on se mit à jouer à cache-cache. C'était d'autant plus amusant qu'il y
avait peu de monde ce jour-là: aussi les enfants couraient-ils de tout
leur coeur et de toutes leurs forces. Dans une de ses courses, Élisabeth
heurta une petite fille qui était assise toute seule à l'écart.
ÉLISABETH.
Pardon, mad... Oh! Irène....
[Illustration: On se mit à jouer à cache-cache... (Page 60.)]
IRÈNE, _embarrassée_.
Ce n'est rien, Élisabeth, vous ne m'avez pas fait mal.
Élisabeth sembla hésiter, rougit un peu, puis se rapprochant d'Irène,
elle reprit:
«Pourquoi ne jouez-vous pas, Irène?
--Parce que je suis toute seule! répondit tristement l'élégante.
--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous? dit Élisabeth, d'un ton
affectueux.
--Oh oui! dit Irène, en baissant la tête, mais je ne sais pas... ce ne
serait pas agréable pour....
--Pour qui? dit Élisabeth en souriant.
--Pour vous, dit Irène à voix basse. J'ai été si froide, si impolie pour
vous, pauvre Élisabeth, il y a trois semaines; vous devez certainement
m'en vouloir.
--Irène, dit Élisabeth, d'un ton sérieux, il y a dans le Pater:
«_pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous
ont offensés;_» je vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous
pardonne, et de toute mon âme.
--Ah! merci, Élisabeth, s'écria Irène, les larmes aux yeux, c'est bien,
c'est beau ce que vous faites et ce que vous dites là: accordez-moi
votre amitié, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le vois maintenant,
de bons conseils et de bons exemples!
--De tout mon coeur, chère Irène, dit Élisabeth en l'embrassant.
--Alors, au lieu de jouer, causons encore un peu, je vous en prie, dit
Irène en se rasseyant.
ÉLISABETH, _s'asseyant_.
Très-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous causer?
IRÈNE.
Racontez moi votre vie; elle doit être plus intéressante que la mienne:
vous êtes toujours contente, gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans
cesse: à quoi cela tient-il?
ÉLISABETH.
J'aime, je suis aimée, et je m'occupe toujours: voilà le secret.
IRÈNE.
Expliquez-moi cela, je vous en prie, chère Élisabeth?
ÉLISABETH.
Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe avec maman.
IRÈNE, _pensive_.
C'est une vie très-austère, mais que vous savez rendre agréable.
ÉLISABETH.
Je ne la rends pas agréable, vu qu'elle l'est par elle-même!
IRÈNE.
C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper de toilettes et de
promenades, de ne travailler que lorsque cela fait plaisir.
ÉLISABETH.
Et cependant vous vous ennuyez sans cesse, tandis que ma vie _austère_,
comme vous l'appelez, m'empêche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut
mieux?
IRÈNE.
Ah! la vôtre, je le vois, mais il faut du courage pour changer toutes
ses habitudes, et... je n'en ai guère.
ÉLISABETH, _riant_.
On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez tout doucement de devenir
laborieuse et vous verrez comme vous serez contente; pour commencer, je
vais vous donner deux conseils. Oh! je suis terrible quand j'aime
quelqu'un, je vous en préviens, et je veux vous changer.
IRÈNE, _l'embrassant_.
Voyons les conseils?
ÉLISABETH.
A votre place, je penserais souvent à Dieu, et je tâcherais d'être bonne
et aimable pour mes parents, pour mon frère et pour ceux qui
m'entourent; voulez-vous suivre ce conseil?
IRÈNE.
Il est très-bon: j'essayerai, je vous le promets.
ÉLISABETH.
Très-bien. Et puis, à votre place, moi, je m'occuperais.
IRÈNE.
Ah! voilà le terrible; tout m'ennuie!
ÉLISABETH.
Même le piano, sur lequel vous êtes déjà si forte?
IRÈNE.
Cela moins que le reste.
ÉLISABETH.
C'est un commencement: cultivez votre talent, déjà si beau!
perfectionnez-le, étudiez à des heures régulières, chose
très-importante: vous verrez que peu à peu, vous vous intéresserez à
autre chose et que vous finirez par....
ARMAND, _accourant_.
Élisabeth, Élisa..., oh! mademoiselle Irène.... (_Il salue._)
IRÈNE.
Dites Irène tout court, s'écria la petite fille en lui tendant la main:
j'ai demandé pardon à Élisabeth de ma grossièreté, et elle veut bien
m'aimer encore.
ARMAND.
J'en suis enchanté, Irène: vous êtes une bonne enfant de convenir de vos
torts; cela me raccommode tout à fait avec vous.
--Où est Julien?
IRÈNE.
Là-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il est tout seul et ne
sait que faire.
A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il partit comme un trait et
alla trouver Julien qui se promenait en bâillant. Le petit de Morville
fut agréablement surpris des avances d'Armand et s'y montra
très-sensible. Quand les enfants se quittèrent, tous étaient dans le
meilleur accord du monde, et lorsque les petits de Kermadio, les yeux
brillants de joie, racontèrent à leur mère ce qui s'était passé aux
Tuileries, le tendre et long baiser qu'ils reçurent les récompensa
amplement de leur généreuse conduite.
[Illustration]
CHAPITRE VI.
IRÈNE ET JULIEN S'AMUSENT
Irène, de retour à la maison, essaya courageusement de suivre les bons
conseils d'Élisabeth. Elle se mit donc au piano, décidée à y consacrer
une heure avant le dîner. Malheureusement pour ses bonnes résolutions,
elle était à peine depuis un quart d'heure à étudier lorsque Noémi entra
conduite par Julien.
NOÉMI.
Quelle ardeur de travail, chérie, c'est superbe! peut-on vous
interrompre?
IRÈNE.
Vous êtes toujours la bienvenue, ma bonne Noémi.
JULIEN.
Surtout comme messagère de bonnes nouvelles.
IRÈNE.
Ah! qu'y a-t-il de nouveau, Noémi?
NOÉMI.
D'abord un bal chez maman pour mardi, chère amie, ainsi préparez vos
toilettes et celles de votre poupée.
IRÈNE, _avec joie_.
C'est charmant. Quel bonheur! je vais me faire éblouissante pour vous
faire honneur!
JULIEN.
Ce n'est pas tout! devine ce qu'il y aura dans quinze jours chez Mlle
Noémi?
IRÈNE, _intriguée_.
Un bal costumé?
NOÉMI.
Bien mieux que ça!
IRÈNE.
Un bal en dominos?
NOÉMI.
Vous n'y êtes pas!
IRÈNE.
Un déjeuner de cérémonie?
JULIEN.
Elle ne devinera jamais, mademoiselle. Faites lui grâce!
NOÉMI, _riant_.
Vous avez raison. Nous jouerons la comédie chère mignonne, et je compte
sur vous, comme sur monsieur Julien, pour jouer avec moi une opérette.
IRÈNE.
Ah! quelle joie! (_Elle embrasse Noémi._) Que vous êtes donc bonne et
gentille!
NOÉMI.
Acceptez-vous?
IRÈNE.
Comment pouvez-vous me faire une pareille question! Avec transport, avec
enthousiasme! Que jouerons-nous?
NOÉMI, _sans l'écouter_.
Nous serons en bergères: costumes Watteau, poudre, mouches, guirlandes
de fleurs, houlette et des flots de rubans. Ce sera délicieux!
JULIEN.
Et moi, comment serai-je?
NOÉMI.
En Prince Charmant.
JULIEN, _radieux_.
Comme c'est aimable à vous, mademoiselle, de m'avoir choisi ce rôle; je
suis sûr qu'il me conviendra très-bien!
NOÉMI.
A présent, je me sauve. Tenez, voici vos rôles et les gravures pour vos
costumes. Apprenez les rôles, commandez vos toilettes, et venez répéter
tous les jours chez moi à deux heures. A demain!
Restés seuls, le frère et la soeur se félicitèrent de la brillante
perspective qui s'ouvrait devant eux; leur vanité se réjouissait à
l'idée de paraître au bal et surtout de jouer la comédie. Les bonnes
résolutions qu'Irène avait rapportées de sa conversation avec Élisabeth
s'évanouirent rapidement, et elle fut bientôt aussi absorbée que son
frère par les répétitions, les costumes et les mille soucis qu'entraîne
ce genre de plaisir.
Irène avait pourtant gardé la volonté de faire ce que lui avait
conseillé son amie, et elle trouva moyen d'étudier presque chaque jour
son piano. Souvent aussi, elle réprima des mouvements d'humeur; elle se
retint dans son impatience en songeant à Élisabeth, et quoiqu'elle allât
peu aux Tuileries, préoccupée qu'elle était par son rôle et ses
toilettes, elle se montra empressée et affectueuse avec la petite de
Kermadio pendant le peu d'instants que lui laissaient ses répétitions.
Élisabeth, jugeant inutile de lui donner d'autres avis dans l'état de
fièvre où elle la voyait, se contenta d'être très-amicale.
Le jour du bal, Irène, le coeur palpitant, vit arriver Leroy qui devait
la coiffer à midi, car il était demandé partout et n'avait pu accorder
que cette heure matinale. Irène, malgré les observations de sa mère,
avait voulu Leroy quand même, et se condamna au supplice d'être mal à
l'aise toute la journée pour ne pas déranger sa coiffure.
Leroy se surpassa: la jolie figure d'Irène rayonnait d'orgueil quand le
célèbre coiffeur se recula en disant:
«C'est fini et c'est charmant. Je puis faire aussi bien, mais mieux,
c'est impossible!»
Irène avait, en effet, une délicieuse coiffure. Ses beaux cheveux blonds
étaient ondulés et relevés en bandeaux capricieusement disposés. Des
flots de boucles s'échappaient de son peigne orné de turquoises; des
guirlandes de myosotis étaient disposées sur sa tête et, lui entourant
le cou, formaient un délicieux collier de fleurs tenant à la coiffure.
Irène, radieuse, remercia Leroy de tout son coeur, et, l'avouerons-nous,
elle s'installa devant sa psyché pour jouir toute la journée du
spectacle de sa belle coiffure: elle passa ainsi son après-midi, faisant
des grâces, s'admirant sans cesse, et ne pensant plus guère à Élisabeth
et aux bonnes résolutions que celle-ci lui avait fait prendre. Le soir
venu, Irène mit avec bonheur une robe de tarlatane bleue, relevée par
des bouquets de myosotis; la berthe du corsage était couverte des mêmes
fleurs, et ses petits souliers de satin bleu avaient pour bouffettes une
touffe de myosotis. Julien n'était pas moins beau que sa soeur: il avait
un habit à la française, un gilet blanc, une culotte courte, des bas de
soie blanche et des souliers à boucles. Lui et ses amis s'étaient donné
le mot pour imiter le costume de cour.
M. et Mme de Morville étaient fiers de leurs charmants enfants. Leurs
louanges imprudentes achevèrent d'exalter la vanité d'Irène et de
Julien. Si l'on avait pu voir leurs âmes, on aurait été effrayé des
défauts qui s'y épanouissaient rapidement; mais on ne pensait qu'à leurs
corps, et les idées sérieuses étaient malheureusement écartées par tous,
comme des pensées importunes.
L'entrée dans le bal fut triomphante: Constance, Herminie et d'autres
élégantes des Tuileries se retrouvaient là; elles jetèrent sur Irène des
regards d'envie, de jalousie, de colère, qui charmèrent la vaniteuse
enfant comme le plus flatteur des hommages. Ce fut elle qui dansa le
plus gracieusement: elle eut la joie d'entendre Mme de Valmier, la mère
de Noémi, la prier de danser une mazourka avec Julien, et là encore leur
triomphe fut éclatant et complet. De tous côtés, les épithètes de
«charmants, adorables, délicieux,» venaient frapper leurs oreilles
ravies; Julien partageait les succès d'Irène et sa joie orgueilleuse;
jamais leurs sourires n'avaient été si doux, leurs regards si brillants,
leurs démarches si gracieuses: ils se sentaient admirés, ils étaient
heureux! Un dernier succès vint enivrer Irène: Constance dut jouer une
valse pour obéir à un caprice de Noémi; elle s'embrouilla bientôt et
s'arrêta rouge, confuse et prête à pleurer.
[Illustration: Le soir venu... (Page 73.)]
«Tu ne te rappelles pas bien ta valse, dit alors Irène d'un air moqueur;
laisse-moi jouer à ta place, Constance: j'en sais une plus jolie.»
Constance, dépitée, lui céda sa place, et Irène, surexcitée par la
vanité, se mit à exécuter une des plus belles, mais des plus difficiles
valses de Schulhoff. Elle la joua avec une telle perfection que les
bravos éclatèrent quand elle eut fini et que l'attention se détourna de
Noémi pour se reporter sur la jolie pianiste.
De nouveau, mille compliments vinrent pleuvoir sur Irène, devenue la
reine du bal, et ce fut dans l'enivrement de l'orgueil et de la vanité,
que la petite fille et son frère se retirèrent avec leurs parents à la
fin de la soirée.
Ces triomphes dangereux eurent le triste résultat de replonger le coeur
et l'esprit d'Irène dans des idées de frivolité et de toilette. Elle
négligea Élisabeth, car elle sentait au fond du coeur que son amie
devait la blâmer, et elle se jeta à corps perdu dans les mille
distractions que lui offraient ses costumes à essayer et ses
répétitions.
Un jour, pourtant, Élisabeth l'arrêta au moment où elle passait dans les
Tuileries d'un pas rapide pour se rendre chez Noémi.
ÉLISABETH.
Je ne vous vois presque plus, ma chère Irène. Que devenez-vous donc?
IRÈNE, _embarrassée_.
Ma bonne Élisabeth, vous êtes bien gentille de vous être aperçue de
cela! Je suis un peu absorbée par Noémi, c'est vrai!
ÉLISABETH, _souriant_.
Un peu, et même beaucoup! Est-elle malade?
IRÈNE, _rougissant_.
Non, Dieu merci; mais nous allons jouer la comédie et je vais répéter
chez elle.
--Ah! dit Élisabeth.
Ce _ah_! était si triste qu'Irène se sentit tout à fait mal à son aise.
Il y eut un moment de silence.
«Il faut que je me sauve, je suis en retard, reprit Irène, d'un air
contraint; à revoir, Élisabeth.
ÉLISABETH, _soupirant_.
Au revoir, ma chère Irène.»
Ce soupir fut désagréable à Irène: elle quitta brusquement Élisabeth et
se dirigea, suivie de sa bonne, vers la maison de Noémi. Cette
répétition était la dernière. Irène dut faire quelques efforts pour ne
pas être distraite et bien jouer. Malgré elle, les quelques paroles
d'Élisabeth revenaient à sa mémoire: elle en chassa le souvenir, non
sans peine; mais le soir venu, au moment de s'endormir, elle y repensa
encore et se mit à pleurer. Elle ne savait trop pourquoi, elle se
sentait la conscience mal à l'aise: elle se tranquillisa un peu on se
disant qu'au bout du compte, elle n'était pas forcée de préférer
Élisabeth à Noémi. Là-dessus, elle finit par s'endormir. Le lendemain,
son joli costume la consola très-vite de son chagrin et ce fut en
sautant de joie qu'elle s'habilla pour la comédie.
Julien n'était pas moins joyeux que sa soeur. Il courut chez elle, à
peine habillé, sous prétexte de la voir, mais en réalité pour recevoir
des compliments.
Ils partirent avec leurs parents, et ce soir-là, comme le jour du bal,
ils eurent une série de triomphes des plus flatteurs pour leur
amour-propre.
[Illustration]
CHAPITRE VII.
COMME QUOI L'ON S'AMUSE MAL QUELQUEFOIS.
Le lendemain de cette brillante soirée, Irène et Julien étaient
très-fatigués et plus tristes encore que fatigués. L'étourdissement de
la fête passé, leur conscience leur reprochait vaguement quelque chose:
c'est trop souvent en flattant des défauts de toute espèce que l'on se
procure un amusement imparfait et passager.
C'était cela qui troublait les petits de Morville; aussi étaient-ils
fort maussades et virent-ils arriver avec plaisir le moment d'aller se
promener aux Tuileries.
Ils espéraient y rencontrer Noémi et leurs autres amis, afin de parler
de leur soirée de la veille, mais aucun d'eux n'y était. En revanche ils
y trouvèrent Élisabeth et Armand sans leurs cousins. Rien ne pouvait
leur être plus désagréable que la vue de leurs amis de Kermadio, ce
jour-là: ils se sentaient sérieusement blâmés par eux, leur conscience
leur disait qu'ils étaient blâmés avec raison, et cela leur causait une
grande gêne.
Ils furent donc agréablement surpris quand Élisabeth les aborda en leur
disant:
«Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure à rester aux Tuileries,
aujourd'hui: j'en suis désolée, car je ne vous vois presque plus.
ARMAND.
Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il paraît que vous avez joué à
merveille hier au soir?
--Comment savez-vous?... dit Julien flatté et surpris.
ARMAND.
Par la voix de la renommée; autrement dit par mon cousin Jacques, qui
était hier au soir chez Mme de Valmier.
JULIEN.
Ah! j'en suis bien aise! il s'est amusé alors?
ARMAND, _tranquillement_.
Non; pas trop!
JULIEN, _vexé_.
Et pourquoi donc ça? les costumes étaient charmants, la pièce aussi!
ARMAND.
Non, cela manquait de gaieté, à ce qu'il dit. Franchement, Julien, ce
n'est pas un amusement d'enfant qu'une comédie comme celle là.
ÉLISABETH.
Je trouve qu'Armand a raison. Se costumer _pour de bon_ et imiter les
_vrais_ acteurs, c'est ennuyeux et surtout mauvais.
IRÈNE, _se récriant_.
Par exemple, et comment ça?
ÉLISABETH.
Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanité, la coquetterie, que cela
détourne du travail, de la vie calme, de la bonne vie de famille, (_avec
intention_) des _vrais_ amis. (_Irène rougit._) Voyons, Irène, chère
amie, avouez que tous ces jours-ci, vous n'avez pensé qu'à des choses
frivoles et que vous avez négligé tous vos devoirs sérieux.
IRÈNE, _à demi-voix_.
C'est vrai, Élisabeth.
ÉLISABETH.
Que résulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs? Qu'on se sent mal à son
aise et qu'on s'en veut d'être frivole sans avoir le courage de cesser
de l'être!
IRÈNE, _soupirant_.
C'est très-vrai, je l'avoue! J'ai pensé tout cela, surtout ce matin!
ARMAND.
Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos simples charades; voilà
qui est amusant et qui est un vrai passe-temps d'enfants!
JULIEN.
De quelles charades parlez-vous, Armand?
ARMAND.
De celles que nous allons jouer bientôt chez grand'mère, comme nous le
faisons tous les ans.
JULIEN.
Et qui joue avec vous?
ÉLISABETH.
Nos cousins et cousines de Marsy.
IRÈNE.
Et vos costumes, qui les fait?
ARMAND.
Nous-mêmes, avec des affaires que grand'mère nous prête. L'année
dernière, j'étais en Turc avec un turban gros comme une citrouille sur
la tête. Paul était en Tarentule, et puis, il a joué ensuite un oignon
d'Egypte. Dieu, avons-nous ri!
JULIEN, _souriant_.
Le fait est que ça devait être bien drôle!
IRÈNE, _avec curiosité_.
Je voudrais bien vous voir jouer vos charades, Élisabeth!
ÉLISABETH.
C'est facile: je demanderai à grand'mère de vouloir bien inviter M. et
Mme de Morville et vous deux: elle sait que je vous aime bien: quoique
vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers, j'en suis
sûre.
[Illustration: J'étais un turc. (Page 84.)]
IRÈNE.
Vous n'avez donc personne d'invité, à cette fête?
ARMAND.
Ce n'est pas une fête, Irène: c'est une réunion de famille. Il n'y a que
nos parents, mon oncle Gaston et mon oncle Woldemar.
ÉLISABETH.
D'ailleurs, grand'mère dit que c'est très-mauvais d'exciter la vanité
des enfants en les donnant en spectacle; tandis que les charades sont
pour faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque pas!
--Élisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant, l'heure de notre visite à
Mme de Gursé est venue. Dites adieu, ainsi qu'Armand, à vos amis et
partons vite.
--Déjà? dit Élisabeth.
--Ah! quel dommage! s'écrièrent les petits de Morville.
--Au revoir, Irène, à revoir, Julien, dirent Élisabeth et Armand. A
bientôt, n'est-ce pas?»
Et l'on se sépara en s'embrassant affectueusement.
Restés seuls, les petits de Morville se regardèrent un instant en
silence.
«Quelle bonne enfant que cette Élisabeth! dit enfin Irène, avec
conviction.
--J'en dis autant d'Armand. Il me plaît beaucoup, maintenant, répondit
Julien.
--Ils ont raison! reprit Irène d'un air pensif. Nos fêtes sont
mauvaises.
--Quelle idée, dit Julien avec humeur. Pourquoi dis-tu une chose
pareille?
IRÈNE.
Si ce n'était pas mauvais, Julien, je n'aurais pas la conscience
inquiète comme je l'ai.
JULIEN.
En quoi, inquiète? Tu n'as rien fait de mal, après tout!
IRÈNE.
Si, c'était mal de se mirer pendant des heures entières, et je l'ai fait
quand j'ai été coiffée. C'était mal de prendre la place de Constance au
piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'était mal d'être
orgueilleuse pour avoir bien dansé la mazurka, et j'avais le coeur
gonflé d'orgueil, et plein de dédain pour les autres.
JULIEN, _hésitant_.
C'est possible, ce que tu dis là: j'ai bien quelque chose de semblable à
me reprocher aussi; mais... notre comédie, notre pauvre comédie, qu'y
avait-il de mal là dedans?
IRÈNE, _avec émotion_.
Là plus qu'au bal, j'ai été coupable, je le reconnais maintenant. Quand
Herminie s'est trompée, qu'elle a balbutié, j'aurais pu, j'aurais dû lui
souffler la phrase qu'elle avait oubliée et que je savais. Au lieu de
cela, j'ai ri; cela a fini de la troubler, de la désoler, la pauvre
petite: elle n'a continué qu'avec peine, et après le spectacle, sa mère
l'a durement grondée..., et ma constante préoccupation de ma toilette,
mon désir de briller, même aux dépens de Noémi qui est si bonne; tout
cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!»
Irène s'était animée en parlant: sa vivacité, sa voix émue touchèrent
Julien.
«Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu as raison, là, et je me
sens aussi coupable que toi.»
En finissant ces mots, il embrassa tendrement sa soeur. Irène était si
peu habituée aux démonstrations affectueuses de Julien, qu'elle resta
d'abord interdite, puis elle fondit en larmes en se jetant au cou de son
frère.
«Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle à travers ses larmes! Que c'est bon
d'être aimée de son frère! Que je te remercie!
--Irène, chère soeur, dit Julien, les larmes aux yeux, je te remercie à
mon tour. Oui, aimons-nous sincèrement; je sens à présent combien il est
triste de vivre comme nous le faisions, indifférents l'un à l'autre.
Grâce à Dieu, je sens aujourd'hui tout le prix de ta tendresse: je veux
être ton ami et ton frère, entends-tu, chère soeur? Non pas seulement de
nom, mais en réalité.»
Irène s'essuya les yeux à la hâte, car Zélie s'approchait d'un air
inquiet. Les enfants, suivis de leur bonne, revinrent à la maison en
causant affectueusement, heureux pour la première fois de sentir leur
égoïsme se fondre et se changer en tendresse vraie, en amitié dévouée
l'un pour l'autre.
[Illustration]
CHAPITRE VIII.
LES DEUX CLUBS.
«Ah çà! ma chère, disait la semaine suivante Constance à Irène, on ne
vous voit presque plus, que devenez-vous?
--J'ai été un peu souffrante, répondit Irène; c'est pour cela que je ne
suis pas venue tous ces jours-ci.
CONSTANCE.
Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle?
IRÈNE.
Non, vraiment. Laquelle donc?
CONSTANCE.
Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici le _club du Beau monde_.
Vous êtes inscrite, bien entendu, ainsi que monsieur Julien. On ne
reçoit que les petites filles en robe de soie et les petits garçons en
paletots élégants.
IRÈNE, _faiblement_.
Mais je ne sais pas si je peux....
CONSTANCE.
Ah! ma chère, il est impossible que vous n'en soyez pas! Vous seriez
montrée au doigt si vous refusiez! Venez, voilà ces demoiselles qui nous
cherchent. Allons vite vous faire recevoir.»
Irène se laissa entraîner à demi flattée, à demi mécontente: elle vit
bientôt avec déplaisir que l'on avait fait cela pour humilier les
enfants simplement mis, que les élégants voulaient chasser des
Tuileries.
IRÈNE.
Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la nécessité de fonder ce
club. A quoi bon imiter nos papas quand les Tuileries ne nous ont réunis
jusqu'ici que pour jouer?
HERMINIE, _avec autorité_.
Ma toute belle, c'est justement pour empêcher ces jeux de chevaux
échappés que nous fondons «_le Beau monde:_» il vient ici un tas
d'enfants qui déconsidèrent les Tuileries. Cela est choquant; cela ne
peut durer.
CONSTANCE.
Parfaitement raisonné. Il est révoltant de coudoyer à chaque instant des
enfants vêtus d'une façon misérable. Il ne doit venir ici que des
personnes riches. Que les autres s'en aillent!
Dans ce moment, Jordan et son frère arrivèrent, entraînant Julien, qui
semblait se laisser faire de très-mauvaise grâce; mais de même qu'Irène
le respect humain, la fausse honte, l'empêchaient de dire sa pensée et
de rompre avec les faux amis qui formaient le nouveau Club.
JORDAN.
Là, à présent, nous voici au complet.--Je vais lire notre règlement.
Mesdemoiselles et Messieurs, voulez-vous?
TOUS LES ENFANTS.
Oui, oui, lisez!
Jordan tire un cahier de sa poche et lit ce qui suit:
«Règlement du Club des Tuileries: _Le Beau Monde_.
ART. 1er.
Les membres du Club ne devront jamais porter que des vêtements élégants.
ART. 2.
Les demoiselles doivent jurer de ne jamais s'affubler de drap, mérinos
et autres étoffes grossières, indignes du _Beau Monde_.--Les messieurs
devront être, dans leur genre, aussi élégants que les demoiselles.
ART. 3.
Les membres du Club ne devront, sous aucun prétexte, jouer avec les
enfants grossièrement habillés.
ART. 4.
Les membres du Club ne joueront jamais que d'une façon _comme il faut_;
leurs jeux devant être en rapport avec leurs toilettes et leurs devoirs
de société élégante.--Sont abolis cache-cache, colin-maillard, les
barres et tous jeux semblables,--La corde est tolérée, lorsqu'il y a du
monde pouvant faire cercle et regarder....»