LE DOCTEUR, _gaiement_.
Et qu'ont-ils mangé, ces chers malades, ma bonne dame?
MADAME TREMBLOTANT.
Mais simplement de ceci, docteur; c'est ce qu'il y a de plus sain en
temps de choléra. (_Elle montre une énorme terrine presque vide._)
LE DOCTEUR.
Quelle quantité chaque malade en a-t-il mangé?
M. TREMBLOTANT, _d'une voix faible_.
Je n'en ai mangé que quatre à cinq livres pour ma part.
MADAME GÉMISSONS, _de même_.
Et moi, pas davantage.
LE DOCTEUR, _tranquillement_.
Ceci me rassure. Ce n'est pas précisément le choléra, alors, mais une
violentissime indigestion cholérique dont nous allons débarrasser les
patients.
Monsieur Tremblotant, vous allez.... (_Il lui parle bas à l'oreille_)
dans votre chambre.
M. TREMBLOTANT, _joignant les mains_.
Cinq, docteur! Cinq de suite? cela va bien m'éprouver!
LE DOCTEUR, _avec force_.
Il le faut! un par livre, c'est la règle! Vous, Madame, vous.... (_Il
lui parle bas_) dans la chambre de votre cousine.
MADAME GÉMISSONS.
Ah! docteur! cinq tout entiers? Ça me bouleversera!
LE DOCTEUR, _avec autorité_.
Madame, ne discutez pas la médecine! (_Les malades sortent en gémissant
chacun de son côté._)
SCÈNE III.
Les mêmes _hors les malades_, M. HUILEUX, _arrivant_.
M. HUILEUX, _avec un gros rouleau enveloppé sous le bras._ (_On voit le
bout de son instrument dépasser le papier._)
Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense qu'on doit avoir, grâce à
vous, besoin de mon ministère?
LE DOCTEUR.
Oui, mon cher Huileux, il faut.... (_Il lui parle bas._) Cinq à Mme
Gémissons, cinq à M. Tremblotant, et bien en conscience.
M. HUILEUX, _avec fierté_.
Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux mourir que de faire grâce
d'une goutte! (_Il entre chez Mme Gémissons. Grand silence._)
M. HUILEUX, _avec solennité_ (_dans la coulisse_).
Un..., deux..., trois....
MADAME GÉMISSONS, _dans la coulisse_.
Assez, assez! Je n'en peux plus!
M. HUILEUX, _de même_.
On en peut toujours, madame. Courage!
MADAME TREMBLOTANT.
La malheureuse! Ses plaintes sont déchirantes à entendre.
M. HUILEUX.
Quatre..., cinq! (_Il sort de chez Mme Gémissons et va chez M.
Tremblotant. Grand silence._)
M. HUILEUX, _dans la coulisse_.
Un..., deux....
M. TREMBLOTANT, _de même_.
Pas plus! pas plus!
M. HUILEUX, _de même_.
Monsieur, soyez homme! Mme Gémissons ne se plaignait qu'au troisième, et
pourtant elle en a eu cinq!
M. TREMBLOTANT, _de même_.
Vous trouvez que ce n'est rien?
M. HUILEUX, _de même_.
Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons, recommençons! Trois...
quatre!...
M. TREMBLOTANT, _de même_.
Grâce.... Miséricorde!
M. HUILEUX, _de même_.
Cinq....
M. TREMBLOTANT, _de même_.
Ah! je suis mort!
M. HUILEUX, _sortant_.
Quand vous le serez pour de bon, vous ne le direz pas.
LE DOCTEUR.
C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux, courons chez nos autres
malades, et sauvons l'humanité souffrante. (_Ils sortent._)
MADAME GÉMISSONS _paraît_, _courbée en deux_, _à la porte de sa
chambre_.
Oh! la, la!
M. TREMBLOTANT, _paraissant de même_.
Ah! grand Dieu!
_Mme Tremblotant et Azelma se désolent_
_La toile tombe._
[Illustration: Et sauvons l'humanité souffrante. (Page 162.)]
THÉ.
Personnages. Acteurs
Mme Ouistiti _Mlle Élisabeth._
M. Ouistiti _M. Armand._
Mme Cornichon, voisine _Mlle Jeanne._
M. Gobe-Mouche, voisin _M. Jacques._
Grinchu, cuisinier _M. Paul._
Follette, fille de Ouistiti _Mlle Françoise._
(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier; M.
Gobe-Mouche devra avoir un énorme chapeau, très en arrière; Mme
Cornichon, un grand chapeau, très en avant: tous les deux devront
tourner leurs pouces sans cesse.)
La scène représente un salon.
SCÈNE I.
MADAME OUISTITI, _cherchant dans un tiroir_.
Impossible de retrouver ma recette pour faire le _thym_. Tu es sûr de ne
pas l'avoir, Anastase?
M. OUISTITI.
Moi? non, je....
MADAME OUISTITI.
C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux pas davantage! Ah!
Seigneur, qu'allons-nous faire? déjà huit heures, et je ne sais comment
faire ce maudit _thym_!
FOLLETTE, _sautant_.
Et les voisins vont arriver, hé! hé! hé! et tu seras bien vexée, maman!
han! han!
MADAME OUISTITI.
Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard dans la plaie!
SCÈNE II.
GRINCHU, _entrant_.
Madame, je crois avoir trouvé votre recette, quoiqu'elle ne vaille pas
grand'chose, à mon avis!
MADAME OUISTITI.
O bonheur! Anastase, nous sommes sauvés!
M. OUISTITI.
Oui, nous sommes....
MADAME OUISTITI.
C'est bon; je ne t'en demande pas davantage. Vite. Grinchu, donnez-moi
cette recette.
GRINCHU.
Je me méfierais à la place de madame, elle a été écrite par M. Ricanant,
qui aime à plaisanter, et il riait en la donnant! Enfin la v'là. Elle
était collée, sauf respect, sur le ventre de la poupée de Mlle Follette
en guise de cataplasme, avec du jus de réglisse.
MADAME OUISTITI.
Ciel! que c'est barbouillé! (_Tâchant de lire._) Prenez... prenez...
du... thym... in... in... (_S'arrêtant_). Pas possible de lire ce
mot-là!
GRINCHU, _regardant_.
Il y a: infectez.
M. OUISTITI, _de même_.
Oui, je crois que....
MADAME OUISTITI.
C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage. (_Lisant._) Infectez le
_thym_... dans... dans....
GRINCHU.
Madame se trompe; il y a avec.
MADAME OUISTITI.
Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que moi.
GRINCHU, _lisant_.
Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux. Salez... salez... les
tasses et servez avec du plâtre dedans.
MADAME OUISTITI, _effrayée_.
Comment, du plâtre? Ah! ça, mais! nos estomacs vont être recrépis, de
cette façon-là; il n'y manquera plus que des pierres et de la peinture!
M. OUISTITI.
C'est vrai! nous allons....
MADAME OUISTITI, _affairée_.
C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage. Vous êtes sûr, Grinchu, que
vous avez bien lu....
GRINCHU, _aigrement_.
Madame me moleste bien à tort! Je suis remarquable par mon habileté à
lire l'imprimé!
MADAME OUISTITI.
Eh bien, alors, arrangez-vous vite ce _thym_; car j'entends nos voisins
qui arrivent.
(_Grinchu sort._)
SCÈNE III.
MADAME CORNICHON, _entrant_.
Ma chère voisine, bonjour!
M. GOBE-MOUCHE, _entrant_.
Bonjour, madame Ouistiti! (_Il rit._) Bonjour, monsieur Ouistiti. (_Il
rit._) Bonjour, mademoiselle Ouis....
FOLLETTE, _éclatant de rire_.
.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans que vous me le
rappeliez.
M. GOBE-MOUCHE, _déconcerté_.
Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement vous faire une politesse,
mademoiselle Ouis....
FOLLETTE, _saluant_.
.... titi.
(_Gobe-mouche reste la bouche ouverte._)
MADAME CORNICHON.
Que c'est aimable à vous, voisine, de nous faire goûter ce fameux _tout_
dont on parle tant!
MADAME OUISTITI.
Vous voulez dire du _thym_, ma voisine.
MADAME CORNICHON.
Pardon, du _tout_. C'est ainsi qu'on appelle cette délicieuse tisane
anglaise.
M. GOBE-MOUCHE.
Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait du _tré_, et je pense
que c'est son vrai nom.
LES DEUX DAMES.
Tiens! pourquoi?
M. GOBE-MOUCHE, _gravement_.
Parce qu'il y a quatre substances qui composent ce breuvage.
SCÈNE IV.
GRINCHU, _entrant_.
Madame, v'là la soupe.
MADAME OUISTITI.
Dites donc le _thym_, Grinchu!
MADAME CORNICHON.
Non, le _tout_.
M. GOBE-MOUCHE.
Non, le _tré_.
GRINCHU, _impatienté_.
Enfin, v'là la machine, quoi!
M. OUISTITI.
Eh bien! il faudrait man....
MADAME OUISTITI.
C'est bon, on ne t'en demande pas davantage.
(_Tout le monde s'assied, on sert._)
MADAME CORNICHON, _buvant_.
Chère voisine, il manque quelque chose à ce _tout_.
MADAME OUISTITI, _agacée_.
A ce _thym_, chère amie?
MADAME CORNICHON, _insistant_.
Oui, à ce _tout_. Il y faut mettre un peu de liqueur; on dit que ça le
_bonifie_ extraordinairement.
GRINCHU, _à part_.
Attends, toi, je vais t'apprendre à faire la difficile. (_Haut._) Madame
a raison. V'là de l'esprit-de-vin; n'y a rien de meilleur pour
aromatiser ça! (_Il en verse quelques gouttes à tout le monde et la
valeur d'un grand verre à Mme Cornichon et à M. Gobe-Mouche._)
M. GOBE-MOUCHE, _faisant des grimaces après en avoir goûté_.
Chers voisins, c'est délicieux; si délicieux que je n'ose prendre toute
ma tasse, ne voulant pas vous en priver...
MADAME OUISTITI, _à part_.
Ce _thym_ est exécrable, je vais le faire boire à ce brave homme.
(_Haut._) Cher Monsieur, n'y mettez pas de discrétion. Ajoutez ma tasse
à la vôtre, je m'en prive en votre faveur!
M. OUISTITI, _à part_.
Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage à Madame Cornichon.
(_Haut._) Ma voisine, je fais comme ma...
MADAME OUISTITI.
C'est bon! On ne t'en demande pas davantage.
MADAME CORNICHON, _ahurie_.
Oh! je vais boire... tout ça? (_Elle regarde ses tasses avec angoisse._)
M. GOBE-MOUCHE, _de même_.
Je suis très-reconnaissant, enchanté!... (_Il lève les yeux au ciel._)
_Les deux invités boivent en faisant des contorsions. Les Ouistiti sont
ravis._
MADAME CORNICHON, _se levant_.
Je ne me sens pas bien, permettez que je me retire, la tête me tourne!
MADAME OUISTITI, _l'accompagnant_.
Chère voisine, je veux vous reconduire. (_Dans la coulisse._) Ah! ciel!
quelle catastrophe!
FOLLETTE, _regardant_.
Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas gardé longtemps son _tout_.
M. GOBE-MOUCHE, _chancelant_.
Je me retire aussi. Cher voisin, adieu!
M. OUISTITI, _effrayé_.
Je ne vous accompagne pas, car je crains des accidents.
M. GOBE-MOUCHE, _s'accrochant à lui_.
Ne me quittez pas, je suis très-faible! (_Ils sortent._)
M. OUISTITI, _dans la coulisse_.
Ouf! Grinchu, à mon secours!
MADAME OUISTITI, _dans la coulisse_.
Follette, à moi!
M. OUISTITI, _de même_.
Grinchu!
_La toile tombe._
CHARITÉ.
Personnages. Acteurs.
Un pauvre aveugle _M. Armand._
Un pauvre honteux _M. Jacques._
Mme Étourneau _Mlle Jeanne._
Mme Réfléchie _Mlle Élisabeth._
Juliette, fille de Mme Réfléchie[24] _Mlle Françoise._
La scène se passe aux Champs-Élysées.--Mme Étourneau, Mme Réfléchie et
Juliette se promènent.
[Note 24: Costumes de fantaisie.]
MADAME ÉTOURNEAU.
Chère amie, nous voici arrivées au but de notre promenade; vous me
permettrez bien de donner à Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce
dont elle aura envie.
MADAME RÉFLÉCHIE.
Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies pour cette enfant.
MADAME ÉTOURNEAU.
Soyez tranquille, ma chère. (_Elle tire vingt francs de sa bourse._)
Tiens, Juliette, voilà vingt francs. Si tu n'en as pas assez, tu me le
diras.
MADAME RÉFLÉCHIE.
Chère amie, je ne veux pas que vous donniez tout cela à Juliette, c'est
beaucoup trop!
MADAME ÉTOURNEAU.
Mais pourtant....
MADAME RÉFLÉCHIE.
Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira très-grandement.
MADAME ÉTOURNEAU.
Allons, je vous obéis. Tiens, Juliette.
JULIETTE.
Merci, madame; je vais acheter un ballon, si maman le permet.
MADAME RÉFLÉCHIE.
Je le veux bien.
(_Elles vont vers une boutique._)
MADAME ÉTOURNEAU.
Ah! voilà un aveugle: tant mieux, j'adore les aveugles, moi. Tenez, mon
brave.
L'AVEUGLE.
Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi serrer votre main
bienfaisante! (_Il lui saisit le bras._)
MADAME ÉTOURNEAU.
C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant. Tenez, voilà encore pour
vous. (_Elle lui donne._)
L'AVEUGLE, _sans la lâcher_.
Votre générosité est inépuisable! Comment vous dire ce que je ressens?
MADAME ÉTOURNEAU.
C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien.
L'AVEUGLE, _de même_.
Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance m'étoufferait.
Je vais vous raconter ma lamentable histoire. (_Il tousse, crache et se
mouche._) Vous saurez donc, chère bienfaitrice....
MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.
Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une poigne de fer et il est
bavard comme une pie.
L'AVEUGLE, _d'une voix criarde_.
Je suis né de parents pauvres.... (_Il tousse, crache et se mouche._)
J'ai quarante-six ans, trois mois et deux jours.
MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.
Je voudrais bien m'en aller!
L'AVEUGLE, de même.
Je ne pesais que deux livres et demie à un mois. (_Il tousse, crache et
se mouche._) J'avais des digestions pénibles, je les ai encore, je
souffre....
MADAME ÉTOURNEAU, _impatientée_.
Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard!
L'AVEUGLE, _la laissant et s'en allant_.
Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, jamais je ne me plains; si
vous croyez que je suis reconnaissant de vos aumônes, à présent! faut-il
recevoir des reproches semblables et penser que....
(_Sa voix se perd dans l'éloignement._)
MADAME ÉTOURNEAU.
Pouf! m'en voilà débarrassée. (_Elle va vers ses amies._) Eh bien,
avez-vous acheté des joujoux?
JULIETTE.
Je crois que je vais prendre ce beau ballon.
LE PAUVRE HONTEUX, _approchant_.
Vous avez perdu quelque chose, madame. (_Il remet à Mme Étourneau son
porte-monnaie._)
MADAME ÉTOURNEAU.
Mille remercîments, mon ami: pourrais-je vous offrir ceci comme
récompense de ce service? (_Elle veut lui donner de l'argent._)
LE PAUVRE HONTEUX, _refusant_.
Madame, je n'ai fait que mon devoir.
JULIETTE, _bas_.
Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme!
MADAME RÉFLÉCHIE, _bas_.
Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir. Il doit être très-pauvre
et très-fier.
MADAME ÉTOURNEAU, _de même_.
Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a pas besoin.... Tiens!
il chancelle et s'assoit sur un banc.
MADAME RÉFLÉCHIE, _allant au pauvre_.
Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans crainte: un honnête homme doit
être fier de supporter noblement la pauvreté.
LE PAUVRE HONTEUX, _d'une voix faible_.
C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer que la faim me dévore....
JULIETTE.
Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur que je n'y aie pas encore
touché!
MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.
Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi qui le croyais à son
aise! Je cours chercher un rosbif.
MADAME RÉFLÉCHIE, _riant_.
Cru?
MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.
Non, cuit; sera-ce bien?
MADAME RÉFLÉCHIE.
Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir un bon bouillon; puis
nous aviserons au moyen de le placer honorablement pour le tirer de sa
misère.
LE PAUVRE HONTEUX.
Ah! madame, que de reconnaissance!
MADAME ÉTOURNEAU.
Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi. Donner de l'argent n'est
rien: la vraie, la grande charité est de tirer les pauvres de leur
misère. Je m'en souviendrai, je vous le promets!
CHAPITRE XIV.
LES AMIS FAUX ET LES AMIS VRAIS.
Des applaudissements accueillirent ces dernières paroles: les petits
acteurs furent tendrement embrassés par leurs parents, surtout par Irène
et Julien, attendris et charmés.
ÉLISABETH, _gaiement_.
Eh bien, Irène, avoue que tout cela est préférable à tes brillantes
réunions. Ces plaisirs simples sont innocents et nous laissent de
paisibles et doux souvenirs.
IRÈNE.
Tu as raison, ma bonne Élisabeth; je me souviendrai de cette soirée avec
une joie sans mélange.
MADAME DE GURSÉ.
Mes enfante, le thé et le chocolat sont servis dans la salle à manger!
Allez-y avec vos amis et faites-leurs les honneurs de mon petit chez
moi.
ÉLISABETH.
Oui, grand'mère chérie, nous obéissons.
On finit gaiement cette douce soirée de famille et les petits de
Morville se retirèrent, s'avouant à eux-mêmes qu'ils s'étaient
extrêmement amusés chez Mme de Gursé.
Le lendemain était le jour de réception de Mme de Morville: Irène devait
y assister pour faire les honneurs du salon à ses élégantes amies qui
accompagnaient déjà leurs mères en visite. Elle en était contrariée, les
bonnes impressions que lui avait faites sa soirée de la veille étant
encore toutes fraîches. Elle faisait donc assez triste mine quand sa
mère lui remit une toilette du matin très-élégante pour sa chère poupée.
Ce présent lui fit un plaisir extrême, mais il la replongea dans des
pensées de frivolité et de toilette, et elle s'habilla avec soin après
avoir paré _sa fille_.
Les visites commencèrent bientôt et furent nombreuses; Noémi, Constance,
Herminie et quelques autres amies élégantes arrivèrent: il y eut bientôt
dans le boudoir, devenu le salon de réception d'Irène, un cercle
imposant de petites filles, plus richement habillées les unes que les
autres. Irène s'étourdissait à plaisir dans ce milieu frivole et vain.
NOÉMI.
Êtes-vous sortie hier au soir, Irène?
IRÈNE, _rougissant_.
Oui, je suis allée avec maman chez la grand'mère d'Élisabeth.
CONSTANCE, _avec dédain_.
De cette petite si mal mise? Comment, ma chère, vous fréquentez encore
cette enfant? Quel tort vous vous ferez!
IRÈNE.
Et quel tort voulez-vous que cela me fasse?
HERMINIE, _sèchement_.
Le tort de descendre au-dessous de votre position: les habitudes de
cette Élisabeth ne cadrent pas avec les nôtres; elle n'a pas le moindre
chic.
NOÉMI, _étonnée_.
Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie?
IRÈNE, _de même_.
C'est vrai, quel drôle de mot! je ne le connaissais pas.
HERMINIE.
_Chic_ veut dire bon genre. On dit beaucoup ce mot-là chez maman; chez
la princesse de Tréville on en dit encore bien d'autres!
NOÉMI, _résolûment_.
Tant pis; c'est vilain de parler comme ça.
IRÈNE.
Ah! voilà Justement la petite princesse qui arrive: bonjour, Lionnette,
vous voilà avec votre nouvelle fille? elle est délicieusement jolie!
LIONNETTE.
Permettez que je vous la présente officiellement, mesdemoiselles. Chère
Irène, chère Noémi, mademoiselle Constance, chère Herminie,
mesdemoiselles, j'ai l'honneur de vous présenter ma fille Cocodette.
Elle réclame votre amitié.
«Elle est charmante, Cocodette!» dirent en choeur les petites en
embrassant la poupée.
Irène et Lionnette présentèrent ensuite leurs filles l'une à l'autre:
celle d'Irène qui portait le nom (trouvé trop simple) de Mathilde, fut
rebaptisée de celui de Gladiatrice, en l'honneur du célèbre cheval de
course du comte de Lagrange. Il fut convenu que les fêtes du baptême
auraient lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait être le parrain,
et Noémi, la marraine.
Le jour suivant, Julien et Irène arrivèrent solennellement aux
Tuileries, suivis d'un garçon confiseur qui portait un grand panier.
Tous les enfants accueillirent avec enthousiasme les petits de Morville,
et leur joie fut extrême quand Julien découvrit aux yeux de l'assemblée
une multitude de jolies petites boîtes de dragées et de fruits confits,
vraies miniatures de boîtes de baptême. Il pria galamment Noémi de
vouloir bien, en sa qualité de marraine, offrir elle-même ces boîtes, et
la distribution se fit au milieu d'une joie générale.
LE GARÇON.
Voici la note, monsieur: je désire régler le compte tout de suite, si
vous voulez bien.
JULIEN, _à voix basse avec embarras_.
Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oublié ma bourse: apportez-moi, je
vous en prie, la note chez moi, rue....
LE GARÇON.
C'est impossible, monsieur, on m'a recommandé au magasin de ne pas
livrer sans être payé sur-le-champ: je vais rentrer et il me faut mon
argent.
JULIEN, _troublé_.
C'est que je comptais payer seulement en rentrant. Je suis désolé....
IRÈNE, _s'approchant_.
Qu'y a-t-il, Julien?
JULIEN.
Hélas! il y a que le garçon veut être payé tout de suite, et je n'ai pas
d'argent! en as-tu, toi?
IRÈNE.
Non, pas ici; à la maison, j'ai six francs.
JULIEN, _désolé_.
Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais sur toi pour acquitter
cette maudite note. Je n'ai que deux francs cinquante centimes et elle
est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman aussi! Quelle
affaire!
IRÈNE, _vivement_.
Attends, j'ai une idée, mon pauvre ami; je vais emprunter à Noémi. Elle
a toujours beaucoup d'argent dans sa bourse. Elle va nous tirer
d'affaire. (_Elle s'éloigne en courant._)
LE GARÇON, _froidement_.
Eh bien, monsieur, et la note?
JULIEN.
Tout à l'heure.
JORDAN.
Paye donc, Julien.
JULES.
Une pareille bagatelle!
VERVINS.
Tu as l'air mal à l'aise; voilà qui serait curieux de te voir si à
court!
JULIEN.
Attendez... je vais....
(_Il frappe du pied; ses camarades ricanent._)
IRÈNE, _revenant_.
Je suis au désespoir, Julien! Noémi a perdu sa bourse en venant.
Herminie dit qu'elle ne prête jamais rien, et Constance m'a répondu en
ricanant que charité bien ordonnée commence par soi-même. Que faire?
[Illustration: Monsieur, finissons-en? (Page 187.)]
ARMAND, _arrivant_.
Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Noémi vient de me remettre de votre
part deux jolies boîtes: je vous remercie d'avoir songé à moi.
LE GARÇON, _impatienté_.
Monsieur, finissons-en, je suis pressé.
ARMAND, _surpris_.
Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irène paraissez contrariés, chagrins même!
Élisabeth, arrive donc, j'ai besoin de toi.
ÉLISABETH, _s'approchant_.
Bonjour, chers amis, merci de....
ARMAND, _précipitamment_.
Chut! Il ne s'agit pas de ça; je soupçonne que nos amis sont dans
l'embarras!
LE GARÇON.
Cela pourrait bien être; je ne puis pourtant revenir chez mon patron
sans les vingt-six francs qui me sont dus.
ARMAND.
Attendez un instant. (_Il parle bas avec Élisabeth._)
ÉLISABETH, _au garçon_.
Où est votre note?
LE GARÇON.
La voici, mademoiselle.
ARMAND.
Elle est acquittée? très-bien. Tenez, voilà votre argent, (_Élisabeth et
Armand paient le garçon._)
LE GARÇON.
Merci, monsieur.
Pendant ce temps, Irène et Julien, d'abord stupéfaits, s'étaient jetés
dans les bras de leurs vrais, de leurs excellents amis. Il les
remerciaient avec attendrissement du service qu'ils venaient de leur
rendre avec tant de délicatesse et de générosité.
ARMAND.
Ah bah! ne parlons plus de ça. Venez jouer, maintenant. Tenez, voilà les
élégants qui organisent... eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent
organiser une partie de cache-cache! enfoncés, les règlements du club
_le Beau Monde_!
Les quatre enfants allèrent prendre leur part du jeu et les élégants
s'étaient humanisés au point de bien accueillir les petits de Kermadio.
La journée finit gaiement, grâce à l'entrain irrésistible d'Armand et
d'Élisabeth.
Le soir même, les petits de Kermadio reçurent l'argent qu'ils avaient
prêté à leurs amis, avec deux charmants porte-monnaie en ivoire sculpté.
Un petit billet de Julien accompagnait cet envoi.
«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à papa; il m'a pardonné.
Irène et moi, nous vous embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant
encore et toujours merci!
Ton ami reconnaissant,
Julien de Morville.»
CHAPITRE XV.
LA MALADIE D'ÉLISABETH.
«Mais qu'as-tu donc, Élisabeth? disait Mme de Kermadio à sa fille, au
moment où celle-ci s'apprêtait à se rendre aux Tuileries avec son frère:
tu es pâle, tu as mauvaise mine.
--Je ne me sens pas bien, en effet, maman, répondit Élisabeth, j'ai un
malaise général, et je ne serais pas étonnée d'avoir un petit accès de
fièvre; c'est probablement un peu de rhume.»
Mme de Kermadio, inquiète, examina attentivement le visage de sa fille,
lui tâta le pouls et reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fièvre,
mais une très-forte fièvre. Justement alarmée, elle envoya chercher à la
hâte le docteur Trébaut, l'excellent médecin de la famille. Elle voulait
faire faire à Armand sa promenade accoutumée, mais le petit garçon était
aussi tourmenté que sa mère de la santé d'Élisabeth et obtint de Mme de
Kermadio qu'il resterait près de sa soeur.
Le docteur arriva; son coup d'oeil exercé vit tout de suite chez la
petite fille les germes d'une grave maladie, et son visage s'assombrit.
«C'est la scarlatine qui commence, madame, dit-il. Monsieur Armand ne
doit pas s'approcher de sa soeur, ni même rester dans la même chambre
qu'elle. Consacrez-vous à la malade, tandis que votre fils demeurera
près de son père.
ARMAND, _pleurant_.
Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre Élisabeth! ne plus te voir,
justement quand tu es malade et que tu vas être toute seule!
MADAME DE KERMADIO.
Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu d'attrister ta soeur,
donne-lui l'exemple de la fermeté: prions bien le bon Dieu qu'il la
guérisse vite, cela vaudra mieux que de se désoler.
ÉLISABETH.
Armand, console grand'mère; je te confie aussi la mère Préval, ma
paralytique: dis-lui pourquoi je ne vais pas la voir; soigne-la à ma
place, je t'en prie.
ARMAND.
Oui, ma chère Élisabeth, sois tranquille, je la dorloterai bien, va! tu
la retrouveras en bon état!