Au cours des répétitions, il aperçut l'œuvre réelle. Un jour qu'il

écoutait une scène, elle lui parut si bête qu'il crut que les acteurs

la défiguraient; et il eut la prétention non seulement de la leur

expliquer, en présence du poète, mais de l'expliquer à celui-ci, qui

prenait la défense de ses interprètes. L'auteur se rebiffa, et dit,

d'un ton piqué, qu'il pensait savoir ce qu'il avait voulu écrire.

Christophe n'en démordait point, et soutenait que Hellmuth n'y

comprenait rien. L'hilarité générale l'avertit qu'il se rendait

ridicule. Il se tut, convenant qu'après tout ce n'était pas lui qui

avait écrit les vers. Alors il vit l'écrasante nullité de la pièce,

et il en fut accablé; il se demandait comment il avait pu s'y tromper.

Il s'appelait imbécile, et s'arrachait les cheveux. Il avait beau

tâcher de se rassurer, en se répétant: «Tu n'y comprends rien: ce

n'est pas ton affaire. Occupe-toi de ta musique!»--il se sentait si

honteux--de la niaiserie, du pathos prétentieux, de la fausseté

criante des mots, des gestes, des attitudes, que par moments, tandis

qu'il conduisait l'orchestre, il n'avait plus la force de lever son

bâton: il avait envie d'aller se cacher dans le trou du souffleur. Il

était trop franc et trop mauvais politique pour déguiser ce qu'il

pensait. Chacun s'en apercevait: ses amis, les acteurs, et l'auteur.

Hellmuth lui disait, avec un sourire pincé:

--Est-ce que ceci n'a pas encore l'heur de vous plaire?

Christophe répondait bravement:

--Pour dire la vérité, non. Je ne comprends pas.

--Vous ne l'aviez donc pas lu, pour faire votre musique?

--Si, disait naïvement Christophe, mais je me trompais, je comprenais

autre chose.

--C'est dommage alors que vous n'ayez pas écrit vous-même ce que

vous compreniez.

--Ah! si je l'avais pu! disait Christophe.

Le poète, vexé, critiquait, pour se venger, la musique. Il se

plaignait qu'elle fût encombrante, et qu'elle empêchât d'entendre les

vers.

Si le poète ne comprenait pas le musicien, ni le musicien le poète,

les acteurs ne comprenaient ni l'un ni l'autre, et ne s'en inquiétaient

point. Ils cherchaient seulement dans leurs rôles des phrases, de place

en place, où accrocher leurs effets habituels. Il n'était pas question

d'adapter leur déclamation à la tonalité du morceau et au rythme

musical: ils allaient d'un côté, et la musique de l'autre; on eût dit

qu'ils chantaient constamment hors du ton. Christophe en grinçait des

dents et s'épuisait à leur crier la note: ils le laissaient crier, et

continuaient imperturbablement, ne comprenant même pas ce qu'il voulait

d'eux.

Christophe eût tout lâché, si les répétitions n'avaient été

avancées, et s'il n'eût été lié par la crainte d'un procès.

Mannheim, à qui il fit part de son découragement, se moqua de lui:

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il. Tout va très bien. Vous ne vous

comprenez pas l'un l'autre? Eh! qu'est-ce que cela fait? Qui a jamais

compris une œuvre, en dehors de l'auteur? Il a encore bien de la

chance, quand il se comprend lui-même!

Christophe se tourmentait de la niaiserie du poème, qui, disait-il,

ferait tomber sa musique. Mannheim ne faisait pas de difficulté pour

reconnaître que le poème n'avait pas le sens commun, et que Hellmuth

était «un daim»; mais il n'avait aucune inquiétude à son égard:

Hellmuth donnait de bons dîners, et il avait une jolie femme: qu'est-ce

qu'il faut de plus a la critique?--Christophe haussait les épaules,

disant qu'il n'avait pas le temps d'écouter des balivernes.

--Mais ce ne sont pas des balivernes! disait Mannheim, en riant. Voilà

bien les gens graves! Ils n'ont aucune idée de ce qui compte dans la

vie.

Et il conseillait à Christophe de ne pas tant se préoccuper des

affaires de Hellmuth, et de songer aux siennes. Il rengageait à faire

un peu de réclame. Christophe refusait avec indignation. À un

reporter, qui cherchait à l'interviewer sur sa vie, il répondait,

furieux:

--Cela ne vous regarde pas!

Et quand on lui demandait sa photographie pour une Revue, il sautait de

colère, en criant qu'il n'était pas, Dieu merci! le Kaiser pour

étaler sa tête aux passants.--Impossible de le mettre en relations

avec les salons influents. Il ne répondait pas aux invitations; et

quand, par hasard, il avait été forcé d'accepter, il oubliait de s'y

rendre, ou venait de si mauvaise grâce qu'il semblait avoir pris à

tâche d'être désagréable à tout le monde.

Mais le comble fut qu'il se brouilla avec sa Revue, deux jours

avant la représentation.

Ce qui devait arriver arriva. Mannheim avait continué sa révision des

articles de Christophe; il ne se gênait plus pour biffer des lignes

entières de critique et les remplacer par des compliments.

Un jour, dans un salon, Christophe se trouva en présence d'un

virtuose,--un pianiste bellâtre, qu'il avait éreinté, et qui vint le

remercier, en souriant de toutes ses dents blanches. Il répondit

brutalement qu'il n'y avait pas de quoi. L'autre insistait, se

confondant en protestations de reconnaissance. Christophe y coupa court,

en lui disant que s'il était satisfait de l'article, c'était son

affaire, mais que l'article n'avait certainement pas été écrit pour

le satisfaire. Et il lui tourna le dos. Le virtuose le prit pour un

bourru bienfaisant, et s'en alla en riant. Mais Christophe, qui se

souvint d'avoir reçu, peu avant, une carte de remerciements d'une autre

de ses victimes, fut brusquement traversé d'un soupçon. Il sortit, il

alla acheter à un kiosque de journaux le dernier numéro de la Revue,

il chercha son article, il lut... Sur le moment, il se demanda s'il

devenait fou. Puis, il comprit; et, dans une rage folle, il courut aux

bureaux du _Dionysos._

Waldhaus et Mannheim s'y trouvaient, en conversation avec une actrice de

leurs amies. Ils n'eurent pas besoin de demander à Christophe pourquoi

il venait. Jetant le numéro de la Revue sur la table, Christophe, sans

prendre le temps de respirer, les apostropha avec une violence inouïe,

criant, les traitant de drôles, de gredins, de faussaires, et tapant le

plancher à tour de bras avec une chaise. Mannheim essayait de rire.

Christophe voulut lui flanquer son pied au derrière. Mannheim se

réfugia derrière la table, en se tordant. Mais Waldhaus le prit de

très haut. Digne et gourmé, il s'évertuait à faire entendre, au

milieu du vacarme, qu'il ne permettrait pas qu'on lui parlât sur ce

ton, que Christophe aurait de ses nouvelles; et il lui tendait sa carte.

Christophe la lui jeta au nez:

--Faiseur d'embarras!... Je n'ai pas besoin de votre carte pour savoir

qui vous êtes... Vous êtes un polisson et un faussaire!... Et vous

croyez que je vais me battre avec vous?... Une correction, c'est tout ce

que vous méritez!...

De la rue, on entendait sa voix. Les gens s'arrêtaient pour écouter.

Mannheim ferma les fenêtres. La visiteuse, effrayée, cherchait à

s'enfuir; mais Christophe bloquait la porte. Waldhaus blême et

suffoqué, Mannheim bredouillant, ricanant, essayaient de répondre.

Christophe ne les laissa point parler. Il déchargea sur eux tout ce

qu'il put imaginer de plus blessant, et ne s'en alla que quand il fut à

bout de souffle et d'injures. Waldhaus et Mannheim ne retrouvèrent la

voix que quand il fut parti. Mannheim reprit vite son aplomb: les

injures glissaient sur lui, comme l'eau sur les plumes d'un canard. Mais

Waldhaus restait ulcéré: sa dignité avait été outragée; et, ce qui

rendait l'affront plus mortifiant, c'est qu'il avait eu des témoins: il

ne pardonnerait jamais. Ses collègues firent chorus. De toute la Revue,

Mannheim continua, seul, à n'en pas vouloir à Christophe: il s'était

amusé de lui, tout son soûl; il ne trouvait pas que ce fût payer trop

cher, au prix de quelques gros mots, la pinte de bon sang qu'il s'était

faite à ses dépens. C'avait été une bonne farce: s'il en eût été

l'objet, il en eût ri tout le premier. Aussi, était-il prêt à serrer

la main de Christophe, comme si rien ne s'était passé. Mais Christophe

était plus rancunier; il repoussa toute avance. Mannheim ne s'en

affecta point: Christophe était un jouet, dont il avait tiré tout

l'amusement possible; il commençait à s'enflammer pour un autre

pantin. Du jour au lendemain, tout fut fini entre eux. Cela n'empêcha

point Mannheim de continuer à dire, quand on parlait devant lui de

Christophe, qu'ils étaient amis intimes. Et peut-être qu'il le

croyait.

Deux jours après la brouille, eut lieu la première d'_Iphigénie._

Four complet. La Revue de Waldhaus loua le poème, et ne dit rien de la

musique. Les autres journaux s'en donnèrent à cœur-joie. On rit et on

siffla. La pièce fut retirée, après la troisième représentation;

mais les railleries ne cessèrent point si vite. On était trop heureux

de trouver cette occasion de dauber sur Christophe; et l'_Iphigénie_

resta, pendant plusieurs semaines, un sujet d'inépuisables

plaisanteries. On savait que Christophe n'avait plus d'arme pour se

défendre; et l'on en profitait. La seule chose qui retînt encore un

peu, c'était sa situation à la cour. Bien que ses rapports fussent

devenus assez froids avec le grand-duc, qui lui avait fait, à maintes

reprises, des observations dont il n'avait tenu aucun compte, il

continuait de se rendre de temps en temps au château et de

bénéficier, dans l'esprit du public, d'une sorte de protection

officielle, plus illusoire que réelle.--Il se chargea lui-même de

détruire ce dernier appui.

Il souffrait des critiques. Elles ne s'adressaient pas seulement à sa

musique, mais à son idée d'une forme d'art nouvelle, qu'on ne se

donnait pas la peine de comprendre: (il était plus facile de la

travestir, pour la ridiculiser). Christophe n'avait pas encore la

sagesse de se dire que la meilleure réponse qu'on puisse faire à des

critiques de mauvaise foi, est de ne leur en faire aucune, et de

continuer à créer. Il avait pris, depuis quelques mois, la mauvaise

habitude de ne laisser passer aucune attaque injuste, sans y répondre.

Il écrivit un article, où il n'épargnait point ses adversaires. Les

deux journaux bien pensants, auxquels il le porta, le lui rendirent, en

s'excusant avec une politesse ironique de ne pouvoir le publier.

Christophe s'entêta. Il se souvint du journal socialiste de la ville,

qui lui avait fait des avances. Il connaissait un des rédacteurs; ils

discutaient parfois ensemble. Christophe avait plaisir à trouver

quelqu'un qui parlât librement du pouvoir, de l'armée, des préjugés

oppressifs et archaïques. Mais la conversation ne pouvait aller bien

loin; car, avec le socialiste, elle revenait toujours à Karl Marx, qui

était absolument indifférent à Christophe. D'ailleurs, Christophe

retrouvait dans ces discours d'homme libre,--en outre d'un matérialisme

qui ne lui plaisait pas beaucoup,--une rigueur pédante et un despotisme

de pensée, un culte secret de la force, un militarisme à rebours, qui

ne sonnaient pas très différemment de ce qu'il entendait, chaque jour,

en Allemagne.

Néanmoins, ce fut à lui et à son journal qu'il songea, quand il se

vit fermer la porte des autres rédactions. Il se dit bien que sa

démarche ferait scandale: le journal était violent, haineux,

constamment condamné; mais comme Christophe ne le lisait pas, il ne

pensait qu'à la hardiesse des idées, qui ne l'effrayait point, et non

à la bassesse du ton, qui lui eût répugné. Au reste, il était si

enragé de voir l'entente sournoise des autres journaux afin de

l'étouffer, que peut-être eût-il passé outre, même s'il avait été

mieux averti. Il voulait montrer aux gens qu'on ne se débarrassait pas

si facilement de lui.--Il porta donc l'article à la rédaction

socialiste, où il fut reçu à bras ouverts. Le lendemain, l'article

parut; et le journal annonçait, en termes emphatiques, qu'il s'était

assuré le concours du jeune et talentueux maître, le camarade Krafft,

dont étaient bien connues les ardentes sympathies pour les

revendications de la classe ouvrière.

Christophe ne lut ni la note, ni l'article; car, ce matin-là, qui

était un dimanche, il était parti avant l'aube, pour une promenade à

travers champs. Il était admirablement disposé. En voyant lever le

soleil, il cria, rit, iodla, sauta et dansa. Plus de Revue, plus de

critiques à faire! C'était le printemps, et le retour de la musique du

ciel et de la terre, la plus belle de toutes. Fini des sombres salles de

concerts, étouffantes et puantes, des voisins désagréables, des

virtuoses insipides! On entendait s'élever la merveilleuse chanson des

forêts murmurantes; et sur les champs passaient les effluves enivrants

de la Vie qui brisait l'écorce de la terre.

Il revenait de promenade, la tête bourdonnante de lumière, quand sa

mère lui remit une lettre apportée du palais en son absence. La

lettre, écrite sous une forme impersonnelle, avisait monsieur Krafft

qu'il eût à se rendre, ce matin, au château.--Le matin était passé:

il était près d'une heure. Christophe ne s'en émut guère.

--Il est trop tard maintenant, dit-il. Ce sera pour demain.

Mais sa mère s'inquiéta:

--Non, non, on ne peut pas remettre ainsi un rendez-vous de Son Altesse;

il faut y aller, tout de suite. Peut-être s'agit-il d'une affaire

importante.

Christophe haussa les épaules:

--Importante? Comme si ces individus pouvaient avoir quelque chose

d'important à vous dire!... Il va m'exposer ses idées sur la musique.

Ce sera gai!... Pourvu qu'il ne lui ait pas pris fantaisie de rivaliser

avec Siegfried Meyer[1], et qu'il n'ait pas, lui aussi, à montrer un

_Hymne à Ægir!_ Je ne l'épargnerai pas. Je lui dirai: «Faites donc

de la politique. Là, vous êtes le maître: vous aurez toujours raison.

Mais dans l'art, prenez garde! Dans l'art, on vous voit sans casque,

sans panache, sans uniforme, sans argent, sans titres, sans aïeux, sans

gendarmes;... et dame! pensez un peu: qu'est-ce qui restera de vous?

La bonne Louisa, qui prenait tout au sérieux, leva les bras au ciel:

--Tu ne diras pas cela!... Tu es fou! Tu es fou!...

Il s'amusait à l'inquiéter, en abusant de sa crédulité, jusqu'à ce

que la dose de l'extravagance fût si forte que Louisa finît par

comprendre qu'il se moquait d'elle. Elle lui tournait le dos:

--Tu es trop bête, mon pauvre garçon!

Il l'embrassa en riant. Il était de magnifique humeur: il avait

trouvé, dans sa promenade, un beau thème musical; et il le sentait

s'ébattre en lui, comme un poisson dans l'eau. Il ne voulut point

partir pour le château, avant d'avoir mangé: il avait un appétit

d'ogre. Louisa veilla ensuite à sa toilette; car il recommençait à la

tourmenter: il prétendait qu'il était bien comme il était, avec ses

vêtements usés et ses souliers poudreux. Cela ne l'empêcha point d'en

changer et de cirer ses chaussures, en sifflant comme un merle et en

imitant tous les instruments de l'orchestre. Quand il eut fini, sa mère

passa l'inspection et refit gravement son nœud de cravate. Il était

très patient, par extraordinaire, parce qu'il était content de

lui,--ce qui n'était pas non plus très ordinaire. Il partit, en disant

qu'il allait enlever la princesse Adélaïde,--la fille du grand-duc,

une assez jolie femme, mariée à un petit prince allemand, qui était

venue passer quelques semaines auprès de ses parents. Elle avait

témoigné jadis quelque sympathie à Christophe, quand il était

enfant; et il avait un faible pour elle. Louisa prétendait qu'il en

était amoureux; et, pour s'amuser, il feignait de l'être.

Il ne se pressait pas d'arriver, flânant devant les boutiques,

s'arrêtant dans la rue, pour caresser un chien, qui flânait comme lui,

étendu sur le flanc et bâillant au soleil. Il sauta les grilles

inoffensives, qui ceignaient la place du château,--un grand carré

désert, entouré de maisons, avec deux jets d'eau assoupis, deux

parterres symétriques et sans ombre, séparés, comme par une raie sur

le front, par une allée sablée, ratissée, bordée d'orangers en

caisse; au milieu, la statue en bronze d'un grand-duc inconnu, costume

Louis-Philippe, sur un socle décoré aux quatre angles par des

allégories de Vertus. Sur un banc, un promeneur unique dormait sur son

journal. A la grille du château, un poste de soldats inutiles dormait.

Derrière les fossés pour rire de la terrasse du château, deux canons

endormis bâillaient sur la ville endormie. Christophe leur rit au nez

à tous.

Il entra au château sans se préoccuper de prendre une attitude

officielle: tout au plus s'il cessa de chantonner; ses pensées

continuaient de danser. Il jeta son chapeau sur la table du vestibule,

en interpellant familièrement le vieil huissier, qu'il connaissait

depuis l'enfance:--(le bonhomme était déjà là, lors de la première

visite que Christophe avait faite au château avec son grand-père, le

soir où il vit Hassler);--mais le vieux qui toujours répondait avec

bonhomie aux boutades peu respectueuses de Christophe, prit, cette fois,

un air rogue. Christophe n'y fit pas attention. Un peu plus loin, dans

l'antichambre, il rencontra un employé de la chancellerie, fort bavard

et prodigue avec lui, d'ordinaire, en démonstrations d'amitié; il fut

surpris de la hâte que ce personnage mita passer, en esquivant un

entretien. Il ne s'arrêta pas à ces impressions, et, continuant son

chemin, il demanda à être introduit.

Il entra. Le dîner venait de finir. Son Altesse se tenait dans un des

salons. Adossé à la cheminée, il fumait en causant avec ses hôtes,

parmi lesquels Christophe distingua _sa_ princesse, qui fumait aussi;

négligemment renversée dans un fauteuil, elle parlait très haut à

quelques officiers, qui faisaient cercle autour d'elle. La réunion

était animée. Tous étaient fort gais; et Christophe, en entrant,

entendit le rire épais du grand-duc. Mais ce rire s'arrêta net, quand

le prince vit Christophe. Il poussa un grognement, et, fonçant droit

sur lui:

--Ah! vous voilà, vous! cria-t-il. Vous daignez venir enfin? Est-ce que

vous croyez que vous allez vous moquer de moi plus longtemps? Vous êtes

un drôle, Monsieur!

Christophe fut si stupéfait par ce boulet reçu en pleine poitrine

qu'il fut un moment avant de pouvoir articuler un mot. Il ne pensait

qu'à son retard, qui ne pouvait légitimer une telle violence. Il

balbutia:

--Altesse, qu'ai-je fait?

L'Altesse n'écoutait pas, et poursuivait avec emportement:

--Taisez-vous! Je ne me laisserai pas insulter par un drôle.

Christophe, blêmissant, luttait contre sa gorge contractée, qui

refusait de parler. Il fit un effort, et cria:

--Altesse, vous n'avez pas le droit... vous n'avez pas le droit

vous-même de m'insulter, sans me dire ce que j'ai fait.

Le grand-duc se tourna vers son secrétaire, qui sortit un journal de sa

poche et qui le lui tendit. Il était dans un état d'exaspération, que

son humeur colérique ne suffisait pas à expliquer: les fumées de vins

trop généreux y avaient aussi leur part. Il vint se planter devant

Christophe, et, comme un toréador avec sa cape, il lui agita

furieusement devant la figure le journal déplié et froissé, en

criant:

--Vos ordures, Monsieur!... Vous mériteriez qu'on vous y mît le nez!

Christophe reconnut le journal socialiste:

--Je ne vois pas ce qu'il y a de mal, dit-il.

--Quoi! quoi! glapit le grand-duc. Vous êtes d'une impudence!... Ce

journal de gredins, qui m'insultent journellement, qui vomissent contre

moi des injures immondes!...

--Monseigneur, dit Christophe, je ne l'avais pas lu.

--Vous mentez! cria le grand-duc.

--Je ne veux pas que vous disiez que je mens, fit Christophe. Je ne

l'avais pas lu, je ne m'occupe que de musique. Et d'ailleurs, j'ai le

droit d'écrire où je veux.

--Vous n'avez aucun droit, sauf celui de vous taire. J'ai été trop bon

pour vous. Je vous ai comblé de mes bienfaits, vous et les vôtres,

malgré toutes les raisons que votre inconduite et celle de votre père

m'auraient données de me séparer de vous. Je vous défends de

continuer à écrire dans un journal qui m'est ennemi. Et de plus, d'une

façon générale, je vous défends d'écrire quoi que ce soit, à

l'avenir, sans mon autorisation. J'ai assez de vos polémiques

musicales. Je n'admets pas que quelqu'un qui jouit de ma protection

passe son temps à attaquer tout ce qui est cher aux gens de goût et de

cœur, aux véritables Allemands. Vous ferez mieux d'écrire de

meilleure musique, ou, si cela ne vous est pas possible, de travailler

vos gammes et vos exercices. Je ne yeux pas d'un Bebel musical, qui

s'amuse à diffamer toutes les gloires nationales, à jeter le désarroi

dans les esprits. Nous savons ce qui est bon, Dieu merci! Nous n'avons

pas attendu que vous nous le disiez, pour le savoir. Donc, à votre

piano, Monsieur, et fichez-nous la paix!

Le gros homme, face à face avec Christophe, le dévisageait avec des

yeux insultants. Christophe, livide, essayait de parler; ses lèvres

remuaient; il bégaya:

--Je ne suis pas votre esclave, je dirai ce que je veux, j'écrirai

ce que je veux...

Il suffoquait, il était près de pleurer de honte et de rage; ses

jambes tremblaient. En faisant un brusque mouvement du coude, il

renversa un objet sur le meuble près de lui. Il se rendait compte qu'il

était ridicule; et, en effet, il entendit rire: en regardant au fond du

salon, il vit, au travers d'un brouillard, la princesse qui suivait la

scène, en échangeant avec ses voisins des réflexions d'une

commisération ironique. Dès lors, il perdit l'exacte conscience de ce

qui se passait. Le grand-duc criait. Christophe criait plus fort que

lui, sans savoir ce qu'il disait. Le secrétaire du prince et un autre

fonctionnaire vinrent vers lui, et tâchèrent de le faire taire: il les

repoussa; il agitait en parlant un cendrier qu'il avait saisi

machinalement sur le meuble auquel il était adossé. Il entendait que

le secrétaire lui disait:

--Allons, lâchez cela, lâchez cela!...

Et il s'entendait lui-même crier des*mots sans suite, et frapper

avec le cendrier le rebord de la table.

--Sortez! hurla le grand-duc, au comble de la fureur. Sortez! Sortez!

Je vous chasse!

Les officiers s'étaient approchés du prince, et essayaient de le

calmer. Le grand-duc, apoplectique, les yeux hors de la tête, criait

qu'on jetât ce chenapan à la porte. Christophe vit rouge: il fut tout

près d'appliquer son poing sur le mufle du grand-duc; mais il était

écrasé par un chaos de sentiments contradictoires: la honte, la

fureur, un reste de timidité, de loyalisme germanique, de respect

traditionnel, d'habitudes humiliées devant le prince. Il voulait

parler, il ne pouvait parler; il voulait agir, il ne pouvait agir; il ne

voyait plus, il n'entendait plus: il se laissa pousser, et sortit.

Il passa au milieu des domestiques, impassibles, qui, venus près de la

porte, n'avaient rien perdu du bruit de la dispute. Les trente pas qu'il

eut à faire pour sortir de l'antichambre lui semblèrent durer toute

une vie. La galerie s'allongeait, à mesure qu'il avançait. Il ne

sortirait jamais!... La lumière du dehors, qu'il voyait luire là-bas,

par la porte vitrée, était le salut... Il descendit l'escalier en

trébuchant; il oubliait qu'il était nu-tête: le vieil huissier le

rappela pour prendre son chapeau. Il lui fallut ramasser toutes ses

forces pour sortir du château, traverser la cour, regagner sa maison.

Il claquait des dents. Quand il ouvrit la porte de chez lui, sa mère

fut épouvantée par sa mine et par son tremblement. Il l'écarta, il

refusa de répondre à ses questions. Il monta dans sa chambre,

s'enferma, et se coucha. Il avait un tel frisson qu'il n'arrivait pas à

se déshabiller: la respiration coupée; les membres brisés... Ah! ne

plus voir, ne plus sentir, n'avoir plus à soutenir ce misérable corps,

à lutter contre l'ignoble vie, tomber, tomber sans souffle, sans

pensée, n'être plus, nulle part!...--Ses habits arrachés avec une

peine mortelle et épars autour de lui, par terre, il se jeta dans son

lit et s'y enfonça jusqu'aux yeux. Tout bruit cessa dans la chambre: on

n'entendit plus que le petit lit de fer, qui tremblait sur le carreau.

Louisa écoutait à-la porte; elle frappa en vain, appela doucement:

rien ne répondit; elle attendit, épiant anxieusement le silence; puis

elle s'éloigna. Une ou deux fois dans le jour, elle revint écouter; et

le soir, encore, avant de se coucher. Le jour passa, la nuit passa: la

maison était muette. Christophe tremblait de fièvre; par moments, il

pleurait; et, dans la nuit, il se soulevait pour montrer le poing au

mur. Vers deux heures du matin, dans un accès de folie, il sortit du

lit, en nage et à moitié nu: il voulait aller tuer le grand-duc. Il

était dévoré de haine et de honte; son corps et son cœur se

tordaient dans la flamme.--De cette tempête, rien ne s'entendait au

dehors: pas un mot, pas un son. Les dents serrées, il renfermait tout

en lui.

Le lendemain matin, il redescendit, comme d'habitude. Il était ravagé.

Il ne dit rien, et sa mère n'osa rien lui demander: elle savait déjà,

par les rapports du voisinage. Tout le jour, il resta sur une chaise, au

coin du feu, muet, fiévreux, le dos courbé, comme un vieux; et, quand

il était seul, il pleurait en silence.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 10 / 39 段