trouver?»
Après quelques protestations modestes d'Armand, l'on se dit adieu et
l'on se sépara en se donnant rendez-vous aux Tuileries pour le
lendemain.
Elles étaient bien changées, les Tuileries! les débris du club _le Beau
monde_ ayant disparu, les enfants étaient redevenus peu à peu simples et
gentils; le club _de la Charité_ grossissait de plus en plus et
améliorait ceux qui en faisaient partie. Il n'y a rien de tel que de
faire l'aumône et de s'occuper activement des pauvres pour améliorer son
coeur et son esprit. Aussi les parents s'applaudissaient-ils chaque jour
davantage de l'excellente influence exercée sur leurs enfants par
Élisabeth, Armand et leurs amis.
On venait de terminer les comptes rendus des bonnes oeuvres faites dans
la semaine, quand un ouragan de rires et de quolibets fit lever tous les
enfants: ils virent accourir Héloïse de Ramor tout en larmes, rouge, en
nage, les vêtements en désordre. Lionnette et sa bonne l'accompagnaient;
Héloïse était poursuivie par quelques gamins, acharnés comme de vrais
roquets. On n'entendait que des cris confus entremêlés de ces phrases:
«Sac à papier! papa, maman, que crâne toilette!
--C'est la reine de Charenton, pour sûr!
--Et ça insulte le monde, ces péronnelles-là?
-Si ça ne fait pas suer! une cervelle à l'envers qui va faire la _Marie
j'ordonne_!
--Ah! mais non! ça ne prend pas....
--Un gamin est t'hardi, mais pas assez pour porter une pelure comme
celle-là!
--J'crois ben! un chaudron emplumassé de queues d'arlequins, des habits
idem, et tout ça rouge comme du sang de boeuf gras!
--Une ronde autour de la déesse du Boeuf-Gras!
--Ça y est!»
Et les impitoyables gamins, malgré les cris des petites filles furieuses
et de la bonne effrayée, se mirent à tourbillonner autour d'elles, en
chantant avec frénésie, sur l'air de: _Nous allons planter des choux:_
V'là la Déesse du Boeuf-Gras,
A la mode, à la mode,
V'là la Déesse du Boeuf-Gras,
A la mode de chez nous.
Elle a la tête à l'envers,
Pas d'cervelle, pas d'cervelle,
Elle a la tête à l'envers,
A la mode de chez nous.
ARMAND, _s'élançant_.
Voyons, mes amis, laissez ces enfants. C'est lâche à de grands garçons
comme vous de tourmenter de pauvres petites filles, parce que leurs
parents jugent à propos de les habiller d'une façon ridicule.
UN GAMIN.
Si ça nous plaît, à nous? Ça n'est pas votre affaire!
UN AUTRE GAMIN.
Tais-toi, Micou, ce petit garçon a raison, je le connais, et je ne veux
pas qu'on le contrarie, entends-tu?
PREMIER GAMIN.
A cause? C'est l'arche sainte, peut-être?
DEUXIÈME GAMIN.
Tu m'demandais l'aut' jour qui avait donné à maman l'argent de not'
loyer pour apaiser l'propriétaire. J't'ai dit: un bon coeur.... Eh ben!
le v'là.
[Illustration: V'là la déesse du Boeuf-Gras. (Page 358.)]
PREMIER GAMIN, _ému_.
C'est bien, ça! fichtre, c'est bien! vot' main, m'sieu, s'vous plaît
(_il serre la main d'Armand_); on aime à s'amuser et à gouailler, mais
on n'est pas mauvais pour ça; pas vrai, les autres?
TOUS LES GAMINS.
Non, non, vive l'bienfaiteur à Todore!
DEUXIÈME GAMIN.
Et filons roide, à présent: à l'atelier, les camarades!
ARMAND, _affectueusement_.
Merci, mes amis, merci, Théodore.
THÉODORE.
Faudrait que je soye un fier ingrat pour pas vous faire plaisir, m'sieu
Armand, l'gamin de Paris est reconnaissant pour toujours, entendez-vous?
en route, mauvaise troupe.
La bande de gamins disparut comme une nuée d'oiseaux, en chantant à
tue-tête.
CHAPITRE XXIX.
LES CONTRASTES CONTINUENT.
Restés seuls, les enfants consolèrent Lionnette et Héloïse; ils aidaient
la bonne à réparer le désordre de leurs vêtements, lorsque de grands
cris se firent entendre de nouveau: Héliogabale parut à son tour, suivi
de loin par deux soldats. Le petit garçon se sauvait à toutes jambes en
pleurnichant lorsqu'il aperçut sa bonne, poussa un cri de joie et
s'élança vers elle.
LA BONNE.
Enfin, vous voilà, monsieur le vicomte. Comment ne m'avez-vous pas
suivie pour protéger aussi votre cousine?
HÉLIOGABALE, _pleurnichant_.
Les méchants gamins se seraient moqués de moi, comme d'Héloïse! j'aimais
mieux rester aux Champs Élysées.
PREMIER SOLDAT, _arrivant_.
Mille tonnerres de pipe culottée! nous vous attrapons enfin, l'insulteur
du militairrrre frrrrançais.
DEUXIÈME SOLDAT.
Oui, nous vous....
PREMIER SOLDAT, _avec solennité_.
Que l'on doit se taire devant son sargent, fusilier Rodet; laissez-moi
m'expliquer avec ce civil impoli. C'est donc comme ça, jeune blanc-bec,
que vous nous remerciez pour avoir eu l'obligeante complaisance de vous
faire traverser la place Concorde?
DEUXIÈME SOLDAT.
Il est t'honteux de ses bienfaiteurs, pas vrai, sargent?
LE SERGENT.
Que je vous _adjoins_ à nouveau de clore votre bec, fusilier Rodet;
votre _intempérie_ de langage me choque.
LA BONNE, _étonnée_.
Monsieur le vicomte, qu'avez-vous donc fait à ces braves soldats?
HÉLIOGABALE, _grognant_.
Rien du tout; ils sont méchants et assommants de venir me faire une
scène devant tout ce monde: ils m'ont aidé à venir ici parce que j'avais
peur des voitures, c'est vrai, mais après ils ont exigé des
remercîments: de quoi se plaignent-ils, puisque j'ai voulu leur donner
de l'argent?
[Illustration: Mille tonnerres! (Page 36).]
ARMAND, _vivement_.
C'est très-mal, Héliogabale, d'avoir été ingrat envers ces braves gens.
Comment avez-vous osé les humilier en leur offrant de l'argent?
JULIEN.
A des soldats français! c'est honteux....
JACQUES.
Pauvre sergent, il a l'air tout peiné! (_Il lui serre la main._) Allez,
sergent, tout le monde ne se ressemble pas; les enfants des Tuileries
vous remercient de ce que vous venez de faire pour un de leurs
camarades.
PAUL.
Bien dit, Jacques. Tenez, sergent, voilà un rouleau de sucre au punch,
voulez-vous me faire le plaisir de l'accepter? Ce n'est pas de l'argent,
ça, mais le souvenir d'un petit garçon qui espère devenir brave comme
vous.
LE SERGENT, _souriant_.
A la bonne heure! voilà parler! Merci de vos bonnes paroles et de votre
gentil cadeau.
DEUXIÈME SOLDAT.
Et moi aussi, je vous remercie, messieurs, je....
LE SERGENT, _avec autorité_.
Assez causé, fusilier Rodet; par file à droite, en avant marche, mon
ami. Au revoir, mes enfants. Adieu, gredinet de vicomte.
Les deux soldats s'éloignèrent, tandis que la bonne faisait des
remontrances à Héliogabale, qui grognait de plus belle.
Les élégants et les élégantes des Champs-Élysées étaient arrivés peu à
peu à la recherche de leurs amis.
HÉLOÏSE, _aigrement_.
C'est la faute de cette sotte de Lionnette, si tout cela m'est arrivé;
elle disait sans cesse à haute voix: «Tout ce _rouze_ est ravissant! il
n'y a qu'Héloïse pour s'habiller si bien! Alors, les gamins l'ont
entendue et se sont mis à me poursuivre. _Ze_ me suis sauvée
_zusqu'ici_, et voilà.
LIONNETTE, _vivement_.
Ah! par exemple, vous n'êtes guère reconnaissante, ma chère; j'ai essayé
de vous défendre tout le temps.
HÉLOÏSE, _avec colère_.
Ce n'est pas vrai! et Herminie m'a abandonnée _lâssement_, elle, c'est
dégoûtant!
HERMINIE, _ricanant_.
Tiens! comme ç'aurait été agréable de recevoir des injures à cause de
vous....
HÉLOÏSE, _de même_.
Et Constance riait des in_zu_res des gamins. C'est ignoble!
CONSTANCE, _tranquillement_.
C'était drôle à entendre. D'ailleurs, vous n'êtes guère aimable, ce
n'est donc pas étonnant que je ne me soucie pas de vous.
HÉLIOGABALE.
Jordan, Jules et Vervins n'ont jamais voulu quitter guignol, pour me
mener ici. C'est pas des bons amis, ça!
JORDAN.
Merci, allez donc vous déranger pour un garçon qui m'a filouté pour 18
francs de timbres confédérés....
JULES.
Et qui n'a jamais voulu me payer mes timbres russes....
VERVINS.
Et qui ne veut jamais jouer qu'aux jokeys pour nous écraser de son luxe,
de ses havanes chipés et fumés en cachette, et de ses écuries.
HÉLIOGABALE.
Vous êtes des vilains!
HÉLOÏSE, _à ses amies_.
Vous êtes des _messantes_!
Les bonnes ramenèrent aux Champs-Élysées les malheureux élégants, qui se
disputaient avec acharnement. Lionnette seule ne les suivit pas.
LA BONNE.
Venez-vous, mademoiselle Lionnette? voilà toutes vos amies qui s'en
vont.
LIONNETTE, _résolûment_.
Non, ce ne sont plus mes amies; je veux rester ici avec Élisabeth,
Noémi, Irène, Jeanne et Françoise, que j'ai sottement dédaignées.
Héloïse n'est qu'une ingrate et une égoïste. (_Aux petites filles qui
l'entourent._) Chères amies, voulez-vous de moi? je serais si heureuse
de redevenir votre amie, d'être simple et gentille comme vous toutes!
ARMAND, _battant des mains_.
Vivat! voilà Mlle Lionnette gagnée à la bonne cause!
ÉLISABETH, _l'embrassant_.
Soyez la bienvenue, chère Lionnette! nous vous regrettions
véritablement. Votre retour parmi nous est une grande joie.
LA BONNE.
Vous faites joliment bien, mademoiselle; allez, les bons coeurs valent
mieux que les beaux habits.
Tous les enfants entourèrent Lionnette, émue et reconnaissante, et lui
firent les plus tendres caresses.
Armand déclara alors solennellement qu'on allait jouer à «la
condamnation du luxe des enfants.» Lionnette devait déposer comme témoin
à charge. On accueillit avec joie cette proposition et l'interrogatoire
commença.
LE JUGE ÉLISABETH.
Procureur Armand, qu'avez-vous à dire?
P. ARMAND.
Illustre juge, j'accuse le maudit Luxe d'avoir pris une de nos amies, de
l'avoir maquillée, de l'avoir habillée comme une poupée, et, pour
preuve, je demande qu'on interroge la susdite amie.
J. ÉLISABETH.
C'est trop juste! Témoin Lionnette, dites ce que vous savez.
T. LIONNETTE.
Je déclare en toute franchise que je trouve fâcheux et ridicule de se
barbouiller de blanc, de rouge et de noir. Moi-même j'avoue que....
P. ARMAND, _l'interrompant_.
Vous n'êtes pas accusée, vous n'êtes que témoin.
LIONNETTE.
Je déclare également qu'il est fâcheux de voir les enfants affublés de
tant d'étoffes et de garnitures coûteuses: cela les empêche de jouer....
ARMAND.
Écoutez, écoutez bien!... (_On rit._)
LIONNETTE.
Cela excite leur vanité, détruit les bons sentiments de leurs coeurs,
les rend passionnés pour le monde, et pour ces motifs je blâme
absolument ces modes dangereuses. (_On applaudit._)
ARMAND.
Bravo, témoin! à mon tour.... (_Il grince des dents._) Brrr! (_On rit._)
Mesdemoiselles et messieurs, nous venons de voir quel fâcheux exemple
nous donnent ceux qui ne vivent que pour le luxe, l'élégance, la vanité
et l'argent. Ils sont ridicules à plaisir, ingrats, grossiers, sans
coeur, faux amis. Nous, sachons rester simples, naturels, sincères: nous
y gagnerons sous tous les rapports.
Des applaudissements accueillirent le discours d'Armand, et le juge
Élisabeth prononça, au milieu d'acclamations enthousiastes, la
condamnation suivante:
«D'après la déposition du témoin Lionnette et le réquisitoire du
procureur Armand, nous, juge, déclarons que le luxe est à jamais aboli
par les enfants des Tuileries.»
Et satisfaits de cette sérieuse résolution, qui ne pouvait que leur
faire grand bien, les enfants se séparèrent gaiement, pour annoncer à
leurs familles l'heureuse transformation des enfants des Tuileries.
CONCLUSION.
Depuis ce temps tout fut paix et bonheur chez nos amis. Irène, Julien,
Noémi, Lionnette, les petits de Kermadio, les petits de Marsy, tous
achevèrent brillamment leur instruction. Les jeunes gens terminèrent
leur éducation dans un excellent collège. Les jeunes filles, dirigées
par leurs mères et assidues à des cours de toute espèce, acquirent ainsi
une solide instruction. Michel, «tel que vous le voyez,» est le meilleur
des maîtres d'hôtel: il mène admirablement la maison de M. de Valmier
Les parents sont profondément, complètement heureux. Noémi a vu, à sa
grande joie, sa famille s'accroître de deux petites soeurs et d'un petit
frère. La famille de Morville a racheté sa terre. Irène et Julien s'y
plaisent beaucoup, y font beaucoup de bien et sont adorés par tous les
gens du voisinage, pauvres et riches.
Julien, en sortant du collège, est devenu l'associé de M. de Valmier et
de son père: on parle de son prochain mariage avec Notoni. Armand dirige
l'exploitation de Kermadio et vient de demander la main d'Irène. On
pensa qu'elle ne le refusera pas.
Constance a épousé un sportman qui se ruina en jokeys et en chevaux.
Herminie est défigurée par la petite vérole et impossible à marier,
grâce à son detestable caractère.
Héloïse est morte étouffée dans son corset.
Jordan et Jules se détestent et plaident l'un contre l'autre, à propos
d'héritages.
Vervins est en prison pour dettes; le vicomte Héliogabale est devenu
idiot à force de fumer.
Et Élisabeth! notre chère, notre charmante et sympathique Élisabeth?
vous n'en parlez pas! me disent d'impatients petits lecteurs, indignés
de mon oubli... Je la réservais pour la fin.
Élisabeth est une de ces natures d'élite qui ont soif de sacrifices, de
dévouement. Si vous voulez la voir, allez à l'hospice de ***; celle que
les malades attendris appellent «_la bonne soeur_,» celle dont la
cornette de soeur de Charité voile le doux et gracieux visage, c'est
Élisabeth, l'Ange de la famille devenu l'Ange de la Charité.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
Dédicace. A ma fille.
I. L'élégante et l'élégant.
II. Deux petits Bretons.
III. L'accident.
IV. Aux Tuileries.
V. Rendez le bien pour le bien.
VI. Irène et Julien s'amusent.
VII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefois.
VIII. Les deux clubs.
IX. Une séance du Club «la Charité».
X. Une séance du Club «le Beau monde».
XI. Chez la grand'mère d'Élisabeth.
XII. Première charade.
XIII. Seconde charade.
XIV. Les amis faux et les amis vrais.
XV. La maladie d'Élisabeth.
XVI. Les recherches d'Armand.
XVII. Chez Irène et Julien.
XVIII. Manières différentes de recevoir des amis pauvres.
XIX. Les joies de la pauvreté.
XX. Les deux artistes.
XXI. Le changement de Noémie.
XXII. Les sacrifices d'Irène et de Julien.
XXIII. La fille de Mme de Marville.
XXIV. La fête de M. de Valmier.
XXV. On entrevoit une grande surprise.
XXVI. Les élégants sont attrapés!
XXVII. La surprise de M. de Valmier.
XXVIII. Les contrastes.
XXIX. Les contrastes continuent.
Conclusion.
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.