de femmes et de chevaux; et ils en parlaient sans grâce. Ils étaient
compassés. Adalbert s'exprimait d'une voix blanche et lente, avec une
politesse raffinée, ennuyée, ennuyeuse. Adolf Mai, le secrétaire de
la rédaction, lourd, trapu, la tête enfoncée dans les épaules, l'air
brutal, voulait toujours avoir raison; il tranchait surtout, n'écoutait
jamais ce qu'on lui répondait, semblait mépriser l'opinion de
l'interlocuteur et, encore plus, l'interlocuteur. Goldenring, le
critique d'art, qui avait des tics nerveux et des yeux perpétuellement
clignotants derrière de larges lunettes,--pour imiter sans doute les
peintres qu'il fréquentait, portait les cheveux longs, fumait
silencieusement, mâchonnait des lambeaux de phrases qu'il n'achevait
jamais, et faisait des gestes vagues dans l'air avec son pouce.
Ehrenfeld, petit, chauve, souriant, avec une barbe blonde, une figure
fine et fatiguée, au nez busqué, écrivait dans la Revue les modes et
la chronique mondaine. Il disait des choses très crues, d'une voix
caressante; il avait de l'esprit, méchant, souvent ignoble.--Tous ces
jeunes millionnaires étaient anarchistes, comme il convient: c'est le
suprême luxe, quand on possède tout, de nier la société; car on se
dégage ainsi de ce qu'on lui doit. Tel, un voleur qui, après avoir
détroussé un passant, lui dirait: «Que fais-tu encore ici? Va-t'en!
Je n'ai plus besoin de toi.»
Christophe, dans ce groupe, n'éprouvait de sympathie que pour Mannheim.
C'était assurément le plus vivant des cinq; il s'amusait de tout ce
qu'il disait et de tout ce qu'on disait; bégayant, bredouillant,
ânonnant, ricanant, disant des coq-à-l'âne, il n'était pas capable
de suivre un raisonnement, ni de savoir au juste ce qu'il pensait
lui-même; mais il était bon garçon, sans fiel contre qui que ce fût,
et sans l'ombre d'ambition. À la vérité, il n'était pas très franc:
il jouait toujours un rôle; mais c'était innocemment, et cela ne
faisait de tort à personne. Il s'emballait pour toutes les utopies
baroques--généreuses, le plus souvent. Il était trop fin et trop
moqueur pour y croire tout à fait; il savait garder son sang-froid,
même dans ses emballements, et il ne se compromettait jamais dans
l'application de ses théories. Mais il lui fallait une marotte:
c'était un jeu pour lui, et il en changeait fréquemment. Pour
l'instant, il avait la marotte de la bonté. Il ne lui suffisait pas
d'être bon, naturellement; il voulait paraître bon; il professait la
bonté, il la mimait. Par esprit de contradiction contre l'activité
sèche et dure des siens et contre le rigorisme, le militarisme, le
philistinisme allemand, il était Tolstoyen, Nirvânien, évangéliste,
bouddhiste,--il ne savait trop lui-même,--apôtre d'une morale molle et
désossée, indulgente, bénisseuse, facile à vivre, qui pardonnait
avec effusion à tous les péchés, surtout aux péchés voluptueux, qui
ne cachait point sa prédilection pour eux, qui pardonnait beaucoup
moins aux vertus,--une morale qui n'était qu'un traité du plaisir, une
association libertine de complaisances mutuelles, qui s'amusait à
ceindre l'auréole de la sainteté. Il y avait là une petite hypocrisie
qui ne sentait pas très bon pour les odorats délicats, et qui aurait
pu même être franchement écœurante, si elle s'était prise au
sérieux. Mais elle n'y prétendait pas; elle s'amusait d'elle-même. Ce
christianisme polisson n'attendait qu'une occasion pour céder le pas à
quelque autre marotte,--n'importe laquelle: celle de la force brutale,
de l'impérialisme, des «lions qui rient».--Mannheim se donnait la
comédie; il se la donnait de tout son cœur; il endossait tour à tour
tous les sentiments qu'il n'avait pas, avant de redevenir un bon vieux
Juif comme les autres, avec tout l'esprit de sa race. Il était très
sympathique et extrêmement agaçant.
Christophe fut, quelque temps, une de ses marottes. Mannheim ne jurait
que par lui. Il cornait son nom partout. Il rebattait les oreilles des
siens avec ses dithyrambes. À l'en croire, Christophe était un génie,
un homme extraordinaire, qui faisait de la musique cocasse, qui surtout
en parlait d'une façon étonnante, qui était plein d'esprit,--et beau,
avec cela: une jolie bouche, des dents magnifiques. Il ajoutait que
Christophe l'admirait.--Il finit par l'amener dîner, un soir, chez lui.
Christophe se trouva en tête à tête avec le père de son nouvel ami,
le banquier Lothar Mannheim, et avec la sœur de Franz, Judith.
C'était la première fois qu'il pénétrait dans un intérieur
israélite. Bien qu'assez nombreuse dans la petite ville, et y tenant
une place importante par sa richesse, sa cohésion, et son intelligence,
la société juive vivait un peu à part de l'autre. Il existait
toujours dans le peuple, à son égard, des préjugés tenaces et une
secrète hostilité, bonasse, mais injurieuse. Ces sentiments étaient
ceux de la famille de Christophe. Son grand-père n'aimait pas les
Juifs; mais l'ironie du sort avait fait que ses deux meilleurs élèves
pour la musique--(l'un, devenu compositeur, l'autre, virtuose
illustre)--étaient israélites; et le brave homme était malheureux:
car il y avait des moments où il eût voulu embrasser ces deux bons
musiciens; et puis, il se souvenait avec tristesse qu'ils avaient mis
Dieu en croix; et il ne savait comment concilier l'inconciliable. En fin
de compte, il les embrassait. Il inclinait à croire que Dieu leur
pardonnerait, parce qu'ils avaient beaucoup aimé la musique.--Le père
de Christophe, Melchior, qui faisait l'esprit fort, avait moins de
scrupules à prendre l'argent des Juifs; et il trouvait même cela très
bien: mais il faisait d'eux des gorges chaudes, et il les
méprisait.--Quant à sa mère, elle n'était pas sûre de ne pas
commettre un péché, lorsqu'elle allait servir chez eux, comme
cuisinière. Ceux à qui elle avait affaire étaient d'ailleurs assez
rogues avec elle: pourtant, elle ne leur en voulait pas, elle n'en
voulait à personne, elle était pleine de pitié pour ces malheureux,
que Dieu avait damnés; elle s'attendrissait, en voyant passer la fille
de la maison, ou en entendant les rires joyeux des enfants:
--Une si belle personne!... De si jolis petits!... Quel malheur!...
pensait-elle.
Elle n'osa rien dire à Christophe, quand il lui annonça qu'il
dînerait, le soir, chez les Mannheim; mais elle eut le cœur un peu
serré. Elle pensait qu'il ne fallait pas croire tout ce qu'on disait de
méchant contre les Juifs--(on dit du mal de tout le monde)--et qu'il y
a de braves gens partout, mais qu'il était mieux pourtant et plus
convenable que chacun restât chez soi, les Juifs de leur côté, et les
chrétiens d'un autre.
Christophe n'avait aucun de ces préjugés. Avec son esprit de réaction
perpétuelle contre son milieu, il était plutôt attiré par cette race
différente. Mais il ne la connaissait guère. Il n'avait eu quelques
rapports qu'avec les éléments les plus vulgaires de la population
juive: les petits marchands, la populace qui grouillait dans les rues
entre le Rhin et la cathédrale, continuant à former, avec l'instinct
de troupeau qui est chez tous les hommes, une sorte de petit ghetto. Il
lui arrivait de flâner dans ce quartier, épiant au passage d'un œil
curieux et assez sympathique des types de femmes aux joues creusées,
aux lèvres et aux pommettes saillantes, au sourire à la Vinci, un peu
avili, et dont le parler grossier et le rire saccadé venaient
malheureusement détruire l'harmonie de la figure au repos. Même dans
la lie de la populace, dans ces êtres aux grosses têtes, aux yeux
vitreux, aux faces souvent bestiales, trapus et bas sur pattes, ces
descendants dégénérés de la plus noble des races, on voyait, jusque
dans cette fange fétide, d'étranges phosphorescences qui s'allumaient,
comme des feux follets dansant sur les marais: des regards merveilleux,
des intelligences lumineuses, une électricité subtile qui se
dégageait de la vase, et qui fascinait et inquiétait Christophe. Il
pensait qu'il y avait là dedans de belles âmes qui se débattaient, de
grands cœurs qui cherchaient à sortir du bourbier; et il eût voulu
les rencontrer, leur venir en aide; il les aimait sans les connaître,
en les redoutant un peu. Mais jamais il n'avait eu d'intimité avec
aucun d'entre eux. Jamais surtout il n'avait eu l'occasion d'approcher
l'élite de la société juive.
Le dîner chez les Mannheim avait donc pour lui l'attrait de la
nouveauté, et, même du fruit défendu. L'Ève qui lui présentait ce
fruit le rendait plus savoureux. Depuis l'instant qu'il était entré,
Christophe n'avait plus d'yeux que pour Judith Mannheim. Elle
appartenait à une espèce différente de toutes les femmes qu'il
connaissait jusque-là. Grande et svelte, un peu maigre, bien que
solidement charpentée, la figure encadrée de cheveux noirs, peu
abondants, mais épais, et plantés bas, qui couvraient les tempes et le
front osseux et doré, un peu myope, les paupières grosses, l'œil
légèrement bombé, le nez assez fort aux narines dilatées, les joues
d'une maigreur intelligente, le menton lourd, le teint assez coloré,
elle avait un beau profil, énergique et net; de face, l'expression
était plus trouble, incertaine, composite; les yeux et les joues
étaient inégaux. On sentait en elle une forte race, et, dans le moule
de cette race, jetés confusément, des éléments multiples,
disparates, de très beaux et de très vulgaires. Sa beauté résidait
surtout dans sa bouche silencieuse, et dans ses yeux qui semblaient plus
profonds à cause de leur myopie, et plus sombres, par l'effet de leur
cernure bleuâtre.
Il eût fallu être plus habitué que Christophe à ces yeux, qui sont
ceux d'une race plus que d'un individu, pour lire sous leur voile humide
et ardent l'âme réelle de la femme qui était devant lui. C'était
l'âme du peuple d'Israël qu'il découvrait dans ces yeux brûlants et
mornes, qui la portaient en eux, sans le savoir eux-mêmes. Il y était
perdu. Beaucoup plus tard seulement, après s'être souvent égaré dans
de telles prunelles, il apprit à retrouver sa route sur cette mer
orientale.
Elle, le regardait; et rien ne venait gêner la lucidité de son regard;
rien ne semblait lui échapper, de cette âme chrétienne. Il le
sentait. Il sentait sous la séduction de ce regard féminin une
volonté virile, claire et froide, qui fouillait en lui avec une sorte
de brutalité indiscrète. Cette brutalité n'avait rien de malveillant.
Elle prenait possession de lui. Non pas à la façon d'une coquette qui
veut séduire sans s'inquiéter de savoir qui. Coquette, elle l'était
plus que personne; mais elle savait sa force, et elle s'en remettait à
son instinct de l'exercer,--surtout quand elle avait affaire à une
proie aussi facile que Christophe.--Ce qui l'intéressait davantage,
c'était de connaître son adversaire: (tout homme, tout inconnu était
pour elle un adversaire,--avec qui l'on pouvait plus tard, s'il y avait
lieu, signer un pacte d'alliance). La vie étant un jeu, où le plus
intelligent gagnait, il s'agissait de lire dans les cartes de son
adversaire et de ne pas montrer les siennes. À y réussir, elle
goûtait la volupté d'une victoire. Peu lui importait qu'elle pût ou
non en tirer parti. C'était pour le plaisir. Elle avait la passion de
l'intelligence. Non de l'intelligence abstraite, encore qu'elle eût le
cerveau assez solide pour réussir, si elle eût voulu, en n'importe
quelles sciences, et que, mieux que son frère, elle eût été le vrai
successeur du banquier Lothar Mannheim. Mais elle préférait
l'intelligence vivante, celle qui s'applique aux hommes. Elle jouissait
de pénétrer une âme, d'en peser la valeur--(elle y mettait autant
d'attention scrupuleuse que la Juive de Matsys à peser ses
écus);--elle savait, avec une divination merveilleuse, trouver en moins
de rien le défaut de la cuirasse, les tares et les faiblesses qui sont
la clef de l'âme, s'emparer des secrets: c'était sa façon de s'en
rendre maîtresse. Mais elle ne s'attardait point à sa victoire; et de
sa prise elle ne faisait rien. Une fois sa curiosité et son orgueil
satisfaits, elle ne s'y intéressait plus, et passait à un autre objet.
Toute cette force restait stérile. Dans cette âme si vivante, il y
avait la mort. Judith portait en elle le génie de la curiosité et de
l'ennui.
Ainsi, elle regardait Christophe, qui la regardait. Elle parlait à
peine. Il lui suffisait d'un sourire imperceptible, au coin de la
bouche: Christophe était hypnotisé. Ce sourire s'effaçait, la figure
devenait froide, les yeux indifférents; elle s'occupait du service et
parlait au domestique, d'un ton glacial; il semblait qu'elle n'écoutât
plus. Puis, les yeux s'éclairaient de nouveau; et trois ou quatre mots
précis montraient qu'elle avait tout entendu et compris.
Elle révisait froidement le jugement de son frère sur Christophe: elle
connaissait les hâbleries de Franz; son ironie eut beau jeu, quand elle
vit paraître Christophe, dont son frère lui avait vanté la beauté et
la distinction--(il semblait que Franz eût un don pour voir le
contraire de l'évidence; ou peut-être prenait-il à le croire un
amusement paradoxal).--Mais, en étudiant mieux Christophe, elle
reconnut que pourtant tout n'était pas faux dans ce que Franz avait
dit; et, à mesure qu'elle avançait à la découverte, elle trouvait en
Christophe une force encore incertaine et mal équilibrée, mais robuste
et hardie: elle y prenait plaisir, sachant, mieux que personne, la
rareté de la force. Elle sut faire parler Christophe, dévoiler sa
pensée, montrer lui-même ses limites et ses manques; elle lui fit
jouer du piano: elle n'aimait pas la musique, mais elle la comprenait;
et elle reconnut l'originalité musicale de Christophe, bien que sa
musique ne lui inspirât aucune sorte d'émotion. Sans rien changer à
sa froideur courtoise, quelques remarques brèves, justes, nullement
louangeuses, montrèrent l'intérêt qu'elle prenait à Christophe.
Christophe s'en aperçut; et il en fut fier; car il sentait le prix d'un
tel jugement et la rareté de son approbation. Il ne cachait pas le
désir qu'il avait de la conquérir; et il y mettait une naïveté, qui
faisait sourire ses trois hôtes: il ne parlait plus qu'à Judith, et
pour Judith; des deux autres, il ne s'occupait pas plus que s'ils
n'avaient pas existé.
Franz le regardait parler; il suivait ses paroles, des lèvres et des
yeux, avec un mélange d'admiration et de blague; et il pouffait, en
échangeant des coups d'œil moqueurs avec son père et avec sa sœur,
qui, impassible, feignait de ne pas les remarquer.
Lothar Mannheim,--un grand vieillard, solide, un peu voûté, le teint
rouge, les cheveux gris taillés en brosse, la moustache et les sourcils
très noirs, une figure lourde, mais énergique et goguenarde, qui
donnait l'impression d'une vitalité puissante,--avait, lui aussi,
étudié Christophe, avec une bonhomie narquoise; et, lui aussi, avait
reconnu sur-le-champ qu'il y avait «quelque chose» en ce garçon. Mais
il ne s'intéressait pas à la musique, ni aux musiciens: ce n'était
pas sa partie, il n'y connaissait rien, et il ne le cachait point; il
s'en vantait même:--(quand un homme de sa sorte avoue une ignorance,
c'est pour en tirer vanité.)--Comme Christophe, de son côté,
manifestait clairement, avec une impolitesse dénuée de malice, qu'il
pouvait sans regret se passer de la société de Monsieur le banquier,
et que la conversation de Mademoiselle Judith Mannheim suffisait à
occuper sa soirée, le vieux Lothar, amusé, s'était installé au coin
de son feu; et il lisait son journal, écoutant vaguement, d'une oreille
ironique, les billevesées de Christophe et sa musique bizarre, qui le
faisait rire parfois d'un rire silencieux, à la pensée qu'il pouvait y
avoir des gens qui comprenaient cela et qui y trouvaient plaisir. Il ne
se donnait même plus la peine de suivre la conversation; il s'en
remettait à l'intelligence de sa fille de lui dire ce que valait au
juste le nouveau venu. Elle s'acquittait de sa tâche, en conscience.
Quand Christophe fut parti, Lothar demanda à Judith:
--Eh bien, tu l'as confessé: qu'est-ce que tu en dis, de l'artiste?
Elle rit, réfléchit un moment, fit son total, et dit:
--Il est un peu braque; mais il n'est pas bête.
--Bon, fit Lothar: c'est aussi ce qu'il m'a semblé. Alors, il peut
réussir?
--Oui, je crois. Il est fort.
--Très bien,--dit Lothar, avec la logique magnifique des forts, qui ne
s'intéressent qu'aux forts,--il faudra donc l'aider.
Christophe emportait, de son côté, l'admiration pour Judith Mannheim.
Il n'était pourtant pas épris, comme le croyait Judith. Tous
deux,--elle avec sa finesse, lui avec son instinct qui lui tenait lieu
d'esprit,--se méprenaient également l'un sur l'autre. Christophe
était fasciné par l'énigme de cette figure et par l'intensité de sa
vie cérébrale; mais il ne l'aimait pas. Ses yeux et son intelligence
étaient pris: son cœur ne l'était point.--Pourquoi?--Il eût été
assez difficile de le dire. Parce qu'il entrevoyait en elle quelque
chose de douteux et d'inquiétant? En d'autres circonstances, c'eût
été là pour lui une raison de plus d'aimer: l'amour n'est jamais plus
fort que quand il sent qu'il va à ce qui le fera souffrir.--Si
Christophe n'aimait pas Judith, ce n'était la faute ni de l'un, ni de
l'autre. La vraie raison, assez humiliante pour tous deux, c'est qu'il
était trop près encore de son dernier amour. L'expérience ne l'avait
pas rendu plus sage. Mais il avait tant aimé Ada, il avait dans cette
passion tant dévoré de foi, de force, et d'illusions qu'il ne lui en
restait plus assez, en ce moment, pour une nouvelle passion. Avant
qu'une autre flamme s'allumât, il fallait qu'il se refît dans son
cœur un autre bûcher: d'ici là, ce ne pouvaient être que des feux
passagers, des restes de l'incendie, échappés par hasard, qui jetaient
une lueur éclatante et brève, et s'éteignaient, faute d'aliment. Six
mois plus tard, il eût peut-être aimé Judith aveuglément.
Aujourd'hui, il ne voyait en elle rien de plus qu'un ami,--certes un peu
troublant;--mais il s'efforçait de chasser ce trouble: ce trouble lui
rappelait Ada; c'était là un souvenir sans attrait. Ce qui l'attirait
en Judith, c'était ce qu'elle avait de différent des autres femmes, et
non ce qu'elle avait de commun avec elles. Elle était la première
femme intelligente qu'il eût vue. Intelligente, elle l'était des pieds
à la tête. Sa beauté même--ses gestes, ses mouvements, ses traits,
les plis de ses lèvres, ses yeux, ses mains, sa maigreur
élégante,--était le reflet de son intelligence; son corps était
modelé par son intelligence; sans son intelligence, elle eût paru
laide. Cette intelligence ravissait Christophe. Il la croyait plus large
et plus libre qu'elle n'était; il ne pouvait encore savoir ce qu'elle
avait de décevant. Il éprouvait l'ardent désir de se confier à
Judith, de partager sa pensée avec elle. Il n'avait jamais trouvé
personne qui s'y intéressât: quelle joie c'eût été de rencontrer
une amie! Le manque d'une sœur avait été un des regrets de son
enfance: il lui semblait qu'une sœur l'aurait compris, mieux que ne
pouvait un frère. Après avoir vu Judith, il sentait renaître cet
espoir illusoire d'une amitié fraternelle. Il ne pensait pas à
l'amour. N'étant pas amoureux, l'amour lui semblait médiocre, au prix
de l'amitié.
Judith ne tarda pas à sentir la nuance, et elle en fut blessée. Elle
n'aimait pas Christophe, et elle excitait assez d'autres passions parmi
les jeunes gens de la ville, riches et d'un meilleur rang, pour qu'elle
ne pût éprouver une grande satisfaction à savoir Christophe amoureux.
Mais de savoir qu'il ne l'était pas, elle avait du dépit. C'était un
peu mortifiant de voir qu'elle ne pouvait exercer sur lui qu'une
influence de raison: (une influence de déraison a un bien autre prix
pour une âme féminine!) Elle ne l'exerçait même pas: Christophe n'en
faisait qu'à sa tête. Judith avait l'esprit impérieux. Elle était
habituée à pétrir à sa guise les pensées assez molles des jeunes
gens qu'elle connaissait. Comme elle les jugeait médiocres, elle
trouvait peu de plaisir à les dominer. Avec Christophe, il y avait plus
d'intérêt, parce qu'il y avait plus de difficulté. Ses projets la
laissaient indifférente; mais il lui eût plu de diriger cette pensée
neuve, cette force mal dégrossie, et de les mettre en valeur,--à sa
façon bien entendu, et non à celle de Christophe, qu'elle ne se
souciait pas de comprendre. Elle avait tout de suite vu que ce ne serait
pas sans lutte; elle avait noté dans Christophe toutes sortes de partis
pris, d'idées qui lui semblaient extravagantes et enfantines:
c'étaient de mauvaises herbes; elle se faisait fort de les arracher.
Elle n'en arracha pas une. Elle n'obtint même pas la plus petite
satisfaction d'amour-propre. Christophe était intraitable. N'étant pas
épris, il n'avait aucune raison de lui rien céder de sa pensée.
Elle se piqua au jeu, et, pendant quelque temps, elle tenta de le
conquérir. Il s'en fallut de peu que Christophe, malgré la lucidité
d'esprit qu'il possédait alors, se laissât prendre de nouveau. Les
hommes sont facilement dupes de ce qui flatte leur orgueil et leurs
désirs; et un artiste est deux fois plus dupe qu'un autre homme, parce
qu'il a plus d'imagination. Il ne tint qu'à Judith d'entraîner
Christophe dans un flirt dangereux, qui l'eût une fois de plus démoli,
et plus complètement peut-être. Mais, comme d'habitude, elle se lassa
vite; elle trouva que cette conquête n'en valait pas la peine:
Christophe l'ennuyait déjà; elle ne le comprenait plus.
Elle ne le comprenait plus, passé certaines limites. Jusque-là, elle
comprenait tout. Pour aller plus loin, son admirable intelligence ne
suffisait plus: il eût fallu du cœur, ou, à défaut, ce qui en donne,
pour un temps, l'illusion: l'amour. Elle comprenait bien les critiques
de Christophe contre les gens et les choses: elle s'en amusait, et elle
les trouvait assez vraies; elle n'était pas sans les avoir pensées.
Mais ce qu'elle ne comprenait pas, c'était que ces pensées pussent
avoir une influence sur sa vie pratique, quand leur application était
dangereuse ou gênante. L'attitude de révolte, que Christophe prenait
contre tous, ne conduisait à rien: il ne pouvait s'imaginer qu'il
allait réformer le monde... Alors?... C'était battre de sa tête
contre un mur. Un homme intelligent juge les hommes, les raille
secrètement, les méprise un peu; mais il fait comme eux, un peu mieux
seulement: c'est le seul moyen de s'en rendre maître. La pensée est un
monde, l'action en est un autre. Quelle nécessité de se rendre victime
de ce qu'on pense? Penser vrai: certes! Mais à quoi bon dire vrai?
Puisque les hommes sont assez bêtes pour ne pouvoir supporter la
vérité, faut-il les y forcer? Accepter leur faiblesse, paraître s'y
plier, et se sentir libre dans son cœur méprisant, n'y a-t-il pas à
cela une jouissance secrète? Jouissance d'esclave intelligent? Soit.
Mais esclave pour esclave, puisqu'il faut toujours en venir là, il vaut
mieux l'être par sa propre volonté, et éviter des luttes ridicules et
inutiles. Le pire des esclavages, c'est d'être esclave de sa pensée et
de lui sacrifier tout. Il ne faut pas être dupe de soi.--Elle voyait
nettement que si Christophe s'obstinait, comme il y semblait résolu,
dans sa voie d'intransigeance agressive contre les préjugés de l'art
et de l'esprit allemands, il tournerait contre lui tout le monde, et ses
protecteurs mêmes: il allait fatalement à la défaite. Elle ne
comprenait pas pourquoi il semblait s'acharner contre lui-même, se
ruiner à plaisir.
Pour le comprendre, il eût fallu qu'elle pût comprendre aussi que le
succès n'était pas son but, que son but était sa foi. Il croyait dans
l'art, il croyait dans _son_ art, il croyait en soi, comme en des
réalités supérieures non seulement à toute raison d'intérêt, mais
à sa vie. Quand, un peu impatienté par ses observations, il le lui
dit, avec une emphase naïve, elle commença par hausser les épaules:
elle ne le prit pas au sérieux. Elle voyait là de grands mots, comme
ceux qu'elle était habituée à entendre dire à son frère, qui,
périodiquement, annonçait des résolutions absurdes et sublimes, qu'il
se gardait bien de mettre à exécution. Puis, quand elle vit que
Christophe était vraiment dupe de ces mots, elle jugea qu'il était
fou, et elle ne s'intéressa plus à lui.