Mme de Morville se retourna du côté du père Michel pour lui demander

quelque chose; lui aussi s'était éclipsé!... La jeune femme restait

toute seule, très-surprise de ces disparitions successives, lorsque

toutes les portes s'ouvrirent à la fois et l'on vit les déserteurs

reparaître.

M. de Morville portait une jolie pendule de marbre blanc, Irène et

Julien un charmant bénitier et une belle statue de la sainte Vierge; sur

le palier était Armand, tenant une jolie étagère de palissandre.

Élisabeth traînait un beau prie-Dieu en palissandre et tapisserie, et le

père Michel fermait la marche avec un énorme bouquet.

MADAME DE MORVILLE, _stupéfaite_.

Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon Dieu?

[Illustration: Le père Michel fermait la marche. (Page 290.)]

A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle se vit entourée, embrassée,

félicitée.

IRÈNE.

Votre fête, chère, chère maman.

JULIEN.

Que nous vous souhaitons de tout notre coeur.

M. DE MORVILLE.

Pouvions-nous l'oublier, Suzanne!

ARMAND.

Voilà pour poser la statue de la sainte Vierge.

ÉLISABETH.

Voilà pour s'agenouiller devant.

MICHEL.

Et voilà un bouquet pour orner l'autel. Hélas! que ne puis-je dire

aussi: et l'hôtel!

Ce mélancolique calembour du bon vieux concierge fit éclater de rire

tout le monde. Ce fut au tour de M. de Morville et de ses enfants

d'offrir leurs présents, et ce furent de nouvelles exclamations, de

nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades. On remerciait, on

serrait la main des petits de Kermadio et du père Michel, dont les

aimables attentions avaient vivement touché la famille de Morville.

M. DE MORVILLE.

Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que vous méditiez!

IRÈNE.

Et Élisabeth, elle s'est bien gardée de me parler du joli prie-Dieu.

JULIEN.

Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle étagère.

ÉLISABETH, _riant_.

C'est bien étonnant, car sa discrétion a manqué l'étouffer: pour se

consoler de ne rien dire, il s'est promené hier pendant une heure dans

le jardin, en chantonnant: «Je suis discret, je n'ai dit à personne que

je donnais l'étagère à Mme de Morville, personne ne l'a su, ne le sait,

et ne le saura: personne, personne!»

(_Tout le monde rit._)

ARMAND, _consterné_.

Tu m'as entendu?

ÉLISABETH.

Moi et toute la maison. On riait joliment, va; tu n'as donc pas compris

pourquoi mon oncle Gaston avait un fou rire, quand il t'a donné de beaux

roseaux pour planter dans ton jardinet?

ARMAND, _frappé_.

Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas?

ÉLISABETH, _riant_.

Justement.

Armand, après avoir fait une figure tragi-comique, s'écria tout à coup:

«Je suis vengé... je confondrai mon oncle par mon admirable discrétion.

ÉLISABETH.

Comment ça?

ARMAND, _avec majesté_.

J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit à personne, pas même

à toi!

ÉLISABETH, _intriguée_.

Depuis le jour où Noémi est venue en mon absence et où tu l'as reçue à

ma place?

ARMAND, _triomphant_.

Justement.

M. DE MORVILLE.

A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre le sacrifice que se sont

imposé nos excellents enfants pour toi.

MADAME DE MORVILLE, _inquiète_.

Oh! mon Dieu, lequel?

IRÈNE ET JULIEN, _suppliant_.

Papa, ne dites pas....

M. DE MORVILLE.

Laissez, mes bien-aimés, laissez à votre mère la joie de vous apprécier

pleinement: Suzanne, ils ont profité de ta permission; ils ont vendu

leurs bijoux de première communion pour t'offrir ces cadeaux de fête.

MADAME DE MORVILLE, _très-émue_.

Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice! Combien je regrette votre

dévouement! (_Elle les embrasse._)

IRÈNE.

Chère maman, ce n'étaient que des bijoux, et votre joie est le vrai

trésor de notre coeur.

JULIEN.

Nous en ferions bien d'autres pour vous faire plaisir, ne fût-ce qu'un

instant!

MADAME DE MORVILLE.

Pauvres petits! Non, je ne puis être consolée de vos privations; vous y

teniez tant, surtout depuis notre ruine, à ces précieux souvenirs!

M. DE MORVILLE.

Ils n'en ont eu que plus de mérite à te les sacrifier. Va, Suzanne, je

suis fier de leur dévouement.

ARMAND, _avec explosion_.

Là! le moment indiqué par Noémi est arrivé; quel bonheur, Seigneur,

quelle joie! (_Il gambade._)

ÉLISABETH.

Armand, es-tu fou?

ARMAND.

De joie, petite soeur; oui, complètement. Tiens, je te laisse le plaisir

de lire toi-même cette lettre à nos amis. (_Il lui donne une lettre._)

ÉLISABETH.

Voyons. (_Elle lit haut._)

«Chère Irène et cher Julien,

«C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman m'a demandé l'autre

jour ce qui me ferait plaisir: «Les bijoux de mes amis, ai-je

répondu;» et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau.

Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes vite montées en

voiture, nous avons pris vos bijoux chez la bonne Mme Blesseau,

qui était déjà prévenue: elle était aussi contente que nous, car

elle devinait à qui ils étaient destinés...; les voici.... Vous

me permettez de vous les offrir, n'est-ce pas, mes bons amis?

J'ai tant de plaisir à le faire! Ce sera la fête de papa

bientôt, et je m'y préparerai avec votre secours, mes chers

amis: ce service sera bien supérieur au plaisir que je vous fais

en ce moment: j'ai le seul mérite de vous offrir ces bijoux

comme je vous aime: de tout mon coeur.

«Votre amie dévouée,

«Noémi de Valmier.»

Les petits de Morville s'étaient jetés dans les bras de leurs parents,

aussi émus qu'eux de cette lettre touchante.

ARMAND, _sautant de joie_.

Et voici les bijoux.... (_il tire les écrins de sa poche_), le secret de

Mlle Noémi; il me semble l'avoir bien gardé. Ah! ah! Élisabeth,

qu'est-ce qu'il dira des roseaux, mon oncle Gaston?

ÉLISABETH.

Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand, ce seront les

roseaux d'Armand le discret!

(_Armand se rengorge._)

JULIEN, _avec émotion_.

Dès demain, je me mets au travail, et je prépare à cette charmante Noémi

une surprise comme elle le mérite.

IRÈNE, _de même_.

Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais me dépêcher de finir.

LE PÈRE MICHEL, _desservant_.

Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis la grande révolution.

ARMAND, _gaiement_.

Quel âge aviez-vous en 93, père Michel?

LE PÈRE MICHEL.

Aucun, monsieur Armand (_on rit_), car je ne naquis qu'en 98.

ARMAND.

Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque nous sommes en 1855.

LE PÈRE MICHEL.

Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que j'ai eu tant de

malheurs! forcé par la nécessité, j'ai dû être intendant. J'ai été dix

ans chez un bien bon maître, M. le duc de Narvonne; depuis sa mort, je

n'ai pas eu le courage d'en servir un autre et j'ai pris cette loge

comme retraite, mais maintenant, si j'avais une bonne place en vue,

j'aimerais bien à la prendre.

M. DE MORVILLE.

Si je puis vous recommander, père Michel, je le ferai, soyez-en sûr.

LE PÈRE MICHEL.

Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes certificats; ils ne

peuvent que me faire honneur.

La soirée s'avançait. Anna était venue chercher Élisabeth et Armand;

après des bonsoirs affectueux on se sépara gaiement.

CHAPITRE XXIV.

LA FÊTE DE M. DE VALMIER.

Lorsque Noémi arriva le jour suivant pour prendre sa leçon, Mme de

Morville et ses enfants la reçurent avec les témoignages de la

reconnaissance la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait sa fille et

se mit à causer avec la mère d'Irène.

Dans cette conversation, Mme de Valmier dit à Mme de Morville combien

elle était lasse de mener une vie aussi frivole, aussi vide, et lui

demanda en toute simplicité des conseils pour devenir sérieuse et utile

aux autres. Mme de Morville, touchée de cette confiance amicale, se

montra des plus affectueuses; à partir de ce moment, les deux jeunes

femmes se lièrent étroitement. Mme de Valmier vit aussi intimement Mmes

de Kermadio et de Marsy. On va voir quels changements furent amenés par

ces liaisons.

La fête de M. de Valmier arriva peu de temps après; au moment de se

mettre à table, il fut agréablement surpris de voir sa femme et sa fille

lui offrir de magnifiques bouquets.

«En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous ainsi? dit il gaiement.

--En l'honneur de saint André, votre patron, mon ami, dit sa femme en

l'embrassant.

--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit Noémi l'embrassant aussi.

--Ma foi non, répondit M. de Valmier en souriant; mais il y a si

longtemps qu'on n'a fêté cet anniversaire! mon oubli est pardonnable.

--Vous n'aurez plus ce reproche à nous faire, André, dit affectueusement

Mme de Valmier; nos coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sûr.

--Ma chère Juliette, répondit son mari, ces bonnes paroles me font grand

plaisir... mais n'avons-nous pas du monde à dîner, ce soir? Vous êtes

bien simplement mises pour nos invités.

MADAME DE VALMIER.

J'ai remis à plus tard, cher André, ce dîner de cérémonie; j'ai préféré

que nous fussions seuls pour vous fêter tout à notre aise.

NOÉMI, _gaiement_.

Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien plus commode pour

m'installer sur vos genoux et vous embrasser à mon aise, sans craindre

de chiffonner d'ennuyeuses garnitures.»

L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire sa femme.

«Ah ça! dit-il enfin, tu es joliment changée, Noémi! toi qui étais folle

de la toilette et... vous aussi, Juliette, permettez-moi de le

remarquer: vous qui recherchiez le luxe, le monde, les réunions

brillantes, vous paraissez aimer le calme et la simplicité, maintenant?

MADAME DE VALMIER.

En êtes-vous fâché, André?

M. DE VALMIER, _vivement_.

Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchanté, au contraire...

non, je veux dire heureux, profondément heureux! Un intérieur calme doit

être si doux!»

On finissait alors de dîner, M. de Valmier se leva, passa dans le salon

avec sa femme et sa fille, puis s'assit en silence près du feu.

«Oui, dit-il alors seulement, je dis «_doit être_,» car notre existence

brillante nous empêche de jouir de ce bonheur. Quoi de plus charmant que

l'intimité de la famille pour se reposer des fatigues, du tracas des

affaires, pour se retremper le coeur et l'esprit!... Hélas, cela ne nous

est pas donné, et pourtant nous en aurions grand besoin!»

M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment de profonde tristesse, de

regret poignant, la voix émue, les yeux baissés.

Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Noémi qui, les larmes aux

yeux, était à genoux devant lui, tandis que sa femme, assise près de

lui, lui tendait la main et lui dit tout bas:

«Tout cela est tristement vrai, André; mais cette vie calme qui nous

fait défaut et que vous désirez, je la réclame aussi: grâce aux

excellents conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie était plus

qu'inutile, qu'elle était mauvaise. Désormais, cher André, ajouta Mme de

Valmier à voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai foyer de

famille; jusqu'ici, il était vide ou envahi par le monde, maintenant

votre femme et votre fille vont y être sans cesse, simples, aimantes et

dévouées. N'est-ce pas, ma Noémi?

NOÉMI.

Oh oui, maman, je serai bien heureuse de donner à papa le bonheur qu'il

désire!»

M. de Valmier avait écouté avec ravissement ces tendres paroles, échos

de nobles sentiments; il voulut parler, mais l'émotion l'en empêcha et

il tendit ses bras à sa femme et à sa fille; elles s'y jetèrent en

pleurant.

Après ces étreintes si tendres de la part de la mère et de la fille, si

affectueusement reconnaissantes de la part de M. de Valmier, Noémi,

riant et pleurant, s'écria:

«Il faut égayer papa! le faire pleurer le jour de sa fête, c'est triste!

M. DE VALMIER.

Ce sont de douces larmes, mon enfant; bénies soient celles qui les font

couler.

NOÉMI.

Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire ma surprise, maman?

MADAME DE VALMIER.

Oui, mon enfant; elle ne peut être que bien reçue.

M. DE VALMIER.

Comment, Noémi, tu n'es pas contente de m'avoir donné un magnifique

bouquet?

NOÉMI.

Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet ne m'a donné aucune

peine, et je veux vous prouver que l'idée de vous faire plaisir m'a

aidée à vaincre quelques difficultés.»

En disant ces mots, Noémi se mit au piano, et joua à son père un morceau

de Chopin avec une délicatesse et une sûreté de jeu vraiment

remarquables.

M. DE VALMIER

Bravo, mon enfant, ma chère Noémi; bravo et merci. (_Il l'embrasse._)

Moi qui suis passionné pour la musique, cela me promet de bonnes et

charmantes soirées. Quels progrès Irène t'a fait faire!

MADAME DE VALMIER.

A mon tour de faire ma surprise. André, vous me reprochiez avec raison

de négliger ma voix; depuis quelque temps je prends (_riant_) _en

cachette_ des leçons de Braga, et je suis à même de vous chanter votre

morceau favori du _Barbier de Séville_.

Et, accompagnée par Noémi, Mme de Valmier chanta, avec un vrai talent,

l'air tant aimé par M. de Valmier.

Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les mains en silence, mais

ses yeux remerciaient plus éloquemment que des paroles n'auraient pu le

faire.

NOÉMI.

Ah! voilà le thé, ne vous dérangez pas, maman, je vais le servir

moi-même, comme a fait l'autre jour ma bonne Irène.

M. DE VALMIER, _frappé_.

Eh! mais, parliez-vous tout à l'heure de la famille de Morville,

Juliette, lorsque vous disiez que votre changement, béni et mille fois

béni par moi, était dû à leurs bons conseils?

NOÉMI, _avec feu_.

Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils sont excellents, eux et

leurs amis de Kermadio et de Marsy.

[Illustration: Et, accompagnée par Noémi... (Page 306.)]

MADAME DE VALMIER.

Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre changement, mon bon André:

elle vous intéressera et vous fera aimer les coeurs à qui nous sommes

redevables de nos idées sérieuses.

Juliette fit alors part à son mari de la résolution de Noémi de prendre

des leçons de piano d'Irène; elle lui parla des conversations qu'elle

avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de Kermadio et de Marsy; de

l'affaire des bijoux chez Mme Blesseau; de la charmante conduite de

Noémi; enfin de leur résolution, à elle et à sa fille, de vivre comme

leurs amis, en famille et pour la famille.

M. de Valmier avait écouté sa femme avec un intérêt profond; il était

vivement ému. Lorsque sa femme eut fini, il se leva et s'écria avec

élan:

«Moi aussi, j'aurai une surprise à vous faire, mes chères amies, et elle

sera digne de vos coeurs, je le jure.

MADAME DE VALMIER.

Nous sommes richement récompensées par la joie de vous rendre heureux,

André. Nous ne voulons rien de plus!

NOÉMI.

Certainement non. Ah! maman, savez-vous qu'Élisabeth est enchantée: sa

famille vient de s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va

l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont heureux! ils sont

trois déjà, et moi, je suis toute seule! J'aimerais tant avoir des

petits frères et des petites soeurs à aimer, à caresser....

M. DE VALMIER.

Le bon Dieu t'en enverra peut-être.

MADAME DE VALMIER.

Je l'espère aussi; c'est si charmant, une nombreuse famille!

M. DE VALMIER.

C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants à aimer.»

Un domestique entra en ce moment:

«Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme qui demande instamment à

remettre à monsieur en personne deux paquets.

M. DE VALMIER.

Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette?

MADAME DE VALMIER.

Pas de moi, mon ami, mais de Noémi peut-être.

NOÉMI, _étonnée_.

Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire.

M. DE VALMIER.

Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous allons avoir par lui la

clef de ce mystère.

LE DOMESTIQUE.

Tout de suite, monsieur.»

La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le père Michel, haletant,

essoufflé, pliant sous le poids d'un lourd paquet, mais toujours

majestueux dans ses gestes, et plus bavard que jamais.

NOÉMI, _intriguée_.

C'est vous, père Michel? que nous apportez-vous là?

MADAME DE VALMIER.

Déposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme, comme il est chargé!

LE PÈRE MICHEL.

Mlle Irène et M. Julien ne voulaient pas me laisser porter cela, mais je

suis têtu, moi, tel que vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire

plaisir à de charmants enfants comme vos amis, mademoiselle Noémi. Or,

comme il n'y avait plus de commissionnaires disponibles et que je voyais

deux gentilles figures désolées de ne pas envoyer leurs surprises à

monsieur et à mademoiselle, j'ai pris les paquets, et me voici, moi et

mes cinquante-sept ans, plus mes deux paquets.

NOÉMI, _surprise_.

Irène m'envoie cela?

LE PÈRE MICHEL.

Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les! Ce paquet vous est

destiné. Celui-là est envoyé à monsieur votre père...; seulement (_il

hésite_) je prierai monsieur de vouloir bien....

M. DE VALMIER.

Quoi, mon ami, que voulez-vous?

LE PÈRE MICHEL.

C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit reçu! (_étonnement

général_) mais oui, un petit reçu, comme quoi je vous ai fidèlement

remis ces deux paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des gens si

canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis toujours content quand je

peux donner un témoignage écrit de ma délicatesse; alors, monsieur

comprend..., portant des choses précieuses, sans doute....

M. DE VALMIER, _riant_.

Oui, mon ami, c'est très-bien: tenez (_il écrit un reçu_), voilà;

pouvons-nous prendre les paquets, maintenant?

LE PÈRE MICHEL.

Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une pareille question?

J'espère n'avoir pas offensé monsieur par cette demande. Monsieur doit

bien penser qu'un pauvre noble aime à s'entourer de témoignages

honorables, qu'il....

NOÉMI.

Ah! ma bonne Irène! Quelle charmante chose elle m'envoie! Regardez,

maman, le délicieux mouchoir!

MADAME DE VALMIER.

La jolie broderie! Tiens, Noémi, vois, mon enfant, quelle pensée

délicate l'a inspirée. Ton chiffre est brodé dans un anneau; à gauche et

à droite, un semis de petits boutons! Charmante enfant... quelle amie

excellente tu as là, Noémi!

NOÉMI.

Voici son petit billet, chère maman. (_Elle lit._)

«Ma bonne Noémi,

«La fête de ceux que nous aimons étant aussi une fête pour nous,

je me permets de t'envoyer un souvenir: dis-toi bien que chaque

point a été accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du coeur

pour celle qui m'a prouvé d'une façon si charmante son

dévouement et son affection.

«Ton ami reconnaissante,

«Irène.»

M. DE VALMIER.

Noémi, aide-moi donc à défaire mon paquet; je ne puis en venir à bout,

et je prévois une surprise aussi charmante que la tienne.

Noémi se hâta de venir au secours de son père et l'on vit apparaître une

magnifique aquarelle, richement encadrée. Elle représentait le château

de M. de Valmier; l'on voyait écrit au bas: Souvenir de la Saint-André,

offert par une famille reconnaissante.

MADAME DE VALMIER.

André, mon ami, voilà une belle et touchante preuve de gratitude; j'en

suis aussi heureuse que fière pour mes amis.

NOÉMI.

Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela qu'il m'avait demandé le

petit croquis de Valmier!

M. DE VALMIER.

Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant. Le beau, le touchant

souvenir! il aura la place d'honneur dans mon cabinet de travail!

LE PÈRE MICHEL.

Madame, monsieur et mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous saluer; je

vous demande pardon d'être resté pour être témoin de votre joie, mais je

tenais à la raconter à Mlle Irène et à M. Julien; ils ont tant travaillé

à leur surprise, ces pauvres chers petits! ils se levaient tous ces

jours-ci à cinq heures du matin, prenant sur leur sommeil afin que leurs

leçons et leurs études, qui sont leur gagne-pain, n'en souffrissent pas.

NOÉMI, _émue_.

L'entendez-vous, maman?

MADAME DE VALMIER.

Oui, ma fille, ils t'aiment comme tu les aimes! conserve bien ces

affections, mon enfant; ce sont les seuls vrais bonheurs de la vie,

après l'amour de Dieu!

M. DE VALMIER.

Tu as raison, Juliette, mille fois raison, mon amie. Tenez, père Michel,

permettez-moi de vous offrir ceci comme récompense de toute votre peine.

(_Il veut lui donner un louis._)

LE PÈRE MICHEL, _refusant_.

Ne gâtez pas ma satisfaction, monsieur! je suis largement payé par le

service rendu à Mlle Irène et à M. Julien, et par la vue de votre joie.

M. DE VALMIER.

Je n'insiste pas; laissez-moi alors vous serrer la main, afin de vous

remercier de votre obligeance.

Le bon vieux concierge, après cette cordiale poignée de main, s'essuya

les yeux et disparut sans dire un mot, signe infaillible chez lui d'une

profonde émotion.

Restée seule, la famille s'aperçut avec étonnement qu'il était onze

heures passées.

M. DE VALMIER.

Le temps passe si vite en famille! Ah! la bonne, la belle soirée! merci

à vous, chères amies, qui l'avez rendue si attrayante.

On se sépara sur ces bonnes paroles.

CHAPITRE XXV.

ON ENTREVOIT UNE GRANDE SURPRISE.

L'intérieur de M. de Valmier avait subi, depuis le jour de sa fête, la

plus heureuse transformation; une seule chose inquiétait Mme de Valmier

et Noémi, et troublait le calme de leur existence: c'étaient les allures

mystérieuses de M. de Valmier. Après avoir accompagné sa femme et sa

fille chez les Morville, et les avoir remerciés chaleureusement de leurs

charmants souvenirs, il ne reparlait plus d'eux et s'absentait presque

chaque jour. Mme de Valmier craignait quelquefois qu'il ne retournât au

cercle, mais elle se rassurait en voyant l'air joyeux de son mari, et

elle se disait que c'était probablement la surprise annoncée qui le

préoccupait ainsi.

«Papa, dit un jour Noémi en dînant, le père Michel est donc venu vous

voir aujourd'hui?

--Comment sais-tu cela? demanda M. de Valmier, en se troublant.

--Parce que je l'ai rencontré dans l'escalier en allant avec maman chez

Irène. Il nous a dit vite bonjour, en ajoutant: Je suis pressé, tel que

vous me voyez.

MADAME DE VALMIER, _finement_.

André, vous ressemblez à un coupable; vous me rappelez M. de Morville.

M. DE VALMIER, _riant_.

Comment cela?

MADAME DE VALMIER.

Il était aussi embarrassé que vous ce matin, quand Suzanne lui a demandé

le pourquoi de ses allures aussi mystérieuses que les vôtres.

M. DE VALMIER, _interdit_.

Moi, mystérieux? par exemple, je vous assure....

NOÉMI.

Papa, pour vous ôter l'embarras de répondre à la terrible maman,

dites-nous donc si vous avez loué le pavillon, ces jours-ci?

M. DE VALMIER.

Oui! qui te l'a appris?

NOÉMI.

Des ouvriers allant et venant me l'ont fait supposer, avec raison, vous

le voyez! Dieu! quel gentil mobilier ils apportent!

MADAME DE VALMIER, _avec reproche_.

Comment, André! tu as loué le pavillon sans me consulter! il est si

rapproché de nous que je désirais y voir là, tu le sais, des parents ou

des amis intimes.

M. DE VALMIER.

Ma bonne Juliette, excuse-moi; ce sont des étrangers... charmants...; tu

les aimeras beaucoup.

MADAME DE VALMIER, _riant_.

S'ils sont assez charmants pour t'avoir séduit à première vue, j'espère

qu'ils me plairont également; comment s'appellent-ils?

M. DE VALMIER.

Hum!... M. et Mme Villemor.

NOÉMI.

Ont-ils des enfants, papa?

M. DE VALMIER.

Oui, un fils et une fille.

NOÉMI.

Comme chez les Morville. S'ils sont aussi gentils qu'Irène et Julien,

cela me fera un charmant voisinage.

MADAME DE VALMIER.

Je souhaite pour ma part une jeune voisine ressemblant un peu à ma chère

Suzanne.

M. DE VALMIER.

Mme Villemor est, il me semble, aussi aimable, aussi distinguée que Mme

de Morville.

MADAME DE VALMIER.

C'est impossible, mon ami; va, il est rare de rencontrer deux femmes

aussi charmantes.

M. DE VALMIER, _avec tendresse_.

J'en connais une qui la vaut bien.

MADAME DE VALMIER.

Tais-toi, flatteur, ne me donne pas d'orgueil.»

Noémi, se mettant au piano, interrompit la conversation.

Quand Noémi alla aux Tuileries le lendemain, les enfants étaient comme

une ruche d'abeilles en révolution. Ce remue-ménage était causé par

l'arrivée d'un petit garçon et d'une petite fille, mais quel petit

garçon! quelle petite fille!

On n'avait jamais vu un luxe de toilette aussi extravagant, et des

manières aussi ridiculement affectées.

Il va sans dire que les élégants admiraient ces nouveaux venus.

Lionnette était indécise. Noémi se joignait aux enfants raisonnables

pour rire tout bas de ces costumes et de ces façons grotesques.

CONSTANCE, _gracieusement_.

Mademoiselle, monsieur, voulez-vous jouer avec nous?

LA PETITE FILLE, _zézayant_.

_N'approssez_ pas trop; vous allez me _siffoner_. Qui êtes-vous,

mademoiselle?

[Illustration: Voici mon cousin Héliogabale. (Page 323.)]

CONSTANCE.

Je m'appelle Constance de Blainval.

LA PETITE FILLE.

Votre mère est-elle marquise?

CONSTANCE.

Non, elle est comtesse.

LA PETITE FILLE.

Les enfants des Tuileries · 第 9 / 11 段