Ramor, et voici mon cousin Héliogabale, le fils du comte de
_Tourtefransse_. Vicomte, la comtesse Constance de Blainval: voulez-vous
_zouer_ avec la comtesse?
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Mais comment donc, ma cousine, j'en serai aux anges! On va causer
chevaux et équipages, je suppose. C'est le plus charmant passe-temps
possible.
CONSTANCE, _avec orgueil_.
Voilà M. de Jordan, fils du marquis de ce nom, qui va vous parler de ce
qui vous intéresse, monsieur le vicomte.
LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec importance_.
Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries, monsieur?
JORDAN, _orgueilleusement_.
Trois, monsieur, deux pour la voiture, un pour la selle.
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Nous autres, nous en avons huit. Quatre chevaux (deux bais et deux
noirs) pour attelage, deux chevaux anglais pour le comte mon père et son
groom, et deux poneys de Shetland pour moi et mon groom. Combien
avez-vous de voitures?
JORDAN, _un peu humilié_.
Deux, une calèche et un coupé.
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Nous autres, nous en avons huit, savoir: landeau, calèche, coupé,
phaéton, break, poney-chaise, poney-duc et cabriolet. D'où viennent vos
voitures?
JORDAN, _de plus en plus humilié_.
De chez Lelorieux.
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Nous autres, nous ne nous fournissons que chez Ehrler. Il n'y a que lui,
mon cher, il n'y a que lui à Paris.--(_A voix basse._) Fumez-vous? _(Il
lui offre mystérieusement un cigare._) J'ai des havanes parfaits que
j'ai chipés.
JORDAN.
On me le défend, mais je fume aussi en cachette. Où prenez-vous vos
cigares?
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Dans le fumoir de papa, donc.
Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, la petite Héloïse
disait à Constance.
«Votre mère a-t-elle beaucoup de diamants?
CONSTANCE.
Je crois bien! elle a un collier de 12,000 francs et une broche de 8,000
francs, c'est superbe à voir.
HÉLOISE, _avec dédain_.
Comment, elle n'a que cela? que ze la plains! Ma mère, à moi, a 20,000
écus de diamants, 5,000 écus d'émeraudes, et 10,000 écus de perles. Elle
a toute une garniture de vieux point d'Alençon (30 mètres à 60 francs le
mètre!) et tout une garniture de vieux point d'Angleterre, d'un prix
incalculable; et puis elle vient d'_asseter_ une garniture de vieux
point de Venise de 4,000 écus.
CONSTANCE, _humiliée_.
Maman a beaucoup de belles dentelles, aussi.
HÉLOISE, _dédaigneusement_.
Des dentelles modernes, probablement: c'est bien commun! Laissez-moi
vous donner un bon conseil, _sère_, ne dites pas maman, dites _ma mère_:
il n'y a que ce mot-là de bien porté.
CONSTANCE.
Merci, mademoiselle, vous avez raison.
HÉLOISE.
_Z'_espère avoir toutes les belles _sozes_ de ma mère, à mon _mariaze_:
elle est _touzours_ souffrante et ne les porte presque _zamais_.
D'ailleurs, ça m'ira mieux qu'à elle.
CONSTANCE.
Avez-vous des frères et soeurs?
HÉLOISE, _indignée_.
Fi, donc! _ze_ suis fille unique, Dieu merci! partazer avec d'autres, ce
serait horrible; ze n'ai pas trop de tout l'_arzent_ de mon père et de
ma mère, pour moi seule: tout doit être à moi, tout!...
ARMAND, _bas_.
Ah! la vilaine petite fille! le vilain petit garçon!
JACQUES, _bas_.
Nous allons voir s'ils vont daigner s'amuser! (_Haut._) Eh bien, mes
amis, à quoi jouons-nous à présent?
CONSTANCE, _avec humeur_.
Laissez-nous causer; moi, je ne joue pas.
HÉLOISE.
Moi, _zouer_, _zuste_ ciel! _zamais!_ cela _siffonnerait_ ma _zolie_
toilette.
LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec hauteur_.
Veuillez, monsieur, nous traiter avec respect. Nous ne sommes pas les
amis des premiers venus, je vous en préviens.
ARMAND, _avec ironie_.
Oh! oh! cher vicomte, vous le prenez de bien haut!
LE VICOMTE HÉLIOGABALE.
Ne vous familiarisez pas avec moi, monsieur, je vous prie.
ARMAND, _haussant les épaules_.
Tenez, mes amis, laissons tranquilles ces petites caricatures et allons
jouer sans elles.»
CHAPITRE XXVI.
LES ÉLÉGANTS SONT ATTRAPÉS.
Au moment où Héloïse et Héliogabale, rouges de dépit, ouvraient la
bouche pour répondre aux paroles d'Armand, un petit garçon et une petite
fille, proprement mais très-simplement vêtus, passèrent avec
précipitation en heurtant involontairement les deux merveilleux.
Héliogabale, enchanté d'avoir un prétexte pour se mettre en colère,
arrêta brusquement ces enfants.
«Je vous trouve bien insolents de nous bousculer, moi et ma cousine,
s'écria-t-il grossièrement. Vos vilains vêtements ont touché les nôtres!
HÉLOISE.
Ils ont manqué me _siffonner_! _sassez_-les, mon cousin, ces sales
petits.
LE PETIT GARÇON, _rougissant_.
Nos vêtements sont simples, mais propres, monsieur et mademoiselle! vous
ne devez pas craindre de les toucher.
HÉLOISE, _minaudant_.
Quelle horreur! _tousser_ cette laine affreuse? _zamais!_ (_Elle se
sauve derrière Héliogabale._)
HÉLIOGABALE, _avec majesté_.
Allez-vous-en, ce n'est pas votre place. Les Tuileries ne sont pas
faites pour des gens communs comme vous.
ARMAND, _indigné_.
Héliogabale, vous êtes aussi impertinent que ridicule: c'est lâche à
vous d'insulter des enfants qui ne vous ont rien fait.
HÉLIOGABALE.
Comment, rien fait? ils ont osé effleurer mes vêtements! Je leur ai
donné la leçon qu'ils méritaient.
LA PETITE FILLE, _irritée_.
C'est vous qui mériteriez d'en recevoir une, monsieur, et elle vous sera
peut-être donnée....
HÉLIOGABALE, _ricanant_.
Ah! Ah! je voudrais bien voir cela.
LE PETIT GARÇON, _avec colère_.
Oui, vous verrez cela, car vous êtes un vilain petit....
LA PETITE FILLE.
Tais-toi, mon ami, viens: laissons ces deux méchants enfants: ils n'ont
pas de coeur! (_A Armand._) Merci, Monsieur, d'avoir pris notre
défense.»
Les petits inconnus s'éloignèrent rapidement. Armand et ses amis,
choqués du ton et des manières des nouveaux venus, les laissèrent avec
Constance, Herminie, Jordan, Jules et Vervins. Lionnette, retenue par
les élégants, était restée près d'Héloïse.
Débarrassés de cette vilaine petite société, les enfants jouèrent de bon
coeur: ils se séparèrent enfin, en se disant à revoir pour les jours
suivants.
On était alors au printemps: le soleil brillait dans tout son éclat;
aussi la réunion était-elle complète chaque jour aux Tuileries; mais, au
grand regret des enfants raisonnables, la présence d'Héliogabale, celle
d'Héloïse, avaient détruit chez les élégants les bons effets produits
par les sages conseils et le bon exemple des enfants raisonnables; les
toilettes étaient redevenues extravagantes; à la bourse de timbres se
joignaient des paris de toute sorte: Héloïse et son cousin triomphaient
orgueilleusement de leur mauvaise influence qui s'accroissait chaque
jour de plus en plus.
Un dimanche, les élégants étaient réunis comme d'habitude, se pavanant,
paradant les uns devant les autres, lorsque arrivèrent deux enfants, une
petite fille et un petit garçon, habillés si richement qu'Héloïse et
Héliogabale eux-mêmes poussèrent un cri de surprise et d'admiration: ce
n'était que soie rose, dentelles, broderies, or et bijoux.
HÉLOÏSE, _gracieusement_.
Voulez-vous venir zouer avec nous, mademoiselle et monsieur?
LA PETITE FILLE, _avec hauteur_.
Je veux savoir avant qui vous êtes.
HÉLOÏSE, _bas_.
Quelle dignité! c'est une personne très-distinguée! (_Haut._) C'est trop
_zuste_! Ze suis la fille de la marquise de Ramor.
LA PETITE FILLE, _riant_.
Ah! ah! Ramor! quel drôle de nom! pourquoi pas souris morte?
Armand et ses amis, qui s'étaient approchés avec curiosité, éclatèrent
de rire à cette réflexion.
HÉLOÏSE, _très-rouge_.
Vous êtes bien moqueuse, mademoiselle!
LA PETITE FILLE, _majestueusement_.
Mon père est le duc de Fontarabie, mademoiselle: il a trente-cinq
serviteurs.
ARMAND, _riant_.
Pourquoi pas trente-six? c'est un nombre consacré.
LE PETIT GARÇON, _à Héliogabale_.
Mon père est maréchal: j'ai quarante-cinq chevaux à ma disposition, je
ne comprends pas la vie sans chevaux: en avez-vous autant que moi?
HÉLIOGABALE, _honteux_.
Hélas! je n'en ai que huit!
JORDAN, _bas_.
Je ne suis pas fâché qu'il soit humilié par le petit maréchal, le
vicomte; il nous a assez assommés avec ses écuries!
La conversation continua: les élégants étaient de plus en plus subjugués
par les discours et les manières des nouveaux venus. Le moment de se
séparer étant venu, le fils du maréchal dit à tous les enfants:
«Messieurs et mesdemoiselles, nous allons ce soir au Cirque; il y débute
deux merveilles, _les petits centaures_. Je vous engage à y aller aussi,
ce sera très-intéressant.»
Cette proposition séduisit les enfants, et il fut convenu qu'on
obtiendrait des parents la permission d'aller au Cirque:
Leur curiosité était vivement excitée, aussi furent-ils très-éloquents;
chacun obtint ce qu'il désirait, et le soir venu, tout ce petit monde se
retrouva au spectacle.
Les élégants, groupés entre eux, s'étonnaient de ne voir pas arriver
leurs amis du matin, lorsque l'arène s'ouvrit et l'on vit paraître les
petits centaures, montés sur des chevaux arabes, lancés au grand galop.
Des applaudissements les accueillirent; les enfants des Tuileries
avaient poussé un cri de surprise, les élégants étaient furieux, les
enfants raisonnables riaient aux éclats en reconnaissant les merveilleux
qui étaient venus aux Tuileries le matin.
Les petits centaures firent des prodiges d'adresse et d'intrépidité: on
les applaudissait à tout rompre. Leurs exercices terminés, ils sautèrent
à bas de leurs chevaux: et se dirigèrent vers les élégants, qui étaient
devenus rouges et embarrassés.
LE PETIT GARÇON.
Monsieur Héliogabale, mon père est maréchal... ferrant! (_rires_) et:
j'ai à ma disposition les quarante-cinq chevaux de ce manège!
LA PETITE FILLE.
Mademoiselle Héloïse, mon père s'appelle Leduc, et il est de Fontarabie;
il a trente-cinq valets d'écurie sous ses ordres.
LE PETIT GARÇON.
Merci de l'accueil flatteur que vous nous avez fait ce matin: il est
vrai que nous étions richement habillés.
LA PETITE FILLE.
Tandis que l'autre jour, quand nous étions mis simplement, vous nous
avez insultés.
[Illustration: Et l'on vit paraître les petits centaures. (Page 333.)]
LE PETIT GARÇON.
C'est papa qui a voulu que nous vous donnions une leçon.
ARMAND.
C'est donc ça! je me rappelais bien les avoir vus quelque part, ces
petits enfants!
Après avoir salué ironiquement, les petits centaures se retirèrent. Les
élégants, pleurant de dépit, se sauvèrent au milieu des rires moqueurs
de leurs voisins qui avaient assisté à cette scène.
Cet incident fit grand bruit dans la petite société des Tuileries:
quelques élégants incorrigibles, parmi lesquels se trouvaient Héloïse,
Héliogabale, Constance, Herminie, Jordan, son frère et Vervins,
abandonnèrent les Tuileries, et se donnèrent rendez-vous aux
Champs-Élysées pour y étaler leurs grâces tout à leur aise: une dizaine
d'autres enfants revinrent franchement à la raison, à la simplicité, et
grossirent le nombre des enfants raisonnables.
CHAPITRE XXVII.
LA SURPRISE DE M. DE VALMIER.
«Maman, dit Noémi, en entrant un matin au salon, quelques jours après
les dernières scènes, Irène m'écrit qu'elle ne peut me donner ma leçon
aujourd'hui; elle me dit aussi qu'ils sont tous très-occupés, et il leur
est impossible de nous recevoir ce matin.
MADAME DE VALMIER, _étonnée_.
C'est singulier, Suzanne y est toujours pour moi; je ne la gêne jamais!
cela me contrarie, j'aime tant voir ces chers amis!
NOÉMI.
Et moi donc, j'aime de tout mon coeur mes leçons et ma petite maîtresse
de piano. Me voilà désorientée pour toute la journée.
M. DE VALMIER.
Allez voir vos amis de Kermadio, cela vous consolera, mes amies.
NOÉMI.
On dirait que vous êtes enchanté de notre désappointement, méchant papa.
(_Elle l'embrasse._) Irons-nous chez Mme de Kermadio, maman?
MADAME DE VALMIER.
Je ne sais si cela leur....
BAPTISTE, _entrant_.
Une lettre pour Madame, une lettre pour Monsieur.
MADAME DE VALMIER, _lisant_.
C'est de Mme de Kermadio, Noémi, elle nous prie de venir passer la
matinée chez elle; ses enfants ont leurs cousins de Marsy à goûter; ils
désirent tous que nous y allions.
NOÉMI, _étonnée_.
Ils choisissent pour se réunir un jour où Irène, Julien et leurs parents
sont occupés! quelle singulière chose!
MADAME DE VALMIER.
Je vais écrire que nous irons.»
La mère et la fille se rendirent, en effet, chez Mme de Kermadio. M. de
Valmier, visiblement agité après la lecture de la lettre qu'il avait
reçue, ne tenait pas en place et n'eut de repos que lorsque la voiture
eut emmené Mme de Valmier et Noémi; elles s'en étaient aperçues et en
voiture, Noémi dit a sa mère:
«Maman, papa prépare notre surprise.
MADAME DE VALMIER.
Je le crois aussi.
NOÉMI, _pensive_.
Peut-être s'est-il entendu avec Mme de Kermadio pour nous tenir
éloignées de la maison aujourd'hui.
MADAME DE VALMIER, _riant_.
Tu le sauras facilement en me demandant à trois heures de retourner à
l'hôtel. Leur manière de nous retenir nous prouvera qu'ils sont d'accord
avec ton père.
NOÉMI.
C'est cela! ça va être amusant.»
Elles arrivèrent chez Mme de Kermadio, où elles furent reçues avec la
tendresse accoutumée. Armand faisait mille folies; il éclatait de rire
sans sujet, se parlait à lui-même, se frottait les mains à les écorcher
et paraissait hors de lui.
Noémi et sa mère remarquèrent cela et se regardèrent du coin de l'oeil
en souriant. Après le goûter, Noémi dit à Mme de Valmier, avec
intention:
«Ne serait-il pas temps de retourner à la maison, maman?»
Armand poussa un cri qui fit bondir tout le monde.
ÉLISABETH.
Mon Dieu! Armand, ne nous fais donc pas des peurs pareilles.
ARMAND, _très-agité_.
Mais tu n'as donc pas entendu que Noémi veut partir?
NOÉMI, _avec malice_.
Il me semble qu'il en est bien temps.
ARMAND, _de plus en plus agité_.
Oh non, non! Il est bien trop tôt! c'est impossible! tout serait manqué!
NOÉMI.
Qu'est-ce qui serait manqué?
ÉLISABETH, _précipitamment_.
Notre matinée, chère Noémi; nous comptons te garder jusqu'à l'heure du
dîner.
JEANNE, _riant_.
Armand deviendrait fou furieux si tu par... aïe!...
LES ENFANTS.
Qu'est-ce que c'est?
JEANNE.
Dis donc, Armand, tu pinces bien quand tu t'y mets! je t'en fais mon
compliment! (_Elle se frotte le bras._)
ARMAND, _honteux_.
Pardon, ma pauvre Jeanne, je craignais que... que....
NOÉMI.
Que quoi?
ARMAND.
Heu.... Jeanne me comprend, ça me suffit.
ÉLISABETH, _riant_.
Armand, mon ami, tu ne tiendras jamais jusqu'à la fin!
ARMAND.
Si, si! (_Héroïquement._) Je sais me dompter, tu vas voir. Tenez, mes
amis, jouons à la lanterne magique, je serai le montreur.
JACQUES.
Qu'est-ce que c'est que ça, le montreur?
ARMAND.
Eh bien, l'homme qui montre, quoi! C'est bien simple.
ÉLISABETH.
Plus simple qu'élégant.
ARMAND.
C'est bon, moqueuse. Installez-vous, je prépare mes verres.
La fin de la matinée s'écoula rapidement. Armand était très-drôle en
débitant ses histoires et faisait rire tout le monde. Six heures
sonnaient quand Mme de Valmier s'écria:
«Qu'il est tard! Nous nous sommes oubliées: vite, Noémi, partons.
NOÉMI.
Tout de suite, maman. (_Elle s'apprête._) Adieu, mes amis; nous sommes
horriblement en retard pour le dîner!
ARMAND.
Tant mieux!
NOÉMI.
Merci, Armand, vous êtes charitable! Le pauvre papa qui nous attend doit
mourir de faim!
ARMAND.
Il n'y songe pas, au... aïe!...
LES ENFANTS.
Qu'est-ce que tu as!
ARMAND.
C'est Jeanne qui m'a rendu mon pinçon (_il se frotte le bras_) avec les
intérêts! (_On rit._)
JEANNE, _gaiement_.
Il n'y avait plus moyen de t'arrêter autrement... tu allais, tu
allais....
ARMAND.
Tu m'as rudement arrêté! C'est égal, je te remercie.»
Mme de Valmier et sa fille prirent congé de leurs amis; elles étaient
plus intriguées que jamais.
NOÉMI.
Mais qu'est-ce que cela peut être, mon Dieu, que cette surprise?
MADAME DE VALMIER.
Je ne m'en doute pas du tout! Patience!
En arrivant à l'hôtel, la calèche s'arrêta un instant pour laisser
entrer un commissionnaire portant une étagère et un prie-dieu.
NOÉMI.
Voilà nos locataires qui emménagent, maman. C'est drôle: ces meubles
ressemblent à ceux de Mme de Morville.
MADAME DE VALMIER.
Il y en a des centaines de pareils, mon enfant.
En descendant de voiture, Noémi leva machinalement la tête: le jour
baissait, elle vit pourtant à une des fenêtres du pavillon la figure
d'une petite fille qui disparut dès qu'elle se vit regardée.
Noémi poussa une exclamation.
«Comme cette enfant ressemble à Irène! dit-elle.
MADAME DE VALMIER.
Mais tu rêves, ma fillette. Tu n'as dans la tête que nos amis, leur
mobilier, leur ressemblance... Bonjour, André, c'est bien aimable à toi
de nous attendre, au lieu de te mettre à table... nous sommes si en
retard!
M. DE VALMIER.
Tant mieux!
NOÉMI.
Là! voilà papa qui dit comme Armand.
M. DE VALMIER.
Mais certainement: cela prouve que vous vous êtes amusées (_entre ses
dents_) et que Mme de Kermadio m'a tenu parole.
MADAME DE VALMIER.
A table, Noémi: j'ai honte de retenir ainsi ton pauvre père.»
A peine à table, M. de Valmier regarda sa femme et sa fille, sourit en
se voyant observé par elles avec une curiosité affectueuse et leur dit:
«Nos locataires se sont installés ce matin dans le pavillon.
MADAME DE VALMIER.
Bien, mon ami; j'irai les voir dès demain matin, cela me semble poli.
M. DE VALMIER.
Je te prie de m'excuser, Juliette, mais je leur ai déjà annoncé que nous
irions tous leur faire une visite ce soir.
MADAME DE VALMIER, _étonnée_.
N'est-ce pas trop d'empressement, mon ami? ils doivent être à peine
installés: notre visite les gênera, je crois.
M. DE VALMIER.
Nous y resterons cinq minutes seulement, si tu le veux. Noémi sera
contente de voir ses petits voisins.
NOÉMI.
Certainement, papa, d'autant plus que j'ai entrevu la petite fille et
elle m'a paru ressembler à ma chère Irène.»
[Illustration: La calèche s'arrêta un instant. (Page 345.)]
On sortit de table, et Noémi se mit au piano sur la demande de son père,
mais elle était visiblement distraite.
A huit heures, M. de Valmier se leva en disant: «Veux-tu venir chez nos
voisins, Juliette?
MADAME DE VALMIER.
Volontiers; viens, Noémi.»
On alla vers le pavillon des nouveaux locataires. M. de Valmier sonna
et... le père Michel vint ouvrir.
NOÉMI, _surprise_.
Vous ici, père Michel, par quel hasard?
M. DE VALMIER, _souriant_.
Il est à mon service maintenant, et il a aidé au déménagement de nos
voisins. Entre au salon, Juliette.
MADAME DE VALMIER, _entrant_.
Je suis charmée, Ma.... Suzanne, chère Suzanne, vous ici? (_Elle
l'embrasse._)
NOÉMI, _enchantée_.
Irène, Julien, mes bons amis! quel bonheur!... Et M. de Morville! Voilà
donc votre surprise, papa?
MADAME DE VALMIER, _émue_.
Oh! merci, merci, mon bon André: elle est digne de ton coeur, et de ta
tendresse pour nous.
MADAME DE MORVILLE.
Oui, Juliette, nous voilà devenus vos voisins. Et vous ne savez pas
tout!
M. DE MORVILLE.
Laisse-moi la joie de le dire, ma bonne Suzanne. Notre généreux ami,
madame, m'associe à sa maison de banque: grâce à son affection, ma chère
famille n'est plus dans la gêne.
IRÈNE.
Et c'est par sa bonté que nous voilà installés ici. Ces jolis meubles,
nous les devons à sa générosité.
JULIEN.
Comment jamais reconnaître tant de bienfaits?
En disant cela tout le monde s'embrassait, riant, pleurant, s'embrassant
encore. Quand on fut un peu calmé, M. de Valmier prit la parole:
«Oui, dit-il avec émotion, voilà nos amis près de nous: M. de Morville,
grâce à sa grande intelligence, à sa grande habitude des affaires, et à
sa prudence, si chèrement acquise, m'aidera à diriger ma maison de
banque, trop considérable pour moi seul. Mais cette conduite m'a été
inspirée par les bienfaits que nous avons reçus de nos amis. Grâce à
eux, j'ai retrouvé l'intérieur, les affections qui me manquaient.
N'était-il pas juste de témoigner ma reconnaissance à ceux qui l'ont si
noblement méritée?»
De nouvelles exclamations, des effusions nouvelles répondirent à ces
paroles; puis Noémi et sa mère visitèrent avec bonheur le charmant
appartement de leurs amis.
NOÉMI.
Que c'est joli! que c'est bien arrangé!... Ah! voilà l'étagère et le
prie-dieu! Maman, avais-je raison de trouver qu'ils ressemblaient à ceux
de Mme de Morville?
MADAME DE VALMIER.
Parfaitement raison, ma Noémi, et la ressemblance de la voisine avec
Irène était très-naturelle.
IRÈNE.
Je me suis bien aperçue que j'avais attiré l'attention de Noémi quand
elle a regardé le pavillon. J'avais tort de me montrer; mais je ne
pouvais résister à l'envie de voir un instant cette chère amie....
(_Elles s'embrassent._)
M. DE VALMIER.
Je propose d'aller prendre le thé chez Juliette; nos amis sont à peine
installés et rien n'est prêt. Le bon Michel va nous servir; il est
averti.
NOÉMI.
Je suis enchantée que vous ayez pris Michel, papa, je l'aime beaucoup.
MADAME DE VALMIER.
Oui, il me paraît très-honnête: il remplacera avantageusement Marius le
maître d'hôtel.
On alla chez Mme de Valmier, et l'on termina paisiblement la soirée dans
la plus douce, la plus affectueuse intimité.
CHAPITRE XVIII.
LES CONTRASTES.
Le jour suivant, il y avait réception chez M. et Mme de Valmier; mais ce
n'était pas une brillante soirée comme il y en avait autrefois: si les
toilettes étaient simples, si les invités étaient en petit nombre, les
coeurs étaient franchement joyeux. Il y avait là les familles de
Morville, de Kermadio et de Marsy: le bonheur était complet et les amis
vrais venaient se réjouir avec ceux qu'ils avaient aimés et consolés
dans leurs malheurs.
Sur l'expressive et sympathique figure d'Élisabeth se peignait une joie
profonde; pour Armand il était changé en mouvement perpétuel, riant,
chantant, gambadant et ne cessant pas une minute de se frotter les mains
avec plus d'ardeur que jamais.
Après le dîner, il y eut un petit concert, puis une loterie: les
artistes étaient Mme de Valmier, Noémi, Irène et Élisabeth. Chacun avait
gagné un magnifique lot. Élisabeth et Armand seuls n'avaient pas encore
tiré leurs billets.
ARMAND.
Que vais-je gagner, moi? un nigaud, peut-être, j'ai toujours de la
chance à rebours. (_On rit; il tire son billet._) Qu'est-ce que je
disais! un papier plié! C'est une attrape, évidem.... Ah! ah! mes amis,
je vais m'évanouir.... (_il saute de joie_). Non, j'aime mieux embrasser
M. de Valmier! (_Il lui saute au cou._)
ÉLISABETH, _intriguée_.
Mais qu'est-ce que c'est donc, mon Dieu?
ARMAND.
Tiens, regarde! Le remplacement du fils de ma nourrice, de ce pauvre
Yvon que je savais si malheureux d'être à l'armée. Tu sais comme cela me
faisait de la peine, à moi aussi? Ah! mon Dieu, que je suis heureux!...
Marie-Anne va être si contente de ravoir son pauvre fils. J'en pleure,
tenez! (_Il s'essuie les yeux._)
MADAME DE KERMADIO, _émue_.
Quelle charmante pensée, monsieur de Valmier! Vous venez de faire là
bien des heureux!
M. DE KERMADIO, _de même_.
Nous en sommes vivement reconnaissants!
ÉLISABETH, _poussant un cri_.
Ah! c'est trop, trop généreux! Voyez, maman, ce que je viens de
gagner....
MADAME DE KERMADIO, _avec étonnement_.
Une lettre de notre architecte pour toi! (_Elle lit._)
«Mademoiselle,
«J'ai reçu l'argent destiné à l'école des soeurs. Le terrain est
acheté et les travaux commencent aujourd'hui. L'école sera prête
pour le premier jour du mois de mai, comme vous le désirez, me
dit-on.
«Daignez agréer, etc.
«LEPEC, _architecte_.»
M. DE KERMADIO.
Une école à Kermadio.... L'objet de tous les voeux d'Élisabeth! Cher
monsieur de Valmier, vous la comblez. Je ne sais vraiment si nous
pourrons lui laisser accepter....
M. DE VALMIER.
Ah! laissez-nous témoigner notre reconnaissance à vos charmants enfants,
monsieur; c'est grâce à eux que tous ces enfants font la joie de leurs
parents. Qu'ils en soient récompensés!
MADAME DE VALMIER.
André a raison: vous vous plaisez, chers petits, à faire le bien: nous
sommes heureux de vous y aider.
Élisabeth embrassa Mme de Valmier en pleurant.
«Ne me donnez pas d'éloges, madame, s'écria-t-elle: je fais mon devoir,
voilà tout! C'est le bon Dieu qu'il faut remercier: lui seul a permis
que notre amitié fit quelque bien.
ARMAND.
Rendons-nous justice: Élisabeth a été excellente; moi, je n'ai presque
rien fait de bon.
JULIEN.