Élisabeth, sa mère et le docteur ne purent s'empêcher de rire du ton

lamentable avec lequel le pauvre garçon disait cela. Mme de Kermadio fit

sortir Armand de la chambre d'Élisabeth; il alla tristement chez son

père, qui venait de rentrer et lui annonça la maladie qui frappait la

petite fille. M. de Kermadio se hâta d'aller chez sa fille, mais le

docteur l'empêcha résolûment d'entrer.

«Vous ne pouvez voir Mlle Élisabeth, cher monsieur, lui dit-il, sans

courir un danger sérieux et en faire courir un aussi sérieux à M.

Armand, car aucun de vous n'a encore été atteint de la scarlatine; Mme

de Kermadio, l'ayant eue, peut au contraire soigner impunément sa fille;

on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.»

La tristesse régnait donc dans cette maison, la veille encore si gaie:

on suivait scrupuleusement les prescriptions du docteur, et le silence

était religieusement gardé, pour ne pas fatiguer la tête de la pauvre

malade. Cela était d'autant plus facile, qu'Élisabeth était l'âme de la

maison, et l'animation, la gaieté bruyante d'Armand avaient disparu

depuis qu'il savait sa soeur sérieusement malade. Le pauvre enfant

refusait de sortir et se contentait de jouer dans le petit jardin de

l'hôtel, afin, disait-il, d'avoir à chaque instant des nouvelles de sa

chère Élisabeth: en outre, il lui préparait des surprises et jardinait

avec ardeur pour qu'elle pût trouver à sa convalescence une corbeille

des fleurs hâtives qu'elle aimait le plus.

Il eut tout le temps de préparer ses surprises, car la maladie

d'Élisabeth fut longue et dangereuse: mais cette charmante nature était

digne de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta ses souffrances

avec un courage de vraie chrétienne. Sa patience, sa douceur

attendrissaient profondément Mme de Kermadio, sa bonne et Mlle Heiger:

cette dernière ayant eu la même maladie, pouvait soigner et soignait

avec bonheur son élève bien aimée. Pendant cette douloureuse maladie,

jamais Élisabeth ne se montra égoïste: elle s'oubliait, au contraire,

pour ne songer qu'aux autres et leur témoigner de la façon la plus

tendre, la plus charmante, sa reconnaissance pour l'affection et les

bons soins dont elle était entourée.

Chaque jour, Armand se donnait la consolation de lui dire un petit

bonjour par le trou de la serrure, et bien souvent il lui criait:

«Grand'mère va bien, je la fais rire souvent.

«Ta paralytique est en bon état. Elle engraisse un peu.--Mon ivrogne se

conduit toujours très-bien.--Guéris-toi vite, ma petite Élisabeth, pour

que nous puissions aller les voir ensemble!»

[Illustration: La tristesse régnait dans cette maison. (Page 193.)]

Enfin arriva cet heureux jour où Élisabeth, convalescente, put voir et

embrasser son père, son cher Armand et toute sa famille, surtout son

excellente grand'mère. Ce fut une vraie fête dans la maison, redevenue

aussi joyeuse, aussi bruyante qu'elle était grave et triste pendant la

maladie de la bonne et charmante petite fille.

Les premiers instants d'effusion passés, les enfants se mirent à jouer

dans la chambre d'étude, convertie en salle de jeu pour ce jour de fête.

Élisabeth étant encore un peu faible, les amusements fatigants cessèrent

vite, et l'on s'assit pour causer.

ARMAND.

Une chose m'étonne beaucoup, mes amis, c'est que pendant toute la

maladie de ma chère Élisabeth, pas une fois Irène et Julien ne sont

venus s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas même fait demander.

C'est mal et ingrat!

ÉLISABETH.

Ne les accuse pas étourdiment, Armand; ils ne savent probablement pas

que j'ai été malade.

ARMAND.

Ils ont dû le savoir bien vite par nos cousins aux Tuileries;

d'ailleurs, pourquoi ne pas venir nous voir?

JACQUES.

Doucement donc, Armand, tu parles comme une corneille qui abat des noix:

si Irène et Julien ne sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les

pieds aux Tuileries depuis le jour des charades. Tu vois qu'ils ne

peuvent savoir ce qu'a eu Élisabeth; j'ajoute que l'on dit aux Tuileries

M. et Mme de Morville dans une très-triste position; ils ont, paraît-il,

vendu Morville, leur hôtel et même tout leur mobilier; enfin, on ne sait

ce qu'ils sont devenus.

ÉLISABETH, _désolée_.

Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible! Depuis quand sais-tu cela,

Jacques?

JACQUES.

Depuis près de quinze jours.

ARMAND, _vivement_.

Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses accuser sans souffler

mot?

JACQUES.

Avec cela que tu es discret comme un boulet de canon, toi: tu n'aurais

jamais pu t'empêcher de crier cela à Élisabeth, qui était encore

très-malade! cela l'aurait agitée, désolée; cela aurait fait une belle

affaire!

ARMAND.

Tu as raison. Pauvre Irène! pauvre Julien! qu'ils doivent être

malheureux!... Ruinés tout d'un coup! quelle terrible chose!

PAUL.

Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les frappera d'autant plus!

JEANNE.

C'est vrai! quel changement de vie ce doit être pour eux!...

FRANÇOISE.

Où demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans leur hôtel?

JACQUES.

Je n'en sais rien.

ÉLISABETH.

Peut-être papa le saura-t-il; il voyait assez souvent M. de Morville. Je

vais le lui demander.

Les enfants suivirent Élisabeth, qui courut au salon. M. et Mme de

Kermadio, Mme de Gursé et même M. et Mme de Marsy avaient entendu parler

de la ruine subite et complète de M. de Morville, mais ils ignoraient où

il s'était installé depuis qu'il avait quitté son hôtel.

M. DE KERMADIO.

Ce sont des spéculations qui l'ont ruiné, chère enfant, voilà la cause

de ce malheur subit.

ARMAND.

Qu'est-ce que c'est que des spéculations, papa?

M. DE KERMADIO.

C'est quand on risque imprudemment de l'argent, mon ami; on court la

chance de beaucoup gagner, comme on risque de beaucoup perdre. C'est

cette dernière chose qui est arrivée à M. de Morville.

ARMAND.

C'est vilain, les spéculations; je n'en ferai jamais. Il vaut bien mieux

gagner beaucoup moins et à coup sûr, n'est-ce pas, grand'mère?

MADAME DE GURSÉ.

Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville, non content de sa

grande fortune, a voulu l'augmenter encore; il en a été, tu le vois,

cruellement puni.

JACQUES.

Julien faisait en petit pour les timbres ce que son papa faisait en

grand pour les affaires; te rappelles-tu, Armand? il nous a dit un jour:

«Moi, je fais aux Tuileries comme papa à la Bourse; j'ag... j'agia....

M. DE MARSY, _en riant_.

J'agiote....

JACQUES.

C'est cela, papa. Quel drôle de mot!

M. DE MARSY.

_J'agiote_ ou je _spécule_ veulent dire, je fais des affaires

hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants, de ne jamais vous entendre dire

ces tristes mots-là.

ÉLISABETH.

Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irène! Chère maman,

voulez-vous que nous tâchions de découvrir sa nouvelle demeure?

MADAME DE KERMADIO.

Oui, mon enfant, dès que tu seras complètement rétablie.

ÉLISABETH, _soupirant_.

Attendre huit ou dix jours encore, peut-être: Dieu! que c'est long!...

ARMAND.

Maman, j'ai une idée: voulez-vous me permettre d'aller avec Mlle Heiger,

à la recherche d'Irène et de Julien? comme cela, Élisabeth aura leur

adresse sans se fatiguer, et pourra y aller avec moi, dès qu'elle

sortira!

ÉLISABETH, _l'embrassant_.

Oh! Armand! que tu es bon!

Tout le monde approuva le petit garçon, et Armand, triomphant de son

idée, alla dès le lendemain aux Tuileries, afin de savoir par les

élégants, où demeuraient ceux avec lesquels ils étaient si intimes au

temps de leur prospérité.

CHAPITRE XVI.

LES RECHERCHES D'ARMAND.

Arrivée aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien laisser à Armand la

gloire de rechercher tout seul l'adresse tant désirée par Élisabeth, et

le petit de Kermadio alla tout droit à Vervins, à Jules et à Jordan, qui

discutaient gravement sur le plus ou moins de grâce que pouvait avoir le

noeud d'une cravate.

ARMAND.

Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir l'obligeance de me donner la

nouvelle adresse de Julien?

JULES, _maussade_.

Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprès de ces messieurs.

VERVINS, _froidement_.

Je ne fréquente que les gens qui sont dans ma position, je ne puis donc

vous renseigner en rien.

JORDAN.

Moi non plus; je les ai tout à fait perdus de vue.

JULES, _ricanant_.

Je crois bien! Voir des gens ruinés!

ARMAND, _saluant_.

Merci, mille fois, messieurs; il est impossible de rendre service avec

meilleure grâce et plus de politesse, j'en suis charmé.

Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis grommeler contre lui,

sans oser engager une dispute, la mine résolue et l'air vigoureux du

petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas bon l'attaquer.

Armand, sans se décourager, se dirigea vers le groupe des élégantes,

fort occupées ce jour-là à donner des avis sur une partie de plaisir

projetée au bois de Boulogne; aussi le pauvre garçon fut-il encore plus

mal accueilli par les _amies_ d'Irène que par les amis de Julien.

CONSTANCE, _indignée_.

C'est inouï! on ne peut pas jouer tranquillement ici! il faut toujours

que ce petit garçon nous dérange ou nous taquine!

HERMINIE, _légèrement_.

Laissez-nous tranquilles avec votre Irène: je ne la vois plus et j'en

suis enchantée; c'était une orgueilleuse!

ARMAND.

Voyons, mademoiselle Noémi, vous au moins, vous serez bonne et aimable,

vous me donnerez peut-être un renseignement sur mes pauvres amis!

NOÉMI, _avec impatience_.

Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu sans me faire rien dire,

ce qui est peu gracieux, vu que j'ai toujours été charmante pour eux,

n'est-ce pas, Lionnette?

LIONNETTE.

Trop charmante, ma mignonne, ils ne le méritaient certainement pas.

ARMAND, _insistant_.

Vous ne savez rien, rien du tout à leur sujet, dites, mademoiselle?

NOÉMI, _habillant sa poupée_.

Attendez donc! je crois avoir entendu dire à papa, hier au soir: «Et

dire que ces malheureux Morville en sont réduits à loger avenue de

Breteuil! dans un épouvantable quartier perdu!»

ARMAND, _avec joie_.

De notre côté! quel bonheur!...

NOÉMI, _avec horreur_.

Vous logez par là?

ARMAND, _riant_.

Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue de Grenelle, 91.

NOÉMI.

A l'hôtel Saint-Marcel, il est très-beau, je le connais: nous allons y

voir quelquefois Mme de Nogent à laquelle il appartient.

ARMAND.

C'est ma grand'tante.

CONSTANCE, _radoucie_.

C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle votre soeur,

monsieur, et dites-lui que je serai charmée de jouer avec elle.

HERMINIE.

Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils pour sa toilette. Quand on

a une si belle position, on doit tenir son rang.

LIONNETTE.

C'est évident; je la protégerai, moi, cette petite. Allez nous la

chercher, monsieur.

ARMAND.

Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles; elle est

convalescente et ne sort pas encore. Mais je lui dirai avec quelle

amabilité vous l'accueillerez... à cause du bel hôtel de notre tante!...

Armand salua ironiquement les élégantes, honteuses du juste mépris du

petit Breton pour leurs vils sentiments: elles venaient de les démasquer

en flattant bassement la richesse.

Victoire, chère mademoiselle, s'écria-t-il, en rejoignant Mlle Heiger;

Noémi a fini par m'apprendre l'adresse! ah! j'ai eu de la peine:

sont-ils insolents et désagréables, ces élégants-là! enfin, je l'ai;

tout le reste m'est égal!

MADEMOISELLE HEIGER.

A merveille, Armand: où demeurent vos pauvres amis?

ARMAND.

Avenue de Breteuil.

MADEMOISELLE HEIGER.

Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le même quartier. Élisabeth

va être enchantée! et le numéro?

ARMAND, _stupéfait_.

Le numéro?

MADEMOISELLE HEIGER.

Eh bien, oui, le numéro; il faut le savoir pour y aller.

Armand, _consterné_.

Le numéro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oublié de le leur demander!

MADEMOISELLE HEIGER.

Allez vous en informer près de Noémi.

ARMAND, _piteusement_.

Ça m'ennuie, car je leur ai dit des choses désagréables avant de m'en

aller, et je suis sûr qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans un

jeu de quilles.

MADEMOISELLE HEIGER.

Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire des choses blessantes?

rappelez-vous le proverbe: mieux vaut douceur que violence.

ARMAND.

Vous avez raison, mademoiselle, je me résigne à y aller. (_Il se dispose

à partir._)

MADEMOISELLE HEIGER.

Non, mon enfant, restez ici et goûtez tranquillement tandis que j'irai,

moi, savoir ce numéro.

ARMAND.

Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un fameux service.

Armand, enchanté, goûta joyeusement pendant que la bonne et aimable

institutrice demandait à Noémi le renseignement qui lui manquait: elle

revint bientôt, mais elle paraissait contrariée.

«Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'écria Armand, remarquant sa figure

chagrine; est-ce que ces petites péronnelles auraient été impertinentes

pour vous?

--Ce n'est pas cela, Armand, répondit en souriant à demi Mlle Heiger,

mais Noémi ne sait pas le numéro et dit que son père ne le sait pas non

plus.

[Illustration: Il roula pêle-mêle avec un charbonnier. (Page 211.)]

ARMAND, _désolé_.

Que faire alors?

MADEMOISELLE HEIGER.

S'armer de patience et venir demain avec moi parcourir l'avenue de

Breteuil pour demander de porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est

pas excessivement longue, heureusement; nous finirons bien par trouver

ce que nous cherchons.

ARMAND, _radieux_.

C'est cela, mademoiselle; en voilà, un bonheur; c'est Élisabeth qui va

être contente!»

Élisabeth fut enchantée, en effet, des patientes recherches d'Armand et

de son succès: le jour suivant, Mlle Heiger et le petit garçon se

rendirent avenue de Breteuil. Armand, toujours impétueux, eut à subir

une série de mésaventures tragi-comiques. Il se lança étourdiment dans

une allée sombre et roula pêle-mêle avec un charbonnier et un sac de

charbon; il marcha sur la queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa

à la main, et il finit par écraser l'orteil d'un vieux portier goutteux

qui poussa des cris horribles et assura qu'Armand périrait sur

l'échafaud.

Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien l'ardeur d'Armand à la

recherche de ses amis, et son courage fut enfin récompensé par cette

bonne parole d'un concierge: «C'est ici.»

MADEMOISELLE HEIGER.

Entrez-vous, Armand?

ARMAND.

J'en serais bien content, mademoiselle; mais je ne veux pas y aller seul

sans Élisabeth. Cela lui ferait de la peine.

MADEMOISELLE HEIGER.

Bien, mon cher Armand, je reconnais là votre coeur et votre tendresse

pour votre soeur. Elle le mérite! allons, venez; il faut lui raconter

votre plein succès.

ARMAND, _riant_.

Et mes maladresses!

Élisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles rapportées par les

promeneurs: elle rit de tout son coeur au récit des aventures de son

frère, et après quelques jours de soin, elle put enfin sortir. A son

grand regret, l'avenue de Breteuil était trop loin pour elle et elle ne

put se rendre chez les petits de Morville que le surlendemain.

CHAPITRE XVII.

CHEZ IRÈNE ET JULIEN.

Élisabeth et Armand, accompagnés de leur bonne Anna, se rendirent avenue

de Breteuil et demandèrent avec émotion les petits de Morville. Ils y

étaient, heureusement: le frère et la soeur, le coeur ému, les larmes

aux yeux, montèrent un misérable petit escalier tournant et frappèrent à

une porte disjointe.

On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancèrent timidement vers Mme

de Morville qui, tout en larmes, était assise dans un mauvais fauteuil,

seule dans une petite pièce misérablement meublée.

Elle leva la tête et reconnut les amis de ses enfants.

«Vous voici, chers petits? s'écria-t-elle avec surprise et émotion:

votre amitié dévouée a donc su trouver notre triste demeure? Je le

disais bien à mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont être heureux

de vous voir!

ÉLISABETH.

Pouvons-nous aller les embrasser, madame?

--Vous n'irez pas loin pour les trouver, répondit Mme de Morville, en

souriant tristement; ils sont là à côté; entrez-y, mes chers enfants.»

Anna était restée discrètement sur le palier: les enfants lui dirent

tout bas de s'asseoir sur une petite banquette de bois qui se trouvait

là et de les attendre, puis ils coururent chez leurs amis.

On entendit deux cris: Armand! Élisabeth!... puis, plus rien que des

sanglots et des baisers; les pauvres enfants s'étaient jetés dans les

bras des petits de Kermadio et pleuraient à chaudes larmes en les

embrassant. Élisabeth et Armand leur rendaient leurs caresses avec

effusion: ils pleuraient aussi.

Quand ils furent un peu calmés, Irène fit asseoir son amie sur l'unique

chaise de paille qui se trouvait dans la petite chambre, et Julien

offrit à Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de fer séparés par

un paravent, une table de bois avec une cuvette, un pot à eau et un

verre complétaient leur triste ameublement.

[Illustration: Mme de Morville, tout en larmes... (Page 213.)]

IRÈNE.

Vous voilà, ma bonne, ma chère amie! vous avez réussi à nous découvrir!

vous avez donc eu la bonté de nous chercher?

ÉLISABETH.

Ma pauvre chère Irène!... tiens, permets que nous nous tutoyions

fraternellement! tu me connais bien peu si tu as pu douter de mon amitié

un seul instant: je te suis aussi attachée que par le passé.

ARMAND, _avec reproche_.

Pourquoi ne pas m'avoir écrit, Julien! je serais accouru tout de suite

pour te voir, te consoler, te dire que je t'aime toujours!

JULIEN, _pleurant_.

Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai été reçu par mes anciens

amis des Tuileries lorsque j'ai été les voir, après notre ruine! Alors

j'ai pensé que peut-être tu en ferais autant, et cette idée-là m'a fait

tant de peine....

ARMAND.

Tais-toi, méchant. Bats-moi, dis-moi des sottises, mais ne doute pas de

mon attachement, entends-tu?

JULIEN, _l'embrassant_.

Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai été si malheureux, si maltraité que je

n'avais plus la tête à moi!

IRÈNE, _s'essuyant les yeux_.

Voilà le premier instant de joie que nous avons depuis notre ruine:

c'est à toi que je le dois, chère Élisabeth! je ne l'oublierai pas.

ÉLISABETH.

Je serais venue bien plus tôt, va, si je n'avais été si malade!

Et elle raconta à ses amis ce qui lui était arrivé. Puis Armand leur dit

à son tour les recherches qu'il avait faites à leur sujet. Les petits de

Morville étaient vivement émus de se voir l'objet d'une amitié si pleine

de sollicitude.

ÉLISABETH.

A présent, chère Irène, parlons raison. Quelles sont tes ressources? Que

comptes-tu faire?

IRÈNE.

Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si malheureuse, si abattue

par la douleur!

ÉLISABETH, _avec tendresse_.

Du courage, Irène: ne te laisse plus abattre ainsi. Crois-moi, cela ne

remédie à rien de se désoler; non-seulement on est inutile, mais on

attriste et on décourage les autres.

IRÈNE.

Je vais tâcher, va, d'être calme et raisonnable. Ta visite, ton amitié

me remontent tellement!

ÉLISABETH.

Tant mieux! Quelles seront tes occupations?

IRÈNE.

Maman a pu garder mon piano, je vais l'étudier très-sérieusement.

Peut-être voudra-t-on, dans quelques maisons où me conduisait maman, me

laisser donner des leçons de piano. J'ai très-bien enseigné la musique

l'année dernière, tu te le rappelles, aux petites de Kerden, aux bains

de mer. C'était pour m'amuser que je le faisais; maintenant, hélas, ce

sera pour vivre!

ÉLISABETH.

Chut! pas d'hélas! le courage est toujours gai, et il est convenu que tu

vas être courageuse. Maman avait bien prévu que tu songerais à t'occuper

ainsi: elle me charge donc, 1° de mettre à ta disposition toute ma

musique, cahiers et sonates (_Irène veut remercier_). Chut! Puis elle te

demande, et je te supplie de nous accorder cela, de me donner des leçons

de piano deux fois par semaine. Tes jours et tes heures seront les

nôtres, tu me permettras de venir les prendre ici, afin de ne pas

déranger ta mère. Pour le prix, il sera fixé, si tu le veux bien, à 5

francs par leçon.

IRÈNE, _d'une voix entrecoupée_.

Mon amie.... Élisabeth... cette bonté... cette délicatesse.... (_Elle

pleure._)

ÉLISABETH, _riant et pleurant_.

Chut donc, ma chérie, je ne veux plus qu'on pleure ici, moi! (_Elles

s'embrassent._)

ARMAND, _gaiement_.

A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand tu auras fini de pleurer?

JULIEN, _souriant à demi_.

J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et d'aquarelle: je

cultivais, par vanité, ces heureuses dispositions; ce sera par

nécessité, maintenant.

ARMAND.

Très-bien, voilà mon affaire, tu seras mon maître.

JULIEN.

Je crains de ne pas savoir suffisamment....

ARMAND.

Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit que tu dessines

remarquablement: il m'a déclaré qu'il serait charmé de te voir me donner

des leçons. Pendant qu'Élisabeth _pianotera_, moi, je _barbouillerai_.

Les prix de leçons seront les mêmes que pour Élisabeth. Tu veux bien?

Un sanglot fit tourner la tête aux enfants. M. et Mme de Morville se

tenaient à la porte, les yeux baignés de larmes.

MADAME DE MORVILLE.

Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits de votre admirable

tendresse; et je les accepte avec eux. Pour la première fois depuis ma

ruine, je me sens heureuse. Je suis fière de voir mes enfants se mettre

courageusement à l'oeuvre pour gagner leur vie: je suis heureuse de les

voir aimés de vous, qui êtes si noblement dévoués au malheur!

M. DE MORVILLE.

Je pense comme vous, chère Suzanne: le courage me revient en admirant le

dévouement et l'affection de ces excellents coeurs: merci à vous, de me

rendre la force qui me faisait défaut!

Les enfants embrassèrent tendrement M. et Mme de Morville et après

d'affectueuses paroles échangées, il fut convenu, avant de se quitter,

que les petits de Kermadio viendraient le lendemain, prendre leurs

premières leçons: après, ils emmèneraient leurs amis aux Tuileries, afin

d'éviter à Mme de Morville la peine de les y conduire; les quatre

enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de cette occasion de se voir plus

longtemps et tout à leur aise.

CHAPITRE XVIII.

MANIÈRES DIFFÉRENTES DE RECEVOIR DES AMIS PAUVRES.

Les premières leçons se passèrent à merveille. Les petits maîtres

mettaient à enseigner une patience admirable; les petits écoliers, de

leur côté, étaient d'une docilité exemplaire et, leur intelligence vive

et prompte aidant, chaque leçon fut excellente. La joie était revenue

chez les pauvres Morville avec le courage et l'amour du travail. Mme de

Morville s'occupait entièrement de son petit ménage et employait le

temps resté sans emploi à des ouvrages de couture, de broderie, de

tapisserie. Après la première leçon, les enfants se dirigèrent gaiement,

suivis d'Anna, vers les Tuileries: Irène et Julien étaient pourtant un

peu mal à l'aise en regardant, l'une sa robe de laine brune, son talma

de drap noir et son modeste chapeau de feutre noir, sans ornements, et

l'autre son vêtement de gros drap gris et sa casquette de cuir verni.

Leurs parents avaient dû se défaire de tous leurs vêtements élégants et

les remplacer par d'autres, appropriés à leur très-modeste position.

Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries étaient-elles en

fête: les allées regorgeaient d'enfants, plus coquettement habillés que

jamais. Les quatre amis se trouvèrent tout à coup face à face avec leurs

anciens camarades.

IRÈNE, _saisie_.

Ah! voilà toutes mes amies!

«Bonjour; Constance, bonjour Noémi, bonjour Herminie, bonjour Lionnette,

Jenny, Diane et Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?»

Les élégantes levèrent la tête avec une surprise qui se changea en

indignation quand elles eurent reconnu Irène et contemplé ses vêtements.

LIONNETTE, _majestueusement_.

Bonjour, mademoiselle. (_Elle se détourne._)

CONSTANCE, _à demi-voix_.

A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous dans une toilette

semblable!

HERMINIE, _de même_.

Ah! l'horreur! elle est encore pis que son inséparable. C'est hideux à

voir! on ne devrait pas permettre de laisser entrer aux Tuileries des

fagots comme ça!

[Illustration: Irène et Julien étaient un peu mal à l'aise. (Page 223.)]

LES AUTRES PETITES FILLES, _de même_.

Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle!

IRÈNE, _pleurant_.

Ah! que vous êtes méchantes de me traiter ainsi! Est-ce parce que je ne

suis plus riche? Noémi, vous qui avez toujours été si affectueuse pour

moi....

NOÉMI, _embarrassée et froide_.

Ma chère, vous comprenez.... Il y a longtemps que nous ne nous sommes

vues. Nous n'avons guère l'occasion de nous rencontrer maintenant.

IRÈNE, _douloureusement_.

Les enfants des Tuileries · 第 6 / 11 段