Emportée par son élan, elle continua, une demi-mesure, et s'arrêta,
à son tour.
--Assez! répéta-t-il sèchement.
Il y eut un moment de stupeur dans la salle. Après quelques secondes,
il dit, d'un ton glacial:
--Recommençons!
Elle le regardait, stupéfaite; ses mains tremblaient; elle songea à
lui jeter son cahier à la tête; elle ne comprit jamais, plus tard,
comment elle ne l'avait point fait. Mais elle était écrasée par
l'autorité de Christophe:--elle recommença. Elle chanta tout le cycle
de _Lieder_, sans changer une nuance, ni un mouvement: car elle sentait
qu'il ne lui ferait grâce de rien; et elle frémissait, à l'idée d'un
nouvel affront.
Quand elle eut fini, le public la rappela avec frénésie. Ce n'étaient
pas les _Lieder_ qu'il applaudissait;--(elle en eût chanté d'autres
qu'il eût applaudi de même)--c'était la chanteuse célèbre et
vieillie sous le harnois: il savait qu'il pouvait admirer, en toute
sécurité. Il tenait d'ailleurs à réparer l'effet de l'algarade. Il
avait vaguement compris que la chanteuse s'était trompée; mais il
trouvait indécent que Christophe l'eût fait remarquer. On bissa les
morceaux. Mais Christophe résolument ferma le piano.
Elle ne s'aperçut pas de cette nouvelle insolence; elle était trop
troublée pour penser à recommencer. Elle sortit précipitamment,
s'enferma dans sa loge; et là, pendant un quart d'heure, elle se
soulagea le cœur du flot de rancune et de rage qui s'y était
accumulé: crise de nerfs, déluge de larmes, invectives indignées,
imprécations contre Christophe... On entendait ses cris de fureur à
travers la porte fermée. Ceux de ses amis qui réussirent à entrer
racontèrent, en sortant, que Christophe s'était conduit comme un
goujat. L'opinion se répand vite dans une salle de spectacle. Aussi,
lorsque Christophe remonta au pupitre pour le dernier morceau, le public
était houleux. Mais ce morceau n'était pas de lui: c'était la
_Festmarsch_ de Ochs. Le public, qui se trouvait à son aise dans cette
plate musique, eut un moyen tout simple de manifester sa désapprobation
pour Christophe, sans aller jusqu'à l'audace de le siffler: il acclama
Ochs avec ostentation, redemandant deux ou trois fois l'auteur, qui ne
manqua point de paraître. Et ce fut la fin du concert.
On se doute bien que le grand-duc et le monde de la cour,--cette petite
ville de province, cancanière et ennuyée,--ne perdirent aucun détail
de ce qui s'était passé. Les journaux amis de la cantatrice ne firent
pas d'allusion à l'incident; mais ils furent d'accord pour exalter
l'art de la chanteuse, en se contentant de mentionner, à titre de
renseignement, les _Lieder_ qu'elle avait chantés. Sur les autres
œuvres de Christophe, quelques lignes à peine, les mêmes à peu de
chose près dans tous les journaux: «... Science du contrepoint.
Écriture compliquée. Manque d'inspiration. Pas de mélodie. Écrit
avec sa tête et non avec son cœur. Absence de sincérité. Veut être
original...»--Suivait un paragraphe sur la véritable originalité,
celle des maîtres qui sont enterrés, de Mozart, de Beethoven, de
Lœwe, de Schubert, de Brahms, «ceux qui sont originaux sans avoir
pensé à l'être».--Puis on passait par une transition naturelle à la
nouvelle reprise par le théâtre grand-ducal du _Nachtlager von
Granada_ de Konradin Kreutzer; on rendait compte longuement de «cette
délicieuse musique, fraîche et pimpante comme au premier jour».
En résumé, les œuvres de Christophe rencontrèrent, chez les
critiques le mieux disposés, une incompréhension totale;--chez ceux
qui ne l'aimaient point, une hostilité sournoise;--enfin, dans le grand
public, qu'aucun critique ami ou ennemi ne guidait, le silence. Laissé
à ses propres pensées, le grand public ne pense rien.
Christophe fut atterré.
Son échec n'avait cependant rien de surprenant. Il y avait trois
raisons pour une, pour que ses œuvres déplussent. Elles étaient
insuffisamment mûries. Elles étaient trop neuves pour être comprises,
du premier coup. Et l'on était trop heureux de donner une leçon à
l'impertinent jeune homme.--Mais Christophe n'avait pas l'esprit assez
rassis pour admettre la légitimité de sa défaite. Il lui manquait la
sérénité que donne au vrai artiste l'expérience d'une longue
incompréhension des hommes et de leur bêtise incurable. Sa naïve
confiance dans le public et dans le succès, qu'il croyait bonnement
atteindre parce qu'il le méritait, s'écroula. Il eût trouvé naturel
d'avoir des ennemis. Mais ce qui le stupéfiait, c'était de n'avoir
plus un ami. Ceux sur qui il comptait, ceux qui jusqu'à présent
avaient paru s'intéresser à sa musique, n'avaient pas, depuis le
concert, un mot d'encouragement pour lui. Il essaya de les sonder: ils
se retranchaient derrière des paroles vagues. Il insista, il voulut
savoir leur véritable pensée: les plus sincères lui opposèrent ses
œuvres précédentes, ses sottises des débuts.--Plus d'une fois par la
suite, il devait entendre condamner ses œuvres nouvelles au nom de ses
œuvres anciennes,--et cela, par les mêmes gens qui, quelques années
avant, condamnaient ses œuvres anciennes, quand elles étaient
nouvelles: c'est la règle ordinaire. Christophe n'y était pas fait; il
poussa les hauts cris. Qu'on ne l'aimât point, très bien! il
l'admettait; cela lui plaisait même, il ne tenait pas à être l'ami de
tout le monde. Mais qu'on prétendît l'aimer et qu'on ne lui permît
pas de grandir, qu'on voulût l'obliger à rester, toute sa vie, un
enfant, cela passait les bornes! Ce qui était bon à douze ans ne
l'était plus à vingt; et il espérait bien n'en pas rester là,
changer encore, changer toujours... Les imbéciles qui voudraient
arrêter la vie!... L'intéressant, dans ses compositions d'enfance,
n'était pas ces niaiseries d'enfant, mais la force qui couvait pour
l'avenir. Et cet avenir, ils voulaient le tuer!... Non, ils n'avaient
rien compris jamais à ce qu'il était, jamais ils ne l'avaient aimé;
ils n'aimaient que ce qu'il avait de vulgaire, ce qui lui était commun
avec les médiocres, non ce qui était _lui_, vraiment: leur amitié
n'était qu'un malentendu...
Il l'exagérait peut-être. Le cas est fréquent de braves gens,
incapables d'aimer une œuvre neuve, qui l'aiment sincèrement quand
elle a vingt ans de date. La vie nouvelle a un fumet trop fort pour leur
tête débile: il faut que l'odeur s'évapore au souffle du temps.
L'œuvre d'art ne commence à leur être intelligible que quand elle est
recouverte de la crasse des ans.
Mais Christophe ne pouvait admettre qu'on ne le comprît pas quand il
était _présent_, et qu'on le comprît quand il était _passé._ Il
préférait croire qu'on ne le comprenait pas du tout, en aucun cas,
jamais. Et il enrageait. Il eut le ridicule de vouloir se faire
comprendre, de s'expliquer, de discuter; c'était peine perdue: il eût
fallu réformer le goût du temps. Mais il ne doutait de rien. Il était
résolu à faire, de gré ou de force, une lessive complète du goût
allemand. Toute possibilité lui en manquait: ce n'était pas en
quelques conversations, où il avait peine à trouver ses mots et
s'exprimait avec une absurde violence sur le compte des grands
musiciens, et même de ses interlocuteurs, qu'il pouvait convaincre
personne; il ne réussissait qu'à se faire quelques ennemis de plus. Il
lui eût fallu pouvoir préparer sa pensée à loisir, et forcer ensuite
le public à l'entendre...
Et juste, à point nommé, son étoile--sa mauvaise étoile--vint lui
en offrir les moyens.
Il était attablé au restaurant du théâtre, dans un cercle de
musiciens de l'orchestre, qu'il scandalisait par ses jugements
artistiques. Ils n'étaient pas tous du même avis; mais tous étaient
froissés par cette liberté de langage. Le vieux Krause, l'alto, brave
homme et bon musicien, qui aimait sincèrement Christophe, eût voulu
détourner l'entretien; il toussait, et guettait l'occasion pour lâcher
un calembour. Mais Christophe n'entendait pas; il continuait de plus
belle; et Krause se désolait:
--Qu'a-t-il besoin de dire tout cela? Que le bon Dieu le bénisse! On
peut penser ces choses; mais on ne les dit pas, que diable!
Le plus curieux, c'est que «ces choses», lui aussi, les pensait; du
moins, il en avait le soupçon, et les paroles de Christophe
réveillaient en lui bien des doutes; mais il n'avait pas le courage
d'en convenir,--moitié par peur de se compromettre, moitié par
modestie, par défiance de soi.
Weigl, le corniste, ne voulait rien savoir; il voulait admirer, qui que
ce fût, quoi que ce fût, bon ou mauvais, étoile ou bec de gaz: tout
était sur le même plan; il n'y avait pas de plus et de moins dans son
admiration: il admirait, admirait, admirait. C'était pour lui un besoin
vital; il souffrait, quand on voulait le limiter.
Le violoncelliste Kuh souffrait bien davantage. Il aimait de tout son
cœur la mauvaise musique. Tout ce que Christophe poursuivait de ses
sarcasmes et de ses invectives lui était infiniment cher: d'instinct,
c'était aux œuvres les plus conventionnelles qu'allait son choix; son
âme était un réservoir d'émotion larmoyante et pompeuse. Certes, il
ne mentait pas dans son culte attendri pour tous les faux grands hommes.
C'est quand il se persuadait qu'il admirait les vrais, qu'il se
mentait,--en parfaite innocence. Il y a des «Brahmines» qui croient
retrouver en leur dieu le souffle des génies passés: ils aiment
Beethoven en Brahms. Kuh faisait mieux: c'était Brahms qu'il aimait en
Beethoven.
Mais le plus indigné des paradoxes de Christophe était le basson
Spitz. Son instinct musical n'était pas tant blessé, que sa servilité
naturelle. Un des empereurs romains voulait mourir debout. Spitz voulait
mourir à plat ventre, comme il avait vécu: c'était sa position
naturelle; il goûtait des délices à se rouler aux pieds de tout ce
qui était officiel, consacré, «arrivé»; et il était hors de lui
qu'on voulut l'empêcher de lécher la poussière.
Ainsi, Kuh gémissait, Weigl faisait des gestes désespérés, Krause
disait des coq-à-l'âne, et Spitz criait d'une voix aigre. Mais
Christophe, imperturbable, criait plus fort que les autres; et il disait
des choses énormes sur l'Allemagne et les Allemands.
À une table voisine, un jeune homme l'écoutait, en se tordant de rire.
Il avait les cheveux noirs et bouclés, de beaux yeux intelligents, un
nez assez volumineux, qui, arrivé près du bout, ne pouvait se décider
à aller ni à droite ni à gauche, et plutôt que d'aller tout droit,
allait des deux côtés à la fois, les lèvres grosses, et une
physionomie spirituelle et mobile, qui suivait ce que disait Christophe,
attachée à ses lèvres, reflétant chaque mot avec une attention
sympathique et gouailleuse, se plissant de petites rides au front, aux
tempes, aux coins des yeux, le long des narines et des joues, grimaçant
de rire, le corps tout entier secoué, par moments, d'un accès
convulsif. Il ne se mêla point à la conversation, mais il n'en perdit
rien. Il manifestait une joie particulière, quand il voyait Christophe,
embourbé dans une démonstration et harcelé par Spitz, patauger,
bredouiller, bégayer de fureur, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le mot
qu'il cherchait,--un roc, pour écraser l'adversaire. Et son plaisir
était sans bornes, quand Christophe, emporté par la passion bien au
delà de sa pensée, énonçait des paradoxes monstrueux, qui faisaient
barrir l'auditoire.
Enfin, ils se séparèrent, lassés de sentir et d'affirmer chacun sa
supériorité. Au moment où Christophe, resté le dernier dans la
salle, allait passer le seuil, in fut abordé par le jeune homme qui
avait pris tant de plaisir à l'écouter. Il ne l'avait pas encore
remarqué. L'autre, poliment découvert, souriait, demandait la
permission de se présenter:
--Franz Mannheim.
Il s'excusa d'avoir été assez indiscret pour suivre la conversation,
et il le félicita de la _maestria_ avec laquelle il avait pulvérisé
ses adversaires. Il riait encore, en y pensant. Christophe le regarda,
heureux, un peu méfiant:
--C'est sérieux? demanda-t-il, vous ne vous moquez pas de moi?
L'autre jura ses grands dieux. La figure de Christophe s'illuminait:
--Alors, vous trouvez que j'ai raison, n'est-ce pas? Vous êtes de
mon avis?
--Écoutez, fit Mannheim, pour dire la vérité, je ne suis pas
musicien, je ne connais rien à la musique. La seule musique qui me
plaise,--(ce n'est pas trop flatteur, ce que je vais vous dire),--c'est
la vôtre... Enfin, c'est pour vous montrer que je n'ai pourtant pas
trop mauvais goût...
--Hé! hé!--fit Christophe, sceptique, flatté tout de même,--ce n'est
pas là une preuve.
--Vous êtes difficile... Bon!... Je pense comme vous: ce n'est pas là
une preuve. Aussi, je ne me risque pas à juger ce que vous dites des
musiciens allemands. Mais, c'est si vrai, en tout cas, des Allemands en
général, des vieux Allemands, de tous ces idiots romantiques, avec
leur pensée rance, leur émotion lacrymatoire, ces rabâchages séniles
qu'on veut que nous admirions, «_cet éternel Hier, qui a toujours
été, et qui sera toujours, et qui fera loi demain parce qu'il a fait
loi aujourd'hui...!_»
Il récita quelques vers du passage fameux de Schiller:
«_. . . . . . . . . . . . . . Das ewig Gestrige
Das immer war und immer wiederkehrt..._»
--Et lui, tout le premier!--s'interrompit-il au milieu de sa récitation.
--Qui? demanda Christophe.
--Le pompier qui a écrit cela!
Christophe ne comprenait pas. Mais Mannheim continuait:
--Moi d'abord, je voudrais que, tous les cinquante ans, on procédât a
un nettoyage général de l'art et de la pensée, qu'on ne laissât rien
subsister de tout ce qui était avant.
--C'est un peu radical, dit Christophe, souriant.
--Mais non, je vous assure. Cinquante ans, c'est déjà trop; il
faudrait dire: trente... Et encore!... Mesure d'hygiène. On ne garde
pas dans sa maison la collection de ses grands-pères. On les envoie,
quand ils sont morts, poliment pourrir ailleurs, et on met des pierres
dessus, pour être bien sûrs qu'ils ne reviendront pas. Les âmes
délicates mettent aussi des fleurs. Je veux bien, cela m'est égal.
Tout ce que je demande, c'est qu'ils me laissent tranquille. Je les
laisse bien tranquilles, moi! Chacun de son côté: côté des vivants;
côté des morts.
--Il y a des morts qui sont plus vivants que les vivants.
--Mais non, mais non! cela serait plus vrai, si vous disiez qu'il
y a des vivants qui sont plus morts que les morts.
--Peut-être bien. En tout cas, il y a du vieux qui est encore jeune.
--Eh bien, s'il est encore jeune, nous le retrouverons de nous-mêmes...
Mais je n'en crois rien. Ce qui a été bon une fois, ne l'est jamais
une seconde fois. Il n'y a de bon que le changement. Ce qu'il faut avant
tout, c'est se débarrasser des vieux. Il y a trop de vieux en
Allemagne. Mort aux vieux!
Christophe écoutait ces boutades avec une grande attention, et se
donnait beaucoup de mal pour les discuter; il sympathisait en partie
avec elles, il y reconnaissait certaines de ses pensées; et, en même
temps, il éprouvait une gêne de les entendre outrer d'une façon
caricaturesque. Mais, comme il prêtait aux autres son propre sérieux,
il se disait que peut-être son interlocuteur qui semblait plus instruit
que lui et parlait plus facilement, tirait les conséquences logiques de
ses principes. L'orgueilleux Christophe, à qui tant de gens ne
pardonnaient pas sa foi en lui-même, était souvent d'une modestie
naïve, qui le rendait dupe de ceux qui avaient reçu une meilleure
éducation,--quand toutefois ils consentaient à ne pas s'en targuer
pour éviter une discussion gênante. Mannheim, qui s'amusait de ses
propres paradoxes, et qui, de riposte en riposte, en arrivait à des
cocasseries extravagantes dont il riait sous cape, n'était pas habitué
à se voir pris au sérieux; il fut mis en joie par la peine que prenait
Christophe pour discuter ses bourdes, ou même pour les comprendre; et
tout en s'en moquant, il était reconnaissant de l'importance que
Christophe lui attribuait: il le trouvait ridicule et charmant.
Ils se quittèrent fort bons amis; et Christophe ne fut pas peu surpris
de voir, trois heures plus tard, à la répétition du théâtre, surgir
de la petite porte qui donnait accès à l'orchestre la tête de
Mannheim, radieuse et grimaçante, qui lui faisait des signes
mystérieux. Quand la répétition fut finie, Christophe alla à lui.
Mannheim le prit familièrement par le bras:
--Vous avez un moment?... Écoutez. Il m'est venu une idée. Peut-être
que vous la trouverez absurde... Est-ce que vous ne voudriez pas, une
fois, écrire ce que vous pensez de la musique et des musicos? Au lieu
d'user votre salive à haranguer quatre crétins de votre bande, qui ne
sont bons qu'à souffler et racler sur des morceaux de bois, ne
feriez-vous pas mieux de vous adresser au grand public?
--Si je ne ferais pas mieux? Si je voudrais?... Parbleu! Et où
voulez-vous que j'écrive? Vous êtes bon, vous!...
--Voilà: j'ai à vous proposer...Nous avons, quelques amis et
moi:--Adalbert von Waldhaus, Raphael Goldenring, Adolf Mai, et Lucien
Ehrenfeld,--nous avons fondé une Revue, la seule Revue intelligente de
la ville: le _Dionysos._ ... (Vous connaissez certainement?)... Nous
vous admirons tous, et nous serions heureux que vous fussiez des
nôtres. Voulez-vous vous charger de la critique musicale?
Christophe était confus d'un tel honneur: il mourait d'envie
d'accepter; il craignait seulement de n'en être pas digne: il ne savait
pas écrire.
--Laissez donc, dit Mannheim, je suis sûr que vous savez très bien. Et
puis, du moment que vous serez critique, vous aurez tous les droits. Il
n'y a pas à se gêner avec le public. Il est bête comme pas un. Ce
n'est rien d'être un artiste: un artiste, c'est celui qu'on peut
siffler. Mais un critique, c'est celui qui a le droit de dire:
«Sifflez-moi cet homme-là!» Toute la salle se décharge sur lui de
l'ennui de penser. Pensez tout ce que vous voudrez. Ayez l'air au moins
de penser quelque chose. Pourvu que vous donniez à ces oies leur
pâtée, peu importe laquelle! Elles avaleront tout.
Christophe finit par consentir, en remerciant avec effusion. Il mit
seulement comme condition qu'il aurait le droit de tout dire:
--Naturellement, naturellement, fit Mannheim. Liberté absolue! Chacun
de nous est libre.
Il vint le relancer au théâtre, une troisième fois, le soir, après
le spectacle, pour le présenter à Adalbert von Waldhaus et à ses
amis. Ils l'accueillirent avec cordialité.
À l'exception de Waldhaus, qui appartenait à une des vieilles familles
nobles du pays, tous étaient Juifs, et tous étaient fort riches:
Mannheim, fils d'un banquier; Goldenring, d'un propriétaire de
vignobles renommés; Mai, d'un directeur d'établissement
métallurgique; et Ehrenfeld, d'un grand bijoutier. Leurs pères
étaient de la vieille génération israélite, laborieuse et tenace,
attachés à l'esprit de leur race, élevant leur fortune avec une âpre
énergie, et jouissant de celle-ci bien plus que de celle-là. Les fils
semblaient faits pour détruire ce que les pères avaient édifié: ils
persiflaient les préjugés familiaux et cette manie de fourmis
économes et fouisseuses; ils jouaient aux artistes, ils affectaient de
mépriser la fortune et de la jeter par les fenêtres. Mais, en
réalité, il ne s'en perdait guère hors de leurs mains; et ils avaient
beau faire des folies: ils n'arrivaient jamais à égarer tout à fait
leur lucidité d'esprit et leur sens pratique. Au reste, les pères y
veillaient, et leur serraient la bride. Le plus prodigue, Mannheim, eût
fait sincèrement largesse de tout ce qu'il possédait: mais il ne
possédait rien; et quoiqu'il pestât bruyamment contre la ladrerie de
son père, en lui-même il en riait et trouvait que le père avait
raison. Au bout du compte, il n'y avait guère que Waldhaus, maître de
sa fortune, qui y allât bon jeu, bon argent, et qui soutînt de ses
fonds la Revue. Il était poète. Il écrivait des «Polymètres», dans
le genre de Arno Holz et de Walt Whitman, des vers alternativement très
longs et très courts, où les points, les doubles et triples points,
les tirets, les silences, les majuscules, les italiques, et les mots
soulignés, jouaient un très grand rôle, non moins que les
allitérations et que les répétitions--d'un mot, d'une ligne, d'une
phrase entière. Il y intercalait des mots, des bruits, dans toutes les
langues. Il prétendait faire en vers--(on n'avait jamais su
pourquoi)--du Cézanne. À vrai dire, il avait une âme assez poétique,
qui sentait avec distinction des choses fades. Il était sentimental et
sec, naïf et dandy; ses vers laborieux affectaient une négligence
cavalière. Il eût été un bon poète pour gens du monde. Mais ils
sont trop de cette espèce, dans les revues et dans les salons; et il
voulait être seul. Il s'était mis en tête de jouer le grand seigneur
qui est au-dessus des préjugés de sa caste. Il en avait plus que
personne. Il ne se les avouait pas. Il avait pris plaisir à ne
s'entourer que de Juifs, à la Revue qu'il dirigeait, pour faire crier
les siens, antisémites, et pour se prouver à lui-même sa liberté
d'esprit. Il affectait avec ses collègues un ton d'égalité courtoise.
Mais au fond, il avait pour eux un mépris tranquille et sans bornes. Il
n'ignorait pas qu'ils étaient bien aises de se servir de son nom et de
son argent; et il les laissait faire, pour avoir la douceur de les
mépriser.
Et ils le méprisaient de les laisser faire; car ils savaient très bien
qu'il y trouvait son profit. Donnant, donnant. Waldhaus leur apportait
son nom et sa fortune; et eux lui apportaient leur talent, leur esprit
d'affaires, et une clientèle. Ils étaient beaucoup plus intelligents
que lui. Non pas qu'ils eussent plus de personnalité. Ils en avaient
peut-être moins encore. Mais, dans cette petite ville, ils étaient,
comme partout et toujours,--par le fait de la différence de leur race,
qui depuis des siècles les isole et aiguise leur faculté d'observation
railleuse,--ils étaient les esprits les plus avancés, les plus
sensibles au ridicule des institutions vermoulues et des pensées
décrépites. Seulement, comme leur caractère était moins libre que
leur intelligence, cela ne les empêchait point, en raillant, de
chercher beaucoup plus à profiter de ces institutions et de ces
pensées, qu'à les réformer. En dépit de leurs professions de foi
indépendantes, ils étaient, aussi bien que le gentilhomme Adalbert, de
petits snobs de province, des fils de famille riches et désœuvrés,
qui faisaient de la littérature par sport et par flirt. Ils étaient
bien aises de se donner des allures de pourfendeurs; mais ils étaient
bons diables, et ne pourfendaient que quelques gens inoffensifs, ou
qu'ils pensaient hors d'état de leur nuire jamais. Ils n'avaient garde
de se brouiller avec une société, où ils savaient qu'ils rentreraient
un jour, pour y vivre de la vie de tout le monde, en épousant les
préjugés qu'ils avaient combattus. Et quand ils se risquaient à faire
un coup d'État, ou dé réclame, à partir bruyamment en guerre contre
une idole du jour,--qui commençait à branler,--ils avaient soin de ne
pas brûler leurs vaisseaux: en cas de danger, ils se rembarquaient.
Quelle que fût d'ailleurs l'issue de la campagne,--quand elle était
finie, il y en avait pour longtemps avant qu'on recommençât; les
Philistins pouvaient dormir tranquilles. Tout ce que cherchaient les
nouveaux _Davidsbündler_, c'était à faire croire qu'ils auraient pu
être terribles, s'ils avaient voulu:--mais ils ne voulaient pas. Ils
préféraient tutoyer les artistes et souper avec les actrices.