement des Allemands, quand ils rencontrent un Français qui est

bon musicien, il lui dit:

--C'est curieux. Comme vous avez le goût bon! Je n'aurais jamais cru...

Corinne lui rit au nez.

Il s'amusa dès lors à faire choix d'œuvres de plus en plus difficiles

à comprendre, pour voir jusqu'où elle le suivrait. Mais elle ne

semblait pas déroutée par les hardiesses expressives; et, après une

mélodie particulièrement neuve, dont Christophe avait presque fini par

douter, parce qu'il n'avait jamais réussi à la faire goûter en

Allemagne, quel fut son étonnement, quand Corinne le supplia de

recommencer, et, se levant, se mit à chanter les notes, de mémoire,

sans presque se tromper! Il se retourna vers elle et lui saisit les

mains, avec effusion:

--Mais vous êtes musicienne! cria-t-il.

Elle se mit à rire, et expliqua qu'elle avait débuté comme chanteuse

dans un Opéra de province, mais qu'un impresario en tournées avait

reconnu ses dispositions pour le théâtre poétique et l'avait poussée

de ce côté. Il s'exclamait:

--Quel dommage!

--Pourquoi? fit-elle. La poésie est aussi une musique. Elle se fit

expliquer le sens de ses _Lieder_; il lui disait les mots allemands, et

elle les répétait avec une facilité simiesque, copiant jusqu'aux

plissements de sa bouche et de ses yeux. Quand il s'agissait ensuite de

chanter de mémoire, elle faisait des erreurs bouffonnes; et, quand elle

ne savait plus, elle inventait des mots, aux sonorités gutturales et

barbares, qui les faisaient rire tous deux. Elle ne se lassait pas de le

faire jouer, ni lui de jouer pour elle et d'entendre sa jolie voix, qui

ne connaissait pas les roueries du métier et chantait un peu de la

gorge, à la façon d'une petite fille, mais qui avait un je ne sais

quoi de fragile et de touchant. Elle disait franchement ce qu'elle

pensait. Bien qu'elle ne sût pas expliquer pourquoi elle aimait ou

n'aimait pas, il y avait toujours dans ses jugements une raison cachée.

Chose curieuse, c'était dans les pages les plus classiques et les plus

appréciées en Allemagne qu'elle se trouvait le moins à l'aise: elle

faisait quelques compliments, par politesse; mais on voyait que cela ne

lui disait rien. Comme elle n'avait pas de culture musicale, elle

n'avait pas ce plaisir, que procure inconsciemment aux amateurs et même

aux artistes le _déjà entendu_, et qui leur fait reproduire à leur

insu, ou aimer dans une œuvre nouvelle, des formes ou des formules

qu'ils ont aimées déjà dans des œuvres anciennes. Elle n'avait pas

non plus le goût allemand pour la sentimentalité mélodieuse; (ou, du

moins, sa sentimentalité était autre: il n'en connaissait pas encore

les défauts); elle ne s'extasiait point sur les passages d'une fadeur

un peu molle, qu'on préférait en Allemagne; elle n'apprécia point le

plus médiocre de ses _Lieder_,--une mélodie qu'il eût voulu pouvoir

détruire, parce que ses amis ne lui parlaient que de cela, trop heureux

de pouvoir le complimenter pour quelque chose. L'instinct dramatique de

Corinne lui faisait préférer les mélodies qui retraçaient avec

franchise une passion précise: c'était aussi à celles-là qu'il

attachait le plus de prix. Toutefois, elle manifestait son peu de

sympathie pour certaines rudesses d'harmonies qui semblaient naturelles

à Christophe: elle éprouvait un heurt; elle s'arrêtait devant, et

demandait «si vraiment c'était comme ça». Quand il disait que oui,

alors elle se décidait à sauter le pas difficile; mais ensuite, elle

faisait une petite grimace de la bouche, qui n'échappait point à

Christophe. Souvent, elle aimait mieux passer la mesure. Alors, il la

refaisait au piano.

--Vous n'aimez pas cela? demandait-il.

Elle fronçait le nez.

--C'est faux, disait-elle.

--Non pas, faisait-il en riant, c'est vrai. Réfléchissez à ce qu'il

dit. Est-ce que ce n'est pas juste, ici?

(Il montrait son cœur.)

Mais elle secouait la tête:

--Peut-être bien; mais c'est faux, là.

(Elle se tirait l'oreille.)

Elle se montrait aussi choquée par les grands sauts de voix de la

déclamation allemande:

--Pourquoi est-ce qu'il parle si fort? demandait-elle. Il est tout seul.

Est ce qu'il ne craint pas que ses voisins ne l'entendent? Il a l'air...

(Pardon! vous ne vous fâcherez pas?)... il a l'air de héler un bateau.

Il ne se lâchait pas; il riait de bon cœur, et reconnaissait qu'il y

avait là du vrai. Ces observations l'amusaient; personne ne les lui

avait encore faites. Ils convinrent que la déclamation chantée

déforme le plus souvent la parole naturelle, à la façon d'un verre

grossissant. Corinne demanda à Christophe d'écrire pour elle la

musique d'une pièce, où elle parlerait sur l'accompagnement de

l'orchestre, avec quelques phrases chantées de temps en temps. Il

s'enflamma pour cette idée, malgré les difficultés de réalisation

scénique, que la voix musicale de Corinne lui semblait propre à

surmonter; et ils firent des projets pour l'avenir.

Il n'était pas loin de cinq heures, quand ils pensèrent à sortir. À

cette saison, la nuit tombait tôt. Il ne pouvait plus être question de

se promener. Le soir, Corinne avait répétition au théâtre; personne

n'y pouvait assister. Elle lui fit promettre de revenir la prendre dans

l'après-midi du lendemain, pour faire la promenade projetée.

Le lendemain, la même scène faillit se renouveler. Il trouva Corinne

devant son miroir, juchée sur un haut tabouret, les jambes pendantes:

elle essayait une perruque. Il y avait là son habilleuse et un coiffeur

à qui elle faisait des recommandations au sujet d'une boucle qu'elle

voulait plus relevée. Tout en se regardant dans la glace, elle y

regardait Christophe, qui souriait derrière son dos: elle lui tira la

langue. Le coiffeur partit avec la perruque, et elle se retourna

gaiement vers Christophe:

--Bonjour, ami! dit-elle.

Elle lui tendait la joue, pour qu'il l'embrassât. Il ne s'attendait pas

à être si intime; mais il n'eut garde de n'en pas profiter. Elle

n'attachait pas tant d'importance à cette faveur: c'était pour elle un

bonjour comme un autre.

--Oh! je suis contente! dit-elle, ça ira, ça ira, ce soir.--(Elle

parlait de sa perruque.)--J'étais si désolée! Si vous étiez venu, ce

matin, vous m'auriez trouvée malheureuse comme les pierres.

Il demanda pourquoi.

C'était parce que le coiffeur parisien s'était trompé dans ses

emballages, et qu'il lui avait mis une perruque qui ne convenait pas au

rôle.

--Toute plate, disait-elle, et tombant tout droit, bêtement. Quand j'ai

vu cela, j'ai pleuré, pleuré comme une Madeleine. N'est-ce pas, madame

Désirée?

--Quand je suis entrée, dit celle-ci, Madame m'a fait peur. Madame

était toute blanche. Madame était comme morte.

Christophe rit. Corinne le vit dans la glace:

--Cela vous fait rire, sans cœur? dit-elle, indignée.

Elle rit aussi.

Il lui demanda comment avait été la répétition de la veille.--Tout

avait très bien marché. Elle eût voulu seulement qu'on fît plus de

coupures dans les rôles des autres, et qu'on n'en fît pas dans le

sien... Ils causèrent si bien qu'une partie de l'après-midi y passa.

Elle s'habilla, longuement; elle s'amusait à demander l'avis de

Christophe sur ses toilettes. Christophe loua son élégance, et lui dit

naïvement, dans son jargon franco-allemand, qu'il n'avait jamais vu

personne d'aussi «luxurieux».--Elle le regarda d'abord, interloquée,

puis poussa de grands éclats de rire.

--Qu'est-ce que j'ai dit? demanda-t-il. Ce n'est pas comme cela

qu'il faut dire?

--Si! Si! cria-t-elle, en se tordant de rire. C'est justement cela.

Ils sortirent enfin. Sa toilette tapageuse et sa parole exubérante

attiraient l'attention. Elle regardait tout avec ses yeux de Française

railleuse, et ne se préoccupait pas de cacher ses impressions. Elle

pouffait devant les étalages de modes, ou devant les magasins de cartes

postales illustrées, où l'on voyait pêle-mêle des scènes

sentimentales, des scènes bouffes et grivoises, les cocottes de la

ville, la famille impériale, l'empereur en habit rouge, l'empereur en

habit vert, l'empereur en loup de mer, tenant le gouvernail du navire

_Germania_ et défiant le ciel. Elle s'esclaffait devant un service de

table orné de la tête revêche de Wagner, ou devant une devanture de

coiffeur où trônait une tête d'homme en cire. Elle manifestait une

hilarité peu décente devant le monument patriotique, qui représentait

le vieil empereur, en pardessus de voyage et casque à pointe, en

compagnie de la Prusse, des États allemands, et du génie de la Guerre

tout nu. Elle happait au passage tout ce qui, dans la physionomie des

gens, leur démarche, ou leur façon de parler, prêtait à la

raillerie. Ses victimes ne pouvaient s'y tromper, au coup d'œil

malicieux qui cueillait leurs ridicules. Son instinct simiesque lui

faisait même parfois, sans qu'elle y réfléchît, imiter des lèvres

et du nez leurs grimaces épanouies ou renfrognées; elle gonflait les

joues pour répéter des fragments de phrases ou de mots, qu'elle avait

saisis au vol, et dont la sonorité lui paraissait burlesque. Il en

riait de tout son cœur, nullement gêné par ses impertinences; car il

ne se gênait pas davantage. Heureusement, sa réputation n'avait plus

grand'chose à perdre; car une telle promenade était faite pour la

couler à jamais.

Ils visitèrent la cathédrale. Corinne voulut grimper jusqu'au faîte

de la flèche, malgré ses talons hauts et sa robe trop longue, qui

balayait les marches et finit par se prendre à un angle de l'escalier;

elle ne s'en émut pas, tira bravement sur l'étoffe qui craqua, et

continua de grimper, en se retroussant gaillardement. Peu s'en fallut

qu'elle ne sonnât les cloches. Du haut des tours, elle déclama du

Victor Hugo, auquel il ne comprit rien, et chanta une chanson populaire

française. Après quoi, elle fit le muezzin.--Le crépuscule tombait.

Ils redescendirent dans l'église, d'où l'ombre épaisse montait le

long des murs gigantesques, au front desquels luisaient les prunelles

magiques des vitraux. Christophe vit, agenouillée dans une des

chapelles latérales, la jeune fille qui avait été sa compagne

délogé, à la représentation d'_Hamlet._ Elle était si absorbée

dans sa prière qu'elle ne le vit point; elle avait une expression

douloureuse et tendue, qui le frappa. Il eût voulu lui dire quelques

mots, la saluer au moins; mais Corinne l'entraîna dans son tourbillon.

Ils se quittèrent peu après. Elle devait se préparer pour la

représentation, qui commençait de bonne heure, suivant l'usage

d'Allemagne. Il venait à peine de rentrer, qu'on sonnait à sa porte,

pour lui remettre ce billet de Corinne:

«Veine! Jézabel malade! Relâche! Vive la classe!...

Ami! Venez! Ferons la dînette ensemble!

«Amie!

«Corinette.

«_P.-S._--Portez beaucoup de musique!...»

Il eut quelque peine à comprendre. Quand il eut compris, il fut aussi

content que Corinne, et se rendit aussitôt à l'hôtel. Il craignait,

de trouver toute la troupe réunie au dîner; mais il ne vit personne.

Corinne même avait disparu. À la fin, il entendit sa voix bruyante et

riante, tout au fond de la maison; il se mit à sa recherche, et parvint

à la découvrir dans la cuisine. Elle s'était mis en tête d'exécuter

un plat de sa façon, un de ces plats méridionaux, dont l'arome

indiscret remplit tout un quartier et réveillerait les pierres. Elle

était au mieux avec la grosse patronne de l'hôtel, et elles

baragouinaient ensemble un jargon effroyable, mêlé d'allemand, de

français et de nègre, qui n'avait de nom en aucune langue. Elles

riaient aux éclats, en se faisant goûter mutuellement leurs œuvres.

L'apparition de Christophe augmenta le tapage. On voulut le mettre à la

porte; mais il se défendit, et il réussit à goûter aussi du fameux

plat. Il fit un peu la grimace: sur quoi elle le traita de barbare

Teuton, et dit que ce n'était pas la peine de se donner du mal pour

lui.

Ils remontèrent ensemble au petit salon, où la table était prête: il

n'y avait que son couvert et celui de Corinne. Il ne put s'empêcher de

demander où étaient les camarades. Corinne eut un geste indifférent:

--Je ne sais pas.

--Vous ne soupez pas ensemble?

--Jamais! C'est déjà bien assez de se voir au théâtre!... Ah bien!

s'il fallait encore se retrouver à table!...

Cela était si différent des habitudes allemandes qu'il en fut étonné

et charmé:

--Je croyais, dit-il, que vous étiez un peuple sociable!

--Eh bien, fit-elle, est-ce que je ne suis pas sociable?

--Sociable, cela veut dire: vivre en Société. Il faut nous voir, nous

autres! Hommes, femmes, enfants, chacun fait partie de Sociétés, du

jour de sa naissance jusqu'au jour de sa mort. Tout se fait en

Société: on mange, on chante, on pense avec la Société. Quand la

Société éternue, on éternue avec elle; on ne boit pas une chope,

sans boire avec la Société.

--Ce doit être gai, dit-elle. Pourquoi pas dans le même verre?

--N'est-ce pas fraternel?

--Zut pour la fraternité! Je veux bien être «frère» de ceux qui me

plaisent; je ne le suis pas des autres... Pouah! Ce n'est pas une

société, cela, c'est une fourmilière!

--Jugez donc comme je dois être à mon aise ici, moi qui pense

comme vous!

--Venez chez nous alors!

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 8 / 39 段