On finit gaiement cette charmante soirée, et M. et Mme de Morville se

retirèrent, heureux et fiers de leurs enfants; avant leur départ, M. de

Valmier avait pris rendez-vous avec M. de Morville, au sujet des

aquarelles, et Mmes de Nardray, Darsal et Drangard s'étaient concertées

avec Mme de Morville, pour que leurs filles pussent aller chez Irène

prendre des leçons de piano. Ce fut donc en bénissant mille fois leurs

amis, qu'Irène et Julien les quittèrent, joyeux et pleins d'espoir.

CHAPITRE XXI.

LE CHANGEMENT DE NOÉMI.

En revenant chez elle, Noémi avait un air pensif, triste même; sa mère

s'en aperçut et lui en demanda la cause; Noémi s'excusa sur la fatigue

de la soirée.

«Elle était pourtant si intéressante que cela aurait dû te faire oublier

ta fatigue! s'écria Mme de Valmier.

-Oui, dit son mari, c'était charmant à voir, ces deux enfants si bien

doués, si modestes et si heureux de secourir leurs parents!»

A ce moment, la voiture s'arrêta, Noémi et ses parents descendirent, et

la conversation en resta là.

Rentrée chez elle, la petite fille se déshabilla, fit sa prière avec

distraction et se coucha; mais ce ne fut pas pour dormir, ce fut pour

réfléchir sérieusement.

«Comme Irène et Julien sont gentils maintenant, se dit-elle; plus leurs

talents font de progrès, plus ils deviennent modestes. Comme c'est beau

et courageux de leur part de travailler pour vivre! Jeanne raconte d'eux

des choses bien touchantes. J'ai eu tort, grand tort de m'être montrée

si froide et si orgueilleuse! C'est vilain, le respect humain; et

pourtant la crainte de voir mes amis se moquer de moi m'a rendue lâche

et m'a fait agir comme si je manquais de coeur!

«Mes amis! sont-ce mes amis? Quelle différence entre le semblant

d'amitié que nous nous portons les uns aux autres et la tendresse

dévouée que se témoignent les petits de Morville, de Kermadio et de

Marsy. Avec mes amis, il n'est question que de vanités, de frivolités!

Ils ne seraient pas capables de dévouement, et me traiteraient, si

j'étais pauvre, comme ils ont traité Irène et Julien l'autre jour. Ils

ont bien mal agi: moi aussi, hélas! Oh! je m'en repens beaucoup

maintenant; je veux changer de manière d'être avec eux, avoir le courage

d'aimer, malgré les élégants, ces enfants si gentils et si bons.»

Cette bonne résolution calma la conscience troublée de Noémi; elle ne

tarda pas à s'endormir, en répétant:

«Je serai l'amie... des bons enfants... du Club de _la Charité_.»

Le lendemain, à l'heure habituelle de sa promenade, Noémi se rendit aux

Tuileries; elle hâtait le pas, et son coeur battait, car elle allait

faire acte de courage. Arrivée dans l'allée de Diane, plusieurs élégants

s'empressèrent autour d'elle, mais elle se contenta de leur dire

bonjour, les écarta doucement, et elle alla droit à un groupe composé

d'Irène, de Julien et de tous leurs amis. Les élégants, fort surpris,

l'avaient accompagnée machinalement.

«Irène, Julien et vous tous, chers amis, dit Noémi d'une voix émue, en

rougissant, voulez-vous me permettre, non-seulement de jouer avec vous,

mais encore d'être votre amie? Je me sens attirée vers vous, et maman

dit que je ne puis que gagner en étant avec vous le plus possible.

Excusez-moi si je vous ai repoussés l'autre jour: je vous en demande

pardon!»

A peine ces dernières paroles étaient-elles prononcées par Noémi que

tous les enfants, attendris, avaient entouré la gentille petite fille et

l'embrassaient à l'envi, l'assurant de leur amitié, de leur joie de

l'admettre parmi eux, et la complimentant de sa touchante démarche. Les

élégants, stupéfaits de cette scène, faisaient des figures si

embarrassées, si comiques, qu'à la fin Armand les remarqua et partit

d'un grand éclat de rire.

CONSTANCE, _aigrement_.

De quoi riez-vous donc, vous?

ARMAND.

Vous devriez plutôt dire de qui, mademoiselle.

HERMINIE.

Est-ce de nous, par hasard?

ARMAND.

Ma foi, oui, ah! ah! ah! Vous paraissez tout interloqués, ah! ah! ah!

Vervins a la bouche toute grande ouverte, ah! ah! ah! Jordan écarquille

les yeux, ah! ah! ah! et Mlle Constance a l'air de vouloir nous dévorer

tous d'une seule bouchée, ah! ah! ah!

La gaieté d'Armand gagna Élisabeth et ses amis. Tous se mirent à rire

aux éclats.

CONSTANCE, _ricanant_.

Ainsi, de l'avis de monsieur, nous sommes ridicules?

ARMAND.

Certes, et joliment, encore!

Il y eut un hourra d'indignation parmi les élégants, qui arrivaient en

foule.

HERMINIE, _avec ironie_.

Ainsi, ma belle robe de soie gris perle, ma casaque de velours gros

bleu, ma toque de velours écossais gris et bleu, mes bottes grises à

talons bleus, vous trouvez cela ridicule, monsieur?

ARMAND.

Parfaitement, mademoiselle; un enfant doit être mis de façon à pouvoir

jouer à son aise et ne pas ressembler à une poupée vivante.

Il y eut un mélange de rires et de cris.

CONSTANCE, _en colère_.

Mais puisque nous sommes riches, nous devons donner le ton.

ARMAND.

Oh! oh! des enfants donner le ton!... Tenez, mademoiselle, voulez-vous

faire une chose? Supposons que nous sommes deux avocats? Mlle Lionnette

jugera ma cause; ma soeur jugera la vôtre; vous plaiderez pour le _beau

monde_, moi contre, c'est-à-dire que vous serez l'avocat du diable....

(_Rires et exclamations._)

CONSTANCE, _furieuse_.

Je ne serai pas l'avocat du diable!...

ARMAND.

La paix, la paix! vous serez l'avocat du luxe, là, êtes-vous contente?

(_Entre ses dents._) C'est la même chose.

CONSTANCE, _calmée_.

Je veux bien; vous allez être battu à plate couture.

JULES.

Bon, ça va être amusant.

LIONNETTE.

C'est très-gentil, ce jeu-là.

JACQUES.

Des chaises pour nos juges!

PAUL.

Avocats, retournez les vôtres, on doit plaider debout.

HERMINIE.

Ah! mais je m'amuse, moi; il est drôle, cet Armand, il commence à

m'aller très-bien.

JORDAN.

A moi aussi; en place, mesdemoiselles et messieurs.

Tous les enfants s'assirent pêle-mêle et la séance commença.

L'AVOCAT CONSTANCE.

Je viens, mesdemoiselles et messieurs, défendre devant vous une belle

cause, injustement attaquée. On a osé dire du mal du luxe, du grand

luxe, première de toutes les nécessités; on veut nous interdire la soie,

le velours, le satin, peut-être même, hélas, la popeline;--on croit que

cela nous empêche de jouer; mais nos jeux, qui sont calmes....

L'AVOCAT ARMAND.

Oh! très-calmes!

LE JUGE ÉLISABETH.

Avocat Armand, n'interrompez pas.

LE JUGE LIONNETTE.

Je remercie mon collègue de ce sage avertissement.

L'AVOCAT CONSTANCE.

Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent à notre position, à

notre rang. Et puis, nous faisons aller le commerce: que deviendraient

sans nous, sans nos toilettes, les magasins de nouveautés, de modes, de

chaussures, de coiffures, de passementerie, de bijouterie....

L'AVOCAT ARMAND.

L'épicerie est hors de cause. (_Rire général._)

L'AVOCAT CONSTANCE, _avec dignité_.

Je méprise vos plaisanteries, avocat Armand! Et nos élégantes poupées,

ne sont-elles pas la fortune de leurs fournisseurs? allez! le luxe est

utile, il est nécessaire, indispensable aux autres comme à nous-mêmes.

Les élégants applaudirent avec frénésie à cet habile plaidoyer. On

félicita très-chaleureusement l'avocat Constance, puis l'avocat Armand

demanda la parole, l'obtint et dit avec emphase:

«Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs, l'éloquence perfide de

mon spirituel adversaire ne m'empêche pas d'avoir raison. Autant le luxe

modéré est utile, je le reconnais, autant le luxe exagéré que j'attaque,

que j'attaquerai toujours, est mauvais et même dangereux! En effet,

nous, enfants, avons-nous besoin, dites-moi, d'être couverts de soie, de

velours, de dentelles et de garnitures de toute sorte? Nos jeux

s'accommodent-ils de ces beaux habits qui nous empêchent de remuer, de

peur de les déchirer ou de les salir? A quoi servent vos bottes

magnifiques? Ne vaudrait-il pas mieux des bottines simples et solides,

avec lesquelles on peut courir à son aise, les jours où il y a de la

boue comme les jours où il fait sec? N'est-il pas plus amusant de sauter

à la corde, de jouer aux barres, ou cerceau, à cache-cache, que de

rester immobiles sur des chaises comme des grandes personnes? Eh bien,

vos belles étoffes vous privent de tous ces jeux-là. Quant à faire aller

le commerce, c'est l'affaire de nos mamans et de nos papas; ce n'est pas

la nôtre. Pour vos poupées, mesdemoiselles, faites-les redevenir

simples; et si la marchande de vêtements y perd, faites gagner celle qui

habille les pauvres!»

Armand s'était animé en parlant: sa jolie figure était pleine d'ardeur

et d'intelligence; son âme était dans ses yeux: les enfants écoutaient

tous avec une attention profonde: peu à peu, les rires avaient cessé,

une sérieuse conviction pénétrait dans les coeurs.

Il y eut un instant de silence, puis les amis d'Armand l'entourèrent en

le félicitant: les élégants, après quelque hésitation, s'approchèrent

aussi.

[Illustration: Messieurs les juges. (Page 263.)]

HERMINIE.

Je suis contente de vous avoir entendu, monsieur Armand.

LIONNETTE.

Moi aussi; il y a du vrai dans tout cela! pour aider à faire une réforme

utile, je déclare que le Club du _Beau monde_ est une bêtise et que je

n'en suis plus.

JORDAN.

Moi non plus, alors: cet Armand, il m'a remué, ma foi! C'est un orateur,

vraiment!

LIONNETTE.

Dites donc, mes amis, nous oublions de juger la cause: faut-il le faire?

LES ENFANTS.

Certainement, il le faut.

LIONNETTE.

Eh bien, alors, je déclare que l'avocat Armand a dit d'excellentes

choses, sa cause est loin d'être mauvaise et je suis presque convertie.

(_Applaudissements._)

HERMINIE.

Déjà!... Il faut voir, essayer d'abord: on ne peut pas changer comme ça

du jour au lendemain!

LIONNETTE.

C'est trop juste; accordé.

CONSTANCE, _gaiement_.

Vous, Élisabeth, vous allez me condamner, je prévois que j'ai perdu ma

cause près de vous.

ÉLISABETH, _affectueusement_.

C'est vrai, ma chère Constance: permettez-moi cependant de le faire en

ajoutant quelques mots. Le bon saint Jean disait à ses disciples: «Mes

petits enfants, aimez-vous les uns les autres;» disons-nous cela, afin

d'être affectueux les uns pour les autres: il y a eu souvent des paroles

peu aimables échangées entre nous depuis quelque temps; promettons-nous

de n'en plus dire de semblables. Ne regardons plus aux dehors, mais aux

côtés sérieux de ceux que nous voyons; n'attachons de l'importance

qu'aux qualités du coeur, et non aux vêtements. Enfin, je me permets de

vous supplier de renoncer à ce trafic de timbres; autant il est naturel

d'en faire collection avec plaisir, autant il est fâcheux de spéculer

là-dessus. Vous avez entendu ce que le surveillant a dit l'autre jour à

ce propos (je l'ai appris depuis), que cette leçon nous profite.

VERVINS.

Mademoiselle Élisabeth, vous parlez aussi sagement qu'Armand; nous

allons être très-raisonnables, vous verrez.

CONSTANCE.

Il faudra encore jouer à ce jeu-là, il est très-drôle.

ARMAND, _gaiement_.

A présent, vive la joie! je propose, pour finir la séance, une partie

monstre; les juges vont choisir le jeu.

On applaudit à cette proposition d'Armand et les Tuileries retentirent

bientôt d'éclats de rire et de cris joyeux. Ce fut ainsi que finit le

Club du _Beau monde_. Nous verrons plus tard ce que devint le Club de

_la Charité_.

CHAPITRE XXII.

LES SACRIFICES D'IRÈNE ET DE JULIEN.

En revenant de la séance des Tuileries, Noémi, enthousiasmée, raconta à

sa mère tout ce qui s'était passé; celle-ci en fut vivement émue;

c'était une personne excellente au fond; une grande fortune, le manque

de bons conseils et d'amie sérieuse l'avaient entraînée dans une vie

mondaine et dissipée: mais son coeur était resté bon et elle consentit

avec joie à la demande de Noémi, qui désirait prendre des leçons de

piano chez Irène.

La mère et la fille allèrent donc chez Mme de Morville, qui les reçut

avec une politesse, une dignité parfaites. Mme de Valmier fut frappée de

voir cette pauvreté noblement supportée. Elle causa longuement avec Mme

de Morville et admira sa patience, sa piété, sa résignation si vraie et

si touchante: elle ne pouvait revenir de son étonnement en entendant

cette jeune femme, jadis frivole et étourdie, parler d'une façon élevée

et simple à la fois. Mme de Morville s'en aperçut et sourit.

«Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas, madame? dit-elle.

--C'est vrai, dit franchement Mme de Valmier, et je ne puis que vous en

féliciter.

MADAME DE MORVILLE.

Ah! c'est un heureux malheur que le nôtre, madame; je le reconnais

chaque jour davantage.»

Pendant que leurs mères parlaient ainsi, les petites filles et Julien

causaient avec non moins de franchise et d'abandon. Noémi se sentait de

plus en plus attirée vers Irène et Julien, et désirait extrêmement

devenir l'amie d'Élisabeth. Ce fut donc avec joie qu'elle prit jour pour

ses leçons de piano, puis elle se retira avec sa mère.

Restés seuls, Mme de Morville et ses enfants se félicitèrent de ce

surcroît de leçons. Ils causaient encore de la visite si aimable de Mme

de Valmier et de sa fille, lorsque M. de Morville entra: il était

rayonnant.

JULIEN.

Dieu! papa, quelle figure heureuse!

IRÈNE.

Eh bien, papa, les aquarelles de Julien sont-elles vendues?

M. DE MORVILLE.

Oui, chère petite, très-bien vendues, très-généreusement achetées.

MADAME DE MORVILLE.

Quel bonheur! Combien, mon ami?

M. DE MORVILLE.

Devine! devinez, enfants.

JULIEN.

Il y en a dix. A vingt francs pièce, ce serait magnifique.

M. DE MORVILLE.

Tu n'y es pas.

IRÈNE.

Quarante francs chacune, alors, papa?

M. DE MORVILLE.

Va toujours.

MADAME DE MORVILLE, _étonnée_.

Cinquante francs pièce, mon ami?

M. DE MORVILLE.

Cent francs, chère Suzanne.

La mère et les enfants s'exclamèrent; Julien était rouge de joie.

«Papa, dit-il, en hésitant, je ne sais si nous pouvons accepter tant

d'argent; ces aquarelles ne valent pas cela.

M. DE MORVILLE.

Je comprends et j'admire ton scrupule, cher enfant: je l'ai eu pour toi

et avant toi, crois-le bien, car j'ai d'abord nettement refusé à M. de

Valmier de faire cette vente à des conditions pareilles.

«Vous trouvez que ce n'est pas assez? a-t-il dit, en fronçant le

sourcil.

--Je trouve que c'est trop, au contraire, monsieur, ai-je répondu. La

délicatesse de mon fils et la mienne refusent un prix aussi élevé!»

Il a souri et sa figure s'est éclairée.

«Je prie pourtant M. Julien et son excellent père de me faire l'honneur

d'accepter ce prix-là, a-t-il dit. Le travail d'un fils secourant sa

famille est inestimable à mes yeux. Si je voulais le payer ce qu'il

vaut, ma fortune entière ne suffirait pas!... Je vous prie, je vous

supplie d'y consentir.»

«Il m'avait tendu la main, je la serrai en silence, je pris le billet

qu'il m'offrait et... tiens, Julien, le voici.... Ne pleure pas, mon

enfant, embrasse-moi; je suis fier de toi, de cet argent gagné par ton

talent, par tes veilles assidues. Sois béni, mon fils, des joies que tu

me donnes.»

Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse: Mme de Morville et

Irène aussi émues qu'eux, se joignirent à ces témoignages d'affection.

Bientôt après, Élisabeth et Armand arrivèrent. Ils furent enchantés de

la bonne nouvelle que leur donnèrent leurs amis. Après les leçons, tous

les quatre se dirigèrent, comme d'habitude, vers les Tuileries.

Grâce à l'aventure de la veille, qui avait amusé tous les enfants, ils

furent reçus à merveille par les élégants: la glace était rompue, et à

partir de ce jour, les enfants raisonnables furent, quoique aussi

simplement mis que par le passé, traités avec politesse, souvent avec

amitié par le _Beau monde_, revenu à de meilleurs sentiments.

Tous jouaient ensemble, et les exagérations de langage, de toilette

s'effaçaient peu à peu chaque jour, grâce aux conseils d'Élisabeth, à

l'esprit gai et malin du bon gros Armand.

Les petits de Kermadio, à leur insu, faisaient subir aux autres

l'influence de leurs charmantes qualités: la bonté d'Élisabeth attirait;

la gaieté, l'entrain d'Armand amusaient, et ils étaient devenus l'âme

des Tuileries.

Noémi, surtout, était frappée de voir ces excellentes natures faire le

bien sans relâche et donner l'exemple de toutes les qualités: le petit

cercle d'Irène était aussi pour elle un centre d'attraction; les leçons

de piano étaient pour la petite fille de vraies joies. Elle y retrouvait

souvent Élisabeth, dont la conversation était toujours aussi

intéressante que profitable.

Un jour, Noémi achevait de prendre sa leçon, lorsque Irène reçut un

billet d'Élisabeth qui parut la contrarier.

«Qu'y a-t-il, Irène? demanda Julien en interrompant son dessin.

--Élisabeth envoie Anna pour nous mener promener, dit Irène en

soupirant; mais il faut qu'elle et Armand accompagnent Mme de Kermadio

pour une course pressée.

JULIEN.

Ah! que c'est dommage! ils nous auraient aidés chez....

IRÈNE.

Chut! nous tâcherons de nous tirer d'affaire tout seuls.

NOÉMI.

Puis-je vous être utile, Irène? je serais charmée de vous rendre

service, vous savez!

IRÈNE, _hésitant_.

Je craindrais d'abuser, ma bonne Noémi....

NOÉMI.

Pas du tout, je vous assure!

JULIEN, _à voix basse_.

Ne parlons pas de cela maintenant.

NOÉMI, _surprise_.

C'est donc un se....

IRÈNE, _précipitamment_.

Chère maman, la leçon est finie, nous allons aux Tuileries: Élisabeth

nous a envoyé la bonne Anna; voulez-vous nous permettre de partir?

MADAME DE MORVILLE.

Certainement, mes enfants. Remerciez Anna de ma part et soyez gentils

avec elle.»

Noémi, Irène et Julien dirent adieu à Mme de Morville: puis les trois

amis, suivis d'Anna et de la bonne de Noémi, sortirent pour se rendre

aux Tuileries.

A peine hors de la maison, Irène s'écria.... «A présent, chez Mme

Blesseau, rue du Bac; n'est-ce pas, Julien?

JULIEN.

Oui, voilà notre secret, mademoiselle Noémi.»

Et il expliqua à Noémi, surprise et touchée, que le surlendemain étant

la fête de leur mère, ils allaient chez Mme Blesseau, bijoutière, pour

vendre deux joyaux, restes de leur splendeur passée. Leur mère leur

ayant permis d'en disposer comme bon leur semblerait pour leurs petites

dépenses, ils les portaient à Mme Blesseau, voulant offrir des souvenirs

à Mme de Morville, puis à Élisabeth et Armand, les bons anges de la

famille, invités à dîner pour ce jour-là.

Tout en parlant ainsi, les enfants étaient arrivés chez Mme Blesseau.

IRÈNE, _entrant_.

Bonjour, madame; voudriez-vous nous faire le plaisir d'estimer les

bijoux dont nous vous avons parlé l'autre jour. Maman vous a dit qu'elle

nous avait donné la permission de les vendre.

MADAME BLESSEAU.

Parfaitement, mademoiselle. Voyons-les.

IRÈNE.

Voilà ma bague.

JULIEN.

Voici mes boutons de chemise.

MADAME BLESSEAU.

Ils sont très-jolis. Ils seront faciles à placer.

IRÈNE.

Mais c'est que nous voudrions l'argent tout de suite.

MADAME BLESSEAU.

Je vais vous les estimer immédiatement, mademoiselle. (_Elle pèse chaque

bijou._)

IRÈNE.

Dieu! que je voudrais que ma bague pesât 10 francs.

MADAME BLESSEAU.

Elle ne pèse pas cela, mademoiselle.

IRÈNE, _avec chagrin_.

Ah! mon Dieu, quel malheur!

MADAME BLESSEAU, _souriant_.

Rassurez-vous, mademoiselle; je veux dire qu'elle vaut davantage.

IRÈNE.

Quel bonheur! combien s'il vous plaît?

MADAME BLESSEAU.

Quinze francs cinquante centimes, mademoiselle.

IRÈNE.

C'est énorme; merci, madame Blesseau.

MADAME BLESSEAU.

Vous oubliez la rubis, mademoiselle; il est joli et très-bien taillé. Je

vous en donnerai certainement.... (_elle l'examine_) trente....

IRÈNE.

Mais quel bonheur!

MADAME BLESSEAU, _riant_.

Oh! que vous faites une mauvaise vendeuse, mademoiselle, vous ne me

laissez seulement pas achever! trente-cinq francs, voilà la valeur bien

exacte de votre pierre.

IRÈNE.

Que je suis contente! à toi, Julien.

MADAME BLESSEAU.

Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien, il y a un jeune homme qui

m'a prié de lui avoir cela d'occasion: il m'a fixé un pris de quarante à

quarante-cinq francs. Les vôtres valent dix-neuf francs d'or et...

vingt-deux à vingt-trois francs de turquoises; cela fait quarante-deux

francs. C'est leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune homme

désire y mettre; si vous voulez, ils sont vendus.

JULIEN.

Je crois bien; je n'espérais pas tant que cela!... je vous remercie

mille fois, madame Blesseau.

NOÉMI.

Par exemple, madame, vous n'êtes pas comme notre joaillier: j'ai eu

quelquefois la fantaisie de changer des bijoux, il m'en donnait quatre

fois moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet gourmette

dont il m'a offert seulement vingt-cinq francs; vous pensez bien que je

l'ai gardé.

MADAME BLESSEAU.

C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle.

NOÉMI.

Combien l'estimez-vous, alors?

MADAME BLESSEAU, _le pesant_.

Trente-neuf francs, mademoiselle.

NOÉMI.

Dieu! quelle différence! pourquoi ne voulez-vous pas gagner autant que

lui? ça vous serait si facile, pourtant!

MADAME BLESSEAU.

Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour règle la maxime: «Faites-vous

acheteur en vendant, vendeur en achetant.»

NOÉMI.

Je me souviendrai de vous, madame, car je n'ai pas souvent vu faire le

commerce aussi honnêtement.

[Illustration: Vous oubliez le rubis. (Page 281.)]

MADAME BLESSEAU, _avec simplicité_.

Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle Irène, Monsieur

Julien, voici votre argent.

Les petits de Morville dirent adieu à l'honnête femme qui avait si

justement excité l'admiration de Noémi par sa sévère probité, et les

enfants sortirent du magasin. A peine dans la rue, Noémi, qui semblait

préoccupée, dit qu'elle avait oublié son ombrelle chez Mme Blesseau;

elle ne voulut pas permettre à ses amies de rentrer pour la prendre et y

courut seule. Elle fut quelques minutes absente et revint toute

essoufflée au moment où Irène et Julien s'étonnaient de sa longue

absence. Noémi prétendit qu'elle avait dû longtemps chercher l'ombrelle

et l'on se dirigea vers les Tuileries.

NOÉMI.

Qui est-ce qui vous avait donné vos bijoux, mes amis?

IRÈNE, _tristement_.

Ce sont des souvenirs de première communion. (_Julien soupire._)

NOÉMI.

Vous deviez y tenir beaucoup, alors?

IRÈNE, _avec effort_.

Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir acheter pour maman

un beau bénitier et une statue de la sainte Vierge.

JULIEN.

C'est cela; elle priera chaque jour devant une image qui lui rappellera

notre affection.

IRÈNE.

C'est une très-bonne pensée, n'est-ce pas?

NOÉMI.

Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise, monsieur Julien?

JULIEN, _souriant avec effort_.

En voilà d'excellents à vingt-cinq centimes, mademoiselle. Ce n'est pas

la valeur qui me fait quelque chose, allez, c'est le souvenir.

IRÈNE, _lui serrant la main_.

Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche; nous allons bien jouer,

il faudrait confier notre argent à Anna pour ne pas le perdre. Nous

achèterons nos jolis souvenirs en revenant, veux-tu?

JULIEN, _souriant_.

C'est cela.

Les enfants furent entourés par leurs compagnons de jeux: l'absence des

petits de Kermadio fut remarquée de tout le monde. Puis l'on se mit à

jouer. Noémi se montra tout particulièrement affectueuse pour les petits

de Morville, et l'heure de se séparer étant arrivée, l'on se quitta en

se donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les enfants

recommandèrent à Irène et à Julien de dire aux petits de Kermadio de ne

plus manquer leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup regrettés.

CHAPITRE XXIII.

LA FÊTE DE MADAME DE MORVILLE.

Élisabeth et Armand arrivèrent très-exactement pour l'heure du dîner, le

jour de la fête de Mme de Morville. Irène et Julien les reçurent avec

amitié et les emmenèrent dans leur petite chambre pour leur faire voir

leurs surprises.

Le père Michel, toujours serviable et empressé, avait déclaré qu'il

servirait le dîner, et l'on se mit à table; Mme de Morville seule

ignorait pourquoi une certaine expression de joie et de mystère était

répandue sur tous les visages.

Au dessert, les enfants se levèrent tout à coup.

MADAME DE MORVILLE.

Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore une tarte à la crème

en l'honneur de vos amis.

M. DE MORVILLE.

Laisse-les faire, Suzanne. (_Il se lève._)

MADAME DE MORVILLE.

Mais où vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la table.

M. DE MORVILLE, _riant_.

Non, pas tout. (_Il disparaît comme les enfants._)

MADAME DE MORVILLE, _étonnée_.

Il ne manque rien...; mon bon Armand, chère Élisabeth, vous aussi, vous

vous sauvez?

ARMAND, _s'enfuyant_.

Pour un instant, chère madame. (_Il sort sur le palier._)

ÉLISABETH, _de même_.

Une petite minute seulement et nous revenons.

Les enfants des Tuileries · 第 8 / 11 段