resté indemne au milieu des coups, il avait assisté à la mêlée avec
le flegme d'un dieu de l'Olympe. Mais, depuis quelques semaines, les
autres journaux semblaient perdre conscience du caractère inviolable de
sa personne; ils s'étaient mis à l'attaquer dans son amour-propre
d'auteur, avec une rare méchanceté, où Waldhaus eût pu reconnaître,
s'il avait été plus fin, la griffe d'un ami. C'était en effet à
l'instigation sournoise de Ehrenfeld et de Goldenring que ces attaques
avaient lieu: ils ne voyaient plus que ce moyen pour le décider à
mettre fin aux polémiques de Christophe. Ils voyaient juste. Waldhaus,
sur-le-champ, déclara que Christophe commençait à l'agacer; et il
cessa de le soutenir. Toute la Revue s'ingénia dès lors à le faire
taire. Mais allez donc museler un chien en train de dévorer sa proie!
Tout ce qu'on lui disait ne faisait que l'exciter davantage. Il les
appelait capons, et il déclarait qu'il dirait tout--tout ce qu'il avait
le devoir de dire. S'ils voulaient le mettre à la porte, libre à eux!
Toute la ville saurait qu'ils étaient aussi couards que les autres;
mais lui, ne s'en irait pas, de lui-même.
Ils se regardaient, consternés, reprochant aigrement à Mannheim le
cadeau qu'il leur avait fait, en leur amenant ce fou. Mannheim, toujours
riant, se fit fort de mater Christophe; et il paria que, dès son
prochain article, Christophe mettrait de l'eau dans son vin. Ils
restèrent incrédules; mais l'événement prouva que Mannheim ne
s'était pas trop vanté. L'article suivant de Christophe, sans être un
modèle de courtoisie, ne contenait plus aucune remarque désobligeante
pour qui que ce fût. Le moyen de Mannheim était bien simple; tous
s'étonnèrent ensuite de n'y avoir pas songé plus tôt: Christophe ne
relisait jamais ce qu'il écrivait dans la Revue; et c'est à peine s'il
lisait les épreuves de ses articles, très vite et fort mal. Adolf Mai
lui avait fait plus d'une fois des observations aigres-douces à ce
sujet: il disait qu'une faute d'impression déshonore une Revue; et
Christophe, qui ne regardait pas la critique comme un art, répondait
que celui dont il disait du mal le comprendrait toujours assez. Mannheim
profita de l'occasion: il dit que Christophe avait raison, que la
correction d'épreuves était un métier de prote; et il offrit de l'en
décharger. Christophe fut près de se confondre en remerciements; mais
tous lui assurèrent, d'un commun accord, que cet arrangement leur
rendait service, en évitant à la Revue une perte de temps. Christophe
abandonna donc ses épreuves à Mannheim, en le priant de les bien
corriger. Mannheim n'y manqua point: ce fut un jeu pour lui. D'abord, il
ne se risqua prudemment qu'à atténuer quelques termes, à laisser
tomber çà et là quelques épithètes malgracieuses. Enhardi par le
succès, il poussa plus loin ses expériences: il commença à remanier
les phrases et le sens; il déployait à cet exercice une réelle
virtuosité. Tout l'art consistait, en conservant le gros de la phrase
et son allure caractéristique, à lui faire dire exactement le
contraire de ce que Christophe avait voulu. Mannheim se donnait plus de
mal pour défigurer les articles de Christophe qu'il n'en aurait eu à
en écrire lui-même; jamais il n'avait tant travaillé, de sa vie. Mais
il jouissait du résultat: certains musiciens, que Christophe
poursuivait de ses sarcasmes, étaient stupéfaits de le voir s'adoucir
peu à peu et finir par célébrer leurs louanges. La Revue était dans
la joie. Mannheim lui donnait lecture de ses élucubrations. C'étaient
des éclats de rire. Ehrenfeld et Goldenring disaient parfois à
Mannheim:
--Attention! tu vas trop loin!
--Il n'y a pas de danger, répondait Mannheim.
Et il continuait de plus belle.
Christophe ne s'apercevait de rien. Il venait à la Revue, déposait sa
copie et ne s'en inquiétait plus. Quelquefois, il lui arrivait de
prendre Mannheim à part:
--Cette fois, je leur ai dit leur fait, à ces canailles. Lis un peu...
Mannheim lisait.
--Eh bien, qu'est-ce que tu en penses?
--Terrible! mon cher, il n'en reste plus rien!
--Qu'est-ce que tu crois qu'ils diront?
--Ah! ce sera un beau vacarme!
Mais il n'y avait pas de vacarme du tout. Au contraire, les visages
s'éclairaient autour de Christophe; des gens qu'il exécrait le
saluaient dans la rue. Une fois, il arriva à la Revue, inquiet et
renfrogné; et, jetant sur la table une carte de visite, il demanda:
--Qu'est-ce que cela veut dire?
C'était la carte d'un musicien qu'il venait d'éreinter: «_Avec
tous ses remerciements._»
Mannheim répondit, en riant:
--Il fait de l'ironie.
Christophe fut soulagé:
--Ouf! dit-il, j'avais peur que mon article ne lui eût fait plaisir.
--Il est furieux, dit Ehrenfeld; mais il ne veut pas en avoir l'air:
il fait l'homme supérieur, il raille.
--Il raille?... Cochon! fit Christophe, de nouveau indigné. Je vais lui
faire un autre article. Rira bien qui rira le dernier!
--Non, non, dit Waldhaus, inquiet. Je ne crois point qu'il se moque.
C'est de l'humilité, il est bon chrétien: on le frappe sur une joue,
il tend l'autre.
--Encore mieux! dit Christophe. Ah! le lâche! Il la veut, il aura
sa fessée!
Waldhaus voulait s'interposer. Mais les autres riaient.
--Laisse donc... disait Mannheim.
--Après tout... faisait Waldhaus, subitement rassuré. Un peu plus,
un peu moins!...
Christophe s'en allait. Les compères se livraient à des gambades et
des rires de démence. Quand ils étaient un peu apaisés, Waldhaus
disait à Mannheim:
--Tout de même, il s'en est fallu de peu... Fais attention, je te
prie. Tu vas nous faire pincer.
--Bah! disait Mannheim. Nous avons encore de beaux jours... Et puis,
je lui fais des amis.
_DEUXIÈME PARTIE_
L'ENLISEMENT
Christophe en était là de ses expériences pour réformer l'art
allemand, quand vint à passer dans la ville une troupe de comédiens
français. Il serait plus juste de dire: un troupeau; car, suivant
l'habitude, c'était un ramassis de pauvres diables, pêchés on ne
savait où, et de jeunes acteurs inconnus, trop heureux de se laisser
exploiter, pourvu qu'on les fît jouer. Tous ensemble étaient attelés
au chariot d'une comédienne illustre et antique. Elle faisait une
tournée en Allemagne, et, de passage dans la petite capitale, y venait
donner trois représentations.
À la Revue de Waldhaus, on en faisait grand bruit. Mannheim et ses amis
étaient au courant de la vie littéraire et mondaine de Paris, ou ils
prétendaient l'être; ils s'en répétaient les potins, cueillis dans
les journaux des boulevards, et plus ou moins bien compris: ils
représentaient l'esprit français en Allemagne. C'était enlever à
Christophe le désir de le connaître davantage. Mannheim l'assommait
avec ses éloges de Paris. Il y était allé plusieurs fois; il avait
là une partie de sa famille:--il avait de la famille dans tous les pays
d'Europe; et, partout, elle avait pris la nationalité et les dignités
du pays; cette tribu d'Abraham comptait un baronnet anglais, un
sénateur de Belgique, un ministre français, un député au Reichstag,
et un comte du pape; et tous, bien qu'unis et respectueux de la souche
commune dont ils étaient sortis, étaient sincèrement Anglais, Belges,
Français, Allemands, ou papalins: car leur orgueil ne doutait point que
le pays qu'ils avaient adopté ne fût le premier de tous. Mannheim
était le seul, par paradoxe, qui s'amusât à préférer tous les pays
dont il n'était point. Il parlait donc souvent de Paris, avec
enthousiasme; mais, pour faire l'éloge des Parisiens, il les
représentait comme des espèces de toqués, paillards et braillards,
qui passaient leur temps à faire la noce et des révolutions, sans
jamais se prendre au sérieux; aussi, Christophe était-il peu attiré
par «la byzantine et décadente république d'outre-Vosges». De bonne
foi, il imaginait un peu Paris, comme le représentait une gravure
naïve, en tête d'un livre récemment publié dans une collection d'art
allemande: au premier plan, le Diable de Notre-Dame, accroupi au-dessus
des toits de la ville, avec cette légende:
«_Insatiable vampire l'éternelle Luxure
Sur la grande Cité convoite sa pâture._»
En bon Allemand, il avait le mépris des Velches débauchés et de leur
littérature, dont il ne connaissait guère que quelques bouffonneries
égrillardes, _l'Aiglon, Madame Sans-Gêne_, et des chansons de
café-concert. Le snobisme de la petite ville, où les gens le plus
notoirement incapables de s'intéresser à l'art s'empressèrent
bruyamment de s'inscrire au bureau de location, le jeta dans une
affectation d'indifférence dédaigneuse pour la grande cabotine. Il
protesta qu'il ne ferait pas un pas pour aller l'entendre. Il lui était
d'autant plus facile de tenir sa promesse que les places étaient h un
prix excessif, qu'il n'avait pas les moyens de payer.
Le répertoire que la troupe française transportait en Allemagne,
comprenait deux ou trois pièces classiques; mais il était composé, en
majeure partie, de ces niaiseries, qui sont par excellence l'article
parisien pour l'exportation: car rien n'est plus international que la
médiocrité. Christophe connaissait _la Tosca_, qui devait être le
premier spectacle de la comédienne en tournées; il l'avait entendue en
traduction, parée des grâces légères que peut donner une troupe de
petit théâtre rhénan à une œuvre française; et il se disait bien
aise, avec un rire goguenard, en voyant ses amis partir pour le
théâtre, de n'être pas forcé d'aller la réentendre. Il n'en suivit
pas moins, le lendemain, d'une oreille attentive, les récits
enthousiastes qu'ils firent de la soirée: il enrageait de s'être
enlevé jusqu'au droit de contredire, en ayant refusé de voir ce dont
tout le monde parlait.
Le second spectacle annoncé devait être une traduction française
d'_Hamlet._ Christophe n'avait jamais négligé une occasion de voir une
pièce de Shakespeare. Shakespeare était pour lui, au même titre que
Beethoven, une source inépuisable de vie. _Hamlet_ lui avait été
particulièrement cher dans la période de troubles et de doutes
tumultueux qu'il venait de traverser. Malgré la crainte de se revoir
dans ce miroir magique, il était fasciné; et il tournait autour des
affiches du théâtre, sans s'avouer qu'il brûlait d'envie d'aller
prendre une place. Mais il était si entêté qu'après ce qu'il avait
dit à ses amis, il n'en voulait pas démordre; et il fût resté chez
lui, ce soir-là, comme le précédent, si, au moment où il rentrait,
le hasard ne l'avait mis en présence de Mannheim.
Mannheim l'attrapa par le bras, et lui raconta d'un air furieux, mais
sans cesser de gouailler, qu'une vieille bête de parente, une sœur de
son père, venait de tomber inopinément chez eux avec toute sa smala,
et qu'ils étaient forcés de rester à la maison, pour les recevoir. Il
avait essayé de s'esquiver; mais son père n'entendait pas raillerie
sur les questions d'étiquette familiale et d'égards que l'on doit aux
ancêtres; et comme il devait ménager son père, en ce moment, à cause
d'une carotte qu'il se proposait de lui tirer, il avait fallu céder, et
renoncer à la représentation.
--Vous aviez vos billets? demanda Christophe.
--Parbleu! une loge excellente; et, pour comble, il faut que je l'aille
porter--(et j'y vais, de ce pas)--à ce crétin de Grünebaum,
l'associé de papa, pour qu'il s'y pavane avec la femme Grünebaum et
leur dinde de fille. C'est gai!... Je cherche au moins quelque chose à
leur dire de très désagréable. Mais cela leur est bien égal, pourvu
que je leur apporte des billets,--quoiqu'ils aimeraient encore mieux que
ces billets fussent de banque.
Il s'arrêta brusquement, la bouche ouverte, regardant Christophe:
--Oh!... Mais voilà... Voilà ce qu'il me faut!...
Il gloussa:
--Christophe, tu vas au théâtre?
--Non.
--Si fait. Tu vas au théâtre. C'est un service que je te demande.
Tu ne peux pas refuser.
Christophe ne comprenait pas.
--Mais je n'ai pas de place.
--En voilà! fit Mannheim, triomphant, en lui fourrant de force
le billet dans la main.
--Tu es fou, dit Christophe. Et la commission de ton père?
Mannheim se tordait:
--Il sera dans une colère! fit-il.
Il s'essuya les yeux, et conclut:
--Je le taperai demain matin, au saut du lit, avant qu'il sache
encore rien.
--Je ne peux pas accepter, dit Christophe, sachant que cela lui
serait désagréable.
--Tu n'as rien à savoir, tu ne sais rien, cela ne te regarde pas.
Christophe avait déplié le billet:
--Et que veux-tu que je fasse d'une loge de quatre places?
--Tout ce que tu voudras. Tu dormiras au fond, tu danseras, si tu veux.
Amènes-y des femmes. Tu en as bien quelques-unes? On peut t'en prêter.
Christophe tendit le billet à Mannheim:
--Non, décidément. Reprends-le.
--Jamais de la vie, fit Mannheim, reculant de quelques pas. Je ne peux
pas te forcer à y aller, si cela t'ennuie; mais je ne le reprendrai
pas. Tu es libre de le jeter au feu, ou même, homme vertueux, de le
porter aux Grünebaum. Cela ne me regarde plus. Bonsoir!
Il se sauva, plantant là Christophe, au milieu de la rue, son billet
à la main.
Christophe était embarrassé. Il se disait bien qu'il serait
convenable de porter les places aux Grünebaum; mais cette idée ne
l'enthousiasmait point. Il rentra, indécis; et, quand il s'avisa de
regarder l'heure, il vit qu'il n'avait plus que le temps de s'habiller
pour aller au théâtre. Il eût été tout de même trop sot de laisser
perdre le billet. Il proposa à sa mère de l'emmener. Mais Louisa
déclara qu'elle aimait bien mieux aller se coucher. Il partit. Au fond,
il avait un plaisir d'enfant. Une seule chose l'ennuyait: d'avoir ce
plaisir, seul. Il n'éprouvait aucun remords, à l'égard du père
Mannheim, ou des Grünebaum, dont il prenait la loge; mais il en avait
vis-à-vis de ceux qui auraient pu la partager avec lui. Il pensait
combien cela aurait fait de joie à des jeunes gens, comme lui; et il
lui était pénible de ne pas la leur faire. Il cherchait dans sa tête,
il ne voyait pas à qui offrir son billet. D'ailleurs, il était tard,
il fallait se hâter.
Comme il entrait au théâtre, il passa près du guichet fermé, où un
écriteau marquait qu'il ne restait plus une seule place au bureau.
Parmi les gens qui s'en retournaient, dépités, il remarqua une jeune
fille, qui ne pouvait se décider à sortir et regardait ceux qui
entraient, d'un air d'envie. Elle était mise très simplement, en noir,
pas très grande, la figure amincie, l'air délicat; et il ne remarqua
pas si elle était laide ou jolie. Il avait passé devant elle; il
s'arrêta un moment, se retourna, et sans prendre le temps de
réfléchir:
--Vous n'avez pas trouvé de place, mademoiselle? demanda-t-il,
à brûle-pourpoint.
Elle rougit, et dit, avec un accent étranger:
--Non, monsieur.
--J'ai une loge, dont je ne sais que faire. Voulez-vous en profiter
avec moi?
Elle rougit plus fort, et remercia, en s'excusant de ne pouvoir
accepter. Christophe, gêné par son refus, s'excusa de son côté et
essaya d'insister; mais il ne réussit pas à la persuader, bien qu'il
fût évident qu'elle en mourait d'envie. Il était perplexe. Il se
décida brusquement.
--Écoutez, il y a un moyen de tout arranger, dit-il: prenez le billet.
Moi, je n'y tiens pas, j'ai déjà vu cela.--(Il se vantait.)--Cela vous
fera plus plaisir qu'à moi. Prenez, c'est de bon cœur.
La jeune fille fut si touchée de l'offre et de la façon cordiale que
les larmes lui en montèrent presque aux yeux. Elle balbutia, avec
reconnaissance, que jamais elle ne voudrait l'en priver.
--Eh bien, alors, venez, dit-il en souriant.
Il avait l'air si bon et si franc qu'elle se sentit honteuse de lui
avoir refusé; et elle dit, un peu confuse:
--Je viens .. Merci.
Ils entrèrent. La loge des Mannheim était une loge de face, largement
ouverte: impossible de s'y dissimuler. Leur entrée ne passa pas
inaperçue. Christophe fit placer la jeune fille au premier rang, et
resta un peu en arrière, pour ne pas la gêner. Elle se tenait droite,
raide, n'osant tourner la tête, horriblement intimidée; elle eût
donné beaucoup pour ne pas avoir accepté. Afin de lui laisser le temps
de se remettre, et ne sachant de quoi causer, Christophe affectait de
regarder d'un autre côté. Où qu'il regardât, il lui était facile de
constater que sa présence, avec cette compagne inconnue, au milieu de
la brillante clientèle des loges, excitait la curiosité et les
commentaires de la petite ville. Il lança à droite et à gauche des
regards furieux; il rageait qu'on s'obstinât à s'occuper de lui, quand
il ne s'occupait pas des autres. Il ne pensait pas que cette curiosité
indiscrète s'adressât à sa compagne encore plus qu'à lui, et d'une
façon plus blessante. Pour montrer sa parfaite indifférence à tout ce
qu'ils pourraient dire ou penser, il se pencha vers sa voisine et se mit
à causer. Elle eut l'air si effarouchée de ce qu'il lui parlât, et si
malheureuse d'avoir à lui répondre, elle eut tant de peine à
s'arracher un: oui, ou un: non, sans oser le regarder, qu'il eut pitié
de sa sauvagerie et se renfonça dans son coin. Heureusement, le
spectacle commençait.
Christophe n'avait pas lu l'affiche, et il ne s'était guère soucié de
savoir quel rôle jouait la grande actrice: il était de ces naïfs qui
viennent au théâtre pour voir la pièce, et non pas les acteurs. Il ne
s'était pas demandé si l'illustre comédienne serait Ophélie, ou la
Reine; s'il se l'était demandé, il eût opiné pour la Reine, vu
l'âge des deux matrones. Mais ce qui n'aurait jamais pu lui venir à
l'idée, c'est qu'elle jouât Hamlet. Quand il le vit, quand il entendit
ce timbre de poupée mécanique, il fut un bon moment avant d'y
croire...
--Mais qui? Mais qui est-ce? se disait-il à mi-voix. Ce n'est
pourtant pas...
Et quand il lui fallut constater que «c'était pourtant» Hamlet, il
poussa un juron, qu'heureusement sa voisine ne comprit pas, parce
qu'elle était étrangère, mais que l'on comprit parfaitement dans la
loge à côté: car il lui en vint sur-le-champ l'ordre indigné de se
taire. Il se retira au fond de la loge, pour pester à son aise. Il ne
décolérait pas. S'il eût été juste, il eût rendu hommage à
l'élégance du travesti et au tour de force de l'art, qui permettait à
cette femme sexagénaire de se montrer dans le costume d'un adolescent,
et même d'y paraître belle,--du moins à des yeux complaisants. Mais
il haïssait les tours de force, et tout ce qui fausse la nature. Il
aimait qu'une femme fût une femme, et un homme un homme. (La chose
n'est pas commune, aujourd'hui.) Le travesti enfantin et un peu ridicule
de la Léonore de Beethoven ne lui était déjà pas agréable. Mais
celui d'Hamlet dépassait la limite permise à l'absurdité. Faire du
robuste Danois, gras et blême, colérique, rusé, raisonneur,
halluciné, une femme,--même pas une femme: car une femme qui joue
l'homme ne sera jamais qu'un monstre,--faire d'Hamlet un eunuque, ou un
louche androgyne..., il fallait toute la veulerie du temps et la
niaiserie de la critique, pour que cette dégoûtante sottise pût être
tolérée, un seul jour, sans sifflets!... La voix de l'actrice achevait
de mettre Christophe hors de lui. Elle avait cette diction chantante et
martelée, cette mélopée monotone, qui, depuis la Champmeslé, semble
avoir toujours été chère au peuple le moins poétique du monde.
Christophe en était si exaspéré qu'il avait envie de marcher à
quatre pattes. Il avait tourné le dos à la scène, et il faisait des
grimaces de colère, le nez contre le mur de la loge, comme un enfant
mis au piquet. Fort heureusement, sa compagne n'osait pas regarder de
son côté; car si elle l'avait vu, elle l'eût pris pour un fou.
Soudain, les grimaces de Christophe s'arrêtèrent. Il resta immobile et
se tut. Une belle voix musicale, une jeune voix féminine, grave et
douce, venait de se faire entendre. Christophe dressa l'oreille. À
mesure qu'elle parlait, il se retournait, intrigué, sur sa chaise, pour
voir l'oiseau qui avait ce ramage. Il vit Ophélie. Certes, elle n'avait
rien de l'Ophélie de Shakespeare. C'était une belle fille, grande,
robuste, élancée, comme une jeune statue grecque: Électre ou
Cassandra. Elle débordait de vie. Malgré tous ses efforts pour
s'enfermer dans son rôle, une force de jeunesse et de joie rayonnait de
sa chair, de ses gestes, de ses yeux bruns qui riaient. Tel est le
pouvoir d'un beau corps que Christophe, impitoyable l'instant d'avant
pour l'interprétation d'Hamlet, ne songea pas un moment à regretter
que l'Ophélie ne ressemblât guère à l'image qu'il s'en faisait; et
il sacrifia sans remords celle-ci à celle-là. Avec l'inconsciente
mauvaise foi des passionnés, il trouva même une vérité profonde à
cette ardeur juvénile qui brûlait au fond de ce cœur de vierge chaste
et trouble. Ce qui achevait le charme, c'était la magie de la voix,
pure, chaude et veloutée: chaque mot sonnait comme un bel accord;
autour des syllabes dansait, comme une odeur de thym ou de menthe
sauvage, l'accent riant du Midi, aux rythmes rebondissants. Étrange
vision d'une Ophélie du pays d'Arles! Elle apportait avec elle un peu
de son soleil d'or et de son mistral fou.
Oubliant sa voisine, Christophe s'était assis à côté d'elle, sur le
devant de la loge; et il ne quittait pas des yeux la belle actrice, dont
il ignorait le nom. Mais le public, qui ne venait point pour entendre
une inconnue, ne lui prêtait aucune attention; et il ne se décidait à
applaudir que quand l'Hamlet femelle parlait. Ce qui faisait que
Christophe grondait, et les appelait: «Ânes!»--d'une voix basse qui
s'entendait à dix pas.
Ce ne fut que lorsque le rideau fut tombé pour l'entr'acte, qu'il se
rappela l'existence de sa compagne de loge; et, la voyant toujours
intimidée, il songea en souriant qu'il avait dû l'effarer par ses
extravagances.--Il ne se trompait pas: cette âme de jeune fille, que le
hasard avait rapprochée de lui pour quelques heures, était d'une
réserve presque maladive: il avait fallu qu'elle fût dans un état
d'exaltation anormal pour oser accepter l'invitation de Christophe. Et
à peine avait-elle accepté, qu'elle eût souhaité, pour tout au
monde, de pouvoir se dégager, trouver un prétexte, s'enfuir. C'avait
été bien pis, quand elle s'était vue l'objet de la curiosité
générale; et son malaise n'avait fait que croître à mesure qu'elle
entendait derrière son dos--(elle n'osait se retourner)--les sourdes
imprécations et les grognements de son compagnon. Elle s'attendait à
tout de sa part; et, quand il vint s'asseoir à côté d'elle, elle fut
glacée d'effroi: quelle excentricité n'allait-il pas encore faire?
Elle eût voulu être à cent pieds sous terre. Elle se reculait
instinctivement; elle avait peur de l'effleurer.
Mais toutes ses craintes tombèrent, lorsque, l'entr'acte venu,
elle l'entendit lui dire avec bonhomie:
--Je suis un voisin bien désagréable, n'est-ce pas? Je vous demande
pardon.
Alors elle le regarda, et elle lui vit son bon sourire, qui l'avait
tout à l'heure décidée à venir.
Il continua:
--Je ne sais pas cacher ce que je pense... Mais aussi, c'était
trop fort!... Cette femme, cette vieille femme!...
Il fit de nouveau une grimace de dégoût.
Elle sourit, et dit tout bas:
--Malgré tout, c'est beau.
Il remarqua son accent, et demanda:
--Vous êtes étrangère?
--Oui, fit-elle.
Il regarda sa modeste petite robe:
--Institutrice? dit-il.
Elle rougit, et dit:
--Oui.
--Quel pays?
Elle dit:
--Je suis Française.
Il fit un geste d'étonnement:
--Française? Je ne l'aurais jamais cru.
--Pourquoi? demanda-t-elle timidement.
--Vous êtes si... sérieuse! dit-il.
(Elle pensa que ce n'était pas tout à fait un compliment dans sa
bouche.)
--Il y en a aussi comme cela en France, dit-elle, toute confuse.
Il regardait son honnête petite figure, au front bombé, au petit nez
droit, au menton fin, ses joues maigres qu'encadraient ses cheveux
châtains. Il ne la voyait pas: il pensait à la belle actrice. Il
répéta:
--C'est curieux que vous soyez Française!... Vraiment, vous êtes du
même pays qu'Ophélie? On ne le croirait jamais.
Il ajouta, après un instant de silence:
--Comme elle est belle!
Sans s'apercevoir qu'il avait l'air d'établir entre elle et sa voisine
une comparaison désobligeante pour celle-ci. Elle la sentit très bien;
mais elle n'en voulut pas à Christophe: car elle pensait comme lui. Il
essaya d'avoir d'elle quelques détails sur l'actrice; mais elle ne
savait rien: on voyait qu'elle était très peu au courant des choses de
théâtre.
--Cela doit vous faire plaisir d'entendre parler français? demanda-t-il.
Il croyait plaisanter: il avait touché juste.
--Ah! fit-elle avec un accent de sincérité qui le frappa, cela
me fait tant de bien! J'étouffe ici.
Il la regarda mieux, cette fois: elle crispait légèrement les mains et
semblait oppressée. Mais aussitôt, elle songea à ce qu'il pouvait y
avoir de blessant pour lui dans cette parole:
--Oh! pardon, dit-elle, je ne sais pas ce que je dis.
Il rit franchement:
--Ne vous excusez donc pas! Vous avez joliment raison. Il n'y a
pas besoin d'être Français pour étouffer ici. Ouf!
Il leva les épaules, en aspirant l'air.