Assez, oh, assez, Noémi, je vous quitte, je vous délivre de ma présence,

en remerciant le bon Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien je

dois peu vous regretter: je sais maintenant à quoi m'en tenir sur votre

amitié à mon égard. Toutes vos prévenances d'autrefois s'adressaient à

mes toilettes, à ma fortune, et moi, folle, je prenais cela pour moi!...

Dieu merci, vous venez de me faire voir ce que vous êtes.

ÉLISABETH.

Chère amie, c'est une triste expérience: je m'attendais à ce résultat!

tu as raison de te réjouir: tu vois clair à présent, et désormais tu

sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont, mais selon ce qu'ils

valent.--Plaignons ces pauvres petites, et ne leur adressons plus la

parole.

HERMINIE, _ricanant_.

Ah! ah! ah! Vous voudriez bien être à notre place, mademoiselle la

dédaigneuse!

ARMAND, _s'avançant_.

Ce n'est pas vrai, petite insolente! Élisabeth serait bien désolée

d'être aussi ridicule que vous avec votre énorme cage à serins, vos

panaches de chevaux de corbillard et votre teint de souris noyée: ah!

mais... tiens, elles se sont toutes sauvées.... (_Chantant_):

La victoire est à nous!...

IRÈNE, _souriant_.

Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dévorer!

ARMAND.

Pourquoi attaquent-elles Élisabeth, aussi!

ÉLISABETH, _avec reproche_.

Tu n'aurais pas dû leur dire des sottises.

ARMAND, _se récriant_.

D'abord, je n'en ai dit qu'à Herminie.

ÉLISABETH, _souriant_.

Elle est bonne, ta raison!

ARMAND, _avec sang-froid_.

Et puis, ce n'étaient que des vérités.

JULIEN, _riant_.

Elles étaient joliment crues, tes vérités!

ÉLISABETH.

Voyons, ne restons pas là sans jouer et allons rejoindre mes cousins et

cousines que je vois là-bas.

IRÈNE, _avec effroi_.

Oh! non, Élisabeth, non, je t'en prie!

ÉLISABETH, _surprise_.

Et pourquoi donc pas, ma bonne Irène?

IRÈNE, _les larmes aux yeux_.

Ils vont nous dire des choses humiliantes et désagréables, comme ces

demoiselles et les amis de Julien nous en ont déjà dit!

ARMAND, _se récriant_.

Oh! oh! par exemple, Irène, on voit bien que tu ne les connais pas. Il

est impossible d'être plus gentil et plus aimable qu'eux. Ils te

portent, ainsi qu'à Julien, le plus grand intérêt et ils seront

enchantés de vous voir tous deux, je te le promets!

JULIEN, _hésitant_.

Mais... ils vont se moquer de nos vêtements!

ÉLISABETH.

N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y font la moindre

attention. Ils sont trop polis pour cela, d'abord.

ARMAND.

Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent d'importance qu'aux bons

coeurs et à la vraie amitié.

Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui avaient aperçu les

enfants, arrivèrent en courant.

Venez donc, chers amis, s'écrièrent-ils de loin; aux Tuileries, on ne

doit pas causer, on joue.

JEANNE.

Bonjour, chère Irène (_elle l'embrasse_), je sais qu'Élisabeth et Armand

te tutoient et je te demande la permission d'en faire autant!

JACQUES.

Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon Julien, que je suis

content de le revoir! (_Il lui serre la main._)

PAUL.

L'autre main à moi. Là! il n'y a pas de jaloux, comme ça.

FRANÇOISE.

Irène, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce pas?

Les petits de Morville, les larmes aux yeux, répondaient avec effusion

aux affectueuses démonstrations des petits de Marsy, tandis qu'Élisabeth

et Armand les contemplaient en souriant avec bonheur. Irène et Julien

comparaient dans leur coeur cet accueil si chaleureux fait par des

enfants qu'ils connaissaient à peine, et pour lesquels ils s'étaient

montrés souvent hautains, dédaigneux presque grossiers, avec la

réception que leur avaient fait subir leurs prétendus amis: ils voyaient

clairement de quel côté étaient la bonté, la noblesse de sentiments, et

ils sentirent que dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoyé de

vraies amitiés; ils apprirent alors qu'il faut juger les gens par la

bonté de leurs coeurs et non par leurs dehors brillants.

Grâce aux petits de Kermadio et de Marsy, la journée s'acheva gaiement

pour tous les enfants. Irène et Julien revinrent chez eux, ramenés par

Anna, et se mirent avec courage et gaieté à leurs sérieuses études.

CHAPITRE XIX.

LES JOIES DE LA PAUVRETÉ.

Quand M. de Morville rentra, il vit dans son pauvre logis un spectacle

si charmant qu'il s'arrêta, doucement ému, pour le contempler à loisir.

Irène, assise devant son piano, étudiait avec ardeur. Sa jolie figure,

intelligente et attentive, était délicieuse d'expression. Julien, penché

sur une aquarelle, souriait à demi de la difficulté vaincue, et Mme de

Morville, assise près de ses deux enfants, avait interrompu sa couture

pour les regarder avec un orgueil maternel.

Dans ce moment, Irène termina sa sonate par un trait brillant.

«Bravo, petite soeur! s'écria Julien enthousiasmé, tu es un pianiste de

premier ordre, n'est-ce pas, chère maman?

--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrès d'Irène me causent

autant de surprise que de joie!

--On est si heureux de travailler pour ceux que l'on aime,» répondit la

petite fille avec tendresse.

M. de Morville s'avança.

«Chers amis, dit-il, je commence à comprendre mon bonheur, moi aussi.

--Bonjour, cher papa, s'écrièrent les enfants; vous voilà revenu: quel

bonheur!

--Vous devez être bien fatigué, mon pauvre Adolphe! dit Mme de Morville.

--Je l'étais tout à l'heure, répondit son mari, mais ce que je viens de

voir m'a reposé.

--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irène en le faisant asseoir près de

leur petite cheminée et en s'agenouillant près de lui pour allumer un

peu de feu.

--J'ai vu, répliqua son père qui tendit la main à Mme de Morville, une

courageuse femme qui ne rougit pas de se consacrer à d'humbles travaux,

et de courageux enfants qui imitent leur excellente mère; j'ai compris

alors la grâce que Dieu m'a faite, en vous donnant à moi, puis....»

Là, M. de Morville s'arrêta.

«Puis, dit sa femme qui souriait, achève.

--Puis, en me ruinant,» dit M. de Morville, qui répondit par un sourire

au sourire de sa femme.

Mme de Morville poussa une exclamation, et les enfants, aussi surpris

que leur mère, regardèrent M. de Morville avec de grands yeux

interrogateurs.

«Oui, continua-t-il gravement, j'apprécie maintenant cette grâce. Sans

ma ruine, aurais-je jamais joui de voire dévouement, de vos sacrifices,

de votre tendresse? Quand nous étions riches, nous étions chacun les

forçats de la richesse et du plaisir: j'étais plongé dans le tourbillon

des affaires, toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous, pauvres

chers petits, dans celui de la vanité. Au milieu de tout cela, nous

étions séparés les uns des autres, nous n'avions pas le temps de nous

aimer ni de nous le prouver.

MADAME DE MORVILLE, _pensive_.

C'est vrai ce que tu dis là, cher Adolphe; cette vie futile et vide

m'avait accaparée; comme toi je bénis le ciel de nous avoir rappelés à

nos devoirs; quoi qu'il arrive désormais, je mènerai une vie sérieuse et

utile, me consacrant à ton bonheur, à nos enfants et au soulagement de

ceux qui souffrent.

IRÈNE.

Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est vrai, ce que vous venez de

dire! je comprends maintenant que cette épreuve est une vraie grâce,

elle nous a été envoyée pour notre plus grand bien!...

JULIEN.

Et pour notre bonheur, Irène! je n'ai jamais aimé notre bel hôtel comme

j'aime maintenant notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est qu'ici

l'on comprend et l'on remplit son devoir, c'est une joie pure qui

m'était inconnue autrefois.»

M. et Mme de Morville écoutaient leurs enfants avec émotion; ils se

regardaient avec un sourire sur les lèvres, et des larmes dans les yeux.

IRÈNE.

Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien; regarde, ils sont

très-émus! vite, papa, souriez-moi (_elle l'embrasse_); à votre tour,

chère maman: là, c'est très-bien.

JULIEN.

Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que vous avez sous le bras,

papa?

M. DE MORVILLE.

Des projets de chemins de fer: je dois faire un rapport là-dessus et

divers travaux de ce genre pour M. de Valmier.

IRÈNE, _étonnée_.

Le père de Noémi? vous le voyez donc encore, papa?

M. DE MORVILLE.

Non, mon enfant, c'est un de ses employés de banque qui m'a donné ce

travail. M. de Valmier ignore même que ce travail m'est confié.

MADAME DE MORVILLE.

Chère Minette, assez causé pour l'instant, ton pauvre père doit être

non-seulement fatigué, mais affamé; servons bien vite le dîner.

IRÈNE.

C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous vous avons préparé un bon

petit plat!

JULIEN.

Attendez, maman, je vais aider Irène, ne vous inquiétez de rien.

La mère et les enfants se disputaient gaiement le modeste service de la

table, tandis que M. de Morville les écoutait et les regardait faire

avec un profond sentiment de bonheur.

IRÈNE.

Là, voilà les couverts mis.

JULIEN.

Et les chaises que tu oubliais, petite ménagère; nous assoirons-nous

comme des Turcs, pour manger?

MADAME DE MORVILLE.

Voilà le potage et le rôti. Viens, cher Adolphe, tu dois avoir

grand'faim, j'ai hâte de te voir à table.

On s'installa et l'on dîna avec autant d'appétit que de gaieté.

IRÈNE.

Quel excellent potage! ce bon père Michel est un portier précieux,

maman; non-seulement il fait le ménage, mais il surveille notre petite

cuisine d'une façon étonnante.

JULIEN.

C'est vrai; et il est aussi amusant à entendre qu'à voir. Il a des

manières à lui de se poser, armé de son balai, pour raconter ses

aventures!...

MADAME DE MORVILLE.

C'est un bien brave homme: traitez-le avec amitié, mes enfants; vous

savez qu'il n'est dans cette modeste position que par suite de désastres

éprouvés par sa famille, pendant la grande révolution.

JULIEN.

N'ayez pas peur, maman, vous avez déjà dû voir.... (_on frappe_). Ne

bougez pas, papa, je vous en prie, je vais ouvrir.

IRÈNE.

Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger (_elle va ouvrir_). C'est

le père Michel. Bonjour, bon père Michel, qu'y a-t-il?

LE PÈRE MICHEL.

Je venais, d'amitié, desservir votre table, messieurs et mesdames. (_Il

salue._)

MADAME DE MORVILLE.

Merci, père Michel, ne prenez pas cette peine, c'est bien assez de faire

le ménage et de préparer nos repas. Nous nous servirons nous-mêmes.

LE PÈRE MICHEL.

C'est ce que je ne permettrai pas, ma chère dame: justement parce que je

connais le malheur, j'y sais compatir.

(_La famille de Morville sort de table, le père Michel dessert en

continuant:_)

«Car ma famille est illustre, je me plais à le dire: je suis, tel que

vous me voyez, seul et unique descendant des comtes de Barninville,

noble race s'il en fut, alliée aux plus grandes familles de France. (_Il

essuie une assiette._) Nos ancêtres ont été aux croisades, tel que vous

me voyez. Ils ont brillé à la cour du grand roi!.. Vanités des vanités

et tout est vanité.... (_S'interrompant._) Où est la moutarde, que je la

serre, monsieur Julien?

JULIEN.

Je vais la ranger, père Michel.

LE PÈRE MICHEL.

Quand je vous dis que je veux vous épargner cette peine, je vous

l'épargnerai. Ah! je suis têtu, moi. Là, voilà tout rangé. Messieurs,

mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me voyez.

M. DE MORVILLE, _lui serrant la main_.

Bonsoir, père Michel; merci de votre obligeance, de votre empressement à

nous être utile et agréable.

MADAME DE MORVILLE.

Je joins mes remercîments à ceux de mon mari, père Michel, nous sommes

heureux d'être si bien servis.

LE PÈRE MICHEL, _se rengorgeant_.

Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne nuit, mademoiselle

Irène, et à vous aussi, monsieur Julien.

LES ENFANTS.

Merci, bon père Michel, bonsoir.»

Le brave portier parti, la famille s'installa pour la soirée. La petite

lampe éclairait bien; le feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea

pour en profiter, tout en reprenant son travail. M. de Morville, lui,

écrivait avec ardeur, et la veillée se prolongea jusqu'à dix heures,

tous travaillant, causant et riant. Le lendemain, Élisabeth et Armand

vinrent prendre leurs leçons; ils avaient, en entrant, un air

mystérieux, moitié inquiet moitié heureux; Irène et Julien en furent

intrigués.

«Où est Mme de Morville? dit Armand qui ne tenait pas en place.

[Illustration: Nos ancêtres ont été aux croisades. (Page 239.)]

--Sortie pour quelques instants, dit Julien de plus en plus étonné.

Veux-tu lui parler?

--Je crois bien, s'écria Armand, j'ai hâte de vous faire venir....

--Armand, affreux bavard, dit Élisabeth avec précipitation, ne sauras-tu

jamais tenir ta langue?

ARMAND.

Il me démange, mon secret, ma petite Élisabeth. Oh! si tu savais comme

il me démange, tu aurais pitié de moi!

ÉLISABETH.

Tiens, sois heureux, voilà Mme de Morville qui rentre: dis-lui tout; nos

amis ont l'air très-intrigués.»

Les petits de Morville étaient en effet fort désireux de connaître la

raison des allures, des paroles singulières d'Élisabeth et d'Armand.

Après les bonjours échangés, Armand s'écria: «Madame, vous voyez en moi

un ambassadeur.

MADAME DE MORVILLE, _s'installant au travail_.

De bonnes nouvelles, j'espère, cher enfant?

--Je le crois, madame, il dépend de vous de les changer en mauvaises

pour nous.

ÉLISABETH, _riant_.

Voyons, Armand, ne parle pas par énigmes; va droit au fait.

ARMAND.

Eh bien, m'y voilà. Madame, mon oncle et ma

tante de Marsy désirent: d'abord, que vous ayez la bonté de laisser

Irène et Julien donner à Jeanne et à Jacques des leçons de piano et de

dessin, deux fois par semaine; ils viendront ici à l'heure que vous

jugerez la plus commode; leurs prix seraient les nôtres.

MADAME DE MORVILLE, _émue_.

Cher enfant....

ARMAND, _précipitamment_.

Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent une petite soirée jeudi

prochain: ils désirent que M. de Morville et vous, madame, vous ameniez

Irène et Julien, parce qu'Irène jouerait du piano, et cela lui procurera

quelques élèves, car il y aura deux ou trois amies de maman et de ma

tante, qui sont décidées à envoyer leurs filles à Irène, dès qu'elles

l'auront entendue. Et puis, Julien, lui, aura la bonté d'apporter sa

collection d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques amateurs qui

lui en prendront avec grand plaisir, à de très-bonnes conditions.

Voilà.»

Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains avec violence, ce qui

indiquait toujours chez lui un ravissement complet.

Mme de Morville avait posé son ouvrage: quand Armand cessa de parler,

elle l'attira vers elle, ainsi qu'Élisabeth, et les embrassa en silence

tandis que quelques grosses larmes tombaient de ses yeux sur leurs joues

roses. Irène et Julien n'étaient pas moins émus que leur mère! Ce

dévouement délicat, cette façon charmante de rendre service leur allait

droit au coeur: eux aussi embrassèrent leurs excellents amis avec une

tendresse pleine de reconnaissance.

Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville essaya de parler.

ARMAND.

Oh! chère madame, dites seulement oui, je vous en prie! nous sommes si

heureux déjà, que si vous nous dites quelque chose, cela nous fera

éclater.

Tout le monde se mit à rire. Mme de Morville et ses enfants ne purent

toutefois s'empêcher de dire combien ils étaient joyeux et

reconnaissants; puis les leçons commencèrent.

Elles se passèrent, bien entendu, à merveille: aussitôt finies,

Élisabeth et Armand emmenèrent triomphalement leurs amis pour faire leur

promenade accoutumée.

Arrivés aux Tuileries, ils retrouvèrent les petits de Marsy et leur

firent part du consentement de Mme de Morville: Irène et Julien les

remercièrent avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux.

Après avoir joué longtemps, les petits de Marsy allèrent dire à Noémi de

Valmier, et à Lionnette dont les parents étaient connus de Mme de Marsy,

que leur mère recevrait le jeudi suivant et serait charmée de les voir

venir: Armand s'amusa à piquer leur curiosité en leur déclarant que

_deux grands artistes_ honoreraient la soirée de leur présence: chacun

se sépara en riant et en se donnant rendez-vous pour le jeudi.

CHAPITRE XX.

LES DEUX ARTISTES.

M. de Morville fut aussi charmé que sa femme de la perspective d'une

soirée chez Mme de Marsy; une seule chose l'inquiétait: lui et sa femme

avaient des vêtements simples mais convenables pour la soirée, tandis

que les enfants n'avaient que leurs habits du matin, Mme de Morville

s'étant défait des vêtements d'Irène et de Julien, qui ne convenaient

plus à leur modeste position. M. et Mme de Morville étaient donc fort

tourmentés à ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque la bonne des petits

de Kermadio arriva, portant un grand carton qu'elle remit à Irène; puis,

elle partit à la hâte.

Irène porta le paquet à sa mère qui l'ouvrit, et poussa un cri en voyant

une toilette simple et charmante pour Irène, avec un costume aussi

simple et aussi charmant pour Julien. Un petit billet attaché à la robe

contenait ces quelques mots:

Prière instante à des amis d'accepter ce souvenir d'amitié.»

IRÈNE, _attendrie_.

Maman, c'est encore, c'est toujours Élisabeth: quel coeur, quel coeur!

JULIEN.

Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y a d'écrit?

«Un écolier à son professeur. Juste témoignage de reconnaissance; aussi,

pas de remercîment, chut!...»

Cher, excellent Armand!

MADAME DE MORVILLE.

Oh! mes enfants! comme nous devons remercier le bon Dieu d'avoir de tels

amis!...

M. DE MORVILLE.

Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'être heureux de cette chère

pauvreté. Aurions-nous la joie de voir des dévouements pareils, si nous

avions encore nos richesses?

MADAME DE MORVILLE.

Va! j'en remercie Dieu autant que toi. Écrivez vite à vos amis, chers

enfants, et dites-leur que je les aime et les bénis!

Il n'y avait plus que la matinée qui séparât nos héros de la réception

de M. et de Mme de Marsy: les enfants écrivirent à Élisabeth et à

Julien, puis Irène étudia de nouveau avec ardeur ses morceaux les plus

difficiles, tandis que Julien achevait avec soin ses dernières

aquarelles. Il était tard quand les enfants cessèrent leurs travaux et

se hâtèrent de rejoindre leurs parents, qui, eux aussi, avaient

travaillé toute la journée; après un modeste repas, tous s'habillèrent

promptement et se rendirent chez Mme de Marsy.

Il était encore de bonne heure, aussi eurent-ils la satisfaction de ne

trouver que la famille réunie, et d'arriver les premiers parmi les

invités. Irène et Julien murmurèrent à l'oreille de leurs amis de

chaleureux remercîments, interrompus par un baiser d'Élisabeth, et un

terrible «_chut_» d'Armand.

Le salon ne tarda pas à se remplir de monde: Lionnette et Noémi

arrivèrent bientôt avec leurs parents.

LIONNETTE.

Eh! bonjour, chères belles; bonjour, messieurs; nos grands artistes

sont-ils arrivés?

ARMAND.

Oui, mademoiselle, ils sont là.

NOÉMI.

Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent de parole!...

Tiens! Irène Ici... et Julien!

Noémi leur adressa la parole avec embarras; les petits de Morville

répondirent timidement à son bonjour contraint. Lionnette avait pris un

air de dédain et de protection.

«Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais que....»

Elle s'arrêta, troublée par le regard flamboyant d'Armand de Kermadio.

ARMAND, _d'un air formidable_.

Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous écoutons avec beaucoup

d'intérêt (_ses yeux lancent des éclairs_), infiniment d'intérêt!...

LIONETTE, _balbutiant_.

J'aimerais mieux parler d'autre chose.

ARMAND, _de même_.

Et pourquoi, et pourquoi?

LIONETTE, _naïvement_.

Je viens de vous vexer, évidemment, et si je continuais, vous me diriez,

comme cela vous arrive toujours dans ce cas-là, des choses piquantes,

d'une façon très-drôle qui égaye les autres à mes dépens; c'est

ennuyeux, ça.

Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants, et même le terrible

petit Breton.

MADAME DE MARSY, _s'approchant_.

Ma chère Irène, nous voilà tous réunis; vous savez ce que vous nous avez

promis; je compte sur vous, et le piano vous attend.

[Illustration: Le piano vous attend. (Page 253.)]

IRÈNE, _tremblante_.

Me voici, madame, je vous suis. (_Elle se lève._)

NOÉMI, _bas à Élisabeth_.

Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est Irène?

Un accord brillant répondit pour Élisabeth, et le morceau commença;

Irène, d'abord très-émue, s'était tout à coup rassurée en jetant les

yeux sur ses parents et sur Julien, aussi tremblants qu'elle; la pauvre

enfant sentit que son avenir dépendait de son talent, de son courage, et

subitement inspirée, priant tout bas le bon Dieu, elle joua l'admirable

sonate en _do_ dièze mineur, de Beethoven. Au lieu de lui nuire, son

émotion la servit. Oh! que ses sentiments étaient différents alors des

misérables pensées qui remplissaient son esprit le jour du bal de Noémi.

Elle jouait aujourd'hui pour sa chère famille, et cette noble

préoccupation rendait son jeu délicieusement doux et touchant! Irène se

surpassa; toutes les profondeurs de cette admirable musique, toutes les

délicatesses de ce grand style, furent mises en relief par ses doigts

inspirés; à peine eut-elle terminé, qu'un tonnerre d'applaudissements

retentit, et des exclamations s'élevèrent de toutes parts!

On complimenta chaleureusement M. et Mme de Morville sur le talent hors

ligne de leur fille, tandis que les petits de Kermadio et de Marsy se

montraient aussi fiers d'Irène que ses parents l'étaient à juste titre.

Noémi et Lionnette aimaient beaucoup la musique; émerveillées de

l'admirable talent d'Irène, elles mirent de côté toute morgue et

l'accablèrent de félicitations.

NOÉMI, _enthousiasmée_.

Vous aviez bien raison, monsieur Armand, de dire que c'est une grande

artiste; je l'avais entendue jouer quelquefois, mais seulement des

bluettes, et je ne lui soupçonnais pas ce beau talent.

LIONETTE, _de même_.

C'est écrasant, j'en suis _épatée_; dites donc, monsieur Armand, je vous

accorde que voilà une grande artiste. Mais l'autre, le second, où

est-il?

ARMAND.

Tenez, mademoiselle, ma réponse est sur cette table.

NOÉMI, _regardant_.

Oh! que c'est joli! que c'est charmant! Papa, vous qui aimez tant ces

choses-là, venez voir ces aquarelles, elles sont merveilleuses!

Les exclamations de Noémi avaient attiré M. de Valmier.

«Mais c'est ravissant! dit-il, outre que ces vues sont admirables, elles

sont faites par un véritable artiste; qui est-ce qui fait ces belles

choses?

ARMAND.

Allons, Julien, ne fais pas le modeste; pourquoi n'as-tu pas signé tes

aquarelles?

M. DE VALMIER, _à Julien_.

Bravo! mon ami, je vous félicite; vous avez un talent remarquable!

J'aimerais beaucoup à posséder cette belle collection! Me la cédez-vous?

JULIEN, _rougissant_.

Elle est à mon père, monsieur: je pense qu'il consentirait à s'en

défaire.»

M. de Valmier alla vers M. de Morville, le salua et se mit à causer à

voix basse avec lui, tandis que d'autres personnes venaient voir et

admirer les aquarelles.

LIONNETTE.

Ah! ah! voilà donc votre second grand artiste, monsieur Armand?

ARMAND.

Oui, mademoiselle, qu'en dites-vous?

LIONNETTE.

Je suis plus _épatée_ que jamais.

ARMAND, _avec sang-froid_.

N'est-ce pas, mademoiselle, que c'est _escarbouillant_?

LIONNETTE, _étonnée_.

Hein? vous dites?

ARMAND.

Je dis que c'est _escarbouillant_, ces aquarelles!

LIONNETTE, _stupéfaite_.

Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu! escar... escar...

ARMAND, _tranquillement_.

Dame! mademoiselle, c'est du patois; vous venez bien de dire un mot

aussi étonnant que le mien, en vous déclarant _épatée_; alors, moi, pour

être à votre hauteur, je me dis _escarbouillé_. (_Les enfants rient._)

LIONNETTE, _très-rouge_.

Là! je le savais bien! avec ce M. Armand, on est toujours sûre d'avoir

des affaires. C'est assommant que vous ayez de l'esprit, vous!

ARMAND.

Mais, mademoiselle, si vous....

ÉLISABETH.

Chut! Armand, ne plaisante pas trop longtemps; tu vois bien que cela

finit par être désagréable. J'espère que Mlle Lionnette t'a déjà excusé;

offre-lui ton bras et allons prendre du thé, car je vois que tout le

monde se dirige vers la salle à manger.

Après le thé, on demanda à Irène de se faire entendre de nouveau, et

elle fut aussi justement applaudie que la première fois.

Les enfants des Tuileries · 第 7 / 11 段