Dès lors, elle ne se donna plus de peine pour paraître à son

avantage; elle se montra ce qu'elle était: beaucoup plus Allemande, et

Allemande banale qu'elle ne semblait d'abord, et que peut être elle ne

pensait.--On reproche, à tort, aux Israélites de n'être d'aucune

nation et de former d'un bout à l'autre de l'Europe un seul peuple

homogène, imperméable aux influences des peuples différents chez qui

ils sont campés. En réalité, il n'est pas de race qui prenne plus

facilement l'empreinte des pays où elle passe; et s'il y a bien des

caractères communs entre un Israélite français et un Israélite

allemand, il y a bien plus encore de caractères différents, qui

tiennent à leur nouvelle patrie; ils en épousent, avec une rapidité

incroyable, les habitudes d'esprit; plus encore, à vrai dire, les

habitudes que l'esprit. Mais l'habitude qui est, chez tous les hommes,

une seconde nature, étant chez la plupart la seule et unique nature, il

en résulte que la majorité des citoyens autochtones d'un pays seraient

fort mal venus à reprocher aux Israélites le manque d'un esprit

national, profond et raisonné, qu'ils n'ont eux-mêmes à aucun degré.

Les femmes, toujours plus sensibles aux influences extérieures, plus

promptes à s'adapter aux conditions de la vie et à varier avec

elles,--les femmes d'Israël prennent par toute l'Europe, souvent avec

exagération, les modes physiques et morales du pays où elles

vivent,--sans perdre toutefois la silhouette et la saveur trouble,

lourde, obsédante, de leur race. Christophe en était frappé. Il

rencontrait chez les Mannheim des tantes, des cousines, des amies de

Judith. Si peu Allemandes que fussent certaines de ces figures aux yeux

ardents et rapprochés du nez, au nez rapproché de la bouche, aux

traits forts, au sang rouge sous la peau épaisse et brune, si peu

faites qu'elles semblassent pour être Allemandes,--toutes étaient plus

Allemandes que de raison: c'était la même façon de parler, de

s'habiller, parfois jusqu'à l'outrance. Judith leur était supérieure

à toutes; et la comparaison faisait ressortir ce qu'il y avait

d'exceptionnel dans son intelligence, ce qui dans sa personne était son

œuvre. Elle n'en avait pas moins la plupart des travers des autres.

Beaucoup plus libre qu'elles--presque absolument libre--sur le terrain

moral, elle ne l'était pas plus sur le terrain social; ou du moins, son

intérêt pratique venait se substituer ici à sa raison libre. Elle

croyait au monde, aux classes, aux préjugés, parce que, tout compte

fait, elle y trouvait son avantage. Elle avait beau railler l'esprit

allemand: elle était attachée à la mode allemande. Elle sentait

intelligemment la médiocrité de tel artiste reconnu; mais elle ne

laissait pas de le respecter, parce qu'il était reconnu; et si,

personnellement, elle était en relations avec lui, elle l'admirait: car

sa vanité en était flattée. Elle aimait peu les œuvres de Brahms, et

elle le soupçonnait en secret d'être un artiste de second ordre; mais

sa gloire lui en imposait; et, comme elle avait reçu cinq ou six

lettres de lui, il en résultait pour elle avec évidence qu'il était

le plus grand musicien du temps. Elle n'avait aucun doute sur la valeur

réelle de Christophe et sur la stupidité du premier lieutenant Detlev

von Fleischer; mais elle était plus flattée par la cour que celui-ci

daignait faire à ses millions, que par l'amitié de Christophe: car un

sot officier n'en est pas moins un homme d'une autre caste; et il est

plus difficile à une Juive allemande qu'à une autre femme d'entrer

dans cette caste. Quoiqu'elle ne fût pas dupe de ces niaiseries

féodales et qu'elle sût fort bien que si elle épousait le premier

lieutenant Detlev von Fleischer, c'était elle qui lui ferait un grand

honneur, elle s'évertuait à le conquérir; elle s'humiliait à faire

les yeux doux à ce crétin et à flatter son amour-propre. La Juive

orgueilleuse, et qui avait mille raisons de l'être, la fille

intelligente et dédaigneuse du banquier Mannheim, aspirait à

descendre, à faire comme la première venue de ces petites bourgeoises

allemandes, qu'elle méprisait.

L'expérience fut courte. Christophe perdit ses illusions sur Judith

presque aussi vite qu'il les avait prises. Il faut rendre cette justice

à Judith qu'elle ne fit rien pour qu'il les gardât. Du jour où une

femme de cette trempe vous a jugé, où elle s'est détachée de vous,

vous n'existez plus pour elle: elle ne vous voit plus, et elle ne se

gêne pas davantage pour dévêtir devant vous son âme, avec une

tranquille impudeur, que pour se mettre toute nue devant son chien ou

son chat. Christophe vit l'égoïsme de Judith, sa froideur, sa

médiocrité de caractère. Il n'avait pas eu le temps d'être pris à

fond. Ce fut assez déjà pour le faire souffrir, pour lui donner une

sorte de fièvre. Sans aimer Judith, il aimait ce qu'elle aurait pu

être--ce qu'elle aurait dû être. Ses beaux yeux exerçaient sur lui

une fascination douloureuse: il ne pouvait les oublier; quoiqu'il sût

maintenant l'âme morne, qui dormait au fond, il continuait de les voir,

comme il voulait les voir, comme il les avait vus d'abord. C'était là

une de ces hallucinations d'amour sans amour, qui tiennent tant de place

dans les cœurs d'artistes, quand ils ne sont pas entièrement absorbés

par leur œuvre. Une figure qui passe suffit à la leur donner; ils

voient en elle toute la beauté qui est en elle et qu'elle ignore, dont

elle ne se soucie pas. Et ils l'aiment d'autant plus qu'ils savent

qu'elle ne s'en soucie pas. Ils l'aiment comme une belle chose qui va

mourir, sans que personne ait su son prix.

Peut-être s'abusait-il, et Judith Mannheim n'aurait-elle pu être rien

de plus que ce qu'elle était. Mais Christophe, un instant, avait eu foi

en elle; et le charme durait: il ne pouvait la juger d'une façon

impartiale. Tout ce qu'elle avait de beau lui semblait n'être qu'à

elle, être elle tout entière. Tout ce qu'elle avait de vulgaire, il le

rejetait sur sa double race: la juive et l'allemande; et peut-être, en

voulait-il plus à celle-ci qu'à celle-là, car il avait eu à en

souffrir davantage. Comme il ne connaissait encore aucune autre nation,

l'esprit allemand était pour lui le bouc émissaire: il le chargeait de

tous les péchés du monde. La déception que lui causait Judith lui fut

une raison de plus de le combattre: il ne lui pardonnait pas d'avoir

brisé l'élan d'une pareille âme.

Telle fut sa première rencontre avec Israël. Il avait espéré trouver

dans cette race forte et à part un allié dans sa lutte. Il perdit

cet espoir. Avec la mobilité d'intuition passionnée, qui le faisait

sauter d'un extrême à l'autre, il se persuada aussitôt que cette race

était beaucoup plus faible qu'on ne disait, et beaucoup plus

accessible--beaucoup trop--aux influences du dehors. Elle était faible

de sa propre faiblesse et de toutes celles du monde, ramassées sur son

chemin. Ce n'était pas encore là qu'il pouvait trouver le point

d'appui pour poser le levier de son art. Il risquait bien plutôt de

s'engloutir avec elle dans le sable du désert.

Ayant vu le danger et ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour le

braver, il cessa brusquement d'aller chez les Mannheim. Il fut invité

plusieurs fois, et s'excusa, sans donner de raisons. Comme il avait

montré jusque-là un empressement excessif, ce changement soudain fut

remarqué: on le mit sur le compte de son «originalité»; mais aucun

des trois Mannheim ne douta que les beaux yeux de Judith n'y fussent

pour quelque chose; ce fut un sujet de plaisanterie, à table, de la

part de Lothar et de Franz. Judith haussa les épaules, en disant que

c'était une belle conquête; et elle pria sèchement son frère «de ne

pas lui monter de bateau». Mais elle ne négligea rien pour que

Christophe revînt. Elle lui écrivit, sous prétexte d'un renseignement

musical que nul autre ne pouvait lui fournir; et, à la fin de la

lettre, elle faisait une allusion amicale à la rareté de ses visites

et au plaisir qu'on aurait à le voir. Christophe répondit, donna le

renseignement, prétexta ses occupations, et ne parut pas. Ils se

rencontraient parfois au théâtre. Christophe détournait obstinément

les yeux de la loge des Mannheim; et il feignait de ne pas voir Judith,

qui tenait prêt pour lui son plus charmant sourire. Elle n'insista

point. Ne tenant pas à lui, elle trouva inconvenant que ce petit

artiste lui laissât faire tous les frais, en pure perte. S'il voulait

revenir, il reviendrait. Sinon,--eh bien! on s'en passerait...

On s'en passa; et, en effet, son absence ne fit pas un grand vide aux

soirées des Mannheim. Mais Judith, en dépit d'elle, garda rancune à

Christophe. Elle trouvait naturel de ne pas se soucier de lui, quand il

était là; et elle lui permettait d'en témoigner du déplaisir; mais

que ce déplaisir allât jusqu'à rompre toutes relations lui semblait

d'un orgueil stupide et d'un cœur plus égoïste qu'épris.--Judith ne

tolérait point chez les autres ses défauts.

Elle n'en suivit qu'avec plus d'attention ce que Christophe faisait et

ce qu'il écrivait. Sans en avoir l'air, elle mettait volontiers son

frère sur ce sujet; elle lui faisait raconter ses conversations de la

journée avec Christophe; et elle ponctuait le récit d'observations

ironiques, qui ne laissaient passer aucun trait ridicule et ruinaient

peu à peu l'enthousiasme de Franz, sans qu'il s'en aperçût.

D'abord, tout fut pour le mieux, à la Revue. Christophe n'avait pas

encore pénétré la médiocrité de ses confrères; et eux, puisqu'il

était des leurs, lui reconnaissaient du génie. Mannheim, qui l'avait

découvert, répétait de tous côtés, sans avoir rien lu de lui, que

Christophe était un critique admirable, qui s'était jusque-là trompé

sur sa vocation, et que lui, Mannheim, la lui avait révélée. Ils

annoncèrent ses articles à l'avance, en termes mystérieux, qui

piquaient la curiosité; et sa première chronique fut, dans l'atonie de

la petite ville, comme une pierre qui tombe dans une mare aux canards.

Elle était intitulée: _Trop de musique!_

«Trop de musique, trop de boisson, trop de mangeaille!--écrivait

Christophe.--On mange, on boit, on ouït, sans faim, sans soif, sans

besoin, par habitude de goinfrerie. C'est un régime d'oie de

Strasbourg. Ce peuple est malade de boulimie. Peu lui importe ce qu'on

lui donne: _Tristan_ ou le _Trompeter von Säckingen_, Beethoven ou

Mascagni, une fugue ou un pas redoublé, Adam, Bach, Puccini, Mozart, ou

Marschner: il ne sait pas ce qu'il mange; l'important, c'est qu'il

mange. Il n'y trouve même plus de plaisir. Voyez-le au concert. On

parle de la gaieté allemande! Ces gens-là ne savent pas ce que c'est

que la gaieté: ils sont toujours gais! Leur gaieté, comme leur

tristesse, se répand en pluie: c'est de la joie en poussière; elle est

atone et sans force. Us resteraient pendant des heures à absorber, en

souriant béatement, des sons, des sons, des sons. Ils ne pensent à

rien, ils ne sentent rien: ce sont des éponges. La vraie joie, la vraie

douleur,--la force,--ne se distribue pas pendant des heures, comme la

bière d'un tonneau. Elle vous prend à la gorge et vous terrasse; et on

n'a plus envie, après, de rien autre: on a son compte...!

«Trop de musique! Vous vous tuez et vous la tuez. Pour ce qui est de

vous, cela vous regarde. Mais pour la musique, halte-là! Je ne permets

pas que vous avilissiez la beauté du monde, en mettant dans le même

panier les saintes harmonies et les ignominies, en donnant, comme vous

faites couramment, le prélude de _Parsifal_ entre une fantaisie sur _la

Fille du Régiment_ et un quartett de saxophones, ou un adagio de

Beethoven flanqué d'un air de cake walk et d'une ordure de Leoncavallo.

Vous vous vantez d'être le grand peuple musical. Vous prétendez aimer

la musique. Quelle musique aimez-vous? Est-ce la bonne ou la mauvaise?

Vous les applaudissez de même. À la fin, faites un choix! Que

voulez-vous au juste? Vous ne le savez pas. Vous ne voulez pas le

savoir: vous avez trop peur de prendre parti, de vous compromettre... Au

diable votre prudence!--Vous êtes au-dessus des partis,

dites-vous?--Au-dessus: cela veut dire au-dessous...»

Et il leur citait les vers du vieux Gottfried Keller, le rude bourgeois

de Zurich,--un des écrivains qui lui étaient chers par sa loyauté

batailleuse et son âpre saveur du terroir:

_Wer über den Partein sich wähnt mit stolzen Mienen,

Der steht zumeist vielmehr beträchtlich unter ihnen._

(« Qui fièrement se flatte d'être au-dessus des partis,

celui-là bien plutôt reste considérablement au-dessous.»)

--«Ayez le courage d'être vrais, continuait-il. Ayez le courage

d'être laids! Si vous aimez la mauvaise musique, dites-le carrément.

Montrez-vous tels que vous êtes. Débarbouillez-vous l'âme du fard

dégoûtant de toutes vos équivoques. Lavez-la à grande eau. Depuis

combien de temps n'avez-vous pas vu votre mufle dans un miroir? Je m'en

vais vous le montrer. Compositeurs, virtuoses, chefs d'orchestre,

chanteurs, et toi, cher public, vous saurez une bonne fois qui vous

êtes... Soyez tout ce que vous voudrez; mais par tous les diables!

soyez vrais! Soyez vrais, dussent en souffrir les artistes et l'art! Si

l'art et la vérité ne peuvent vivre ensemble, que l'art crève! La

vérité, c'est la vie. La mort, c'est le mensonge.»

Cette déclamation juvénile, outrée, et d'assez mauvais goût, fit

naturellement crier. Pourtant, comme tout le monde était visé, mais

comme aucun ne l'était d'une façon précise, personne n'eut garde de

se reconnaître. Chacun est, se croit, ou se dit le meilleur ami de la

vérité: il n'y avait donc pas de risques qu'on attaquât les

conclusions de l'article. On fut seulement choqué du ton général; on

s'accordait à le trouver peu convenable, surtout de la part d'un

artiste quasi officiel. Quelques musiciens commencèrent à s'agiter et

protestèrent avec aigreur: ils prévoyaient que Christophe n'en

resterait pas là. D'autres se crurent plus habiles, en félicitant

Christophe de son acte de courage: ils n'étaient pas les moins inquiets

sur les prochains articles.

L'une et l'autre tactique eurent même résultat. Christophe était

lancé: rien ne pouvait l'arrêter; et, comme il l'avait promis, tout y

passa: les auteurs et les interprètes.

Les premiers sabrés furent les _Kapellmeister._ Christophe ne s'en

tenait point à des considérations générales sur l'art de diriger

l'orchestre. Il nommait par leurs noms ses confrères de la ville ou des

villes voisines; ou s'il ne les nommait point, les allusions étaient si

claires que nul ne s'y trompait. Chacun reconnaissait l'apathique chef

d'orchestre de la cour, Aloïs von Werner, vieillard prudent, chargé

d'honneurs, qui craignait tout, qui ménageait tout, qui avait peur de

faire une observation à ses musiciens et suivait docilement les

mouvements qu'ils prenaient, qui ne hasardait rien sur ses programmes

qui ne fût consacré par vingt ans de succès, ou, pour le moins,

couvert par l'estampille officielle de quelque dignité académique.

Christophe applaudissait ironiquement à ses hardiesses; il le

félicitait d'avoir découvert Gade, Dvorak, ou Tschaikowsky; il

s'extasiait sur l'immuable correction, l'égalité métronomique, le jeu

éternellement _fein-nuanciert_ (finement nuancé) de son orchestre; il

proposait de lui orchestrer pour son prochain concert l'_École de la

Vélocité_ de Czerny; et il le conjurait de ne pas tant se fatiguer, de

ne pas tant se passionner, de ménager sa précieuse santé.--Ou

c'étaient des cris d'indignation à propos de la façon dont il avait

conduit _l'Héroïque_ de Beethoven:

--«Un canon! Un canon! Mitraillez-moi ces gens-là! ... Mais vous

n'avez donc aucune idée de ce que c'est qu'un combat, la lutte contre

la bêtise et la férocité humaines,--et la force qui les foule aux

pieds, avec un rire de joie?... Comment le sauriez-vous? C'est vous

qu'elle combat! Tout l'héroïsme qui est en vous, vous le dépensez à

écouter, ou à jouer sans bâiller _l'Héroïque_ de Beethoven,--(car

cela vous ennuie... Avouez donc que cela vous ennuie, que vous en crevez

d'ennui!)--ou à braver un courant d'air, tête nue et dos courbé, sur

le passage de quelque Sérénissime.»

Il n'avait pas assez de sarcasmes pour ces pontifes de Conservatoires,

interprétant les grands hommes du passé en «classiques».

--«Classique! ce mot dit tout. La libre passion, arrangée, expurgée

à l'usage des écoles! La vie, cette plaine immense que balayent les

vents,--renfermée entre les quatre murs d'une cour de gymnase! Le

rythme sauvage et fier d'un cœur frémissant, réduit au tic-tac de

pendule d'une mesure à quatre temps, qui va tranquillement son petit

bonhomme de chemin, clochant du pied et béquillant sur le temps

fort!... Pour jouir de l'Océan, vous auriez besoin de le mettre dans un

bocal, avec des poissons rouges. Vous ne comprenez la vie que quand vous

l'avez tuée.»

S'il n'était pas tendre pour les «empailleurs», ainsi qu'il les

nommait, il l'était moins encore pour les «écuyers de cirque», pour

les _Kapellmeister_ illustres qui venaient en tournée faire admirer

leurs ronds de bras et leurs mains fardées, ceux qui exerçaient leur

virtuosité sur le dos des grands maîtres, s'évertuaient à rendre

méconnaissables les œuvres les plus connues, et faisaient des

cabrioles à travers le cerceau de la _Symphonie en ut mineur._ Il les

traitait de vieilles coquettes, de tziganes, et de danseurs de cordes.

Les virtuoses lui fournissaient une riche matière. Il se récusait

quand il avait à juger leurs séances de prestidigitation. Il disait

que ces exercices de mécanique étaient du ressort du Conservatoire des

Arts et Métiers, et que, seuls, des graphiques enregistrant la durée,

le nombre des notes, et l'énergie dépensée, pouvaient évaluer le

mérite de pareils travaux. Parfois il mettait au défi un pianiste

célèbre, qui venait de surmonter, dans un concert de deux heures, les

difficultés les plus formidables, le sourire sur les lèvres, et la

mèche sur les yeux,--d'exécuter un _andante_ enfantin de

Mozart.--Certes, il ne méconnaissait point le plaisir de la difficulté

vaincue. Lui aussi l'avait goûté: c'était une des joies de la vie.

Mais n'en voir que le côté le plus matériel, et finir par y réduire

tout l'héroïsme de l'art, lui paraissait grotesque et dégradant. Il

ne pardonnait pas aux «lions», ou aux «panthères du piano».--Il

n'était pas non plus très indulgent pour les braves pédants,

célèbres en Allemagne, qui, justement soucieux de ne point altérer le

texte des maîtres, répriment avec soin tout élan de la pensée, et,

comme Hans de Bülow, quand ils disent une sonate passionnée, semblent

donner une leçon de diction.

Les chanteurs eurent leur tour. Christophe en avait gros sur le cœur à

leur dire de leur lourdeur barbare et de leur emphase de province. Ce

n'était pas seulement le souvenir de ses démêlés avec la dame en

bleu. C'était la rancune de tant de représentations qui lui avaient

été un supplice. Il ne savait ce qui avait le plus à y souffrir, des

oreilles, ou des yeux. Encore Christophe manquait-il de termes de

comparaison pour bien juger de la laideur de la mise en scène, des

costumes disgracieux, des couleurs qui hurlaient. Il était surtout

choqué par la vulgarité des types, des gestes et des attitudes, par le

jeu sans naturel, par l'inaptitude des acteurs à revêtir des âmes

étrangères, par l'indifférence stupéfiante avec laquelle ils

passaient d'un rôle à un autre, pourvu qu'il fût écrit à peu près

dans le même registre de voix. D'opulentes matrones, réjouies et

rebondies, s'exhibaient tour à tour en Ysolde et en Carmen. Amfortas

jouait Figaro!... Mais ce qui, naturellement, était le plus sensible à

Christophe, c'était la laideur du chant, surtout dans les œuvres

classiques dont la beauté mélodique est un élément essentiel. On ne

savait plus chanter en Allemagne la parfaite musique de la fin du

dix-huitième siècle: on ne s'en donnait pas la peine. Le style

net et pur de Gluck et de Mozart, qui semble, comme celui de

Gœthe, tout baigné de lumière italienne,--ce style qui commence

à s'altérer déjà, à devenir vibrant et papillotant avec Weber,--ce

style ridiculisé par les lourdes caricatures de l'auteur du

_Crociato_,--avait été anéanti paille triomphe de Wagner. Le vol

sauvage des Walkyries aux cris stridents avait passé sur le ciel de la

Grèce. Les nuées d'Odin étouffaient la lumière. Nul ne songeait plus

maintenant à chanter la musique: on chantait les poèmes. On faisait

bon marché des négligences de détail, des laideurs, des fausses notes

même, sous prétexte que seul, l'ensemble de l'œuvre, la pensée

importait...

--«La pensée! Parlons-en. Comme si vous la compreniez!... Mais que

vous la compreniez ou non, respectez, s'il vous plaît, la forme qu'elle

s'est choisie. Avant tout, que la musique soit et reste de la musique!»

D'ailleurs, ce grand souci que les artistes allemands prétendaient

avoir de l'expression et de la pensée profonde était, selon

Christophe, une bonne plaisanterie. De l'expression? De la pensée? Oui,

ils en mettaient partout,--partout, également. Ils eussent trouvé de

la pensée dans un chausson de laine, aussi bien--pas plus, pas

moins,--que dans une statue de Michel-Ange. Ils jouaient avec la même

énergie n'importe qui, n'importe quoi. Au fond, chez la plupart,

l'essentiel de la musique était--assurait-il--le volume du son, le

bruit musical. Le plaisir de chanter, si puissant en Allemagne, était

une satisfaction de gymnastique vocale. Il s'agissait de se gonfler

d'air largement et de le rejeter avec vigueur, fort, longtemps, et en

mesure.--Et il décernait à telle grande chanteuse, en guise de

compliment, un brevet de bonne santé.

Il ne se contentait pas d'étriller les artistes. Il enjambait la rampe,

et rossait le public, qui assistait bouche bée à ces exécutions. Le

public, ahuri, ne savait pas s'il devait rire ou se fâcher. Il avait

tous les droits de crier à l'injustice: il avait pris bien garde de ne

se mêler à aucune bataille d'art; il se tenait prudemment en dehors de

toute question brûlante; et de peur de se tromper, il applaudissait

tout. Et voici que Christophe lui faisait un crime d'applaudir!...

D'applaudir les méchantes œuvres?--C'eût été déjà fort! Mais

Christophe allait plus loin: ce qu'il lui reprochait le plus

d'applaudir, c'étaient les grandes œuvres.

--«Farceurs, leur disait-il, vous voudriez faire croire que vous avez

tant d'enthousiasme que cela?... Allons donc! Vous prouvez justement le

contraire. Applaudissez, si vous voulez, les œuvres ou les pages, qui

appellent l'applaudissement. Applaudissez les conclusions bruyantes, qui

ont été faites, comme disait Mozart, «pour les longues oreilles».

Là, donnez-vous-en à cœur joie: les braiments sont prévus; ils font

partie du concert.--Mais après la _Missa Solemnis_ de Beethoven!...

Malheureux!... C'est le Jugement Dernier, vous venez de voir se

dérouler le _Gloria_ affolant, comme une tempête sur l'océan, vous

avez vu passer la trombe d'une volonté athlétique et forcenée, qui

s'arrête, se retient aux nuées, cramponnée des deux poings sur

l'abîme, et se lance de nouveau dans l'espace, à toute volée. La

rafale hurle. Au plus fort de l'ouragan, une brusque modulation, un

miroitement de ton, troue les ténèbres du ciel et tombe sur la mer

livide, comme une plaque de lumière. C'est la fin: le vol furieux de

l'ange exterminateur s'arrête net, les ailes clouées par trois coups

d'éclairs. Tout tremble encore, autour. L'œil ivre a le vertige. Le

cœur palpite, le souffle s'arrête, les membres sont paralysés... Et

la dernière note n'a pas fini de vibrer que vous êtes déjà gais et

réjouis, vous criez, vous riez, vous critiquez, vous applaudissez!...

Mais vous n'avez donc rien vu, rien entendu, rien senti, rien compris,

rien, rien, absolument rien! Les souffrances d'un artiste sont pour vous

un spectacle. Vous jugez finement peintes les larmes d'agonie d'un

Beethoven. Vous crieriez: «_Bis!_» à la Crucifixion. Un demi-dieu se

débat, toute une vie, dans la douleur, pour divertir, pendant une

heure, votre badauderie!...»

Ainsi, il commentait, sans le savoir, la grande parole de Gœthe; mais

il n'avait pas encore atteint à sa hautaine sérénité:

«_Le peuple se fait un jeu du sublime. S'il le voyait tel qu'il est,

il n'aurait pas la force d'en soutenir l'aspect._»

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 5 / 39 段