S'il en fût resté là! ... Mais, emporté par son élan, il dépassa

le public et s'en alla tomber, comme un boulet de canon, dans le

sanctuaire, le tabernacle, le refuge inviolable de la médiocrité:--la

Critique. Il bombarda ses confrères. L'un d'eux s'était permis

d'attaquer le mieux doué des compositeurs vivants, le représentant le

plus avancé de la nouvelle école, Hassler, auteur de symphonies à

programme, à vrai dire assez extravagantes, mais pleines de génie.

Christophe, qui lui avait été présenté, quand il était enfant,

gardait pour lui une tendresse secrète, en reconnaissance de l'émotion

qu'il avait eue jadis. Voir un critique stupide, dont il savait

l'ignorance, faire la leçon à un homme de cette taille, le rappeler à

l'ordre et aux principes, le mit hors de lui:

--«L'ordre! L'ordre!--s'écria-t-il--vous ne connaissez pas d'autre

ordre que celui de la police. Le génie ne se laisse pas mener dans les

chemins battus. Il crée l'ordre, et érige sa volonté en loi.»

Après cette orgueilleuse déclaration, il saisit le malencontreux

critique, et, relevant les âneries qu'il avait écrites depuis un

certain temps, il lui administra une correction magistrale.

La critique tout entière sentit l'affront. Jusque-là, elle s'était

tenue à l'écart du combat. Ils ne se souciaient point de risquer des

rebuffades: ils connaissaient Christophe, ils savaient sa compétence,

et ils savaient aussi qu'il n'était point patient. Tout au plus,

certains d'entre eux avaient-ils exprimé discrètement le regret qu'un

compositeur aussi bien doué se fourvoyât dans un métier, qui n'était

pas le sien. Quelle que fût leur opinion (quand ils en avaient une),

ils respectaient en lui leur propre privilège de pouvoir tout critiquer

sans être eux-mêmes critiqués. Mais quand ils virent Christophe

rompre brutalement la convention tacite qui les liait, aussitôt ils

reconnurent en lui un ennemi de l'ordre public. D'un commun accord, il

leur sembla révoltant qu'un jeune homme se permît de manquer de

respect aux gloires nationales; et ils commencèrent contre lui une

campagne acharnée. Ce ne furent pas de longs articles, des discussions

suivies;--(ils ne s'aventuraient pas volontiers sur ce terrain avec un

adversaire mieux armé: encore qu'un journaliste ait la faculté

spéciale de pouvoir discuter, sans tenir compte des arguments de son

adversaire, et même sans les avoir lus);--mais une longue expérience

leur avait démontré que, le lecteur d'un journal étant toujours de

l'avis de son journal, c'était affaiblir son crédit auprès de lui que

faire même semblant de discuter: il fallait affirmer, ou mieux encore,

nier. (La négation a une force double de l'affirmation. Conséquence

directe de la loi de la pesanteur: il est plus facile de faire tomber

une pierre que de la lancer en l'air.) Ils s'en tinrent donc, de

préférence, à un système de petites notes perfides, ironiques,

injurieuses, se répétant, chaque jour, en bonne place, avec une

obstination inlassable. Elles livraient au ridicule l'insolent

Christophe, sans le nommer toujours, mais en le désignant d'une façon

transparente. Elles déformaient ses paroles, de manière à les rendre

absurdes; elles racontaient de lui des anecdotes, dont le point de

départ était vrai, parfois, mais dont le reste était un tissu de

mensonges, habilement calculés pour le brouiller avec toute la ville,

et, plus encore, avec la cour. Elles s'attaquaient à sa personne

physique, à ses traits, à sa mise, dont elles traçaient une

caricature, qui finissait par paraître ressemblante, à force d'être

répétée.

Tout cela eût été indifférent aux amis de Christophe, si leur Revue

n'avait aussi reçu des horions dans la bataille. À la vérité,

c'était en guise d'avertissement; on ne cherchait pas à l'engager à

fond dans la querelle, on visait bien plutôt à la séparer de

Christophe: on s'étonnait qu'elle compromît son bon renom, et on

laissait entendre que, si elle n'y avisait point, on serait contraint,

quelque regret qu'on en eût, de s'en prendre également au reste de la

rédaction. Un commencement d'attaques, assez anodines, contre Adolf Mai

et Mannheim, mit l'émoi dans le guêpier. Mannheim ne fit qu'en rire:

il pensait que cela ferait enrager son père, ses oncles, ses cousins,

et son innombrable famille, qui s'arrogeaient le droit de surveiller ses

faits et gestes et de s'en scandaliser. Mais Adolf Mai le prit fort au

sérieux, et il reprocha a Christophe de compromettre la Revue.

Christophe l'envoya promener. Les autres, n'ayant pas été atteints,

trouvaient plutôt plaisant que Mai, qui pontifiait avec eux, écopât

à leur place. Waldhaus en ressentit une jouissance secrète: il dit

qu'il n'y avait pas de combat sans quelques têtes cassées.

Naturellement, il entendait bien que ce ne serait point la sienne; il se

croyait à l'abri des coups, par sa situation de famille et par ses

relations; et il ne voyait pas de mal à ce que les Juifs, ses alliés,

fussent un peu houspillés. Ehrenfeld et Goldenring, indemnes

jusque-là, ne se fussent pas troublés de quelques attaques: ils

étaient capables de répondre. Ce qui leur était plus sensible,

c'était l'obstination avec laquelle Christophe s'acharnait à les

mettre mal avec tous leurs amis, et surtout avec leurs amies. Aux

premiers articles, ils avaient beaucoup ri et trouvé la farce bonne:

ils admiraient la vigueur de Christophe à casser les carreaux; ils

croyaient qu'il suffirait d'un mot pour tempérer son ardeur combative,

pour détourner au moins ses coups de ceux et de celles qu'ils lui

désigneraient.--Point. Christophe n'écoutait rien: il n'avait égard

à aucune recommandation, et il continuait, comme un enragé. Si on le

laissait faire, il n'y aurait plus moyen de vivre dans le pays. Déjà,

leurs petites amies, éplorées et furieuses, étaient venues leur faire

des scènes, à la Revue. Ils usèrent toute leur diplomatie à

persuader Christophe d'atténuer au moins certaines appréciations:

Christophe ne changea rien. Ils se fâchèrent: Christophe se fâcha,

mais il ne changea rien. Waldhaus, diverti par l'émoi de ses amis, qui

ne le touchait point, prit le parti de Christophe, pour les faire

enrager. Peut-être était-il plus capable qu'eux d'apprécier la

généreuse extravagance de Christophe, se jetant tête baissée contre

tous, sans se réserver aucun chemin de retraite, aucun refuge pour

l'avenir. Quant à Mannheim, il s'amusait royalement du charivari: ce

lui semblait une bonne farce d'avoir introduit ce fou parmi ces gens

rangés, et il se tordait de rire, aussi bien des coups que Christophe

assénait, que de ceux qu'il recevait. Bien qu'il commençât à croire,

sous l'influence de sa sœur, que Christophe était décidément un peu

timbré, il ne l'en aimait que mieux:--(il avait besoin de trouver

ridicules ceux qui lui étaient sympathiques.)--Il continua donc, avec

Waldhaus, à soutenir Christophe contre les autres.

Comme il ne manquait pas de sens pratique, malgré tous ses efforts pour

se donner l'illusion du contraire, il eut très justement l'idée qu'il

serait avantageux à son ami d'allier sa cause avec celle du parti

musical le plus avancé du pays.

Il y avait dans la ville, comme dans la plupart des villes allemandes,

un _Wagner-Verein_, qui représentait les idées neuves contre le clan

conservateur.--Et certes, on ne courait plus grand risque à défendre

Wagner, quand sa gloire était partout reconnue et ses œuvres inscrites

au répertoire de tous les Opéras d'Allemagne. Cependant, sa victoire

était plutôt imposée par la force que consentie librement; et, au

fond du cœur, la majorité restait obstinément conservatrice, surtout

dans les petites villes, comme celle-ci, demeurée un peu à l'écart

des grands courants modernes et fière d'un antique renom. Plus que

partout ailleurs, régnait là cette méfiance, innée au peuple

allemand, contre toute nouveauté, cette paresse à sentir quelque chose

de vrai et de fort qui n'eût pas été ruminé déjà par plusieurs

générations. On s'en apercevait, à la mauvaise grâce avec laquelle

étaient accueillies,--sinon les œuvres de Wagner, qu'on n'osait plus

discuter,--toutes les œuvres nouvelles inspirées de l'esprit

wagnérien. Aussi, les _Wagner-Vereine_ auraient-ils eu une tâche utile

à remplir, s'ils avaient pris à cœur de défendre les forces jeunes

et originales de l'art. Ils le firent parfois, et Bruckner, ou Hugo

Wolf, trouvèrent en certains d'entre eux leurs meilleurs alliés. Mais

trop souvent l'égoïsme du maître pesait sur ses disciples; et, de

même que Bayreuth ne servait qu'à la glorification monstrueuse d'un

seul, les _filiales_ de Bayreuth étaient de petites églises, où l'on

disait éternellement la messe en l'honneur du seul Dieu. Tout au plus,

admettait-on dans les chapelles latérales les disciples fidèles, qui

appliquaient à la lettre les doctrines sacrées, et adoraient, la face

dans la poussière, la Divinité unique, aux multiples visages: musique,

poésie, drame et métaphysique.

C'était précisément le cas du _Wagner-Verein_ de la

ville.--Cependant, il y mettait des formes; il cherchait volontiers à

enrôler les jeunes gens de talent, qui semblaient pouvoir lui être

utiles; et, depuis longtemps, il guettait Christophe. Il lui avait fait

faire discrètement des avances, auxquelles Christophe n'avait pas pris

garde, parce qu'il n'éprouvait aucunement le besoin de s'associer avec

qui que ce fût; il ne comprenait pas quelle nécessité poussait ses

compatriotes à se grouper toujours en troupeaux, comme s'ils ne

pouvaient rien faire seuls: ni chanter, ni se promener, ni boire. Il

avait l'aversion de tout _Vereinswesen._ Mais, à tout prendre, il

était mieux disposé pour un _Wagner-Verein_ que pour les autres

_Vereine_: c'était au moins un prétexte à de beaux concerts; et bien

qu'il ne partageât pas toutes les idées des Wagnériens sur l'art, il

en était plus près que des autres groupements musicaux. Il pouvait,

semblait-il, trouver un terrain d'entente avec un parti, qui se montrait

aussi injuste que lui pour Brahms et les «Brahmines». Il se laissa

donc présenter. Mannheim fut l'intermédiaire: il connaissait tout le

monde. Sans être musicien, il faisait partie du _Wagner-Verein._--Le

comité de direction avait suivi la campagne que Christophe menait dans

la Revue. Certaines exécutions qu'il avait faites dans le camp opposé

lui paraissaient témoigner d'une poigne vigoureuse, qu'il serait bon

d'avoir à son service. Christophe avait bien aussi décoché quelques

pointes irrespectueuses contre l'idole sainte; mais on avait préféré

fermer les yeux là-dessus;--et, peut-être, ces premières attaques,

assez inoffensives, n'avaient-elles pas été étrangères, sans que

l'on en convînt, à la hâte que l'on avait d'accaparer Christophe,

avant qu'il eût le temps de se prononcer davantage. On vint très

aimablement lui demander la permission d'exécuter quelques-unes de ses

mélodies à un des prochains concerts de l'Association. Christophe,

flatté, accepta: il vint au _Wagner-Verein_; et, poussé par Mannheim,

il s'y laissa inscrire.

À la tête du _Wagner-Verein_ étaient alors deux hommes, dont l'un jouissait

d'une notoriété comme écrivain, et l'autre comme chef d'orchestre. Tous

deux avaient en Wagner une foi mahométane. Le premier, Josias Kling, avait

fait un Dictionnaire de Wagner,--_Wagner-Lexikon_,--permettant de savoir,

à la minute, la pensée du maître _de omni re scibili_: ç'avait été la

grande œuvre de sa vie. Il eût été capable d'en réciter des chapitres

entiers à table, comme les bourgeois de province française récitaient des

chants de la Pucelle. Il publiait aussi dans les _Bayreuther Blätter_

des articles sur Wagner et l'esprit Aryen. Il va de soi que Wagner était

pour lui le type du pur Aryen, dont la race allemande était restée le

refuge inviolable contre les influences corruptrices du Sémitisme

latin, et spécialement français. Il proclamait la défaite définitive

de l'impur esprit gaulois. Il n'en continuait pas moins, chaque jour,

âprement le combat, comme si l'éternel ennemi était toujours

menaçant. Il ne reconnaissait qu'un seul grand homme en France: le

comte de Gobineau. Kling était un petit vieillard, tout petit, très

poli, et rougissant comme une demoiselle.--L'autre pilier du

_Wagner-Verein_, Erich Lauber, avait été directeur d'une fabrique de

produits chimiques, jusqu'à quarante ans; puis il avait tout planté

là, pour se faire chef d'orchestre. Il y était parvenu à force de

volonté, et parce qu'il était très riche. Il était un fanatique de

Bayreuth: on contait qu'il s'y était rendu à pied, de Munich, en

sandales de pèlerin. Chose curieuse que cet homme qui avait beaucoup

lu, beaucoup voyagé, fait différents métiers, et montré partout une

personnalité énergique, fût devenu en musique un mouton de Panurge;

toute son originalité s'était dépensée là à être un peu plus

stupide que les autres. Trop peu sur de lui-même en musique pour se

fier à son sentiment personnel, il suivait servilement les

interprétations que donnaient de Wagner les _Kapellmeister_ et les

artistes patentés par Bayreuth. Il eût voulu faire reproduire

jusqu'aux moindres détails de la mise en scène et des costumes

multicolores, qui ravissaient le goût puéril et barbare de la petite

cour de Wahnfried. Il était de l'espèce de ce fanatique de

Michel-Ange, qui reproduisait dans ses copies jusqu'aux moisissures,

qui, s'étant introduites dans l'œuvre sacrée, étaient devenues, de

ce fait, elles-mêmes sacrées.

Christophe ne devait pas goûter beaucoup ces deux personnages. Mais ils

étaient hommes du monde, affables, assez instruits; et la conversation

de Lauber ne laissait pas d'être intéressante, quand on le mettait sur

un autre sujet que la musique. C'était d'ailleurs un braque: et les

braques ne déplaisaient pas trop à Christophe: ils le changeaient de

l'assommante banalité des gens raisonnables. Il ne savait pas encore

que rien n'est plus assommant qu'un homme qui déraisonne, et que

l'originalité est encore plus rare chez ceux qu'on nomme, bien à tort,

des «originaux», que dans le reste du troupeau. Car ces «originaux»

sont de simples maniaques, dont la pensée est réduite à des

mouvements d'horlogerie.

Josias Kling et Lauber, désireux de gagner Christophe, se montrèrent

d'abord pleins d'égards pour lui. Kling lui consacra un article

élogieux, et Lauber s'appliqua à suivre toutes ses indications pour

ses œuvres qu'il dirigea à un concert de la Société. Christophe en

fut touché. Malheureusement, l'effet de ces prévenances lui fut gâté

par l'inintelligence de ceux qui les lui faisaient. Il n'avait pas la

faculté de s'illusionner sur les gens, parce qu'ils l'admiraient. Il

était exigeant. Il avait la prétention qu'on ne l'admirât point pour

le contraire de ce qu'il était; et il n'était pas loin de regarder

comme des ennemis ceux qui étaient ses amis, par erreur. Aussi, il ne

sut aucun gré à Kling de voir en lui un disciple de Wagner, et de

chercher des rapprochements entre des phrases de ses _Lieder_ et des

passages de la _Tétralogie_, qui n'avaient rien de commun que certaines

notes de la gamme. Et il n'eut aucun plaisir à entendre une de ses

œuvres encastrée--côte à côte avec un pastiche sans valeur d'un

scholar wagnérien--entre deux blocs énormes de l'éternel Richard.

Il ne tarda pas à étouffer dans cette petite chapelle. C'était un

autre Conservatoire, aussi étroit que les vieux Conservatoires, et plus

intolérant, parce qu'il était nouveau venu dans l'art. Christophe

commença à perdre ses illusions sur la valeur absolue d'une forme

d'art ou de pensée. Jusque-là, il avait cru que les grandes idées

portent partout avec elles leur lumière. Il s'apercevait à présent

que les idées avaient beau changer, les hommes restaient les mêmes;

et, en définitive, rien ne comptait que les hommes: les idées étaient

ce qu'ils étaient. S'ils étaient nés médiocres et serviles, le

génie même se faisait médiocre, en passant par leurs âmes, et le cri

d'affranchissement du héros brisant ses fers devenait le contrat de

servitude des générations à venir.--Christophe ne put se tenir

d'exprimer ses sentiments. Il dauba sur le fétichisme en art. Il

déclarait qu'il ne fallait plus d'idoles, plus de classiques, d'aucune

sorte, et que seul avait le droit de s'appeler l'héritier de l'esprit

de Wagner celui qui était capable de fouler aux pieds Wagner pour

marcher droit devant lui, en regardant toujours en avant et jamais en

arrière,--celui qui avait le courage de laisser mourir ce qui doit

mourir, et de se maintenir en communion ardente avec la vie. La sottise

de Kling rendait Christophe agressif. Il releva les fautes ou les

ridicules qu'il trouvait chez Wagner. Les Wagnériens ne manquèrent pas

de lui attribuer une jalousie grotesque à l'égard de leur dieu.

Christophe, de son côté, ne doutait point que ces mêmes gens qui

exaltaient Wagner depuis qu'il était mort, n'eussent été des premiers

à l'étrangler quand il était vivant:--en quoi il leur faisait tort.

Un Kling et un Lauber avaient eu, eux aussi, leur heure d'illumination;

ils avaient été de l'avant, il y avait quelque vingt ans; puis, comme

la plupart, ils avaient campé là. L'homme a si peu de force qu'à la

première montée il s'arrête époumonné; bien peu ont assez de

souffle pour continuer leur route.

L'attitude de Christophe lui aliéna promptement ses nouveaux amis. Leur

sympathie était un marché: pour qu'ils fussent avec lui, il fallait

qu'il fût avec eux; et il était trop évident que Christophe ne

céderait rien de lui-même: il ne se laissait pas enrôler. On lui

battit froid. Les éloges qu'il se refusait à décerner aux dieux et

petits dieux, estampillés par le clan, lui furent refusés. On montra

moins d'empressement à accueillir ses œuvres; et certains

commencèrent à protester de voir son nom trop souvent sur les

programmes. On se moquait de lui derrière son dos, et la critique

allait son train; Kling et Lauber, en laissant dire, semblaient s'y

associer. On se fût bien gardé pourtant de rompre avec Christophe:

d'abord parce que les cerveaux rhénans se plaisent aux solutions

mixtes, aux solutions qui n'en sont point et qui ont le privilège de

prolonger indéfiniment une situation ambiguë; ensuite parce qu'on

espérait bien, malgré tout, finir par faire de lui ce qu'on voulait,

sinon par persuasion, du moins par lassitude.

Christophe ne leur en laissa pas le temps. Quand il croyait sentir qu'un

homme avait de l'antipathie pour lui, mais n'en voulait pas convenir et

cherchait à se faire illusion, afin de rester en bons termes avec lui,

il n'avait pas de cesse qu'il n'eût réussi à lui prouver qu'il était

son ennemi. Après une soirée au _Wagner-Verein_, où il s'était

heurté à un mur d'hostilité hypocrite, il envoya à Lauber sa

démission sans phrases. Lauber n'y comprit rien; et Mannheim accourut

chez Christophe, pour tâcher de tout arranger. Dès les premiers mots,

Christophe éclata:

--Non, non, non, et non! Ne me parle plus de ces êtres. Je ne veux plus

les voir... Je ne peux plus, je ne peux plus... J'ai un dégoût

effroyable des hommes; il m'est presque impossible d'en regarder un en

face.

Mannheim riait de tout son cœur. Il pensait moins à calmer l'exaltation

de Christophe qu'à s'en donner le spectacle:

--Je sais bien qu'ils ne sont pas beaux, dit-il; mais ce n'est pas

d'aujourd'hui: que s'est-il donc passé de nouveau?

--Rien du tout. C'est moi qui en ai assez... Oui, ris, moque-toi de moi:

c'est entendu, je suis fou. Les gens prudents agissent d'après les lois

de la saine raison. Je ne suis pas ainsi; je suis un homme qui agit

d'après ses impulsions. Quand une certaine quantité d'électricité

s'est accumulée en moi, il faut qu'elle se décharge, coûte que

coûte; et tant pis pour les autres, s'il leur en cuit! Et tant pis pour

moi! Je ne suis pas fait pour vivre en société. Désormais, je ne veux

plus appartenir qu'à moi.

--Tu n'as pourtant pas la prétention de te passer de tout le monde? dit

Mannheim. Tu ne peux pas faire jouer ta musique, à toi tout seul. Tu as

besoin de chanteurs, de chanteuses, d'un orchestre, d'un chef

d'orchestre, d'un public, d'une claque...

Christophe criait:

--Non! non! non!...

Mais le dernier mot le fit bondir:

--Une claque! Tu n'as pas honte?

--Ne parlons pas de claque payée--(quoique ce soit, à vrai dire, le

seul moyen qu'on ait encore trouvé pour révéler au public le mérite

d'une œuvre).--Mais il faut toujours une claque, une petite coterie

dûment stylée; chaque auteur a la sienne: c'est à cela que les amis

sont bons.

--Je ne veux pas d'amis!

--Alors, tu seras sifflé.

--Je veux être sifflé!

Mannheim était aux anges.

--Tu n'auras même pas ce plaisir longtemps. On ne te jouera pas.

--Et bien, soit! Crois-tu donc que je tienne à devenir un homme

célèbre?... Oui, j'étais en train de tendre à toute force vers ce

but... Non-sens! Folie! Imbécillité!... Comme si la satisfaction de

l'orgueil le plus vulgaire était une compensation aux sacrifices de

toute sorte--ennuis, souffrances, infamies, avanies, avilissement,

ignobles concessions--qui sont le prix de la gloire! Que dix mille

diables m'emportent, si de semblables soucis me travaillent encore le

cerveau! Plus rien de tout cela! Je ne veux rien avoir à faire avec le

public et la publicité. La publicité est une infâme canaille. Je veux

être un homme privé, et vivre pour moi et pour ceux que j'aime...

--C'est cela, dit Mannheim, ironique. Il faut prendre un métier.

Pourquoi ne ferais-tu pas aussi des souliers?

--Ah! si j'étais un savetier comme l'incomparable Sachs! s'écria

Christophe. Comme ma vie s'arrangerait joyeusement! Savetier, les jours

de la semaine,--musicien, le dimanche, et seulement dans l'intimité,

pour ma joie et pour celle d'une paire d'amis! Ce serait une

existence!...--Suis-je un fou, pour sacrifier mon temps et ma peine au

magnifique plaisir d'être en proie aux jugements des imbéciles? Est-ce

qu'il n'est pas beaucoup mieux et plus beau d'être aimé et compris de

quelques braves gens, qu'entendu, critiquaillé, ou flagorné par des

milliers d'idiots?... Le diable de l'orgueil et du désir de la gloire

ne me prendra plus aux cheveux: tu peux t'en fier à moi!

--Assurément, dit Mannheim.

Il pensait:

--Dans une heure, il dira le contraire.

Il conclut tranquillement:

--Alors, n'est-ce pas, j'arrange les choses avec le _Wagner-Verein?_

Christophe leva les bras:

--C'est bien la peine que je m'époumonne, depuis une heure, à te crier

le contraire!... Je te dis que je n'y remettrai plus jamais les pieds!

J'ai en horreur tous ces _Wagner-Vereine_, tous ces _Vereine_, tous ces

parcs à moutons, qui ont besoin de se serrer les uns contre les autres,

afin de bêler ensemble. Va leur dire de ma part à ces moutons: je suis

un loup, j'ai des dents, je ne suis pas fait pour paître!

--C'est bon, c'est bon, on leur dira, fit Mannheim, s'en allant,

enchanté de sa matinée. Il pensait:

--Il est fou, fou à lier...

Sa sœur, à qui il s'empressa de raconter l'entretien, haussa les

épaules, et dit:

--Fou? Il voudrait bien le faire croire!... Il est stupide, et d'un

orgueil ridicule...

Cependant, Christophe continuait sa campagne enragée dans la revue de

Waldhaus. Ce n'était pas qu'il y trouvât plaisir: la critique

l'assommait, et il était sur le point d'envoyer tout au diable. Mais il

s'entêtait, parce qu'on s'évertuait à lui fermer la bouche: il ne

voulait pas avoir l'air de céder.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 6 / 39 段