Un grand éclat de rire interrompit le lecteur; tous les enfants

tournèrent la tête et virent Armand, Élisabeth, leurs cousins et

quelques autres enfants qui avaient écouté Jordan et riaient de tout

leur coeur.

CONSTANCE, _indignée_.

Voilà les gens mal mis! qu'est-ce qu'ils viennent faire ici?

JORDAN.

Comme c'est ridicule de venir déranger nos occupations!

HERMINIE, _avec majesté_.

Petits et petites, allez-vous-en: nous ne vous connaissons pas, nous ne

voulons pas vous connaître, et c'est très-indiscret de venir écouter ce

que nous disons.

ARMAND, _tranquillement_.

Petits et petites, les Tuileries sont à tout le monde, vous lisez à

haute voix, ce n'est donc pas un secret, et comme vous lisez des

bêtises, nous rions, voilà tout.

JORDAN, _indigné_.

Des bêtises?...

JACQUES DE MARSY.

Et des énormes, encore; ah! il faut à ces demoiselles et à ces messieurs

de beaux vêtements?

CONSTANCE, _aigrement_.

Mêlez-vous de ce qui vous regarde, polisson.

ÉLISABETH, _à ses compagnons_.

Laissons-les, mes amis: maman m'a dit plus d'une fois que les enfants

devraient se réunir pour faire du bien. Fondons aussi un club, nous, un

club bon, utile, intéressant, que nous appellerons le _Club de la

Charité_: tous ceux qui voudront en être seront les bienvenus.

VERVINS.

Ah! Ah! ah! vous demandez la charité, alors?

ARMAND, _vivement_.

Dites donc, vous, tâchez de fermer votre grande bouche et de cacher vos

vilaines dents jaunes (_on rit_); respectez ma soeur, entendez-vous,

gandin?

ÉLISABETH.

Tais-toi, Armand, ne dis pas de choses désagréables à Vervins. Non,

monsieur, nous ne demandons pas la charité, nous la ferons, au

contraire, puisque papa et nos oncles veulent bien nous donner de

l'argent plus qu'il ne nous en faut pour nos menus plaisirs. Vous

trouvez mauvais que nous ne soyons pas aussi bien mis que vous: c'est

que notre maman le veut ainsi; et elle a bien raison: au moins nous

sommes libres de jouer à notre aise, et comme cela, il nous reste

quelque chose dans notre bourse quand il y a quelque misère à soulager.

JEANNE DE MARSY.

Tu as bien parlé, Élisabeth; viens, retournons près de Mlle Heiger pour

organiser notre club, ça va être très-intéressant.

LES AUTRES ENFANTS.

C'est cela.

ARMAND.

Bonsoir, le beau monde, continuez de débiter vos sornettes, nous ne vous

dérangerons pas dans vos amusements. Ah! ah! Ah! que c'est donc bête de

s'amuser à s'ennuyer!

Et il partit en courant, suivi de sa soeur et de leurs cousins et amis.

Restés seuls, les élégants se regardèrent.

NOÉMI.

Elle a bien parlé, cette petite fille, n'est-ce pas, Ir.... Eh bien! où

est donc Irène?

JORDAN.

Et Julien?

HERMINIE.

Ils sont partis tout doucement pendant que vous lisiez, monsieur; je les

ai vus aller rejoindre leur bonne et quitter les Tuileries.

NOÉMI.

C'est singulier: ce n'est pas leur heure de départ!

CONSTANCE, _aigrement_.

Elle est si bizarre, cette Irène; elle ne veut rien faire comme les

autres: elle tâche toujours de se singulariser pour qu'on la remarque:

je ne peux pas souffrir ces manières-là!

HERMINIE.

Vous avez bien raison, c'est crispant de voir comme elle est affectée;

ses maîtres, qui me donnent aussi des leçons, me disent sans cesse

qu'elle et Julien passent le temps de leurs études à faire des mines et

à se regarder dans la glace.

NOÉMI.

N'en dites pas de mal, voyons, et songeons plutôt à nous amuser.

VERVINS.

Voulez-vous regarder mes albums de timbres?

JULES.

C'est ça; les messieurs vont faire des affaires et les demoiselles les

conseilleront.

Les élégants acceptèrent la proposition et bientôt on n'entendit plus

que:

«J'ai des mexicains: qui en veut?

--Moi, j'en prends cinq.

--Il n'y a pas de confédérés, aujourd'hui?

--Marchandise précieuse, mon cher! Si vous en avez, gardez-la; ils ne

pourront qu'augmenter.

--Jules, cédez-moi vos russes!

--A combien?

--Dix francs, les cinq.

--Merci! on vous en donnera des russes à ce prix-là!

--Dites votre chiffre, alors?

--Quinze francs.

--Oh là! là!

--Dame, c'est à prendre ou à laisser; dépêchez-vous; on me les

demande....

--Donnez, allons, quoique ce soit un prix salé!

--Eh! Vervins, avez-vous vendu mes italiens?

--Oui, mais mal!

--Combien, voyons?

--Neuf francs cinquante centimes, et encore j'ai eu de la peine.

--Miséricorde, en voilà une débâcle! ils ont donc baissé?

--Vous le voyez bien.»

Entre petites filles on entendait des conversations dans le genre de

celles-ci:

«Allez-vous patiner au Bois, cet hiver?

[Illustration: Jupe de velours noir garnie de cygne. (Page 101.)]

--Je crois bien! on vient de me faire un costume pour cela; un amour, ma

chère!

--Qu'est-ce que c'est?

--Jupe de velours noir garnie de cygne, casaque pareille, toque avec

plume de lophophore, c'est adorable; et des bottes! ah! ma chère, Meyer

s'est surpassé!»

Plus loin, on entendait Constance dire à Herminie:

«En règle générale, ma toute belle, le lait virginal est toujours mal

fait chez les petits parfumeurs. Il n'y a que Rimmel ou Claye pour bien

arranger cela.

--J'irai chez eux alors, bien certainement! ont-ils de quoi brunir les

sourcils?

--Oui. Je vous recommande aussi leur rouge, il est parfait. A propos de

cela, comment vous mettez-vous du blanc?

--C'est un secret, mais pour vous je n'ai rien de caché. Je mets du cold

cream sur le visage; je le laisse dix minutes, je l'essuie légèrement et

je me poudre; cela fait un effet admirable.»

Pendant que les élégants _s'amusaient_ ainsi, Mlle Heiger aidait

Élisabeth à rédiger son règlement pour le _Club de la Charité_. Quand ce

fut fait, Élisabeth réclama l'attention générale.

Élisabeth lut ce qui suit:

_«Article 1er._--Chaque enfant devra se charger d'un petit pauvre,

fourni par mon oncle Gaston: en sa qualité de président de la société

des pauvres apprentis, cela lui sera facile de nous en indiquer.

ARMAND.

Si je prenais Jordan? (_On rit._)

ÉLISABETH, _continuant_.

_Article 2._--Tous les samedis, chacun de nous rendra compte de ce qu'il

aura fait dans la semaine.

_Article 3._--On sera aimable, bienveillant pour tous les enfants connus

et inconnus, et l'on tâchera non-seulement de leur donner de bons

conseils, mais encore de leur rendre le bien pour le mal et de leur

inspirer de bons sentiments.

ARMAND.

Je proteste!... (_on rit_) et de toutes mes forces encore! on nous

demande tout simplement d'être parfaits. Je déclare que je ne le suis

pas et qu'il se passera très, très-longtemps avant que je le sois. Mon

honnêteté m'ordonne de vous dire cela à tous, pour ne pas vous prendre

en traître, vu que je suis vif comme la poudre et que je ne réponds pas

de moi.

ÉLISABETH, _riant_.

Voyons, Armand, tu n'es pas si diable que tu en as l'air. Tu t'y feras,

va!

ARMAND.

Nous verrons ça; en tout cas, je ferai tous mes efforts pour être

meilleur, je t'assure.»

On se sépara sur cette bonne parole et chacun s'en retourna chez soi, le

coeur content, convaincu que la bonne et charmante idée d'Élisabeth

ferait grand bien aux protecteurs comme à leurs petits protégés.

[Illustration]

CHAPITRE IX.

UNE SÉANCE DU CLUB DE LA CHARITÉ.

«Enfin, voilà Élisabeth! s'écria Irène avec joie, on courant vers son

amie.

--Et le bon Armand, dit Julien en allant serrer la main du petit Breton.

ÉLISABETH.

Bonjour, mes amis, il y a quinze jours que je ne vous ai vus ici,

pourquoi ne venez-vous plus aux Tuileries?»

Irène et Julien donnèrent, en balbutiant, quelques mauvaises raisons. Au

fond, ils étaient embarrassés de choisir entre les petits de Kermadio,

qu'ils aimaient, et leurs connaissances du club _Le Beau Monde_, qu'ils

n'aimaient pas, mais qui flattaient leur vanité. Ce jour-là, pourtant,

ils s'étaient décidés à venir aux Tuileries, les élégants ayant été tous

goûter chez Noémi; les petits de Morville, honteux de leur lâcheté,

avaient voulu profiter de cette circonstance pour revoir leurs amis.

JULIEN.

Mais qu'avez-vous donc, Armand? Vous avez l'air tout affairé

aujourd'hui.

IRÈNE.

Et vous aussi, Élisabeth; est-ce que nous vous gênons?

ÉLISABETH.

Non, si vous voulez bien venir avec nous et assister à notre compte

rendu du _Club de la Charité_; vous en avez peut-être entendu parler?

IRÈNE.

Oui, Noémi m'en a dit quelques mots.

ÉLISABETH.

Eh bien, nous allons aujourd'hui raconter ce que nous avons fait. Si

cela vous intéresse, vous pouvez nous accompagner.

JULIEN.

Et moi, Élisabeth, puis-je venir aussi?

ÉLISABETH.

Certainement. Allons vite à la grande allée: on nous y attend.

Les petits de Marsy et quelques autres enfants étaient déjà rassemblés,

en effet: ils accueillirent les arrivants avec une joie affectueuse qui

toucha visiblement Irène et Julien.

JACQUES.

Allons, Élisabeth; à toi de commencer: tu es notre présidente et tu as

la parole.

ÉLISABETH, _souriant_.

Ici les premiers doivent être les derniers, comme dans l'Évangile: je

demande à Jeanne de commencer.

On s'assit et Jeanne prit la parole.

«Mon oncle Gaston m'a donné, dit-elle, une pauvre petite aveugle à

secourir. Elle s'appelle Louise et a treize ans; elle est très-bonne et

très-gentille, mais elle est désolée de son infirmité; elle n'a perdu la

vue que depuis un an; il me faut non-seulement la secourir, mais aussi

la consoler. J'y vais tous les jours, avant le déjeuner; je l'aide à

faire sa toilette, je lui apprends à s'occuper, à faire le ménage à

tâtons; je lui lis des histoires, je lui chante des cantiques, et elle

ne pleure plus maintenant. Dieu merci! sa mère est bien contente: moi

aussi.»

Un murmure d'approbation s'éleva quand Jeanne se tut. Irène et Julien se

regardèrent avec un mélange de surprise et d'attendrissement.

ÉLISABETH.

Merci, Jeanne. Jacques, à ton tour.

JACQUES.

Mon oncle m'a donné un petit blessé. C'est un pauvre enfant qui a eu la

jambe écrasée par une poutre: on la lui a coupée et il est dans son lit

très-malade, et exaspéré d'être mutilé ainsi. J'ai eu bien du mal avec

lui! Les premiers jours il gardait un silence obstiné, ou bien il ne

parlait que pour dire les vilaines choses sur le sort, sur la

Providence, enfin, beaucoup de paroles tristes à entendre. Hier, il m'a

dit brusquement:

«Pourquoi venez-vous me voir, puisque je vous suis étranger?

--Vous n'êtes pas un étranger pour moi, lui ai-je dit; ne sommes-nous

pas frères devant le bon Dieu?»

Il me regarda avec des yeux singuliers.

«Le bon Dieu! a-t-il dit, il n'est guère bon pour moi!

--Ne dites pas cela, me suis-je écrié; il vous aime, mon pauvre Adolphe!

et moi aussi, je vous aime, je souffre de vous voir souffrir et

surtout....

--Eh bien? dit-il, achevez.

--Eh bien! je me désole de voir votre coeur si triste.

--Pourquoi dites-vous que vous m'aimez, a-t-il repris; vous vous moquez

de moi sans doute....»

J'ai eu les larmes aux yeux et j'ai détourné la tête sans répondre.

«Je vous fais de la peine, a continué le blessé d'une voix émue; est-ce

pour cela que vous avez des larmes dans les yeux?

--Vous doutez de mon affection, Adolphe, cela m'afflige, mon ami!»

Adolphe me saisit les mains.

«Vous avez dit....

--J'ai dit: mon ami; ne voulez-vous pas me laisser vous appeler ainsi,

Adolphe?»

Il s'est caché la tête dans ses mains en fondant en larmes: j'ai voulu

le consoler.

«Laissez, a-t-il dit, ces larmes me font tant de bien! Oh! que c'est bon

d'aimer, de se repentir!...»

A partir de ce moment, il a changé complètement; il est devenu

affectueux, résigné, patient, et son pauvre coeur n'est plus révolté,

mais soumis.

On remercia Jacques avec effusion de son compte rendu. Irène et Julien,

pour la première fois de leur vie, comprenaient les nobles émotions, les

saintes joies de la charité.

Les autres enfants racontèrent le résultat de leur mission; il ne

restait plus qu'Élisabeth et Armand.

ÉLISABETH.

A ton tour, Armand, dis nous l'histoire de ton protégé.

ARMAND.

Moi, je n'ai pas d'enfant, il n'y en avait plus de disponible (_on

rit_); j'ai un vieil ivrogne (_on rit plus fort_), c'est le concierge de

mon oncle Ernest, un brave homme, mais il boit; oh! mais il boit

tellement d'eau-de-vie que c'est une pitié! Alors j'ai été le voir avec

mon oncle, je l'ai fait convenir qu'il devait se corriger, et je lui ai

proposé de le guérir. J'avais entendu parler du docteur Tribault, de sa

méthode pour rendre les ivrognes très-sobres: mon oncle et moi, nous

avons conduit le nôtre chez le docteur (_on rit_). Savez-vous ce qu'il a

fait pour le guérir de son amour pour l'eau-de-vie? il l'a gardé chez

lui trois jours entiers, ne lui faisant manger et boire que des choses

imprégnées d'eau-de-vie; c'était exécrable, je le sais parce que j'en ai

goûté un peu: mon malheureux ivrogne trouvait ça dégoûtant, ça lui

donnait des haut-le-coeur, et il a demandé grâce le second jour, mais le

docteur a tenu ferme, il n'a pas lâché mon pauvre ivrogne avant la fin

des trois jours: alors, il lui a donné une bouteille d'eau-de-vie en

disant:

«Tenez, mon ami, vous êtes libre, buvez à discrétion maintenant, je vous

le permets.

--Moi, boire, pouah! certes non, je ne boirai pas de cette saleté: ça me

fait bondir le coeur rien que de la voir; ça me rappelle mon horreur de

nourriture et de boisson de ces jours-ci!

--Voyons, essayez....

--Jamais... j'aime mieux de l'huile de ricin! (On rit.)»

[Illustration: C'est un brave homme, mais il boit! (Page 110.)]

Mon ivrogne était parfaitement guéri; le docteur est ravi, et c'est la

femme de mon ivrogne qui est heureuse! elle pleurait en me remerciant de

ma bonne idée, et elle me disait: «Grâce à vous, monsieur Armand, mon

mari ne nous laissera plus dans la misère, les enfants et moi, pour

aller boire à son maudit cabaret.»

--Bravo! s'écrièrent les enfants: tu as fait là une chose excellente,

Armand!

ARMAND.

A toi, Élisabeth, tu nous dois ton histoire.

ÉLISABETH.

Très-volontiers; la voici:

«J'ai eu pour partage de soigner une vieille femme paralysée des jambes;

comme pour Armand, il n'y avait plus d'enfants pauvres ou affligés à me

confier. J'ai donc été voir ma paralytique. Je trouve une femme furieuse

d'être dans cet état, et très-aigrie par la souffrance: elle me tourne

le dos en déclarant qu'elle ne me dirait pas un mot, qu'elle me défend

de la toucher et même de l'approcher. Je lui parle, je veux lui faire

entendre raison, peine perdue: je fais son ménage le mieux que je peux,

et chaque jour, je reviens (j'étais avec Mlle Heiger, bien entendu!) la

soigner de mon mieux; elle continuait à ne pas vouloir dire une parole,

lorsqu'avant-hier, j'ai le malheur d'oublier sa défense, je veux l'aider

à se soulever et je reçois un soufflet, oh mais! un soufflet en règle,

Mlle Heiger a poussé un cri, mais je me suis hâtée de lui dire, en

joignant les mains: «Pardonnez-lui, car elle doit être bien malheureuse

pour maltraiter celle qui l'aime et l'aimera malgré elle.»

Alors la paralytique m'a tendu les bras sans rien dire, je me suis

approchée avec joie de la pauvre femme repentante, et elle a embrassé ma

joue toute rouge, ç'a été le signal de la paix: nous nous entendons

très-bien maintenant!»

Ce touchant récit finit la réunion du _Club de la Charité_: l'on se

sépara ensuite: Irène et Julien étaient sérieusement touchés de ce

qu'ils avaient entendu et prenaient de bonnes résolutions pour l'avenir.

[Illustration]

CHAPITRE X.

UNE SÉANCE DU CLUB DU BEAU MONDE.

L'enfer est, dit-on, pavé de bonnes intentions. Cela signifie que les

actions doivent accompagner les bons desseins, sans quoi les sages

résolutions restent stériles et l'on a des remords de plus, en songeant

qu'on a voulu bien faire et qu'on n'a pas eu la force d'agir comme on se

le promettait.

C'est ce qui arrivait pour Irène et Julien: leurs habitudes futiles et

dissipées, leurs amis faux et vains, les entraînaient à reprendre un

train de vie qui ne suffisait plus à leurs coeurs, ni à leurs esprits:

ils s'amusaient parfois à satisfaire leur besoin de briller, mais le

plus souvent, ils n'approuvaient qu'en apparence ce que leur conscience

blâmait en secret.

Pourtant comme ils étaient gais, élégants, et surtout comme ils étaient

fort riches, Irène et Julien se voyaient recherchés plus que jamais par

leurs amis du club _le Beau Monde_. C'est là que nous les retrouvons,

quelques jours après leur réunion avec Élisabeth et ses amis.

La vente des timbres était des plus animées, ce jour-là; jamais Vervins,

Jordan et Jules n'avaient déployé autant d'activité, de génie des

affaires. Julien lui-même s'était laissé entraîner par leur exemple et

faisait comme eux, des spéculations, aussi bonnes pour lui que mauvaises

pour ses acheteurs de timbres. Chacun criait, allait, venait, discutait,

lorsqu'une voix grave domina tout à coup le tumulte.

«Mes petits messieurs, il n'est pas permis de faire du commerce ici.»

Tous les _spéculateurs_ restèrent pétrifiés devant un surveillant qui se

tenait au milieu d'eux, les bras croisés, et fronçant les sourcils.

«Fi! continua-t-il, des enfants honnêtes passent leur temps à trafiquer,

au lieu de jouer et de courir, comme cela devrait être! Voilà donc

pourquoi vous vous cachiez sous les quinconces depuis quelque temps?

Mais je soupçonnais cela.... J'ai guetté et je surprends vos vilaines

manoeuvres!

VERVINS, _troublé_.

Mais monsieur, il est bien permis d'échanger des timbres, c'est un

amusement comme un autre!

LE SURVEILLANT, _avec force_.

Ne mentez pas, monsieur: vous trafiquiez, et vous vous trompiez les uns

les autres; je le sais, car j'ai entendu tout à l'heure votre

conversation avec votre camarade. (_Il désigne Jordan._)

JORDAN, _aigrement_.

Ah! par exemple! nous n'avons rien dit que de très-simple, de

très-honnête!

LE SURVEILLANT, _avec ironie_.

Ah! c'est donc honnête de dire: «Je viens de gagner sept francs

vingt-cinq centimes sur Anastase!

«Et moi cinq francs cinquante centimes sur Étienne! Ils sont refaits en

plein, ces imbéciles; les affaires vont joliment, aujourd'hui!»

(_Exclamations parmi les enfants._)

ANASTASE, _en colère_.

C'est très-mal, je ne veux plus être votre ami, je ne veux plus être du

club _du Beau Monde_: je ne jouerai plus avec vous. Je vais rejoindre

Armand et Élisabeth. (_Il s'en va en courant._)

Étienne, _indigné_.

Moi aussi; j'aime mieux jouer et être simple que de me voir prendre mon

argent comme ça! (_Il suit Anastase._)

LE SURVEILLANT.

Si ça ne fait pas pitié de voir des enfants s'exciter à la vanité avec

leur _Beau Monde_, et les voir mépriser des enfants raisonnables! Bien

le bonsoir, messieurs; j'ai l'oeil sur vous. Plus d'affaires, ou gare à

vous!»

Le surveillant s'éloigna alors en grommelant, laissant les enfants à

moitié en colère, à moitié terrifiés.

CONSTANCE, _avec aigreur_.

Vilain bonhomme! c'est un tyran, de ne pas nous laisser faire ce qui

nous plaît!

HERMINIE, _tapant du pied_.

Et d'oser nous faire des reproches!

NOÉMI.

Ah! mes amis, franchement il a raison: en y réfléchissant, il vaut bien

mieux jouer que de se pavaner comme nous le faisons! Et puis, c'est bien

plus gentil de jouer tous ensemble: nous repoussons les enfants

simplement mis, je ne sais pas pourquoi!

CONSTANCE, _avec dignité_.

Je ne m'abaisserai jamais à fréquenter des gens portant de pareilles

toilettes.

HERMINIE.

Que va devenir notre club...? Eh bien, Irène, vous vous en allez?

IRÈNE.

Oui, je ne veux plus avoir la honte d'être blâmée par le gardien.

Viens-tu, Julien?

JULIEN.

Oh! oui! je ne recommencerai pas, je t'assure, à me mettre dans une

position pareille!

JORDAN.

Comment, vous vous en allez! Et notre club?

JULIEN.

Je m'en moque, j'en ai assez; j'en ai même trop...

CONSTANCE.

Irène, restez donc, n'abandonnez pas le club, vous, au moins!

IRÈNE.

Si vraiment; je veux bien jouer, mais je ne veux plus de ce bête de club

qui ne sert à rien qu'à nous rendre vaniteux. A demain, mes amis;

aujourd'hui, je vais embrasser Élisabeth, Armand, leurs amis, et leur

dire que je serai très-contente de jouer avec eux.

CONSTANCE.

Mais... allons bon, voilà qu'il pleut! Ah! ma robe, ma jolie robe! mon

satin lilas sera perdu....

HERMINIE.

Mes plumes de paon seront défrisées, si ça continue! Aïe!... il me tombe

de l'eau dans le cou....

NOÉMI.

Sauvons-nous sous les arcades de la rue de Rivoli avec nos bonnes!

Ces mots furent le signal d'une débandade générale; le _Beau Monde_

courut à toutes jambes vers la grille, au milieu d'une pluie devenue

torrentielle; les élégants se bousculaient tellement en montant

l'escalier qui conduit à la porte d'entrée, que plusieurs d'entre eux

tombèrent: ils se relevèrent furieux, pleins de boue et de sable, et se

disant des choses désagréables les uns aux autres.

Les malheureux finirent par arriver sous les arcades, mais dans l'état

le plus déplorable qu'on puisse imaginer: leurs belles toilettes étaient

toutes perdues; leurs visages exprimaient le dépit et la colère.

La déroute du _Beau Monde_ attira l'attention de plusieurs gamins: ils

accoururent en se bousculant et firent cercle autour des élégants

consternés.

UN GAMIN.

Ohé Titi, en v'là des boules et des balles! sac à papier, qué joli

spectacle!

DEUXIÈME GAMIN.

Tiens, Dodolphe, v'là une merveilleuse qui perd son rouge, il rigole sur

son menton...

TROISIÈME GAMIN.

Prends garde de l'perdre; ah! en v'là une qu'a du blanc et du noir

pêle-mêle. C'est comme pour les pies!

[Illustration: Ohé Titi! en v'là des boules...! (Page 120.)]

PREMIER GAMIN.

C'est, ma foi, vrai. C'est gentil de voir tout ça gratis!

JORDAN.

Allez-vous en, polissons! Donnez-nous la paix.

PREMIER GAMIN.

M'sieur a ses nerfs?

JULES.

Mauvais garnement, respecte-nous ou gare à toi!

DEUXIÈME GAMIN.

Oh la la! maman, j'ai t'y peur! (_Chantant_).

En avant, marchons,

Contre ces garçons....

(_Il s'avance vers Jules._)

JULES, _reculant_.

Eh bien! eh bien! ma bonne, au secours!

TROISIÈME GAMIN.

Bébé crie; vite, la nourrice, du lolo pour consoler Fanfan!

LA BONNE.

Allez-vous-en, gamins, laissez ces enfants tranquilles.

PREMIER GAMIN.

La rue est à tout le monde, d'abord....

DEUXIÈME GAMIN

Et puis, c'est pas des enfants, ça!

HERMINIE, _indignée_.

Par exemple!

DEUXIÈME GAMIN.

Non, c'est des chiens fous; ainsi, on peut regarder ça.

CONSTANCE, _furieuse_.

Ça! l'insolent!

UN SERGENT DE VILLE, _arrivant_.

Arrière, les gamins! (_les gamins se sauvent en criant:_ «v'là les

chiens fous, hou, hou....») Et vous, mesdemoiselles et messieurs,

veuillez circuler; voilà la pluie finie, du reste; vous pouvez aller et

venir.

Les élégants, trempés, sales, grognons, et quelques-uns d'entre eux

barbouillés par leur maquillage à moitié enlevé, s'en allèrent

piteusement avec leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer, au

détour d'une rue, les implacables gamins qui les escortèrent pendant

quelques minutes en se moquant d'eux et en les huant, tandis que les

passants riaient à gorge déployée, et des lazzis des gamins et des mines

ridicules du _beau monde_.

[Illustration]

CHAPITRE XI.

CHEZ LA GRAND'MÈRE D'ÉLISABETH

Le lendemain de cette scène, Irène reçut d'Élisabeth le billet suivant:

«Chère amie,

Grand'mère me charge de demander à M. et à Mme de Morville de

vouloir bien t'amener chez elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à

huit heures; mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi,

devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère: en attendant, je

t'embrasse comme je t'aime, ma bonne Irène, de toute mon âme.

Ton amie dévouée,

ÉLISABETH DE KERMADIO.»

Irène, enchantée, courut chercher Julien: tous deux se hâtèrent de

porter à leur mère la gentille lettre d'Élisabeth, et lui demander de

vouloir bien, ainsi que leur père, les mener le soir chez Mme de Gursé,

la grand'mère des petits de Kermadio et de Marsy.

Mme de Morville y consentit volontiers, et Irène, après avoir remercié

sa mère, écrivit à Élisabeth pour lui dire qu'elle pouvait compter sur

eux.

Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort affairés, se rendirent

ensemble chez Mme de Gursé, pour préparer leurs fameuses charades; ils

se retirèrent dans le petit salon, afin d'y chercher les _mots_ pour le

soir.

JEANNE.

Messieurs, mesdames, dépêchez-vous de trouver une bonne charade, car je

vous déclare que je me sens bête comme un pot: je n'en trouve pas la

queue d'une, pour ma part!

PAUL.

Il n'y a pas besoin de nous décourager. Nous le sommes déjà bien assez

sans ça! (_Il réfléchit._)

ÉLISABETH.

Le difficile est de trouver des charades dont les mots soient simples,

aisés à jouer et amusants pour tout le monde. (_Elle réfléchit._)

JACQUES.

Je crois que... non, ce serait mauvais!

ARMAND.

Les enfants des Tuileries · 第 3 / 11 段