ROMAIN ROLLAND
JEAN-CHRISTOPHE
NOUVELLE ÉDITION
II
LA RÉVOLTE
LA FOIRE SUR LA PLACE
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
LIBRAIRIE OLLENDORFF
50, CHAUSSÉE D'ANTIN
Tous droits réservés.
LA RÉVOLTE
PRÉFACE A LA PREMIÈRE ÉDITION
_Au seuil d'une période nouvelle de_ Jean-Christophe, _dont le
caractère de critique un peu vive risquera de blesser tour à tour les
lecteurs de tous les partis, je prie mes amis et ceux de Jean-Christophe
de ne jamais prendre nos jugements comme définitifs. Chacune de nos
pensées n'est qu'un moment de notre vie. À quoi nous servirait de
vivre, si ce n'était pour corriger nos erreurs, vaincre nos préjugés,
élargir notre pensée et notre cœur? Patience! Faites-nous crédit, si
nous nous trompons. Nous savons que nous nous trompons. Quand nous
reconnaîtrons nos erreurs, nous les condamnerons plus durement que
vous. Chaque jour, nous nous efforçons d'atteindre un peu plus de
vérité. Lorsque nous serons au terme, vous jugerez ce que valait notre
effort. Comme dit un vieux proverbe_: «LA FIN LOUE LA VIE, ET LE SOIR
LE JOUR».
R. R.
Novembre 1906.
_PREMIÈRE PARTIE_
SABLES MOUVANTS
Libre!... Libre des autres et de soi!... Le réseau de passions, qui le
liaient depuis un an, venait brusquement de se rompre. Comment? Il n'en
savait rien. Les mailles avaient cédé à la poussée de son être.
C'était une de ces crises de croissance, où les natures robustes
déchirent violemment l'enveloppe morte d'hier, l'âme ancienne où
elles étouffent.
Christophe respirait à pleins poumons, sans bien comprendre ce qui
était arrivé. Un tourbillon de bise glacée s'engouffrait sous la
grande porte de la ville, quand il rentra, venant d'accompagner
Gottfried. Les gens baissaient la tête contre l'ouragan. Les filles
allant à l'ouvrage luttaient avec dépit contre le vent qui se jetait
dans leurs jupes; elles s'arrêtaient pour souffler, le nez et les joues
rouges, l'air rageur; elles avaient envie de pleurer. Christophe riait
de joie. Il ne pensait pas à la tourmente. Il pensait à l'autre
tourmente, dont il venait de sortir. Il regardait le ciel d'hiver, la
ville enveloppée de neige, les gens qui passaient en luttant; il
regardait autour de lui, en lui: rien ne le liait plus à rien. Il
était seul... Seul! Quel bonheur d'être seul, d'être à soi! Quel
bonheur d'avoir échappé à ses chaînes, à la torture de ses
souvenirs, à l'hallucination des figures aimées et détestées! Quel
bonheur de vivre enfin, sans être la proie de la vie, d'être devenu
son maître!...
Il rentra dans sa maison, blanc de neige. Il se secoua gaiement, comme
un chien. En passant près de sa mère, qui balayait le corridor, il
l'enleva de terre, avec des cris inarticulés et affectueux, comme on en
dit aux petits enfants. La vieille Louisa se débattait dans les bras de
son fils, mouillé de neige qui fondait; et elle l'appela: «gros
bête!» en riant d'un bon rire enfantin.
Il monta dans sa chambre, quatre à quatre. Il pouvait à peine se voir
dans sa petite glace, tant le jour était sombre. Mais son cœur
jubilait. Sa chambre étroite et basse, où il avait peine à remuer,
lui semblait un royaume. Il ferma la porte à clef, et rit de
contentement. Enfin, il allait se retrouver! Depuis combien de temps
s'était-il perdu! Il avait hâte de se plonger dans sa pensée. Elle
lui apparaissait comme un grand lac qui se fondait au loin dans la brume
dorée. Après une nuit de fièvre, il se tenait au bord, les jambes
baignées par la fraîcheur de l'eau, le corps caressé par la brise
d'un matin d'été. Il se jeta à la nage; il ne savait où il allait,
et peu lui importait: c'était la joie de nager au hasard. Il se
taisait, riant, écoutant les mille bruits de son âme: elle fourmillait
d'êtres. Il n'y distinguait rien, la tête lui tournait; il
n'éprouvait qu'un bonheur éblouissant. Il jouit de sentir ces forces
inconnues; et, remettant paresseusement à plus tard de faire l'essai de
son pouvoir, il s'engourdit dans l'orgueilleuse ivresse de cette oraison
intérieure qui, comprimée depuis des mois, éclatait comme un
printemps soudain.
Sa mère l'appelait à déjeuner. Il descendit, la tête étourdie,
ainsi qu'après une journée au grand air; une telle joie rayonnait en
lui que Louisa lui demanda ce qu'il avait. Il ne répondit pas; il la
prit par la taille et la força à faire un tour de danse autour de la
table, où la soupière fumait. Louisa, essoufflée, cria qu'il était
fou; puis elle frappa des mains:
--Mon Dieu! fit-elle, inquiète. Je parie qu'il est de nouveau amoureux!
Christophe éclata de rire. Il lança sa serviette en l'air:
--Amoureux!... s'écria-t-il. Ah! bon Dieu!... Non, non! c'est assez! Tu
peux être tranquille. C'est fini, fini, pour toute la vie fini!... Ouf!
Il but un grand verre d'eau.
Louisa le regardait rassurée, hochait la tête, souriait:
--Beau serment d'ivrogne! dit-elle. Il y en a pour jusqu'au soir.
--C'est toujours cela de gagné, répondit-il, de bonne humeur.
--Bien sûr! fit-elle. Alors, qu'est-ce que tu as qui te rend si content?
--Je suis content. Voilà!
Les coudes sur la table, assis en face d'elle, il voulut lui conter tout
ce qu'il ferait plus tard. Elle l'écoutait avec un affectueux
scepticisme, et lui faisait remarquer doucement que la soupe
refroidissait. Il savait qu'elle n'entendait pas ce qu'il disait; mais
il n'en avait cure: c'était pour lui-même qu'il parlait.
Ils se regardaient en souriant: lui, parlant; elle, n'écoutant guère.
Bien qu'elle fût fière de son fils, elle n'attachait pas grande
importance à ses projets artistiques; elle pensait: «Il est heureux:
c'est l'essentiel.»--Tout en se grisant de ses discours, il regardait
la chère figure de sa mère, avec son fichu noir sévèrement serré
autour de la tête, ses cheveux blancs, ses yeux jeunes qui le couvaient
d'amour, son beau calme indulgent. Il lisait toutes ses pensées en
elle. Il lui dit, en plaisantant:
--Cela t'est bien égal, hein? tout ce que je te raconte?
Elle protesta faiblement:
--Mais non, mais non!
Il l'embrassa:
--Mais si, mais si! Va, ne t'en défends pas. Tu as raison. Aime-moi
seulement. Je n'ai pas besoin qu'on me comprenne,--ni toi, ni personne.
Je n'ai plus besoin de personne, ni de rien, maintenant: j'ai tout en
moi...
--Allons, fit Louisa, le voilà avec une autre folie, à présent!...
Enfin, puisqu'il lui en faut une, j'aime encore mieux celle-là.
Bonheur délicieux de se laisser flotter sur le lac de sa pensée!...
Couché au fond d'une barque, le corps baigné de soleil, le visage
baisé par le petit air frais qui court à la surface de l'eau, il
s'endort, suspendu sur le ciel. Sous son corps étendu, sous la barque
balancée, il sent l'onde profonde; sa main nonchalamment y plonge. Il
se soulève; et, le menton appuyé sur le rebord du bateau, comme quand
il était enfant, il regarde passer l'eau. Il voit des miroitements
d'êtres étranges, qui filent comme des éclairs... D'autres, d'autres
encore... Jamais ils ne sont les mêmes. Il rit au spectacle fantastique
qui se déroule en lui; il rit à sa pensée; il n'a pas le besoin de la
fixer. Choisir, pourquoi choisir dans ces milliers de rêves? Il a bien
le temps!... Plus tard!... Quand il voudra, il n'aura qu'à jeter ses
filets, pour retirer les monstres qu'il voit luire dans l'eau. Il les
laisse passer... Plus tard!...
La barque flotte au gré du vent tiède et du courant insensible. Il
fait doux, soleil, et silence.
Languissamment enfin, il laisse tomber les filets. Penché sur l'eau qui
grésille, il les suit du regard, jusqu'à ce qu'ils aient disparu.
Après quelques minutes de torpeur, il les ramène sans hâte; à mesure
qu'il les tire, ils deviennent plus lourds; au moment de les sortir, il
s'arrête pour prendre haleine. Il sait qu'il tient sa proie, il ne sait
quelle est sa proie; il prolonge le plaisir de l'attente.
Enfin, il se décide: les poissons aux cuirasses irisées apparaissent
hors de l'eau; ils se tordent comme un nid de serpents. Il les regarde
curieusement, il les remue du doigt, il veut prendre les plus beaux, un
instant, dans sa main; mais à peine les a-t-il sortis de l'eau que
leurs nuances pâlissent, ils se fondent entre ses doigts. Il les
rejette dans l'eau, et recommence à pêcher. Il est plus avide devoir,
l'un après l'autre, tous les rêves qui s'agitent en lui, que d'en
garder aucun: ils lui semblent plus beaux, quand ils flottent librement
dans le lac transparent...
Il en pêchait de toutes sortes, tous plus extravagants les uns que les
autres. Depuis des mois que les idées s'amassaient, sans qu'il en
tirât parti, il crevait de richesses à dépenser. Mais tout était
pêle-mêle: sa pensée était un capharnaüm, un bric-à-brac de juif,
où étaient empilés dans la même chambre des objets rares, des
étoffes précieuses, des ferrailles, des guenilles. Il ne savait pas
distinguer ce qui avait le plus de prix: tout l'amusait également.
C'étaient des frôlements d'accords, des couleurs qui sonnaient comme
des cloches, des harmonies qui bourdonnaient comme des abeilles, des
mélodies souriantes comme des lèvres amoureuses. C'étaient des
visions de paysages, des figures, des passions, des âmes, des
caractères, des idées littéraires, des idées métaphysiques.
C'étaient de grands projets, énormes et impossibles, des tétralogies,
des décalogies, ayant la prétention de tout peindre en musique et
embrassant des mondes. Et c'étaient, le plus souvent, des sensations
obscures et fulgurantes, évoquées subitement par un rien, un son de
voix, une personne qui passait dans la rue, le clapotement de la pluie,
un rythme intérieur.--Beaucoup de ces projets n'avaient d'autre
existence que le titre; la plupart se réduisaient à un ou deux traits,
pas plus: c'était assez. Comme les très jeunes gens, il croyait avoir
créé ce qu'il rêvait de créer.
Mais il était trop vivant pour se satisfaire longtemps de ces fumées.
Il se lassa d'une possession illusoire, il voulut saisir ses
rêves.--Par lequel commencer? Ils lui paraissaient tous aussi
importants l'un que l'autre. Il les tournait et les retournait; il les
rejetait, il les reprenait... Non, il ne les reprenait plus: ce
n'étaient plus les mêmes, ils ne se laissaient pas attraper deux fois;
constamment, ils changeaient; ils changeaient dans ses mains, sous ses
yeux, tandis qu'il les regardait. Il fallait se hâter; et il ne le
pouvait point: il était confondu par sa lenteur au travail. Il eût
voulu tout faire en un jour, et il avait une difficulté terrible à
exécuter le moindre ouvrage. Le pire était qu'il s'en dégoûtait,
quand il était encore au commencement. Ses rêves passaient, et il
passait lui-même; tandis qu'il faisait une chose, il regrettait de n'en
pas faire une autre. Il semblait qu'il lui suffit d'avoir fait choix
d'un de ses beaux sujets, pour que le beau sujet ne l'intéressât plus.
Ainsi, toutes ses richesses lui étaient inutiles. Ses pensées
n'étaient vivantes qu'à la condition qu'il n'y touchât point: tout ce
qu'il réussissait à atteindre était déjà mort. Le supplice de
Tantale: à portée de sa main, des fruits qui devenaient pierre,
aussitôt qu'il les prenait; près de ses lèvres, une eau fraîche, qui
fuyait quand il se baissait vers elle.
Pour apaiser sa soif, il voulut se désaltérer aux sources qu'il avait
conquises, à ses œuvres anciennes... La dégoûtante boisson! À la
première gorgée, il la recracha en jurant. Quoi! cette eau tiède,
cette musique insipide, c'était là sa musique?--Il relut la suite de
ses compositions. Cette lecture l'atterra: il n'y comprenait plus rien,
il ne comprenait même plus comment il avait pu les écrire. Il
rougissait. Une fois, il lui arriva, après une page plus niaise que les
autres, de se retourner pour voir s'il n'y avait personne dans la
chambre, et d'aller se cacher la figure dans son oreiller, comme un
enfant qui a honte. D'autres fois, le ridicule de ses œuvres lui
semblait si bouffon qu'il oubliait qu'elles étaient de lui...
--Ah! l'idiot! criait-il, en se tordant de rire.
Mais rien ne l'affectait plus que les compositions où il avait
prétendu exprimer des sentiments passionnés: chagrins ou joies
d'amour. Il bondissait sur sa chaise, comme si une mouche l'avait
piqué; il martelait sa table à coups de poing, et se frappait la
tête, en hurlant de colère; il s'apostrophait grossièrement, il se
traitait de cochon, de triple gueux, de foutue bête et de paillasse. Il
en avait pour quelque temps à égrener son chapelet. À la fin, il
allait se planter devant sa glace, tout rouge d'avoir crié; il
s'empoignait le menton, et il disait:
--Regarde, regarde, crétin, ta gueule d'âne! Je t'apprendrai à
mentir, chenapan! À l'eau, monsieur, à l'eau!
Il s'enfonçait la figure dans sa cuvette, et il la maintenait sous
l'eau, jusqu'à ce qu'il étouffât. Quand il sortait de là, écarlate,
les yeux hors de la tête, et soufflant comme un phoque, il allait
précipitamment à sa table, sans prendre la peine d'éponger l'eau qui
ruisselait autour de lui; il saisissait les compositions maudites, et il
les déchirait avec rage, en grognant:
--Tiens, canaille!... Tiens, tiens, tiens!...
Alors, il était soulagé.
Ce qui l'exaspérait surtout dans ces œuvres, c'était leur mensonge.
Rien de senti. Une phraséologie apprise par cœur, une rhétorique
d'écolier: il parlait de l'amour, comme un aveugle des couleurs; il en
parlait par ouï-dire, en répétant les niaiseries courantes. Et non
seulement l'amour, mais toutes les passions lui avaient servi de thèmes
à des déclamations.--Pourtant, il s'était toujours efforcé d'être
sincère. Mais il ne suffit pas de vouloir être sincère: il faut
pouvoir l'être; et comment le serait-on, quand on ne connaît encore
rien de la vie? Ce qui venait de lui dévoiler la fausseté de ces
œuvres, ce qui avait creusé brusquement un fossé entre lui et son
passé, c'était l'épreuve des six derniers mois. Il était sorti des
fantômes; il possédait maintenant une mesure réelle, à laquelle il
pouvait rapporter ses pensées, pour en juger le degré de vérité ou
de mensonge.
Le dégoût que lui inspirèrent ses compositions anciennes, produites
sans passion, fit qu'avec son exagération coutumière il décida de ne
plus rien écrire qu'il ne fût contraint d'écrire par une nécessité
passionnée; et, laissant là sa poursuite aux idées, il jura de
renoncer pour toujours à la musique, si la création ne s'imposait, à
coups de tonnerre.
Il parlait ainsi, parce qu'il savait bien que l'orage venait.
Le tonnerre tombe où il veut, et quand il veut. Mais les sommets
l'attirent. Certains lieux--certaines âmes--sont des nids d'orages: ils
les créent ou les aspirent de tous les points del horizon; et, de même
que certains mois de l'année, certains âges de la vie sont si saturés
d'électricité que les coups de foudre s'y produisent--sinon à
volonté--du moins à l'heure attendue.
L'être tout entier se tend. Pendant des jours, des jours, l'orage se
prépare. Une ouate brûlante tapisse le ciel blanc. Pas un souffle.
L'air immobile fermente, semble bouillir. La terre se tait, écrasée de
torpeur. Le cerveau bourdonne de fièvre: toute la nature attend
l'explosion de la force qui s'amasse, le choc du marteau qui se lève
pesamment, pour retomber d'un coup sur l'enclume des nuées. De grandes
ombres sombres et chaudes passent: un vent de feu se lève; les nerfs
frémissent comme des feuilles... Puis, le silence retombe. Le ciel
continue de couver la foudre.
Il y a à cette attente une angoisse voluptueuse. Malgré le malaise qui
vous oppresse, on sent passer dans ses veines le feu qui brûle
l'univers. L'âme soûle bouillonne dans la fournaise, comme le raisin
dans la cuve. Des milliers de germes de vie et de mort la travaillent.
Qu'en sortira-t-il?... Comme la femme enceinte, elle se tait, le regard
perdu en elle; anxieuse, elle écoute le tressaillement de ses
entrailles, et elle pense: «Que naîtra-t-il de moi?»...
Quelquefois, l'attente est vaine. L'orage se dissipe, sans avoir
éclaté; et l'on se réveille, la tête lourde, déçu, énervé,
écœuré. Mais c'est partie remise: il éclatera; si ce n'est
aujourd'hui, ce sera demain; plus il aura tardé, plus il sera
violent...
Le voici!... Les nuages ont surgi de toutes les retraites de l'être.
Masses épaisses d'un-bleu noir, que déchirent les saccades
frénétiques des éclairs, ils s'avancent d'un vol vertigineux et
lourd, cernant l'horizon de l'âme, et brusquement rabattant leurs deux
ailes sur le ciel étouffé, éteignant la lumière. Heure de folie!...
Les Eléments exaspérés, déchaînés de la cage où les tiennent
enfermés les Lois qui assurent l'équilibre de l'esprit et l'existence
des choses, règnent, informes et colossaux, dans la nuit de la
conscience. On sent qu'on agonise. On n'aspire plus à vivre. On
n'aspire plus qu'à la fin, à la mort qui délivre...
Et soudain, c'est l'éclair!
Christophe hurlait de joie.
Joie, fureur de joie, soleil qui illumine tout ce qui est et sera, joie
divine de créer! Il n'y a de joie que de créer. Il n'y a d'êtres que
ceux qui créent. Tous les autres sont des ombres, qui flottent sur la
terre, étrangers à la vie. Toutes les joies de la vie sont des joies
de créer: amour, génie, action,--flambées de force sorties de
l'unique brasier. Ceux même qui ne peuvent trouver place autour du
grand foyer:--ambitieux, égoïstes et débauchés stériles,--tâchent
de se réchauffer à ses reflets décolorés.
Créer, dans l'ordre de la chair, ou dans l'ordre de l'esprit, c'est
sortir de la prison du corps, c'est se ruer dans l'ouragan de la vie,
c'est être Celui qui Est. Créer, c'est tuer la mort.
Malheur à l'être stérile, qui reste seul et perdu sur la terre,
contemplant son corps desséché et la nuit qui est en lui, dont nulle
flamme de vie ne sortira jamais! Malheur à l'âme qui ne se sent point
féconde, lourde de vie et d'amour, comme un arbre en fleurs, au
printemps! Le monde peut la combler d'honneurs et de bonheurs; il
couronne un cadavre.
Quand Christophe était frappé par le jet de lumière, une décharge
électrique lui parcourait le corps; il tremblait de saisissement.
C'était comme si, en pleine mer, en pleine nuit, la terre apparaissait.
Ou comme si, passant au milieu d'une foule, il recevait le choc de deux
profonds yeux. Souvent, cela survenait après des heures de prostration
où son esprit s'agitait dans le vide. Plus souvent encore, à des
moments où il pensait à autre chose, causant ou se promenant. S'il
était dans la rue, un respect humain l'empêchait de manifester trop
bruyamment sa joie. Mais, à la maison, rien ne le retenait plus. Il
trépignait; il sonnait une fanfare de triomphe. Sa mère la connaissait
bien, et elle avait fini par savoir ce que cela signifiait. Elle disait
à Christophe qu'il était comme une poule qui vient de pondre.
Il était transpercé par l'idée musicale. Tantôt, elle avait la forme
d'une phrase isolée et complète; plus fréquemment, d'une grande
nébuleuse enveloppant toute une œuvre: la structure du morceau, ses
lignes générales se laissaient deviner au travers d'un voile, que
lacéraient par places des phrases éblouissantes, se détachant de
l'ombre avec une netteté sculpturale. Ce n'était qu'un éclair;
parfois, il en venait d'autres, coup sur coup: chacun illuminait
d'autres coins de la nuit. Mais d'ordinaire, la force capricieuse,
après s'être manifestée une fois, à l'improviste, disparaissait pour
plusieurs jours dans ses retraites mystérieuses, en laissant derrière
elle un sillon lumineux.
Cette jouissance de l'inspiration était si vive que Christophe prit le
dégoût du reste. L'artiste d'expérience sait bien que l'inspiration
est rare, et que c'est à l'intelligence d'achever l'œuvre de
l'intuition; il met ses idées sous le pressoir; il leur fait rendre
jusqu'à la dernière goutte du suc divin qui les gonfle;--(et même,
trop souvent, il les trempe d'eau claire.)--Christophe était trop jeune
et trop sûr de lui pour ne pas mépriser ces moyens. Il faisait le
rêve impossible de ne rien produire qui ne fût entièrement spontané.
S'il ne s'était aveuglé à plaisir, il n'aurait pas eu de peine à
reconnaître l'absurdité de son dessein. Sans doute, il était alors
dans une période d'abondance intérieure où il n'y avait nul
interstice, par où le néant pût se glisser. Tout lui était un
prétexte à cette fécondité intarissable: tout ce que voyaient ses
yeux, tout ce qu'il entendait, tout ce que heurtait son être dans sa
vie quotidienne, chaque regard, chaque mot, faisait lever dans l'âme
des moissons de rêves. Dans le ciel sans bornes de sa pensée,
coulaient des millions d'étoiles.--Et pourtant, même alors, il y avait
des moments où tout s'éteignait d'un coup. Et bien que la nuit ne
durât point, bien qu'il n'eût guère le temps de souffrir des silences
prolongés de l'esprit, il n'était pas sans effroi de cette puissance
inconnue, qui venait le visiter, le quittait, revenait, disparaissait...
pour combien de temps, cette fois? Reviendrait-elle jamais?--Son orgueil
repoussait cette pensée, et disait: «Cette force, c'est moi. Du jour
où elle ne sera plus, je ne serai plus: je me tuerai.»--Il ne laissait
pas de trembler; mais c'était une jouissance de plus.
Toutefois, s'il n'y avait aucun danger, pour l'instant, que la source
tarit, Christophe pouvait se rendre compte déjà que jamais elle ne
suffisait à alimenter une œuvre tout entière. Les idées s'offraient
presque toujours à l'état brut: il fallait les dégager péniblement
de la gangue. Et toujours elles se présentaient sans suite, par
saccades; pour les relier entre elles, il fallait y mêler un élément
d'intelligence réfléchie et de volonté froide, qui forgeaient avec
elles un être nouveau. Christophe était trop artiste pour ne point le
faire; mais il n'en voulait pas convenir; il mettait de la mauvaise foi
à se persuader qu'il se bornait à transcrire son modèle intérieur,
quand il était forcé de le transformer plus ou moins pour le rendre
intelligible.--Bien plus: il arrivait qu'il en faussât entièrement le
sens. Avec quelque violence que le frappât l'idée musicale, il lui
eût été impossible souvent de dire ce qu'elle signifiait. Elle
faisait irruption des souterrains de l'Être, bien au delà des
frontières où commence la conscience; et, dans cette Force toute pure,
échappant aux mesures communes, la conscience ne parvenait à
reconnaître aucune des préoccupations qui l'agitaient, aucun des
sentiments humains qu'elle définit et qu'elle classe: joies, douleurs,
ils étaient tous mêlés en une passion unique, et inintelligible,
parce qu'elle était au-dessus de l'intelligence. Cependant, qu'elle la
comprit ou non, l'intelligence avait besoin de donner un nom à cette
force, de la rattacher à une des constructions logiques que l'homme
maçonne infatigablement dans la ruche de son cerveau.
Ainsi, Christophe se convainquait--il voulait se convaincre--que
l'obscure puissance qui l'agitait avait un sens précis, et que ce sens
s'accordait avec sa volonté. Le libre instinct, jailli de
l'inconscience profonde, était, bon gré, mal gré, contraint à
s'accoupler, sous le joug de la raison, avec des idées claires qui
n'avaient aucun rapport avec lui. Telle œuvre n'était ainsi qu'une
juxtaposition mensongère d'un de ces grands sujets que l'esprit de
Christophe s'était tracés, et de ces forces sauvages qui avaient un
tout autre sens, que lui-même ignorait.
Il allait à tâtons, tête baissée, emporté par les forces
contradictoires qui s'entrechoquaient en lui, et jetant au hasard dans
des œuvres incohérentes une vie fumeuse et puissante, qu'il ne savait
pas exprimer, mais qui le pénétrait d'une joie orgueilleuse.
La conscience de sa vigueur nouvelle fit qu'il osa regarder en face pour
la première fois tout ce qui l'entourait, tout ce qu'on lui avait
appris à honorer, tout ce qu'il respectait sans l'avoir discuté;--et
il le jugea aussitôt avec une liberté insolente. Le voile se déchira:
il vit le mensonge allemand.
Toute race, tout art a son hypocrisie. Le monde se nourrit d'un peu de
vérité et de beaucoup de mensonge. L'esprit humain est débile; il
s'accommode mal de la vérité pure; il faut que sa religion, sa morale,
sa politique, ses poètes, ses artistes, la lui présentent enveloppée
de mensonges. Ces mensonges s'accommodent à l'esprit de chaque race;
ils varient de l'une à l'autre: ce sont eux qui rendent si difficile
aux peuples de se comprendre, et qui leur rendent si facile de se
mépriser mutuellement. La vérité est la même chez tous; mais chaque
peuple a son mensonge, qu'il nomme son idéalisme; tout être l'y
respire, de sa naissance à sa mort: c'est devenu pour lui une condition
de vie; il n'y a que quelques génies qui peuvent s'en dégager, à la
suite de crises héroïques, où ils se trouvent seuls, dans le libre
univers de leur pensée.
Une occasion insignifiante révéla brusquement à Christophe le
mensonge de l'art allemand. S'il ne l'avait point vu jusque-là, ce
n'était pas faute de l'avoir toujours eu sous les yeux; mais il en
était trop près, il manquait de recul. Maintenant, la montagne lui
apparaissait, parce qu'il s'en était éloigné.
Il était à un concert de la _Städtische Tonhalle._ Le concert avait
lieu dans une vaste halle, occupée par dix ou douze rangées de tables
de café, — environ deux ou trois cents. Au fond, la scène, où se
tenait l'orchestre. Autour de Christophe, des officiers sanglés dans
leurs longues redingotes sombres,--larges faces rasées, rouges,
sérieuses et bourgeoises; des dames qui causaient et riaient avec
fracas, étalant un naturel exagéré; de braves petites filles, qui
souriaient en montrant toutes leurs dents; et de gros hommes enfoncés
dans leurs barbes et leurs lunettes, qui ressemblaient à de bonnes
araignées aux yeux ronds. Ils se soulevaient à chaque verre pour
porter une santé; ils mettaient à cet acte un respect religieux; leur
visage et leur ton changeaient à ce moment: ils semblaient dire la
messe, ils s'offraient des libations, ils buvaient le calice, avec un
mélange de solennité et de bouffonnerie. La musique se perdait au
milieu des conversations et des bruits de vaisselle. Cependant, tout le
monde s'efforçait à parler et à manger bas. Le _Herr Konzertmeister_,
grand vieux homme voûté, avec une barbe blanche qui lui pendait comme
une queue au menton, et un long nez recourbé, muni de lunettes, avait
l'air d'un philologue.--Tous ces types étaient depuis longtemps
familiers à Christophe. Mais il avail une tendance, ce jour-là, aies
voir en caricatures. Il y a comme cela des jours où, sans raison
apparente, le grotesque des êtres, qui, dans la vie ordinaire, passe
inaperçu, nous saute aux yeux.
Le programme d'orchestre comprenait l'ouverture d'_Egmont_, une valse de
Waldteufel, le _Pèlerinage de Tannhäuser à Rome_, l'ouverture des
_Joyeuses Commères_ de Nicolaï, la marche religieuse d'_Athalie_, et
une fantaisie sur _l'Étoile du Nord._ L'orchestre joua avec correction
l'ouverture de Beethoven, et la valse avec furie. Pendant le
_Pèlerinage de Tannhäuser_, on entendait déboucher des bouteilles. Un
gros homme, assis à la table voisine de Christophe, marquait la mesure
des _Joyeuses Commères_, en mimant Falstaff. Une dame âgée et
corpulente, en robe bleu de ciel, avec une ceinture blanche, un
pince-nez en or sur son nez écrasé, des bras rouges, et une vaste
taille, chanta d'une voix puissante des _Lieder_ de Schumann et de
Brahms. Elle levait les sourcils, faisait les yeux en coulisse, battait
des paupières, hochait la tête à droite, à gauche, souriait d'un
large sourire figé dans sa face de lune, dépensait une mimique
exagérée et qui eût risqué par moments d'évoquer le café-concert,
sans la majestueuse honnêteté qui resplendissait en elle; cette mère
de famille jouait la petite folle, la jeunesse, la passion; et la
poésie de Schumann prenait vaguement ainsi une odeur fade de _nursery._
Le public était dans l'extase.--Mais l'attention devint solennelle,
quand parut la Société chorale «des hommes allemands du Sud»
(_Suddeutschen Männer Liedertafel_), qui tour à tour susurrèrent et
mugirent des morceaux d'orphéons, pleins de sensibilité. Ils étaient
quarante qui chantaient comme quatre; on eût dit qu'ils se fussent
appliqués à effacer de leur exécution toute trace de style proprement
choral: c'était une recherche de petits effets mélodiques, de petites
nuances timides et pleurardes, de _pianissimo_ expirants, avec de
brusques sursauts tonitruants, comme des coups de grosse caisse; un
manque de plénitude et d'équilibre, un style doucereux; on pensait à
Bottom:
«_Laissez-moi faire le lion. Je rugirai aussi doucement qu'une colombe
à la becquée. Je rugirai à faire croire que c'est un rossignol._»
Christophe écoutait, depuis le commencement, avec une stupeur
croissante. Rien de tout cela n'était nouveau pour lui. Il connaissait
ces concerts, cet orchestre, ce public. Mais tout lui paraissait faux,
brusquement. Tout: jusqu'à ce qu'il aimait le mieux, cette ouverture
d'_Egmont_, dont le désordre pompeux et la correcte agitation le
blessait, en cet instant, comme un manque de franchise. Sans doute, ce
n'était pas Beethoven ni Schumann qu'il entendait, c'étaient leurs
ridicules interprètes, c'était leur public ruminant, dont l'épaisse
sottise se répandait autour des œuvres, comme une lourde
buée.--N'importe, il y avait dans les œuvres, même dans les plus
belles, quelque chose d'inquiétant que Christophe n'y avait encore
jamais senti... Quoi donc? Il n'osait l'analyser, estimant sacrilège de
discuter ses maîtres bien-aimés. Mais il avait beau ne pas vouloir
voir: il avait vu. Et, malgré lui, il continuait de voir; comme la
_Vergognosa_ de Pise, il regardait entre ses doigts.
Il voyait l'art allemand tout nu. Tous,--les grands et les
sots,--étalaient leurs âmes avec une complaisance attendrie.
L'émotion débordait, la noblesse morale ruisselait, le cœur se
fondait en effusions éperdues; les écluses étaient lâchées à la
redoutable sensibilité germanique; elle diluait l'énergie des plus
forts, elle noyait les faibles sous ses nappes grisâtres: c'était une
inondation; la pensée allemande dormait au fond. Et quelle pensée,
parfois, que celle d'un Mendelssohn, d'un Brahms, d'un Schumann, et, à
leur suite, de cette légion de petits auteurs de _Lieder_ emphatiques
et pleurnicheurs! Tout en sable. Point de roc. Une glaise humide et
informe... Tout cela était si niais et si enfantin que Christophe ne
pouvait croire que le public n'en fût pas frappé. Il regardait autour
de lui; mais il ne vit que des figures béates, convaincues à l'avance
de la beauté de ce qu'ils entendaient et du plaisir qu'ils devaient y
prendre. Comment se fussent-ils permis de juger par eux-mêmes? Ils
étaient pleins de respect pour ces noms consacrés. Que ne
respectaient-ils point? Ils étaient respectueux devant leur programme,
devant leur verre à boire, devant eux-mêmes. On sentait que,
mentalement, ils donnaient de «l'Excellence» à tout ce qui, de près
ou de loin, se rapportait à eux.
Christophe considérait alternativement le public et les œuvres: les
œuvres reflétaient le public, le public reflétait les œuvres, comme
une boule de jardin. Christophe sentait le rire le gagner, et il faisait
des grimaces. Il se contenait pourtant. Mais quand «les hommes du
Sud» vinrent chanter avec solennité l'_Aveu_ rougissant d'une jeune
fille amoureuse, Christophe n'y tint plus. Il éclata de rire. Des
«chut!» indignés s'élevèrent. Ses voisins le regardèrent avec
effarement; ces bonnes figures scandalisées le mirent en joie: il rit
de plus belle, il rit, il pleurait de rire. Pour le coup, on se fâcha.
On cria: «À la porte!» Il se leva, et partit, en haussant les
épaules, le dos secoué par un accès de fou rire. Cette sortie fit
scandale. Ce fut le début des hostilités entre Christophe et sa ville.
À la suite de cette épreuve, Christophe, rentré chez lui, s'avisa de
relire les œuvres des musiciens «consacrés». Il fut consterné, en
s'apercevant que certains des maîtres qu'il aimait le mieux avaient
_menti._ Il s'efforça d'en douter, de croire qu'il se trompait.--Mais
non, il n'y avait pas moyen... Il était saisi de la somme de
médiocrité et de mensonge qui constitue le trésor artistique d'un
grand peuple. Combien peu de pages résistaient à l'examen!
Dès lors, ce ne fut plus qu'avec un battement de cœur qu'il aborda la
lecture d'autres œuvres, qui lui étaient chères... Hélas! Il était
comme ensorcelé: partout, la même déconvenue! À l'égard de certains
maîtres, ce fut un déchirement de cœur; c'était comme s'il perdait
un ami bien-aimé, comme s'il s'apercevait soudain que cet ami, en qui
il avait mis sa confiance, le trompait depuis des années. Il en
pleurait. La nuit, il ne dormait plus; il continuait de se tourmenter.
Il s'accusait lui-même: est-ce qu'il ne savait plus juger? Est-ce qu'il
était devenu tout à fait idiot?... Non, non, plus que jamais, il
voyait la beauté rayonnante du jour, il sentait l'abondance généreuse
de la vie: son cœur ne le trompait point...
Longtemps encore, il n'osa pas toucher à ceux qui étaient pour lui les
meilleurs, les plus purs, le Saint des Saints. Il tremblait de porter
atteinte à la foi qu'il avait en eux. Mais comment résister à
l'impitoyable instinct d'une âme véridique, qui veut aller jusqu'au
bout et voir les choses comme elles sont, quoi qu'on doive en
souffrir?--Il ouvrit donc les œuvres sacrées, il fit donner la
dernière réserve, la garde impériale... Dès les premiers regards, il
vit qu'elles n'étaient pas plus immaculées que les autres. Il n'eut
pas le courage de continuer. À certains moments, il s'arrêtait, il
fermait le livre; comme le fils de Noé, il jetait le manteau sur la
nudité de son père...
Après, il restait abattu, au milieu de ces ruines. Il eût mieux aimé
perdre un bras que ses saintes illusions. Son cœur était en deuil.
Mais une telle sève était en lui que sa confiance dans l'art n'en fut
pas ébranlée. Avec la présomption naïve du jeune homme, il
recommençait la vie, comme si personne ne l'avait vécue avant lui.
Dans la griserie de sa force neuve, il sentait--non sans raison,
peut-être--qu'à peu d'exceptions près, il n'y a aucun rapport entre
les passions vivantes et l'expression que l'art en a donnée. Mais il se
trompait en pensant que lui-même était plus heureux ou plus vrai,
quand il les exprimait. Comme il était plein de ses passions, il lui
était aisé de les retrouver au travers de ce qu'il écrivait; mais
personne autre que lui ne les eût reconnues, sous le vocabulaire
imparfait dont il les désignait. Beaucoup des artistes qu'il
condamnait, étaient dans le même cas. Ils avaient eu et traduit des
sentiments profonds; mais le secret de leur langue était mort avec eux.
Christophe n'était pas psychologue, il ne s'embarrassait pas de toutes
ces raisons: ce qui était mort pour lui l'avait toujours été. Il
révisait ses jugements sur le passé avec l'injustice féroce et
assurée de la jeunesse. Il mettait à nu les plus nobles âmes, sans
pitié pour leurs ridicules. C'était la mélancolie cossue, la
fantaisie distinguée, le néant bien pensant de Mendelssohn. C'était
la verroterie et le clinquant de Weber, sa sécheresse de cœur, son
émotion cérébrale. C'était Liszt, père noble, écuyer de cirque,
néo classique et forain, mélange à doses égales de noblesse réelle
et de noblesse fausse, d'idéalisme serein et de virtuosité
dégoûtante. C'était Schubert, englouti sous sa sensibilité, comme
sous des kilomètres d'eau transparente et fade. Les vieux des âges
héroïques, les demi-dieux, les Prophètes, les Pères de l'Église,
n'étaient pas épargnés. Même le grand Sébastien, l'homme trois fois
séculaire, qui portait en lui le passé et l'avenir,--Bach,--n'était
pas pur de tout mensonge, de toute niaiserie de la mode, de tout
bavardage d'école. Cet homme qui avait vu Dieu semblait parfois à
Christophe d'une religion insipide et sucrée, style jésuite, rococo.
On trouvait dans ses Cantates des airs de langueur amoureuse et
dévote--(des dialogues de l'Ame qui coquette avec Jésus).--Christophe
en était écœuré: il croyait voir des chérubins joufflus, faisant
des ronds de jambe. Puis, il avait le sentiment que le génial _Cantor_
écrivait dans sa chambre close: cela sentait le renfermé; il n'y avait
pas dans sa musique cet air fort du dehors qui souffle chez d'autres,
moins grands musiciens peut-être, mais plus grands hommes,--plus
hommes--tels Beethoven, ou Hændel. Ce qui le blessait aussi chez les
classiques, c'était leur manque de liberté: presque tout dans leurs
œuvres était «construit». Tantôt une émotion était amplifiée par
tous les lieux communs de la rhétorique musicale, tantôt c'était un
simple rythme, un dessin ornemental, répété, retourné, combiné en
tous sens, d'une façon mécanique. Ces constructions symétriques et
rabâcheuses--sonates et symphonies--exaspéraient Christophe, peu
sensible, en ce moment, à la beauté de l'ordre, des plans vastes et
bien conçus. Elles lui semblaient l'œuvre de maçons plutôt que de
musiciens.
Il ne faudrait pas croire qu'il en fût moins sévère pour les
romantiques. Chose curieuse, il n'y avait pas de musiciens qui
l'irritassent davantage que ceux qui avaient prétendu être le plus
libres, le plus spontanés, le moins constructeurs,--ceux qui, comme
Schumann, avaient versé, goutte à goutte, dans leurs innombrables
petites œuvres, leur vie tout entière. Il s'acharnait contre eux avec
d'autant plus de colère qu'il reconnaissait en eux son âme adolescente
et toutes les niaiseries qu'il s'était juré d'en arracher. Certes, le
candide Schumann ne pouvait être taxé de fausseté: il ne disait
presque jamais rien qu'il n'eût vraiment senti. Mais, justement, son
exemple amenait Christophe à comprendre que la pire fausseté de l'art
allemand n'était pas quand ses artistes voulaient exprimer des
sentiments qu'ils ne sentaient point, mais bien plutôt quand ils
voulaient exprimer des sentiments qu'ils sentaient--_et qui étaient
faux._ La musique est un miroir implacable de l'âme. Plus un musicien
allemand est naïf et de bonne foi, plus il montre les faiblesses de
l'âme allemande, son fond incertain, sa sensibilité molle, son manque
de franchise, son idéalisme un peu sournois, son incapacité à se voir
soi-même, à oser se voir en face. Ce faux idéalisme était la plaie,
même des plus grands,--de Wagner. En relisant ses œuvres, Christophe
grinçait des dents. _Lohengrin_ lui paraissait d'un mensonge à hurler.
Il haïssait cette chevalerie de pacotille, cette bondieuserie
hypocrite, ce héros sans peur et sans cœur, incarnation d'une vertu
égoïste et froide qui s'admire et qui s'aime avec prédilection. Il le
connaissait trop, il l'avait vu dans la réalité, ce type de pharisien
allemand, bellâtre, impeccable et dur, en adoration devant sa propre
image, à la divinité de laquelle il n'a point de peine à sacrifier
les autres. _Le Hollandais Volant_ l'accablait de sa sentimentalité
massive et de son morne ennui. Les barbares décadents de la
_Tétralogie_ étaient, en amour, d'une fadeur écœurante. Siegmund,
enlevant sa sœur, ténorisait une romance de salon. Siegfried et
Brünnhilde, en bons mariés allemands, dans la _Gœtterdæmmerung_,
étalaient aux yeux l'un de l'autre, et surtout du public, leur passion
conjugale, pompeuse et bavarde. Tous les genres de mensonge s'étaient
donné rendez-vous dans ces œuvres: faux idéalisme, faux
christianisme, faux gothisme, faux légendaire, faux divin, faux humain.
Jamais convention plus énorme ne s'était affichée que dans ce
théâtre qui prétendait renverser toutes les conventions. Ni les yeux,
ni l'esprit, ni le cœur n'en pouvaient être dupes, un instant; pour
qu'ils le fussent, il fallait qu'ils voulussent l'être.--Ils le
voulaient. L'Allemagne se délectait de cet art vieillot et enfantin,
art de brutes déchaînées et de petites filles mystiques et gnangnan.
Et Christophe avait beau faire: dès qu'il entendait cette musique, il
était repris, comme les autres, plus que les autres, par le torrent et
par la volonté diabolique de l'homme qui l'avait déchaîné. Il riait
et il tremblait, et il avait les joues allumées; il sentait passer en
lui des chevauchées d'armées; et il pensait que tout était permis à
ceux qui portaient ces ouragans. Quels cris de joie il poussait lorsque,
dans les œuvres sacrées qu'il ne feuilletait plus qu'en tremblant, il
retrouvait son émotion d'autrefois, toujours aussi ardente, sans que
rien vînt ternir la pureté de ce qu'il aimait! C'étaient de
glorieuses épaves qu'il sauvait du naufrage. Quel bonheur! Il lui
semblait qu'il sauvait une partie de lui-même. Et n'était-ce point
lui? Ces grands Allemands, contre lesquels il s'acharnait,
n'étaient-ils pas son sang, sa chair, son être le plus précieux? Il
n'était si sévère pour eux que parce qu'il l'était pour lui. Qui les
aimait mieux que lui? Qui sentait plus que lui la bonté de Schubert,
l'innocence de Haydn, la tendresse de Mozart, le grand cœur héroïque
de Beethoven? Qui s'était réfugié plus religieusement dans le
bruissement des forêts de Weber, et dans les grandes ombres des
cathédrales de Jean-Sébastien, dressant sur le ciel gris du Nord,
au-dessus de la plaine allemande, leur montagne de pierre et leurs tours
gigantesques aux flèches ajourées?--Mais il souffrait de leurs
mensonges, et il ne pouvait les oublier. Il les attribuait à la race,
et leur grandeur à eux-mêmes. Il avait tort. Grandeur et faiblesses
appartiennent également à la race dont la pensée puissante et trouble
roule comme le plus large fleuve de musique et de poésie, où l'Europe
vienne boire... Et chez quel autre peuple eût-il trouvé la pureté
naïve, qui lui permettait en ce moment de le condamner si durement?
Il ne s'en doutait point. Avec l'ingratitude d'un enfant gâté, il
retournait contre sa mère les armes qu'il en avait reçues. Plus tard,
plus tard, il devait sentir tout ce qu'il lui devait, et combien elle
lui était chère...
Mais il était dans une période de réaction aveugle contre les idoles
de son enfance. Il s'en voulait et il leur en voulait d'avoir cru en
elles avec un abandon passionné.--Et il était bien qu'il en fût
ainsi. Il y a un âge de la vie, où il faut oser être injuste, où il
faut oser faire table rase de toutes les admirations et de tous les
respects appris, et tout nier--mensonges et vérités--tout ce que l'on
n'a pas reconnu vrai par soi-même. Par toute son éducation, par tout
ce qu'il voit et entend autour de lui, l'enfant absorbe une telle somme
de mensonges et de sottises mélangées aux vérités essentielles de la
vie que le premier devoir de l'adolescent qui veut être un homme sain
est de tout dégorger.
Christophe passait par cette crise de robuste dégoût. Son instinct le
poussait à éliminer de son être les éléments indigestes qui
l'encombraient.
Avant tout, cette écœurante sensibilité, qui dégouttait de l'âme
allemande comme d'un souterrain humide et sentant le moisi. De la
lumière! De la lumière! Un air rude et sec, qui balayât les miasmes
du marais, les fades relents de ces _Lieder_, de ces _Liedchen_, de ces
_Liedlein_, aussi nombreux que les gouttes de pluie, où se déverse
intarissablement le _Gemüt_ germanique: ces innombrables _Sehnsucht_
(Désir), _Heimweh_ (Nostalgie), _Aufschwung_ (Essor), _Frage_
(Demande), _Warum?_ (Pourquoi?), _an den Mond_ (À la lune), _an die
Sterne_ (Aux étoiles), _an die Nachtigall_ (Au rossignol), _an den
Frühling_ (Au printemps), _an den Sonnenschein_ (À la clarté du
soleil); ces _Frühlingslied_ (Chant du printemps), _Frühlingslust_
(Plaisir du printemps), _Frühlingsgruss_ (Salut du printemps),
_Frühlingsfahrt_ (Voyage de printemps), _Frühlingsnacht_ (Nuit de
printemps), _Frühlingsbotschaft_ (Message de printemps); ces _Stimme
der Liebe_ (Voix de l'amour), _Sprache der Liebe_ (Parole de l'amour),
_Trauer der Liebe_ (Tristesse de l'amour), _Geist der Liebe_ (Esprit de
l'amour), _Fülle der Liebe_ (Plénitude de l'amour); ces _Blumenlied_
(Chant des fleurs), _Blumenbrief_ (Lettre des fleurs), _Blumengruss_
(Salut des fleurs); ces _Herzeleid_ (Peine de cœur), _mein Herz ist
schwer_ (Mon cœur est lourd), _mein Herz ist betrübt_ (Mon cœur est
trouble), _mein Aug ist trüb_ (Mon œil est trouble); ces dialogues
candides et nigauds avec la _Röselein_ (petite rose), avec le ruisseau,
avec la tourterelle, avec l'hirondelle; ces questions saugrenues:--«_Si
l'églantier devrait être sans épines_»,--«_Si c'est avec un
vieil époux que l'hirondelle a fait son nid, ou si elle vient de se
fiancer depuis un peu de temps_»:--tout ce déluge de tendresse fade,
d'émotion fade, de mélancolie fade, de poésie fade... Que de belles
choses profanées, de hauts sentiments, usés à tout propos, et sans
propos! Car le pire était l'inutilité de tout cela: c'était une
habitude de déshabiller son cœur en public, une propension affectueuse
et niaise à se confier bruyamment. Rien à dire, et toujours parler! Ce
bavardage ne finirait-il jamais?--Holà! Silence aux grenouilles du
marais!
Nulle part Christophe ne sentait plus crûment le mensonge que dans
l'expression de l'amour: car il était ici plus à même de le comparer
avec la vérité. Cette convention des chants d'amour, larmoyants et
corrects, ne répondait à rien ni des désirs de l'homme, ni du cœur
féminin. Cependant, les gens qui avaient écrit cela avaient dû aimer,
au moins une fois dans leur vie! Était-il possible qu'ils eussent aimé
ainsi? Non, non, ils avaient menti, menti comme toujours, ils s'étaient
menti à eux-mêmes; ils avaient voulu s'idéaliser... Idéaliser!
c'est-à-dire: avoir peur de regarder la vie en face, être incapable de
voir les choses, comme elles sont.--Partout, la même timidité, le
manque de franchise virile. Partout, le même enthousiasme à froid, la
solennité pompeuse et théâtrale, dans le patriotisme, dans la
boisson, dans la religion. Les _Trinklieder_ (chants à boire) étaient
des prosopopées au vin ou à la coupe: «_Du herrlich Glas..._»
(«Toi, noble verre...»). La foi, qui devrait jaillir de l'âme comme
un flot imprévu, était un article de fabrique, une denrée. Les chants
patriotiques semblaient faits pour des troupeaux de moutons, bêlant en
mesure...--Hurlez donc!... Quoi! Est-ce que vous continuerez à
mentir--à «_idéaliser_»--jusque dans la soûlerie, jusque dans la
tuerie, jusque dans la folie!...
Christophe en était arrivé à prendre en haine l'idéalisme. Il
préférait à ce mensonge la brutalité franche.--Au fond, il était
plus idéaliste que les autres, et il ne devait pas avoir de pires
ennemis que ces réalistes brutaux, qu'il croyait préférer.
Sa passion l'aveuglait. Il se sentait glacé parle brouillard, le
mensonge anémique, «les Idées-fantômes sans soleil». De toutes les
forces de son être, il aspirait au soleil. Dans son mépris juvénile
pour l'hypocrisie qui l'entourait, ou pour ce qu'il nommait tel, il ne
voyait pas la haute sagesse pratique de la race, qui s'était bâti peu
à peu son grandiose idéalisme, pour dompter ses instincts sauvages, ou
pour en tirer parti. Ce ne sont pas des raisons arbitraires, des règles
morales et religieuses, ce ne sont pas des législateurs et des hommes
d'État, des prêtres et des philosophes, qui transforment les âmes des
races et leur imposent une nouvelle nature: c'est l'œuvre des siècles
de malheurs et d'épreuves: ils forgent pour la vie les peuples qui
veulent vivre.
Cependant, Christophe composait; et ses compositions n'étaient pas
exemptes des défauts qu'il reprochait aux autres. Car la création
était chez lui un besoin irrésistible, qui ne se soumettait pas aux
règles que son intelligence édictait. On ne crée pas par raison. On
crée par nécessité.--Puis, il ne suffit pas d'avoir reconnu le
mensonge et l'emphase inhérents à la plupart des sentiments, pour n'y
plus retomber: il y faut de longs et pénibles efforts; rien de plus
difficile que d'être tout à fait vrai dans la société moderne, avec
l'héritage écrasant d'habitudes paresseuses transmis par les
générations. Cela est surtout malaisé aux gens, ou aux peuples, qui
ont la manie indiscrète de laisser parler leur cœur sans repos, quand
il n'aurait rien de mieux à faire, le plus souvent, que de se taire.