encore appris la vertu de se taire; d'ailleurs, elle n'était pas de son
âge. Il tenait de son père le besoin de parler, et de parler
bruyamment. Il en avait conscience, et il luttait contre; mais cette
lutte paralysait une partie de ses forces.--Il en soutenait une autre
contre l'hérédité non moins fâcheuse qu'il tenait de son
grand-père: une difficulté extrême à s'exprimer exactement.--Il
était fils de virtuose. Il sentait le dangereux attrait de la
virtuosité:--plaisir physique, plaisir d'adresse, d'agilité,
d'activité musculaire, plaisir de vaincre, d'éblouir, de subjuguer par
sa personne le public aux mille têtes; plaisir bien excusable, presque
innocent chez un jeune homme, mais néanmoins mortel pour l'art et pour
l'âme:--Christophe le connaissait: il l'avait dans le sang; il le
méprisait, mais tout de même il y cédait.
Ainsi, tiraillé entre les instincts de sa race et ceux de son génie,
alourdi par le fardeau d'un passé parasite qui s'incrustait à lui et
dont il ne parvenait pas à se défaire, il avançait en trébuchant, et
il était beaucoup plus près qu'il ne pensait de ce qu'il proscrivait.
Toutes ses œuvres d'alors étaient un mélange de vérité et de
boursouflure, de vigueur lucide et de bêtise bredouillante. Ce n'était
que par instants que sa personnalité arrivait à percer l'enveloppe de
ces personnalités mortes qui ligotaient ses mouvements.
Il était seul. Il n'avait aucun guide qui l'aidât à sortir du
bourbier. Quand il se croyait dehors, il s'y enfonçait de plus belle.
Il allait à l'aveuglette, gaspillant son temps et ses forces en essais
malheureux. Nulle expérience ne lui était épargnée; et, dans le
désordre de cette agitation créatrice, il ne se rendait pas compte de
ce qui valait le mieux parmi ce qu'il créait. Il s'empêtrait dans des
projets absurdes, des poèmes symphoniques, qui avaient des prétentions
philosophiques et des dimensions monstrueuses. Son esprit était trop
sincère pour pouvoir s'y lier longtemps; et il les abandonnait avec
dégoût, avant d'en avoir esquissé une seule partie. Ou bien, il
prétendait traduire dans des ouvertures les œuvres de poésie les plus
inaccessibles. Alors il pataugeait dans un domaine qui n'était pas le
sien. Quand il se traçait lui-même ses scénarios,--(car il ne doutait
de rien),--c'étaient de pures âneries; et quand il s'attaquait aux
grandes œuvres de Gœthe, de Kleist, de Hebbel, ou de Shakespeare, il
les comprenait tout de travers. Non par manque d'intelligence, mais
d'esprit critique; il ne savait pas comprendre les autres, il était
trop préoccupé de lui-même: il se retrouvait partout, avec son âme
naïve et boursouflée.
À côté de ces monstres qui n'étaient point faits pour vivre, il
écrivait une quantité de petites œuvres, qui étaient l'expression
immédiate d'émotions passagères,--les plus éternelles de toutes:
des pensées musicales, des _Lieder._ Ici, comme ailleurs, il
était en réaction passionnée contre les habitudes courantes. Il
reprenait les poésies célèbres, déjà traitées en musique, et il
avait l'impertinence de vouloir faire autrement et plus vrai
que Schumann et Schubert. Tantôt il tâchait de rendre aux figures
poétiques de Gœthe: à Mignon, au Harpiste de _Wilhelm Meister_,
leur caractère individuel, précis et trouble. Tantôt il s'attaquait
à des _Lieder_ amoureux, que la faiblesse des artistes et la
fadeur du public, tacitement d'accord, s'étaient habituées à revêtir de
sentimentalité doucereuse; et il les déshabillait: il leur soufflait
une âpreté fauve et sensuelle. En un mot, il prétendait faire vivre
des passions et des êtres pour eux-mêmes, et non pour servir de jouets
à des familles allemandes en quête d'attendrissements faciles, le
dimanche, attablées à quelque _Biergarten._
Mais d'ordinaire, il trouvait les poètes, trop littéraires; et il
cherchait de préférence les textes les plus simples: de vieux
_Lieder_, de vieilles chansons spirituelles, qu'il avait lues dans un
manuel d'édification: il se gardait bien de leur conserver leur
caractère de choral: il les traitait de façon audacieusement laïque
et vivante. Ou bien c'étaient des proverbes, parfois même des mots
entendus en passant, des bribes de dialogues populaires, des réflexions
d'enfants:--des paroles gauches et prosaïques, où transparaissait le
sentiment tout pur. Là il était à l'aise, et il atteignait à une
profondeur, dont il ne se doutait pas.
Bonnes ou mauvaises, le plus souvent mauvaises, l'ensemble de ces
œuvres débordaient de vie. Tout n'en était pas neuf: tant s'en
fallait. Christophe était maintes fois banal, par sincérité même; il
lui arrivait de répéter des formes déjà employées, parce qu'elles
rendaient exactement sa pensée, parce qu'il sentait ainsi, et non pas
autrement. Pour rien au monde, il n'eût cherché à être original: il
lui semblait qu'il fallait être bien médiocre pour s'embarrasser d'un
pareil souci. Il cherchait à dire ce qu'il sentait, sans se préoccuper
si cela avait été, ou non, dit avant lui. Il avait l'orgueil de croire
que c'était encore la meilleure façon d'être original, et que
Jean-Christophe n'avait été et ne serait jamais qu'une fois. Avec la
magnifique impudence de la jeunesse, rien ne lui semblait fait encore;
et tout lui semblait à faire--ou à refaire. Le sentiment de cette
plénitude intérieure, d'une vie illimitée, le jetait dans un état de
bonheur exubérant et indiscret. Jubilation de tous les instants. Elle
n'avait pas besoin de la joie, elle pouvait s'accommoder de la
tristesse: sa source était dans sa force, mère de tout bonheur et de
toute vertu. Vivre, vivre trop!... Qui ne sent point en lui cette
ivresse delà force, cette jubilation de vivre,--fût-ce au fond du
malheur,--n'est pas un artiste. C'est la pierre de touche. La vraie
grandeur se reconnaît au pouvoir de jubiler, dans la joie et la peine.
Un Mendelssohn ou un Brahms, dieux des brouillards d'octobre et de la
petite pluie, n'ont jamais connu ce pouvoir divin.
Christophe le possédait; et il faisait montre de sa joie, avec une
naïveté imprudente. Il n'y voyait point malice, il ne demandait qu'à
la partager avec les autres. Il ne s'apercevait pas que cette joie est
blessante pour la plupart des gens, qui ne la possèdent pas. Au reste,
il ne s'inquiétait point de plaire ou de déplaire; il était sûr de
lui, et rien ne lui paraissait plus simple que de communiquer aux autres
sa conviction. Il comparait ses richesses à la pauvreté générale des
fabricants de notes; et il pensait qu'il lui serait bien facile de faire
reconnaître sa supériorité. Trop facile. Il n'avait qu'à se montrer.
Il se montra.
On l'attendait.
Christophe n'avait pas fait mystère de ses sentiments. Depuis qu'il
avait pris conscience du pharisaïsme allemand qui ne veut pas voir les
choses comme elles sont, il s'était fait une loi de manifester une
sincérité absolue, incessante, intransigeante, sans égards à aucune
considération d'œuvre ou de personne. Et comme il ne pouvait rien
faire sans le pousser à l'extrême, il disait des énormités, et
scandalisait les gens. Il était d'une prodigieuse naïveté. Il
confiait à tout venant ce qu'il pensait de l'art allemand, avec la
satisfaction d'un homme qui ne veut pas garder pour lui des découvertes
inappréciables. Il n'imaginait pas qu'on pût lui en savoir mauvais
gré. Quand il venait de reconnaître l'ânerie d'une œuvre consacrée,
tout plein de son sujet, il se hâtait d'en faire part à ceux qu'il
rencontrait: musiciens, ou amateurs. Il énonçait les jugements les
plus saugrenus, avec une figure rayonnante. D'abord, on ne le prit pas
au sérieux; on rit de ses boutades. Mais on ne tarda pas à trouver
qu'il y revenait trop souvent, avec une insistance de mauvais goût. Il
devint évident que Christophe croyait à ses paradoxes; ils parurent
moins plaisants. Il était compromettant; il manifestait en plein
concert sa bruyante ironie, ou il exprimait son dédain pour les
maîtres glorieux.
Tout se colportait dans la petite ville: aucun mot de Christophe
n'était perdu. On lui en voulait déjà de sa conduite de l'an passé.
On n'avait pas oublié la façon scandaleuse dont il s'était affiché
avec Ada. Lui-même ne s'en souvenait plus; les jours effaçaient les
jours, il était loin maintenant de ce qu'il avait été. Mais d'autres
s'en souvenaient pour lui: ceux dont la fonction sociale, dans toutes
les petites villes, est de prendre scrupuleusement note de toutes les
fautes, de toutes les tares, de tous les événements tristes, laids,
désobligeants, qui concernent leurs voisins, afin que rien n'en soit
perdu. Les nouvelles extravagances de Christophe vinrent trouver place a
côté des anciennes, dans le registre à son nom. Les unes éclairaient
les autres. Aux ressentiments de la morale offensée s'ajoutèrent ceux
du bon goût scandalisé. Les plus indulgents disaient de lui:
--Il cherche à se singulariser.
La plupart affirmaient:
--_Total verrückt!_ (Absolument fou.)
Une opinion plus dangereuse encore commençait à se répandre;--son
illustre origine en assurait le succès:--on se contait qu'au château,
où Christophe continuait de remplir ses fonctions officielles, il avait
eu le mauvais goût, parlant au grand-duc en personne, de s'exprimer
avec une indécence révoltante sur le compte de maîtres vénérés; il
avait, disait-on, appelé l'_Elias_ de Mendelssohn «des patenôtres de
clergyman hypocrite», et traité certains _Lieder_ de Schumann de
«musique de _Backfisch_»:--et cela, quand les augustes princes
venaient d'affirmer leurs préférences pour ces œuvres! Le grand-duc
avait mis fin à ces impertinences, en disant sèchement:
--On douterait parfois, Monsieur, à vous entendre, que vous soyez
Allemand.
Ce mot vengeur, tombé de si haut, ne manqua point de rouler très bas;
et tous ceux qui croyaient avoir des sujets de ressentiment contre
Christophe, soit à cause de ses succès, soit pour quelque autre raison
plus personnelle, ne manquèrent point de rappeler qu'en effet il
n'était pas un pur Allemand. Sa famille paternelle était--on s'en
souvient--originaire des Flandres. Rien de surprenant à ce que cet
immigré dénigrât les gloires nationales! Cette constatation
expliquait tout; et l'amour-propre germanique y trouvait des raisons de
s'estimer davantage, en même temps que de mépriser son adversaire.
À cette vengeance, toute platonique, Christophe vint fournir des
aliments plus substantiels. Il est bien imprudent de critiquer les
autres, quand on est sur le point de s'exposer à la critique. Un
artiste plus habile eût montré plus de respect pour ses devanciers.
Mais Christophe ne voyait aucune raison pour cacher son mépris de la
médiocrité et son bonheur de sa propre force. Ce bonheur se
manifestait d'une façon immodérée. Christophe était pris, dans ces
derniers temps, d'un besoin d'expansion. C'était trop de joie pour lui
seul; il eût éclaté, s'il n'avait partagé son allégresse. À
défaut d'ami, il prit pour confident son collègue à l'orchestre, le
deuxième _Kapellmeister_, Siegmund Ochs, un jeune Wurtembergeois, bon
enfant et sournois, qui lui témoignait une déférence débordante. Il
ne se défiait pas de lui; comment aurait-il pu penser qu'il y avait
quelque inconvénient à confier sa joie à un indifférent, à un
ennemi même? Ne devaient-ils pas plutôt lui en être reconnaissants?
Il apportait du bonheur pour tous, amis et ennemis.--Il ne se doutait
pas qu'il n'y a rien de plus difficile à faire accepter aux hommes
qu'un bonheur nouveau; ils préféreraient presque un malheur ancien: il
leur faut un aliment remâché depuis des siècles. Mais ce qui leur est
surtout intolérable, c'est la pensée de devoir ce bonheur à un autre.
Ils ne pardonnent cette offense que quand ils n'ont plus aucun moyen d'y
échapper; et ils s'arrangent, pour le faire payer.
Il y avait donc mille raisons pour que les confidences de Christophe ne
fussent pas accueillies de très bon cœur par qui que ce fût. Mais il
y en avait mille et une pour qu'elles ne le fussent pas par Siegmund
Ochs. Le premier _Kapellmeister_, Tobias Pfeiffer, ne devait plus tarder
à se retirer; et Christophe, malgré sa jeunesse, avait toutes chances
de lui succéder. Ochs était trop bon Allemand pour ne pas reconnaître
que Christophe méritait cette place, puisque la cour était pour lui.
Mais il avait trop bonne opinion de lui-même pour ne pas croire qu'il
l'eût méritée davantage, si la cour l'eût mieux connu. Aussi
accueillait-il d'un singulier sourire les effusions de Christophe, quand
celui-ci arrivait au théâtre, le matin, avec une figure qui
s'efforçait d'être grave, mais qui rayonnait malgré lui.
--Eh bien, lui disait-il, narquois, encore quelque nouveau chef-d'œuvre?
Christophe lui prenait le bras:
--Ah! mon ami! celui-ci surpasse tout... Si tu l'entendais!... Le diable
m'emporte! c'est trop beau! Dieu assiste les pauvres gens qui
l'entendront! On ne peut plus avoir qu'un désir, après: mourir.
Ces paroles ne tombaient point dans l'oreille d'un sourd. Au lieu d'en
sourire, ou même de plaisanter amicalement cet enthousiasme enfantin,
avec Christophe qui eût été le premier à en rire, si on lui en avait
fait sentir le ridicule, Ochs s'extasiait ironiquement; il excitait
Christophe à lâcher d'autres énormités; et il se hâtait, après
l'avoir quitté, de les colporter partout, en les rendant plus
grotesques encore. On en faisait des gorges chaudes dans le petit cercle
des musiciens; et chacun attendait impatiemment l'occasion de juger les
malheureuses œuvres.--Elles étaient jugées d'avance.
Enfin elles apparurent.
Christophe avait fait choix, dans le fatras de ses œuvres, d'une
ouverture pour la _Judith_ de Hebbel, dont la sauvage énergie l'avait
attiré, par réaction contre l'atonie allemande (il commençait déjà
à s'en dégoûter, trouvant guindé Hebbel dans son parti-pris d'avoir
du génie, toujours et à tout prix). Il y avait joint une symphonie,
qui portait le titre emphatique du Bœcklin de Bâle: «_Le Songe de la
vie_», et l'épigraphe: «_Vita somnium breve_». Une suite de ses
_Lieder_ complétaient le programme, avec quelques œuvres classiques,
et une _Festmarsch_ de Ochs, que Christophe, par camaraderie, avait
ajoutée à son concert, quoiqu'il en sentît la médiocrité.
Peu de chose avait transpiré des répétitions. Bien que l'orchestre ne
comprît absolument rien aux œuvres qu'il exécutait, et que chacun,
à part soi, fût interloqué par les bizarreries de cette nouvelle
musique, ils n'avaient pas eu le temps de se former une opinion;
surtout, ils n'étaient pas capables de le faire, avant que le public
eût prononcé. L'assurance de Christophe en imposait aux artistes,
dociles et disciplinés, comme tout bon orchestre allemand. Les seules
difficultés lui vinrent de la chanteuse. C'était la dame en bleu du
concert de la _Tonhalle._ Elle était une célébrité en Allemagne:
cette mère de famille interprétait Brünnhilde et Kundry, à Dresde et
à Bayreuth, avec une ampleur de poumons indiscutable. Mais si elle
avait appris, à l'école wagnérienne, l'art dont cette école est
fière à bon droit, de bien articuler, en projetant les consonnes à
travers l'espace, et assénant les voyelles, comme des coups de massue,
sur le public béant, elle n'y avait pas appris--et pour cause--l'art
d'être naturelle. Elle faisait un sort à chaque mot: tout était
accentué; les syllabes cheminaient avec des semelles de plomb, et il y
avait une tragédie dans chaque phrase. Christophe la pria de modérer
un peu sa puissance dramatique. Elle s'y appliqua d'abord, d'assez bonne
grâce; mais sa lourdeur naturelle et le besoin de donner de la voix
l'emportaient. Christophe devint nerveux. Il fit remarquer à la
respectable dame qu'il avait voulu faire parler des humains, et non le
serpent Fafner, avec son porte-voix. Elle prit--comme l'on pense--fort
mal cette insolence. Elle dit qu'elle savait, Dieu merci! ce que
c'était que chanter, qu'elle avait eu l'honneur d'interpréter les
_Lieder_ de Maître Brahms, en la présence de ce grand homme, et qu'il
ne se lassait point de les lui entendre dire.
--Tant pis! Tant pis! cria Christophe.
Elle lui demanda, avec un sourire hautain, de vouloir bien lui expliquer
le sens de cette exclamation énigmatique. Il répondit que Brahms
n'ayant jamais su, de sa vie, ce qu'était le naturel, ses éloges
étaient les pires des blâmes, et que bien que lui--Christophe--fût
peu poli parfois, ainsi qu'elle l'avait fait justement remarquer, jamais
il ne se fût permis de lui dire quelque chose d'aussi désobligeant.
La discussion continua sur ce ton; et la dame s'obstina à chanter à sa
façon, avec un pathétique écrasant,--jusqu'au jour où Christophe
déclara froidement qu'il le voyait bien: telle était sa nature, on n'y
pouvait rien changer; mais puisque les _Lieder_ ne pouvaient être
chantés comme ils devaient l'être, ils ne seraient pas chantés du
tout: il les retirait du programme.--On était à la veille du concert,
on comptait sur ces _Lieder_: elle-même en avait parlé; elle était
assez musicienne pour en avoir apprécié certaines qualités;
Christophe lui faisait un affront; et comme elle n'était pas sûre que
le concert du lendemain ne consacrerait point la renommée du jeune
homme, elle ne voulut pas se brouiller avec un astre naissant. Elle plia
donc soudain; et, pendant la dernière répétition, elle se soumit
docilement à tout ce que Christophe exigea d'elle. Mais elle était
décidée,--le lendemain, au concert,--à n'en faire qu'à sa tête.
Le jour était venu. Christophe n'avait aucune inquiétude. Il était
trop plein de sa musique pour pouvoir la juger. Il se rendait compte que
ses œuvres, par endroits, prêtaient au ridicule. Mais qu'importe? On
ne peut rien écrire de grand sans risquer le ridicule. Pour aller au
fond des choses, il faut braver le respect humain, la politesse, la
pudeur, les mensonges sociaux, sous qui le cœur gît étouffé. Si l'on
veut n'effaroucher personne, il faut se résigner, toute sa vie, à ne
donner aux médiocres qu'une vérité médiocre, qu'ils sont capables
d'assimiler; il faut demeurer en deçà de la vie. On n'est grand que
quand on a mis ces scrupules sous ses pieds. Christophe marchait dessus.
On pouvait bien le siffler: il était sûr de ne pas laisser
indifférent. Il s'amusait de la tête que feraient des gens qu'il
connaissait, en entendant telle page un peu risquée. Il s'attendait à
des critiques aigres: il en souriait d'avance. En tout cas, il faudrait
être sourd, pour nier qu'il y eût là une force--aimable ou non,
qu'importe?... Aimable! Aimable!... La force! cela suffit. Qu'elle
emporte tout, comme le Rhin!...
Il eut une première déconvenue. Le grand-duc ne vint pas. La loge
princière ne fut occupée que par des comparses: quelques dames
d'honneur. Christophe en ressentit une irritation. Il pensa: «Cet
imbécile me boude. Il ne sait que penser de mes œuvres: il a peur de
se compromettre.» Il haussa les épaules, feignant de ne passe soucier
d'une pareille niaiserie. D'autres y prirent garde: c'était une
première leçon donnée, et une menace pour l'avenir.
Le public ne s'était pas montré beaucoup plus empressé que le
maître: un tiers de la salle était vide. Christophe ne pouvait
s'empêcher de songer avec amertume aux salles combles de ses concerts
d'enfant. S'il avait eu plus d'expérience, il eût trouvé naturel
qu'il y eût moins de monde pour venir l'entendre, quand il faisait de
bonne musique, que quand il en faisait de mauvaise: car ce n'est pas la
musique, c'est le musicien qui intéresse la majeure partie du public;
et il est de toute évidence qu'un musicien qui ressemble à tout le
monde offre bien moins d'intérêt qu'un musicien en jupe d'enfant, qui
touche la sentimentalité et amuse la badauderie.
Christophe, après avoir attendu vainement que la salle se remplît, se
décida à commencer. Il tâchait de se prouver que c'était mieux,
ainsi: «Peu d'amis, mais bons.»--Son optimisme ne tint pas longtemps.
Les morceaux se déroulaient au milieu du silence.--Il y a un silence du
public, que l'on sent gros d'amour et prêt à déborder. Mais dans
celui ci, il n'y avait rien. Rien. Sommeil complet. On sentait que
chaque phrase s'enfonçait dans des gouffres d'indifférence.
Christophe, le dos tourné au public, occupé de son orchestre, n'en
percevait pas moins tout ce qui se passait dans la salle, avec ces
antennes intérieures, dont tout vrai musicien est doué, et qui lui
font savoir si ce qu'il joue trouve de l'écho au fond des cœurs qui
l'entourent. Il continuait de battre la mesure et de s'exciter
lui-même, glacé par le brouillard d'ennui qui montait du parterre et
des loges derrière lui.
Enfin, l'ouverture finit; et la salle applaudit. Elle applaudit
poliment, froidement, et se tut. Christophe eût mieux aimé qu'elle le
huât... Un sifflet! Quelque chose qui fût un signe de vie, de
réaction au moins contre son œuvre!...--Rien.--Il regarda le public.
Le public se regardait. Ils cherchaient une opinion dans les yeux les
uns des autres. Ils ne la trouvèrent pas, et retombèrent dans leur
indifférence.
La musique reprit. C'était au tour de la symphonie.--Christophe eut
peine à aller jusqu'au bout. Plusieurs fois, il fut sur le point de
jeter son bâton et de se sauver. Cette apathie le gagnait; il finissait
par ne plus comprendre ce qu'il dirigeait; il avait l'impression nette
de la chute dans l'insondable ennui. Il n'y eut même point les
chuchotements ironiques qu'il attendait, à certains passages: le public
était plongé dans la lecture du programme. Christophe entendit les
pages se tourner toutes à la fois, avec un froissement sec; et ce fut
de nouveau le silence jusqu'au dernier accord, où les mêmes
applaudissements polis attestèrent que l'on avait compris que l'œuvre
était finie.--Cependant, trois ou quatre applaudissements isolés
reprirent, quand les autres avaient cessé: mais ils n'éveillèrent
aucun écho, et se turent honteux: le vide en parut plus vide, et ce
petit incident servit à éclairer faiblement le public sur l'ennui
qu'il avait éprouvé.
Christophe s'était assis au milieu de son orchestre, il n'osait
regarder ni à droite, ni à gauche. Il avait envie de pleurer; et il
frémissait de colère. Il eût voulu se lever et leur crier à tous:
«Vous m'ennuyez! Ah! comme vous m'ennuyez!... Foutez-moi le camp,
tous!...»
Le public se réveillait un peu: il attendait la chanteuse,--il était
accoutumé à l'applaudir. Dans cet océan d'œuvres nouvelles, où il
errait sans boussole, elle lui était une certitude, une terre connue et
solide, où il ne risquait pas de se perdre. Christophe discerna leur
pensée; et il eut un mauvais rire. La chanteuse n'eut pas moins
conscience de l'attente du public: Christophe le vit à ses airs de
reine, quand il vint l'avertir que c'était son tour. Ils se
dévisagèrent avec hostilité. Au lieu de lui offrir le bras,
Christophe enfonça ses mains dans ses poches, et la laissa entrer
seule. Elle passa, furieuse. Il la suivait, d'un air ennuyé.
Aussitôt qu'elle parut, la salle lui fit une ovation: c'était un
soulagement; les visages s'éclairaient, le public s'animait, toutes les
lorgnettes étaient en joue. Sure de son pouvoir, elle attaqua les
_Lieder_, à sa manière, bien entendu, et sans tenir aucun compte des
observations que Christophe lui avait faites la veille. Christophe, qui
l'accompagnait, blêmit. Il prévoyait cette rébellion. Au premier
changement qu'elle fît, il tapa sur le piano, et dit avec colère:
--Non!
Elle continua. Il lui soufflait dans le dos, d'une voix sourde et
furieuse:
--Non! Non! Ce n'est pas cela!... Pas cela!...
Énervée par ces grognements furibonds, que le public ne pouvait
entendre, mais dont l'orchestre ne perdait rien, elle s'obstinait,
ralentissant à outrance, faisant des pauses, des points d'orgue. Lui,
n'en tenait pas compte et allait de l'avant: ils finirent par avoir une
mesure d'écart. Le public ne s'en apercevait pas: depuis longtemps, il
avait admis que la musique de Christophe n'était pas faite pour
paraître agréable ni juste; mais Christophe, qui n'était pas de cet
avis, faisait des grimaces de possédé; il finit par éclater. Il
s'arrêta net, au milieu d'une phrase: