--Assez! cria-t-il à pleins poumons.

Emportée par son élan, elle continua, une demi-mesure, et s'arrêta,

à son tour.

--Assez! répéta-t-il sèchement.

Il y eut un moment de stupeur dans la salle. Après quelques secondes,

il dit, d'un ton glacial:

--Recommençons!

Elle le regardait, stupéfaite; ses mains tremblaient; elle songea à

lui jeter son cahier à la tête; elle ne comprit jamais, plus tard,

comment elle ne l'avait point fait. Mais elle était écrasée par

l'autorité de Christophe:--elle recommença. Elle chanta tout le cycle

de _Lieder_, sans changer une nuance, ni un mouvement: car elle sentait

qu'il ne lui ferait grâce de rien; et elle frémissait, à l'idée d'un

nouvel affront.

Quand elle eut fini, le public la rappela avec frénésie. Ce n'étaient

pas les _Lieder_ qu'il applaudissait;--(elle en eût chanté d'autres

qu'il eût applaudi de même)--c'était la chanteuse célèbre et

vieillie sous le harnois: il savait qu'il pouvait admirer, en toute

sécurité. Il tenait d'ailleurs à réparer l'effet de l'algarade. Il

avait vaguement compris que la chanteuse s'était trompée; mais il

trouvait indécent que Christophe l'eût fait remarquer. On bissa les

morceaux. Mais Christophe résolument ferma le piano.

Elle ne s'aperçut pas de cette nouvelle insolence; elle était trop

troublée pour penser à recommencer. Elle sortit précipitamment,

s'enferma dans sa loge; et là, pendant un quart d'heure, elle se

soulagea le cœur du flot de rancune et de rage qui s'y était

accumulé: crise de nerfs, déluge de larmes, invectives indignées,

imprécations contre Christophe... On entendait ses cris de fureur à

travers la porte fermée. Ceux de ses amis qui réussirent à entrer

racontèrent, en sortant, que Christophe s'était conduit comme un

goujat. L'opinion se répand vite dans une salle de spectacle. Aussi,

lorsque Christophe remonta au pupitre pour le dernier morceau, le public

était houleux. Mais ce morceau n'était pas de lui: c'était la

_Festmarsch_ de Ochs. Le public, qui se trouvait à son aise dans cette

plate musique, eut un moyen tout simple de manifester sa désapprobation

pour Christophe, sans aller jusqu'à l'audace de le siffler: il acclama

Ochs avec ostentation, redemandant deux ou trois fois l'auteur, qui ne

manqua point de paraître. Et ce fut la fin du concert.

On se doute bien que le grand-duc et le monde de la cour,--cette petite

ville de province, cancanière et ennuyée,--ne perdirent aucun détail

de ce qui s'était passé. Les journaux amis de la cantatrice ne firent

pas d'allusion à l'incident; mais ils furent d'accord pour exalter

l'art de la chanteuse, en se contentant de mentionner, à titre de

renseignement, les _Lieder_ qu'elle avait chantés. Sur les autres

œuvres de Christophe, quelques lignes à peine, les mêmes à peu de

chose près dans tous les journaux: «... Science du contrepoint.

Écriture compliquée. Manque d'inspiration. Pas de mélodie. Écrit

avec sa tête et non avec son cœur. Absence de sincérité. Veut être

original...»--Suivait un paragraphe sur la véritable originalité,

celle des maîtres qui sont enterrés, de Mozart, de Beethoven, de

Lœwe, de Schubert, de Brahms, «ceux qui sont originaux sans avoir

pensé à l'être».--Puis on passait par une transition naturelle à la

nouvelle reprise par le théâtre grand-ducal du _Nachtlager von

Granada_ de Konradin Kreutzer; on rendait compte longuement de «cette

délicieuse musique, fraîche et pimpante comme au premier jour».

En résumé, les œuvres de Christophe rencontrèrent, chez les

critiques le mieux disposés, une incompréhension totale;--chez ceux

qui ne l'aimaient point, une hostilité sournoise;--enfin, dans le grand

public, qu'aucun critique ami ou ennemi ne guidait, le silence. Laissé

à ses propres pensées, le grand public ne pense rien.

Christophe fut atterré.

Son échec n'avait cependant rien de surprenant. Il y avait trois

raisons pour une, pour que ses œuvres déplussent. Elles étaient

insuffisamment mûries. Elles étaient trop neuves pour être comprises,

du premier coup. Et l'on était trop heureux de donner une leçon à

l'impertinent jeune homme.--Mais Christophe n'avait pas l'esprit assez

rassis pour admettre la légitimité de sa défaite. Il lui manquait la

sérénité que donne au vrai artiste l'expérience d'une longue

incompréhension des hommes et de leur bêtise incurable. Sa naïve

confiance dans le public et dans le succès, qu'il croyait bonnement

atteindre parce qu'il le méritait, s'écroula. Il eût trouvé naturel

d'avoir des ennemis. Mais ce qui le stupéfiait, c'était de n'avoir

plus un ami. Ceux sur qui il comptait, ceux qui jusqu'à présent

avaient paru s'intéresser à sa musique, n'avaient pas, depuis le

concert, un mot d'encouragement pour lui. Il essaya de les sonder: ils

se retranchaient derrière des paroles vagues. Il insista, il voulut

savoir leur véritable pensée: les plus sincères lui opposèrent ses

œuvres précédentes, ses sottises des débuts.--Plus d'une fois par la

suite, il devait entendre condamner ses œuvres nouvelles au nom de ses

œuvres anciennes,--et cela, par les mêmes gens qui, quelques années

avant, condamnaient ses œuvres anciennes, quand elles étaient

nouvelles: c'est la règle ordinaire. Christophe n'y était pas fait; il

poussa les hauts cris. Qu'on ne l'aimât point, très bien! il

l'admettait; cela lui plaisait même, il ne tenait pas à être l'ami de

tout le monde. Mais qu'on prétendît l'aimer et qu'on ne lui permît

pas de grandir, qu'on voulût l'obliger à rester, toute sa vie, un

enfant, cela passait les bornes! Ce qui était bon à douze ans ne

l'était plus à vingt; et il espérait bien n'en pas rester là,

changer encore, changer toujours... Les imbéciles qui voudraient

arrêter la vie!... L'intéressant, dans ses compositions d'enfance,

n'était pas ces niaiseries d'enfant, mais la force qui couvait pour

l'avenir. Et cet avenir, ils voulaient le tuer!... Non, ils n'avaient

rien compris jamais à ce qu'il était, jamais ils ne l'avaient aimé;

ils n'aimaient que ce qu'il avait de vulgaire, ce qui lui était commun

avec les médiocres, non ce qui était _lui_, vraiment: leur amitié

n'était qu'un malentendu...

Il l'exagérait peut-être. Le cas est fréquent de braves gens,

incapables d'aimer une œuvre neuve, qui l'aiment sincèrement quand

elle a vingt ans de date. La vie nouvelle a un fumet trop fort pour leur

tête débile: il faut que l'odeur s'évapore au souffle du temps.

L'œuvre d'art ne commence à leur être intelligible que quand elle est

recouverte de la crasse des ans.

Mais Christophe ne pouvait admettre qu'on ne le comprît pas quand il

était _présent_, et qu'on le comprît quand il était _passé._ Il

préférait croire qu'on ne le comprenait pas du tout, en aucun cas,

jamais. Et il enrageait. Il eut le ridicule de vouloir se faire

comprendre, de s'expliquer, de discuter; c'était peine perdue: il eût

fallu réformer le goût du temps. Mais il ne doutait de rien. Il était

résolu à faire, de gré ou de force, une lessive complète du goût

allemand. Toute possibilité lui en manquait: ce n'était pas en

quelques conversations, où il avait peine à trouver ses mots et

s'exprimait avec une absurde violence sur le compte des grands

musiciens, et même de ses interlocuteurs, qu'il pouvait convaincre

personne; il ne réussissait qu'à se faire quelques ennemis de plus. Il

lui eût fallu pouvoir préparer sa pensée à loisir, et forcer ensuite

le public à l'entendre...

Et juste, à point nommé, son étoile--sa mauvaise étoile--vint lui

en offrir les moyens.

Il était attablé au restaurant du théâtre, dans un cercle de

musiciens de l'orchestre, qu'il scandalisait par ses jugements

artistiques. Ils n'étaient pas tous du même avis; mais tous étaient

froissés par cette liberté de langage. Le vieux Krause, l'alto, brave

homme et bon musicien, qui aimait sincèrement Christophe, eût voulu

détourner l'entretien; il toussait, et guettait l'occasion pour lâcher

un calembour. Mais Christophe n'entendait pas; il continuait de plus

belle; et Krause se désolait:

--Qu'a-t-il besoin de dire tout cela? Que le bon Dieu le bénisse! On

peut penser ces choses; mais on ne les dit pas, que diable!

Le plus curieux, c'est que «ces choses», lui aussi, les pensait; du

moins, il en avait le soupçon, et les paroles de Christophe

réveillaient en lui bien des doutes; mais il n'avait pas le courage

d'en convenir,--moitié par peur de se compromettre, moitié par

modestie, par défiance de soi.

Weigl, le corniste, ne voulait rien savoir; il voulait admirer, qui que

ce fût, quoi que ce fût, bon ou mauvais, étoile ou bec de gaz: tout

était sur le même plan; il n'y avait pas de plus et de moins dans son

admiration: il admirait, admirait, admirait. C'était pour lui un besoin

vital; il souffrait, quand on voulait le limiter.

Le violoncelliste Kuh souffrait bien davantage. Il aimait de tout son

cœur la mauvaise musique. Tout ce que Christophe poursuivait de ses

sarcasmes et de ses invectives lui était infiniment cher: d'instinct,

c'était aux œuvres les plus conventionnelles qu'allait son choix; son

âme était un réservoir d'émotion larmoyante et pompeuse. Certes, il

ne mentait pas dans son culte attendri pour tous les faux grands hommes.

C'est quand il se persuadait qu'il admirait les vrais, qu'il se

mentait,--en parfaite innocence. Il y a des «Brahmines» qui croient

retrouver en leur dieu le souffle des génies passés: ils aiment

Beethoven en Brahms. Kuh faisait mieux: c'était Brahms qu'il aimait en

Beethoven.

Mais le plus indigné des paradoxes de Christophe était le basson

Spitz. Son instinct musical n'était pas tant blessé, que sa servilité

naturelle. Un des empereurs romains voulait mourir debout. Spitz voulait

mourir à plat ventre, comme il avait vécu: c'était sa position

naturelle; il goûtait des délices à se rouler aux pieds de tout ce

qui était officiel, consacré, «arrivé»; et il était hors de lui

qu'on voulut l'empêcher de lécher la poussière.

Ainsi, Kuh gémissait, Weigl faisait des gestes désespérés, Krause

disait des coq-à-l'âne, et Spitz criait d'une voix aigre. Mais

Christophe, imperturbable, criait plus fort que les autres; et il disait

des choses énormes sur l'Allemagne et les Allemands.

À une table voisine, un jeune homme l'écoutait, en se tordant de rire.

Il avait les cheveux noirs et bouclés, de beaux yeux intelligents, un

nez assez volumineux, qui, arrivé près du bout, ne pouvait se décider

à aller ni à droite ni à gauche, et plutôt que d'aller tout droit,

allait des deux côtés à la fois, les lèvres grosses, et une

physionomie spirituelle et mobile, qui suivait ce que disait Christophe,

attachée à ses lèvres, reflétant chaque mot avec une attention

sympathique et gouailleuse, se plissant de petites rides au front, aux

tempes, aux coins des yeux, le long des narines et des joues, grimaçant

de rire, le corps tout entier secoué, par moments, d'un accès

convulsif. Il ne se mêla point à la conversation, mais il n'en perdit

rien. Il manifestait une joie particulière, quand il voyait Christophe,

embourbé dans une démonstration et harcelé par Spitz, patauger,

bredouiller, bégayer de fureur, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le mot

qu'il cherchait,--un roc, pour écraser l'adversaire. Et son plaisir

était sans bornes, quand Christophe, emporté par la passion bien au

delà de sa pensée, énonçait des paradoxes monstrueux, qui faisaient

barrir l'auditoire.

Enfin, ils se séparèrent, lassés de sentir et d'affirmer chacun sa

supériorité. Au moment où Christophe, resté le dernier dans la

salle, allait passer le seuil, in fut abordé par le jeune homme qui

avait pris tant de plaisir à l'écouter. Il ne l'avait pas encore

remarqué. L'autre, poliment découvert, souriait, demandait la

permission de se présenter:

--Franz Mannheim.

Il s'excusa d'avoir été assez indiscret pour suivre la conversation,

et il le félicita de la _maestria_ avec laquelle il avait pulvérisé

ses adversaires. Il riait encore, en y pensant. Christophe le regarda,

heureux, un peu méfiant:

--C'est sérieux? demanda-t-il, vous ne vous moquez pas de moi?

L'autre jura ses grands dieux. La figure de Christophe s'illuminait:

--Alors, vous trouvez que j'ai raison, n'est-ce pas? Vous êtes de

mon avis?

--Écoutez, fit Mannheim, pour dire la vérité, je ne suis pas

musicien, je ne connais rien à la musique. La seule musique qui me

plaise,--(ce n'est pas trop flatteur, ce que je vais vous dire),--c'est

la vôtre... Enfin, c'est pour vous montrer que je n'ai pourtant pas

trop mauvais goût...

--Hé! hé!--fit Christophe, sceptique, flatté tout de même,--ce n'est

pas là une preuve.

--Vous êtes difficile... Bon!... Je pense comme vous: ce n'est pas là

une preuve. Aussi, je ne me risque pas à juger ce que vous dites des

musiciens allemands. Mais, c'est si vrai, en tout cas, des Allemands en

général, des vieux Allemands, de tous ces idiots romantiques, avec

leur pensée rance, leur émotion lacrymatoire, ces rabâchages séniles

qu'on veut que nous admirions, «_cet éternel Hier, qui a toujours

été, et qui sera toujours, et qui fera loi demain parce qu'il a fait

loi aujourd'hui...!_»

Il récita quelques vers du passage fameux de Schiller:

«_. . . . . . . . . . . . . . Das ewig Gestrige

Das immer war und immer wiederkehrt..._»

--Et lui, tout le premier!--s'interrompit-il au milieu de sa récitation.

--Qui? demanda Christophe.

--Le pompier qui a écrit cela!

Christophe ne comprenait pas. Mais Mannheim continuait:

--Moi d'abord, je voudrais que, tous les cinquante ans, on procédât a

un nettoyage général de l'art et de la pensée, qu'on ne laissât rien

subsister de tout ce qui était avant.

--C'est un peu radical, dit Christophe, souriant.

--Mais non, je vous assure. Cinquante ans, c'est déjà trop; il

faudrait dire: trente... Et encore!... Mesure d'hygiène. On ne garde

pas dans sa maison la collection de ses grands-pères. On les envoie,

quand ils sont morts, poliment pourrir ailleurs, et on met des pierres

dessus, pour être bien sûrs qu'ils ne reviendront pas. Les âmes

délicates mettent aussi des fleurs. Je veux bien, cela m'est égal.

Tout ce que je demande, c'est qu'ils me laissent tranquille. Je les

laisse bien tranquilles, moi! Chacun de son côté: côté des vivants;

côté des morts.

--Il y a des morts qui sont plus vivants que les vivants.

--Mais non, mais non! cela serait plus vrai, si vous disiez qu'il

y a des vivants qui sont plus morts que les morts.

--Peut-être bien. En tout cas, il y a du vieux qui est encore jeune.

--Eh bien, s'il est encore jeune, nous le retrouverons de nous-mêmes...

Mais je n'en crois rien. Ce qui a été bon une fois, ne l'est jamais

une seconde fois. Il n'y a de bon que le changement. Ce qu'il faut avant

tout, c'est se débarrasser des vieux. Il y a trop de vieux en

Allemagne. Mort aux vieux!

Christophe écoutait ces boutades avec une grande attention, et se

donnait beaucoup de mal pour les discuter; il sympathisait en partie

avec elles, il y reconnaissait certaines de ses pensées; et, en même

temps, il éprouvait une gêne de les entendre outrer d'une façon

caricaturesque. Mais, comme il prêtait aux autres son propre sérieux,

il se disait que peut-être son interlocuteur qui semblait plus instruit

que lui et parlait plus facilement, tirait les conséquences logiques de

ses principes. L'orgueilleux Christophe, à qui tant de gens ne

pardonnaient pas sa foi en lui-même, était souvent d'une modestie

naïve, qui le rendait dupe de ceux qui avaient reçu une meilleure

éducation,--quand toutefois ils consentaient à ne pas s'en targuer

pour éviter une discussion gênante. Mannheim, qui s'amusait de ses

propres paradoxes, et qui, de riposte en riposte, en arrivait à des

cocasseries extravagantes dont il riait sous cape, n'était pas habitué

à se voir pris au sérieux; il fut mis en joie par la peine que prenait

Christophe pour discuter ses bourdes, ou même pour les comprendre; et

tout en s'en moquant, il était reconnaissant de l'importance que

Christophe lui attribuait: il le trouvait ridicule et charmant.

Ils se quittèrent fort bons amis; et Christophe ne fut pas peu surpris

de voir, trois heures plus tard, à la répétition du théâtre, surgir

de la petite porte qui donnait accès à l'orchestre la tête de

Mannheim, radieuse et grimaçante, qui lui faisait des signes

mystérieux. Quand la répétition fut finie, Christophe alla à lui.

Mannheim le prit familièrement par le bras:

--Vous avez un moment?... Écoutez. Il m'est venu une idée. Peut-être

que vous la trouverez absurde... Est-ce que vous ne voudriez pas, une

fois, écrire ce que vous pensez de la musique et des musicos? Au lieu

d'user votre salive à haranguer quatre crétins de votre bande, qui ne

sont bons qu'à souffler et racler sur des morceaux de bois, ne

feriez-vous pas mieux de vous adresser au grand public?

--Si je ne ferais pas mieux? Si je voudrais?... Parbleu! Et où

voulez-vous que j'écrive? Vous êtes bon, vous!...

--Voilà: j'ai à vous proposer...Nous avons, quelques amis et

moi:--Adalbert von Waldhaus, Raphael Goldenring, Adolf Mai, et Lucien

Ehrenfeld,--nous avons fondé une Revue, la seule Revue intelligente de

la ville: le _Dionysos._ ... (Vous connaissez certainement?)... Nous

vous admirons tous, et nous serions heureux que vous fussiez des

nôtres. Voulez-vous vous charger de la critique musicale?

Christophe était confus d'un tel honneur: il mourait d'envie

d'accepter; il craignait seulement de n'en être pas digne: il ne savait

pas écrire.

--Laissez donc, dit Mannheim, je suis sûr que vous savez très bien. Et

puis, du moment que vous serez critique, vous aurez tous les droits. Il

n'y a pas à se gêner avec le public. Il est bête comme pas un. Ce

n'est rien d'être un artiste: un artiste, c'est celui qu'on peut

siffler. Mais un critique, c'est celui qui a le droit de dire:

«Sifflez-moi cet homme-là!» Toute la salle se décharge sur lui de

l'ennui de penser. Pensez tout ce que vous voudrez. Ayez l'air au moins

de penser quelque chose. Pourvu que vous donniez à ces oies leur

pâtée, peu importe laquelle! Elles avaleront tout.

Christophe finit par consentir, en remerciant avec effusion. Il mit

seulement comme condition qu'il aurait le droit de tout dire:

--Naturellement, naturellement, fit Mannheim. Liberté absolue! Chacun

de nous est libre.

Il vint le relancer au théâtre, une troisième fois, le soir, après

le spectacle, pour le présenter à Adalbert von Waldhaus et à ses

amis. Ils l'accueillirent avec cordialité.

À l'exception de Waldhaus, qui appartenait à une des vieilles familles

nobles du pays, tous étaient Juifs, et tous étaient fort riches:

Mannheim, fils d'un banquier; Goldenring, d'un propriétaire de

vignobles renommés; Mai, d'un directeur d'établissement

métallurgique; et Ehrenfeld, d'un grand bijoutier. Leurs pères

étaient de la vieille génération israélite, laborieuse et tenace,

attachés à l'esprit de leur race, élevant leur fortune avec une âpre

énergie, et jouissant de celle-ci bien plus que de celle-là. Les fils

semblaient faits pour détruire ce que les pères avaient édifié: ils

persiflaient les préjugés familiaux et cette manie de fourmis

économes et fouisseuses; ils jouaient aux artistes, ils affectaient de

mépriser la fortune et de la jeter par les fenêtres. Mais, en

réalité, il ne s'en perdait guère hors de leurs mains; et ils avaient

beau faire des folies: ils n'arrivaient jamais à égarer tout à fait

leur lucidité d'esprit et leur sens pratique. Au reste, les pères y

veillaient, et leur serraient la bride. Le plus prodigue, Mannheim, eût

fait sincèrement largesse de tout ce qu'il possédait: mais il ne

possédait rien; et quoiqu'il pestât bruyamment contre la ladrerie de

son père, en lui-même il en riait et trouvait que le père avait

raison. Au bout du compte, il n'y avait guère que Waldhaus, maître de

sa fortune, qui y allât bon jeu, bon argent, et qui soutînt de ses

fonds la Revue. Il était poète. Il écrivait des «Polymètres», dans

le genre de Arno Holz et de Walt Whitman, des vers alternativement très

longs et très courts, où les points, les doubles et triples points,

les tirets, les silences, les majuscules, les italiques, et les mots

soulignés, jouaient un très grand rôle, non moins que les

allitérations et que les répétitions--d'un mot, d'une ligne, d'une

phrase entière. Il y intercalait des mots, des bruits, dans toutes les

langues. Il prétendait faire en vers--(on n'avait jamais su

pourquoi)--du Cézanne. À vrai dire, il avait une âme assez poétique,

qui sentait avec distinction des choses fades. Il était sentimental et

sec, naïf et dandy; ses vers laborieux affectaient une négligence

cavalière. Il eût été un bon poète pour gens du monde. Mais ils

sont trop de cette espèce, dans les revues et dans les salons; et il

voulait être seul. Il s'était mis en tête de jouer le grand seigneur

qui est au-dessus des préjugés de sa caste. Il en avait plus que

personne. Il ne se les avouait pas. Il avait pris plaisir à ne

s'entourer que de Juifs, à la Revue qu'il dirigeait, pour faire crier

les siens, antisémites, et pour se prouver à lui-même sa liberté

d'esprit. Il affectait avec ses collègues un ton d'égalité courtoise.

Mais au fond, il avait pour eux un mépris tranquille et sans bornes. Il

n'ignorait pas qu'ils étaient bien aises de se servir de son nom et de

son argent; et il les laissait faire, pour avoir la douceur de les

mépriser.

Et ils le méprisaient de les laisser faire; car ils savaient très bien

qu'il y trouvait son profit. Donnant, donnant. Waldhaus leur apportait

son nom et sa fortune; et eux lui apportaient leur talent, leur esprit

d'affaires, et une clientèle. Ils étaient beaucoup plus intelligents

que lui. Non pas qu'ils eussent plus de personnalité. Ils en avaient

peut-être moins encore. Mais, dans cette petite ville, ils étaient,

comme partout et toujours,--par le fait de la différence de leur race,

qui depuis des siècles les isole et aiguise leur faculté d'observation

railleuse,--ils étaient les esprits les plus avancés, les plus

sensibles au ridicule des institutions vermoulues et des pensées

décrépites. Seulement, comme leur caractère était moins libre que

leur intelligence, cela ne les empêchait point, en raillant, de

chercher beaucoup plus à profiter de ces institutions et de ces

pensées, qu'à les réformer. En dépit de leurs professions de foi

indépendantes, ils étaient, aussi bien que le gentilhomme Adalbert, de

petits snobs de province, des fils de famille riches et désœuvrés,

qui faisaient de la littérature par sport et par flirt. Ils étaient

bien aises de se donner des allures de pourfendeurs; mais ils étaient

bons diables, et ne pourfendaient que quelques gens inoffensifs, ou

qu'ils pensaient hors d'état de leur nuire jamais. Ils n'avaient garde

de se brouiller avec une société, où ils savaient qu'ils rentreraient

un jour, pour y vivre de la vie de tout le monde, en épousant les

préjugés qu'ils avaient combattus. Et quand ils se risquaient à faire

un coup d'État, ou dé réclame, à partir bruyamment en guerre contre

une idole du jour,--qui commençait à branler,--ils avaient soin de ne

pas brûler leurs vaisseaux: en cas de danger, ils se rembarquaient.

Quelle que fût d'ailleurs l'issue de la campagne,--quand elle était

finie, il y en avait pour longtemps avant qu'on recommençât; les

Philistins pouvaient dormir tranquilles. Tout ce que cherchaient les

nouveaux _Davidsbündler_, c'était à faire croire qu'ils auraient pu

être terribles, s'ils avaient voulu:--mais ils ne voulaient pas. Ils

préféraient tutoyer les artistes et souper avec les actrices.

Jean-Christophe, Volume 2 La Révolte, La Foire sur la Place · 第 3 / 39 段