JULIEN, _avec dédain_.

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BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE

LES ENFANTS

DES TUILERIES

PAR

MME LA VICOMTESSE DE PITRAY

NÉE DE SÉGUR

Ouvrage illustré

DE 29 VIGNETTES SUR BOIS

PAR É. BAYARD

NEUVIÈME ÉDITION

1903

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, _BOULEVARD SAINT-GERMAIN_, 79

Droits de propriété et de traduction réservés

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE

Les débuts du gros Philéas; 2e édition, un volume avec

57 vignettes par H. Castelli.

Le château de la Pétaudière; 2e édition, un volume avec

78 gravures d'après A. Marie.

Le Fils du Maquignon; un volume avec 65 gravures par

Riou.

_Prix de chaque volume, broché, 2 fr. 25_

A MA FILLE

JEANNE DE PITRAY

Chère enfant, voici le livre qui t'est destiné: garde toujours ta

charmante simplicité, ton coeur excellent, afin de devenir une

Élisabeth, une Irène, une Noémi: le bon Dieu te préservera, je l'espère,

de ressembler, même de loin, à une Héloïse, à une Constance ou à une

Herminie. C'est le voeu le plus cher de celle qui t'aime et te bénit de

tout son coeur.

Ta mère,

Vicomtesse DE PITRAY,

Née de SÉGUR.

Livet, 14 mai 1856.

LES ENFANTS

DES TUILERIES.

CHAPITRE PREMIER.

L'ÉLÉGANTE ET L'ÉLÉGANT.

Aaaah! Dieu! que c'est ennuyeux, la campagne! toujours de la verdure,

des animaux, et pas moyen de faire de la toilette! personne pour vous

regarder! Aussi mes jolies robes se fanent dans l'armoire! jusqu'à ma

pauvre poupée qui est condamnée comme moi... aaaah! à porter des robes

de toile... oh! mes chères Tuileries, quand vous reverrai-je?

Tel était le monologue qu'Irène de Morville se débitait à demi-voix, par

une belle matinée d'automne: assise auprès de la fenêtre, elle regardait

d'un air renfrogné le beau paysage qui s'offrait à sa vue. Ni les

pelouses vertes, ni les corbeilles remplies de fleurs, ni même le petit

bateau qui se balançait au bord d'une jolie rivière anglaise, ne

parvenaient à la dérider: elle finit par baisser les yeux avec humeur

sur une robe de velours bleu appartenant à sa poupée, et qui était

étalée sur ses genoux.

Elle recommença bientôt à bâiller de plus belle quand, au milieu d'un

_aaah!_ formidable, une porte s'ouvrant avec fracas la fit sauter sur sa

chaise et pousser un cri de frayeur.

«Qui vient ici? dit Irène... ah! c'est toi, Julien? que c'est sot

d'entrer ici comme un ouragan! que c'est bête!

--Ne grogne donc pas, répondit Julien en riant; je t'apporte une bonne

nouvelle, devine un peu.»

Irène bondit de sa chaise.

«Ce ne sera pas long, s'écria-t-elle en battant des mains: à tes yeux

brillants de joie, je vois que nous retournons à Paris, n'est-ce pas?

--Tu y es, répondit Julien. Hein! quel bonheur?

--Enfin! dit Irène avec explosion, je vais donc reprendre ma bonne, ma

charmante vie de Paris! Oh! ma chère poupée, nous allons aller à

l'Éclair pour moi, chez Béreux pour toi, et nous nous ferons bien belles

pour faire enrager toutes nos amies!

--Et moi donc, reprit Julien, en se frottant les mains, vais-je m'en

donner à la Bourse des Timbres! Jordan, Vervins et moi, nous allons

faire marcher ça un peu bien, va! il y a des bêtas de petits garçons qui

aiment mieux jouer aux barres. Est-ce nigaud! Vendre cher et acheter bon

marché ces jolis timbres bleus, blancs, violets, rouges, voilà un

meilleur passe-temps pour des garçons sérieux et intelligents comme

nous.

IRÈNE.

C'est si amusant de se promener aux Tuileries, en élégante, et

d'entendre dire: «Quelle gentille enfant! qu'elle est bien mise! quelle

jolie tournure!

JULIEN.

.... Et d'enfoncer les autres en leur colloquant des timbres communs,

qu'on leur fait payer très-cher, et puis de se promener devant tout le

monde avec un stick à la main et un lorgnon à l'oeil!

IRÈNE.

Comment, un lorgnon? tu as un lorgnon, toi! Où l'as-tu pris?

JULIEN.

Et nos timbres, donc! ce sont eux qui me l'ont donné. Je le cache pour

qu'on ne se moque pas de moi, ici. Nos voisins sont si bêtes! tiens,

regarde, n'est-ce pas qu'il est joli? (_Il le montre à sa soeur._)

IRÈNE.

Oui, il est assez bien, mais comment fais-tu pour voir à travers? Il me

semble (_elle regarde dedans_) que ça rapetisse affreusement tous les

objets.

JULIEN.

Tant mieux! c'est exprès, puisque je suis myope.

IRÈNE.

Toi? ah! ah! quelle plaisanterie! Tu as toujours eu des yeux excellents,

mon cher; hier encore tu voyais sur la colline les ailes des moulins à

vent de Fresnoy; et ils sont à deux lieues d'ici.

JULIEN, _avec humeur._

Ce n'est pas une raison: (_Irène rit toujours_) finis donc, toi, tu

m'impatientes avec tes ah! ah! Tiens, je vais te prouver que je suis

myope!

IRÈNE, _avec ironie._

Cela me fera plaisir!

JULIEN, _gravement._

Vois-tu cette femme qui sarcle dans l'allée droite, là-bas?

IRÈNE.

Oui: après?

JULIEN.

Eh bien, ma chère, je crois que c'est une vache.»

Irène se remit à rire de plus belle en se moquant de son frère: Julien

allait se fâcher sérieusement quand ils virent entrer les enfants du

jardinier.

[Illustration: «Qu'est-ce que vous voulez?» (Page 9.)]

IRÈNE.

Bonjour, Amable, bonjour, Léonore: qu'est-ce que vous voulez?

LÉONORE.

Vous souhaiter le bonsoir, mamzelle, vous offrir ce bouquet et vous dire

combien nous sommes fâchés d'apprendre que vous allez bientôt partir.

IRÈNE.

Merci. (_Elle prend le bouquet et le jette en poussant un cri._) Dieu!

quelle horreur! quelle infamie!

LES ENFANTS.

Qu'est-ce qu'il y a?

IRÈNE.

Une chenille.... une atroce, une monstrueuse chenille! pouah! (_Elle

fait des mines._) J'ai cru que j'allais me trouver mal! je frissonne à

l'idée seule d'avoir pu toucher cette ignoble bête!

LÉONORE, _interdite._

Je suis bien fâchée, mamzelle....

IRÈNE.

Me voilà remise. Tiens, puisque te voilà, aide-moi à faire les malles de

ma poupée. Veux-tu?

LÉONORE.

Je veux bien, mamzelle. Oh! les belles choses!

IRÈNE, _riant._

Ça, ce sont des horreurs, ma pauvre fille n'a plus que des vieilleries:

elle a grand besoin de se remonter chez Béreux.

LÉONORE.

Qu'est-ce que c'est Béreux, mamzelle?

IRÈNE.

C'est sa couturière, ma chère amie.

LÉONORE, _avec stupeur_.

Mamzelle vot' poupée a une couturière?

IRÈNE.

Je crois bien! et que j'emploie sans cesse, encore! Tu ne peux pas te

figurer comme c'est cher à habiller, une poupée élégante. Tiens, voilà

son coffre à bijoux.

LÉONORE, _saisie_.

Hélas! seigneur! tout ça pour une poupée!...

Les deux petites filles continuèrent, l'une à étaler orgueilleusement

les richesses de sa poupée, puis ses richesses à elle, l'autre à tout

admirer; pendant ce temps, Julien causait avec Amable et lui disait d'un

air de protection:

«Tu es bien heureux d'aimer la campagne, toi! moi, je ne peux pas la

supporter; c'est si triste! toujours être seul.

--Et monsieur votre père? Et madame votre mère? Et mamzelle Irène?

disait Amable, c'est une bonne et belle société, monsieur Julien: elle

devrait vous faire bien plaisir!

--Nous autres, vois-tu, répliqua Julien avec importance, nous avons des

occupations qui ne nous permettent pas de nous voir souvent. Papa est

sans cesse à Paris, occupé d'affaires importantes. Maman a des visites

ou fait des visites. Quand nous les voyons, ils sont très-bons et

très-affectueux, mais nous les voyons très-peu. C'est donc seulement à

Paris que nous menons une vie agréable.

AMABLE.

Et mam'zelle Irène! elle vous tient compagnie: ça doit vous désennuyer

ici, monsieur Julien?

JULIEN.

Irène? joliment! elle passe ses récréations à s'habiller, se

déshabiller, se rhabiller, s'attifer de trente-six façons différentes.

Quand ce n'est pas elle, c'est sa poupée. Oui, en vérité: jolie

ressource que la société d'Irène!

IRÈNE, _s'approchant_.

Qu'est-ce que tu dis? encore du mal de moi, évidemment! on dirait que tu

es une perfection, toi qui te traînes partout d'un air ennuyé, toi qui

pourrais t'occuper de pêche, de jardinage, de chasse, et qui ne sais que

te pavaner! moi, au moins, je m'amuse avec ma poupée....

JULIEN.

Je te conseille de me dire cela, toi qui passes ta vie à faire la

roue....»

Les enfants du jardinier s'échappèrent de la chambre pendant qu'Irène et

Julien, rouges et furieux, se disaient des choses de plus en plus

désagréables. Ceux-ci finirent par se séparer fort en colère; l'une

continua à faire les malles de sa poupée, l'autre alla visiter sa

collection de timbres, d'où il espérait bien tirer de quoi acheter une

chaîne de montre; cette chaîne était l'objet de tous ses désirs.

Irène avait douze ans et Julien treize ans et demi; leur père était

agent de change: leur séjour annuel à Paris développait chaque jour

davantage en eux les défauts dont la vanité était le principe. Leur mère

était bonne et tendre, mais malheureusement, entraînée dans le

tourbillon du monde, elle était peu avec ses enfants. M. de Morville,

leur père, les voyait moins encore, quoiqu'il les aimât

très-sincèrement; ses nombreuses affaires le retenaient loin de sa

famille, et c'est à peine s'il passait avec ses enfants et sa femme une

heure chaque jour.

Le lendemain de leur dispute, le frère et la soeur se réconcilièrent

d'un commun accord; la mauvaise humeur d'Irène n'avait pu tenir contre

un compliment de Julien sur sa robe nouvelle, et la rancune de Julien

s'était évanouie à propos d'une exclamation d'Irène sur une cravate

rose.

JULIEN.

Eh bien, Irène, nous partons demain décidément, tu sais?

IRÈNE.

Oui, Dieu merci! Je crois que nous allons voyager avec Élisabeth et

Armand de Kermadio.

JULIEN.

Nos petits voisins des bains de mer? Ah!...

IRÈNE.

Papa a dit l'autre jour à maman que M. de Kermadio voulait aller à Paris

vers le 15 novembre. Ainsi tu vois....

JULIEN.

Ça m'est assez égal, du reste: il ne me va pas, cet Armand. Jouer,

toujours jouer, c'est ennuyeux, et il ne sort pas de là; on ne peut pas

causer sérieusement avec lui; d'ailleurs, il est d'une ignorance

honteuse sur les timbres, et il hausse les épaules quand on parle de

tailleur.

IRÈNE.

Élisabeth aussi est singulière: figure-toi qu'elle ne savait pas ce que

c'était que Béreux et qu'elle n'avait jamais été à l'Éclair!...

JULIEN.

Oh!... elle est digne de son frère.

IRÈNE.

C'est dommage, vraiment! car elle est assez bonne fille!

JULIEN.

Toujours de bonne humeur.

IRÈNE.

Et très-complaisante.

JULIEN.

C'est vrai, et Armand aussi; pourtant ce sera très-ennuyeux de les voir

aux Tuileries, s'ils n'ont pas bon genre comme nous!

La conversation en resta là. Le lendemain, M. et Mme de Morville

quittèrent le château avec Irène et Julien. Les gens attachés à la

maison les laissèrent partir sans regret, car ils voyaient à peine leurs

maîtres, et les enfants avaient toujours un air dédaigneux ou ennuyé qui

choquait ces braves gens.

Léonore et Amable se remirent donc gaiement au travail en se félicitant

de voir partir les poupées, les lorgnons et les propriétaires de ces

charmants objets, tandis qu'Irène et Julien, nonchalamment installés

dans la calèche qui les emportait vers le chemin de fer, prenaient des

poses gracieuses et préludaient ainsi avec bonheur aux joies qui les

attendaient à Paris et en particulier aux Tuileries. Laissons-les à

leurs occupations et à leurs pensées frivoles pour faire connaissance

avec les petits de Kermadio.

CHAPITRE II.

DEUX PETITS BRETONS.

«Chère enfant, disait Mlle Heiger à son élève, reposez-vous donc un peu:

vous savez bien que je vous aiderai à faire cette robe ce soir, et vous

vous fatiguez par trop, ce matin: il vaudrait bien mieux faire notre

promenade accoutumée.

--Oh! chère mademoiselle, encore un quart d'heure, répondit Élisabeth,

d'un ton suppliant. C'est justement parce que vous m'aiderez ce soir,

que je me dépêche....

MADEMOISELLE HEIGER, souriant.

Voilà qui est curieux, par exemple!

ÉLISABETH.

Mais certainement: grâce à vous je ferai facilement la camisole qu'il

m'eût fallu donner à Marthe sans être faite, et elle ne s'en serait

jamais tirée, bien sûr.

MADEMOISELLE HEIGER.

Ah! comme l'ambition vient....

ÉLISABETH, _riant_.

En cousant! Chère mademoiselle, que vous êtes aimable de m'aider dans

cette bonne oeuvre!»

Mlle Heiger se pencha vers Élisabeth et l'embrassa tendrement pour toute

réponse.

ARMAND, _entrant_.

«Ah! ah! on s'embrasse ici?

ÉLISABETH.

Pourquoi pas, quand on s'aime.

ARMAND.

C'est très-bien, mais... il ne s'agit pas de ça.

ÉLISABETH.

Oh! mon Dieu! quel air consterné! qu'est-ce qu'il y a, Armand?

ARMAND, _soupirant_.

Hélas! il y a que nous partons pour Paris après-demain.»

Élisabeth échangea avec son institutrice un regard désolé.

«Déjà! dit-elle. Ah! mon Dieu, comme c'est tôt! Grand'mère ne revient à

Paris que pour Noël: mes cousins de Marsy, de même. Nous serons donc

seuls à Paris, jusque-là?

MADEMOISELLE HEIGER.

Que voulez-vous, chère petite! votre père a évidemment un besoin sérieux

d'y retourner; nous avons, comme consolation, la perspective de visiter

les nouveaux boulevards, qui sont, dit-on, magnifiques.

ARMAND.

C'est vrai, mademoiselle, mais je suis comme Élisabeth: j'aimerais mieux

rester encore ici très-longtemps. C'est si amusant, la campagne! Je

viens à peine de tout arranger dans mon jardin. J'espérais y récolter

moi-même les salades d'hiver, et puis voilà mes autres projets dans

l'eau.

ÉLISABETH.

Qu'est-ce que tu voulais faire, mon pauvre ami?

ARMAND.

Préparer avec Daniel des piéges à loups, faire une pêche de beaux

coquillages pour augmenter ta collection, et enfin, organiser ma bande

d'enfants bûcherons.

MADEMOISELLE HEIGER.

Comment! des enfants bûcherons? que voulez-vous dire, Armand?

ARMAND.

Il y a une masse de bois mort dans la forêt de papa, mademoiselle, et

j'ai obtenu de lui que Daniel apprît à tous les enfants du village à

bien faire des fagots; ça leur permettra de se chauffer tous sans

dépenser un sou, et ça nettoiera les bois de papa.

ÉLISABETH, _l'embrassant_.

«Bon, excellent frère! c'est une charmante idée que tu as eue là.

ARMAND.

Elle est bien simple! mais je me réjouissais de les aider, et cela me

fait de la peine de ne pas voir Daniel instruire son «régiment» comme il

l'appelle déjà.

--Je suis bien désolée aussi, va, répliqua Élisabeth: j'espérais faire

la semaine prochaine les habits d'hiver de la mère Yvonne, et j'ai à

peine le temps de faire ceux de la petite Marthe.

ARMAND.

Pauvre Élisabeth! quel malheur que je ne sache pas coudre! j'aurais

travaillé aujourd'hui et demain avec toi!

ÉLISABETH.

Merci, Armand, tu es bon....

MADEMOISELLE HEIGER.

Heureusement qu'Élisabeth a quelqu'un qui l'aime tendrement: ce

quelqu'un a pris, sans en rien dire, les étoffes destinées à Yvonne et

(_elle ouvre une armoire_) elle a fait les vêtements d'hiver.»

Élisabeth sauta au cou de son institutrice et l'embrassa avec effusion.

«C'est donc pour cela que vous vous en alliez de si bonne heure tous les

soirs, dit-elle. Oh! bonne mademoiselle, que je vous aime, que je vous

aime! C'est à étouffer de joie, cette surprise!

ARMAND.

Dis donc, Irène... je veux dire Élisabeth, sors-tu bientôt pour te

promener?

ÉLISABETH.

Oui, tout de suite (_riant_), Julien.

--Tu m'appelles bien Irène, répliqua Élisabeth, joyeusement.

--C'est différent, dit Armand, moi je m'étais trompé; je pensais, je ne

sais pourquoi, aux petits de Morville.

--Et pourquoi avez-vous l'air si contrarié de cette plaisanterie

d'Élisabeth, Armand? dit alors Mlle Heiger.

--Parce que.... Julien de Morville ne me plaît pas... beaucoup,

mademoiselle,» répondit Armand en hésitant.

Mlle Heiger se mit à rire.

«Voilà un petit accès d'orgueil, mon pauvre Armand, dit-elle.

--Chère mademoiselle, s'écria Élisabeth, j'ai eu tort, en effet, de

plaisanter ainsi; mais franchement Julien est insupportable et je

conçois qu'Armand ne veuille pas lui ressembler.

--Je n'aimerais pas beaucoup de mon côté, je vous l'avoue, rassembler à

Irène.

--Elle est pourtant jolie, dit Mlle Heiger gaiement, et Julien, mon cher

Armand, est très-bien.

--Oui, mademoiselle, certainement, répliqua Armand avec vivacité; mais

il est toujours occupé de sa personne, de sa toilette, de ses amis

élégants, de son lorgnon, de ses timbres, de....

--Assez, assez, s'écria Mlle Heiger, un peu de charité, Armand!

--Moi, dit Élisabeth, je remercie le bon Dieu de ne pas être jolie comme

Irène; cela dispose trop à s'occuper de ses toilettes. Celles de Marthe

occupent moins....

MADEMOISELLE HEIGER, _riant_

Et cela vaut mieux.

--Eh bien! dit Mme de Kermadio en entrant dans la salle d'études; ne

nous promenons-nous pas aujourd'hui? il faut descendre, en tout cas, mes

enfants, car on sait déjà dans le village que nous partons bientôt; tous

nos pauvres protégés sont venus pour vous faire leurs adieux, et vous

dire combien ils regrettent de vous voir quitter sitôt la campagne.»

On descendit dans la cour et les enfants se virent entourés par une

foule d'ouvriers accompagnés de leur famille. Plusieurs de ces bonnes

gens avaient les larmes aux yeux.

«C'est donc déjà que vous partez? disait l'un.

--Hélas! qu'on vous a peu vus cette année! disait un autre.

--Monsieur Armand, je n'oublierai pas votre commission, s'écriait un

petit garçon.... Je serai si content si je peux trouver ce qui vous fera

plaisir!

--Mamzelle Élisabeth, disait une bonne femme, mon casaquin va à

souhait; vous êtes tout à fait habile, vous n'avez pas affaire à une

ingrate, allez!

--Vous reviendrez vite, n'est-ce pas? s'écriait une petite fille.

--Dépêchez-vous, disait un bûcheron; le temps nous dure joliment sans

vous!

--Je crois bien, reprit-on en choeur, lorsque Kermadio est vide, le

village est comme un corps sans âme....

--Merci, merci! disaient les enfants et leur mère; soyez tranquilles,

mes bons amis, nous serons de retour ici le plus tôt possible.»

M. de Kermadio arriva alors; sa belle et douce figure était souriante,

et il serrait cordialement les mains des rudes travailleurs qui

s'empressaient au-devant de lui.

«Ne craignez rien, mes chers amis, leur dit-il, nous reviendrons dans

quelques mois, car Kermadio est notre résidence favorite; nous vous

aimons tous bien sincèrement et c'est une joie pour nous que d'être vos

voisins et vos amis.»

Un cri général s'éleva:

«Vive notre bon Monsieur, vive la bonne madame!

--Et ses excellents enfants, ajouta une bonne femme: ils savent déjà

faire le bien comme leurs parents.

--Chut! dit Mme de Kermadio, ne parlons pas de cela, mère Yvonne.

--Eh! j'en parlerai, la bonne Dame, tiens! faut-il pas que la

reconnaissance m'étouffe?

--Non, non, dit Mme de Kermadio en riant: mais pour quelques petits

services rendus, il ne faut pas se croire....

--QUELQUES... PETITS... services! oh! chère Dame du bon Dieu! peut-on, à

ce point, oublier ses bienfaits! Était-ce un _petit_ service que d'avoir

réparé ma pauv' chaumière, hein?

--Il le fallait bien, elle tombait en ruines! dit M. de Kermadio, en

souriant.

--Bon, et d'un! était-ce un _petit_ service que d'avoir acheté ma vache

malade et de m'en avoir rendu une autre, belle et bien portante; ma

pauvre vieille vache a crevé chez vous quarante-huit heures après son

arrivée, tandis que la vôtre me donne ses huit livres de beurre la

semaine; hein! en v'là t'il un, de _petit_ service?

--Allons, allons, mère Yvonne, au lieu de causer du passé, suivez donc

Élisabeth qui vous fait signe de venir avec elle,» dit Mme de Kermadio.

[Illustration: «Vive notre bon Monsieur...» (Page 22.)]

Mère Yvonne obéit en grommelant: «_Petits_ services! Bons saints du

Paradis, ils ne m'empêcheront pas de dire ce que je pense, ah! mais non,

da! et je le leur dirai, en face; je me gênerais peut-être pour aimer et

vénérer ces bons coeurs-là....»

Le reste se perdit dans l'éloignement, et peu à peu la foule se

dispersa, après avoir pris affectueusement congé des châtelains de

Kermadio. On sentait de part et d'autre un vrai, un sérieux attachement,

et les bons Bretons exprimaient avec effusion leurs regrets du départ,

leurs espérances d'un prompt retour.

La famille fit en silence sa promenade accoutumée: chacun regrettait

cette belle et paisible campagne où l'on vivait si heureux, si aimé. La

mer, qui baignait la plage de Kermadio, faisait entendre son doux et

incessant murmure: les grands chênes laissaient pendre leurs branches

énormes jusque dans les flots et l'on respirait avec délices la brise du

soir.

«Retrouverons-nous cela à Paris? dit Armand à demi-voix.

--Non, dit sa mère en l'embrassant, mais nous y verrons bientôt toute

notre chère famille réunie, et ici, nous ne pouvons l'avoir, tu le sais!

--C'est cela qui me console, dit Élisabeth! Cette chère grand'mère!

quelle joie de la revoir!

--Oh! oui, dit Armand, à cause de cela je suis enchanté. Jacques et Paul

sont comme nous, du reste; ils aiment bien la campagne, mais ils veulent

avant tout rejoindre grand'mère!

--Je crois bien! reprit Élisabeth vivement: qui est-ce qui ne l'aimerait

pas cette bonne grand'mère, si bonne, si gaie, si spirituelle, si

complaisante, si indulgente, si....»

Tout le monde riait en entendant Élisabeth parler avec son animation

ordinaire, animation tellement augmentée par son émotion que la

respiration lui manqua tout à coup.

«Il faut avouer, dit gaiement Mlle Heiger, que si votre grand'mère ne

vous aimait pas, Élisabeth, elle vous ferait un vif chagrin.

--Je crois bien! dit Armand; aussi elle aime joliment Élisabeth, allez,

mademoiselle!

--Et toi aussi, s'empressa de dire sa soeur.

--Oui, mais moins, répliqua Armand; et elle a raison; tu vaux mieux que

moi.

--Oh! non, Armand! s'écria Élisabeth.

--Si, si! je le sais bien, va! mais je ferai des efforts pour me

corriger, sois tranquille. Tiens, je fais rire papa! C'est vrai pourtant

ce que je dis là, papa; je deviendrai meilleur.

--Tu prends là une excellente résolution, cher enfant,» répliqua M. de

Kermadio, en serrant la main de son fils.

La promenade achevée, chacun alla faire ses préparatifs de départ. Les

deux dernières soirées s'écoulèrent calmes et heureuses: Mme de

Kermadio, Mlle Heiger et Élisabeth finissaient des vêtements pour les

pauvres, tandis qu'on causait gaiement; une partie des veillées se

passèrent à écouter une lecture amusante et instructive faite par M. de

Kermadio, qui avait un rare talent de lecteur. Armand, lui, faisait des

filets à poisson ou dessinait.

Enfin, le jour du départ arriva et tous, le coeur gros, quittèrent

Kermadio et prirent le chemin de fer, ne pensant guère qu'ils allaient

retrouver en route leurs brillants et vaniteux amis.

[Illustration]

CHAPITRE III.

L'ACCIDENT.

«Mantes, sept minutes d'arrêt....

--Cherchons un wagon vide, ou tout au moins pas trop encombré, dit Mme

de Morville à son mari....

M. DE MORVILLE.

Ah! bonjour, cher monsieur de Kermadio. Vous voyagez en famille,

n'est-ce pas?

M. DE KERMADIO.

Oui, nous sommes tous dans ce wagon.

M. DE MORVILLE.

C'est parfait! je vais avertir Mme de Morville: nous allons faire route

ensemble, si vous le permettez.

M. DE KERMADIO.

Mais comment donc! nous en serons ravis!»

Et la famille de Morville vint s'installer avec la famille de Kermadio.

Élisabeth fit une petite moue, car Mlle Heiger avait dû descendre du

wagon et chercher une place ailleurs. On échangea des bonjours; puis la

conversation s'engagea entre les enfants tandis que les parents

causaient de leur côté.

JULIEN.

Hein, mes amis, quel bonheur pour nous de quitter enfin ces maudites

campagnes?

ARMAND.

Parlez pour vous, Julien: quant à moi, je suis désolé de revenir sitôt à

Paris.

JULIEN.

Sitôt, mais nous sommes au 15 novembre déjà, malheureux! Vous appelez

ça, tôt?

ARMAND.

Certainement! j'avais encore mille choses à faire à la campagne, et

toutes si amusantes!

JULIEN.

Lesquelles donc?

ARMAND.

Finir de soigner mon jardin, ramasser des châtaignes; faire des piéges à

loups; aider les pauvres enfants à faire leur provision de bois mort

pour l'hiver, aller chercher des coquilla....

JULIEN, _l'interrompant_.

Fi! l'horreur! mais, mon cher, vous devez user une masse de gants à

faire toutes ces sales besognes?

ARMAND, _riant_.

Ah! ah! ah! je crois bien que j'en userais, si j'avais la bêtise d'en

mettre!

JULIEN, _avec dédain_.

Ce sont des travaux de paysan que vous faites, alors?

ARMAND, _vivement_.

De paysan comme de grand seigneur. Tous les enfants de mon âge s'amusent

à cela, et ils ont bien raison.

JULIEN, _avec orgueil_.

Pas les enfants comme il faut, mon cher.

ARMAND.

Ces enfants-là, tout comme les autres: quand Jacques et Paul sont venus

à Kermadio, ils ont fait comme moi, et m'ont dit qu'à Vély ils avaient

aussi leur jardin et que leurs occupations ressemblaient aux miennes.

JULIEN.

C'est possible, mais c'est bien drôle!

Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, Irène disait à

Élisabeth: «Quelle toilette mettrez-vous cet hiver?

ÉLISABETH.

Maman ne s'en est pas encore occupée, et je n'ai pas songé à le lui

demander.

IRÈNE, _surprise_.

En vérité! moi, je sais d'avance tout ce que je veux avoir pour moi et

pour ma poupée.

ÉLISABETH.

Ce n'est pas une grande affaire que de se dire qu'on aura deux robes,

l'une pour tous les jours en mérinos ou en drap, l'autre pour les

dimanches, en popeline ou en alpaga.

IRÈNE.

Ciel! ma chère, croyez-vous que deux robes me suffiraient? mais j'aurais

l'air d'une pauvresse!

ÉLISABETH.

Je vous assure que je n'ai que cela, et pourtant je ne me considère pas

du tout comme une pauvresse!

IRÈNE, _avec importance_.

Moi, voici ce que j'aurai. Remarquez que c'est moi qui ai inventé les

garnitures de mes toilettes.

ÉLISABETH, _étonnée_.

Vous avez des robes garnies? des jupes toutes simples sont bien plus

commodes pour jouer.

IRÈNE.

A la campagne, à la rigueur, oui; mais à Paris, ma chère, aux Tuileries!

songez donc qu'il y a un monde fou!

ÉLISABETH, _riant_.

Comment! il n'y a que des fous aux Tuileries? Merci pour Armand et moi

qui y allons toujours.

IRÈNE.

Ne vous moquez pas, et écoutez ce que j'aurai en jolies toilettes: robe

de faye....

ÉLISABETH.

Qu'est-ce que c'est que ça, de la _faye_?

IRÈNE, _riant_.

Ah! ah! ah! quelle innocente! mais c'est de la soie, ma chère, de la

soie magnifique, d'un grain tout particulier.

ÉLISABETH.

Comment des grains? Ah! que ça doit être drôle!

IRÈNE.

Ah! ah! ah! quelle ignorance! cela veut dire que c'est une étoffe de

choix.

ÉLISABETH, _tranquillement_.

Très-bien: voyez-vous, je ne me connais guère en toilettes, je laisse

maman s'en occuper pour moi.

IRÈNE.

Vous avez bien tort! je reprends:

Robe de faye bleu de France avec dentelles de Cluny, blanches, sur

toutes les coutures; robe de velours vert, garnie de grèbe avec casaque

pareille, garnie de même.

Robe de satin gris avec brandebourgs de velours vert et épaulettes

noires.

Robe de taffetas lilas avec bandes de soie gris chiné, en biais, et

gilet gladiateur gris chiné, à manches.

Robe de....

ÉLISABETH.

Mais, mon Dieu, c'est tout un régiment de toilettes! et des robes

simples pour les Tuileries?

IRÈNE

Mais c'est justement pour les Tuileries, ces toilettes-là.

ÉLISABETH

Vous ne pourrez jamais jouer avec ces belles choses?

IRÈNE.

Moi, par exemple! jouer sottement pour abîmer mes belles affaires;

certes non, je ne jouerai pas; je me promènerai avec ma poupée qui sera

aussi bien mise que moi.

ÉLISABETH, _souriant_.

J'ai plusieurs poupées, moi; elles marchent, parlent, rient et sont

très-gentilles.

IRÈNE.

Tiens, ce doit être une mécanique qui les fait aller! qui est-ce qui

vous les a données?

ÉLISABETH.

C'est le bon Dieu.

IRÈNE.

Ah! Ah! quelle plaisanterie! le bon Dieu vous donne des poupées?

ÉLISABETH.

Il me donne mieux que des poupées, puisque celles dont je vous parle et

que j'appelle en riant mes poupées, sont des enfants pauvres.

IRÈNE.

Ça doit être ennuyeux, je ne ferais jamais.... Ah! mon Dieu! mon Dieu,

qu'est-ce qu'il y a? (_criant_) au secours, je suis morte!

JULIEN, _de même_.

Miséricorde, je suis perdu...»

Le train venait de dérailler violemment et plusieurs wagons, parmi

lesquels se trouvait celui contenant nos petits voyageurs, venaient de

verser. Élisabeth et Armand ne criaient pas comme les petits de

Morville; leur première idée avait été de rassurer leurs parents qui

craignaient pour eux.

IRÈNE.

Aïe! Julien m'écrase; je suis blessée: mon sang doit couler... quel

malheur! (_Elle sanglote._)

JULIEN.

Ah! mon Dieu! voilà mon gilet neuf déchiré. Quel malheur!

M. DE MORVILLE.

Silence donc, mes enfants; sortez du wagon et ne dites pas de ces

sottises-là!

IRÈNE, _pleurnichant_.

Je ne sais par où sortir! nous sommes sens dessus dessous!

MADAME DE MORVILLE.

Suis-moi, mon enfant. (_Elle sort péniblement par la portière._) Tu peux

bien passer par où j'ai passé moi-même, je pense.

IRÈNE, _grimpant_.

Ah là! là! que c'est difficile!

M. DE MORVILLE, _agacé_.

Ne crie pas tant: va toujours.

«Ah! mon Dieu, se mit à crier Irène, je viens de me couper la main à la

glace. Que je souffre, que c'est profond! comme ça saigne! mon sang, mon

pauvre sang coule! au secours!»

Et la frayeur de la petite fille était telle qu'elle tomba en pâmoison

dans les bras de sa mère éperdue.

Pendant cette scène, M. de Kermadio faisait sortir du wagon sa femme et

ses enfants, et hissa Julien, qui se montrait gauche et grognon.

MADAME DE KERMADIO, _effrayée_.

Ah! mon pauvre Armand! quelle bosse tu as au front? cela doit te faire

grand mal!

ARMAND.

Un peu, maman, mais ça se passera; ne vous en tourmentez pas.

M. DE KERMADIO, _inquiet_.

Comme tu es pâle, Élisabeth! souffres-tu?

ÉLISABETH, _sans l'écouter._

Mon Dieu! où est donc Mlle Heiger? ah! quel bonheur! la voilà qui

arrive! elle n'a rien, grâce au ciel. (_Elle se jette dans ses bras._)

[Illustration: Elle tomba en pâmoison. (Page 36).]

MADEMOISELLE HEIGER.

Quelle joie de nous retrouver tous sains et sauf! (_Avec terreur._) Ah!

MADAME DE KERMADIO, _effrayée_.

Qu'y a-t-il donc?

MADEMOISELLE HEIGER.

Mais vous êtes blessée, chère Élisabeth? oh! madame, regardez, quelle

affreuse plaie au bras! comme elle saigne, mon Dieu! et les éclats de

verre qui sont dans la plaie....

ÉLISABETH.

Ce n'est rien, chère mademoiselle: n'effrayez pas maman, je vous en

prie: en tombant la glace s'est brisée sous mon bras.

--Comment, dit Mme de Kermadio inquiète, tu es blessée, mon enfant!

ÉLISABETH, _souriant_.

Un peu, mais ce bobo n'est rien auprès de ce qu'ont les autres.

Sa mère et son institutrice se regardaient avec émotion, tout en pansant

avec soin le bras de cette courageuse enfant.

MADAME DE MORVILLE, _tristement_.

Regarde, Irène, compare ta petite coupure à la blessure d'Élisabeth, ta

frayeur à son courage, et dis-moi si Mme de Kermadio ne doit pas être

aussi fière de sa fille que je le suis peu de la mienne.

Les pleurs d'Irène s'étaient séchés depuis la découverte de la blessure

d'Élisabeth: elle répondit à demi-voix:

«C'est vrai, maman, mais elle a six mois de plus que moi.»

Mme de Morville secoua la tête sans rien dire. Élisabeth, une fois

pansée, avait pris un petit carré de taffetas d'Angleterre et l'offrit à

Irène.

«Tenez, Irène, lui dit-elle en souriant, mettez cela sur votre coupure,

ça empêchera l'air de l'envenimer davantage.

--Merci, ma bonne, ma chère Élisabeth, dit Irène émue, en l'embrassant:

vous êtes bien aimable de songer à moi dans un pareil moment.»

On venait de relever les wagons, qui n'étaient qu'à demi renversés sur

un talus; les voyageurs aidaient de très-bonne grâce les employés du

chemin de fer, afin de pouvoir faire repartir le train avec une

locomotive de rechange qui venait d'arriver.

Armand, sans penser à sa meurtrissure au front, aidait de tout son coeur

avec son père. Quand il s'agit de relever les wagons, il donna l'idée de

mouiller les cordes avec lesquelles on tirait les voitures, afin

qu'elles eussent plus de solidité.

«Julien, viens donc nous aider! cria M. de Morville.

--J'ai des courbatures, répondit Julien d'une voix larmoyante; je n'en

peux plus, papa! (Il se disait à part lui: Comme Armand est sale, je

serais comme lui si j'aidais aussi.)

--Paresseux! dit son père, l'exemple de ton ami devrait t'encourager, au

contraire! Il a le même âge que toi, et vois comme il nous aide!

--Je crois bien! s'écria le chef du train; ce petit monsieur-là a déjà

un solide poignet et une rude intelligence: avec ça, serviable et gai.

Son père doit être fier de lui!»

Les derniers préparatifs se terminèrent enfin, à la joie générale. On

remonta dans le train, et les deux familles, arrivées à Paris, se

séparèrent en se disant à revoir; Irène et Julien, très-honteux

d'eux-mêmes et jaloux intérieurement de la supériorité de coeur, de

courage et d'intelligence que venaient de montrer les petits de

Kermadio.

[Illustration]

CHAPITRE IV.

AUX TUILERIES.

«Êtes-vous prête, mademoiselle Irène?

--A l'instant, Zélie. Mon toquet? bien; attendez! mon chignon penche

trop à gauche. Qu'il est désagréable, ce Leroy, de ne pas me l'avoir

fait à boucles! J'en demanderai un à boucles à maman. Les coques de

celui-ci sont trop sérieuses, trop lourdes pour ma figure. Mes gants,

Zélie; non, pas les foncés, les gris clair tout neufs: oui, ceux-là;

dépêchez-vous donc, vous êtes d'une lenteur qui me porte sur les nerfs.»

Irène mit ses gants, les boutonna avec soin, puis jeta un regard

triomphant sur l'armoire à glace qui lui montrait sa petite personne

tout entière.

Toque de velours vert, ornée de grèbe, robe et casaque pareille à la

toque, gants gris, bottes vernies à glands d'or, manchon de grèbe, telle

était la toilette d'Irène: elle avait de plus une coiffure des plus

savantes, compliquée de cet énorme chignon à coques bouffantes qu'elle

trouvait trop _sérieux_. Ainsi arrangée, Irène avait perdu la grâce et

la naïveté de son âge: elle paraissait si peu naturelle et même si

ridicule, que Zélie ne put s'empêcher de marmotter entre ses dents:

«Quelle pitié de laisser ainsi des enfants s'attifer en chiens fous!»

Au même instant, Julien fit son entrée dans la chambre. Il était aussi

pimpant que sa soeur, et jouait négligemment avec son fameux lorgnon.

«Allons donc, lambine, s'écria-t-il, en route pour les Tuileries; j'ai

des rendez-vous d'affaires, et mes acheteurs de timbres doivent

s'impatienter.

--Je suis prête. Zélie, ma poupée! Partons maintenant,» dit Irène, se

regardant une dernière fois avec complaisance dans la glace.

En disant ces mots, elle prit le bras que lui offrait son frère et se

dirigea avec lui vers ces chères Tuileries, où leur vanité devait être

satisfaite. Il y avait déjà beaucoup de monde quand ils arrivèrent:

leurs riches toilettes, leurs charmantes figures, leurs tournures

élégantes firent sensation. Julien, que ce succès évident gonflait

d'orgueil, se mit à pérorer dans un groupe de petits garçons, tandis

qu'Irène allait échanger des poignées de main et de gracieuses

révérences avec quelques élégantes qui l'accueillirent avec

empressement, quoique sa toilette excitât visiblement leur jalousie.

JULIEN.

Bonjour, Jordan; où est votre frère?

JORDAN.

Chut! il fait une rafle de timbre _Guatemala_ à un petit imbécile qui

n'en connaît pas la valeur. Le voyez-vous en conférence là-bas?

JULIEN.

Bravo! part à trois, n'est-ce pas?

JORDAN.

Bien entendu! Il y a de nouveaux venus aujourd'hui qui veulent faire les

fendants; il s'agit de leur colloquer tous nos fonds de magasin.

Chargez-vous donc de ça, Julien; vous vous y entendez comme pas un.

JULIEN.

Compris! (_Il s'approche des arrivants._) Bonjour, messieurs; vous me

voyez ravi: je viens de recevoir quelques timbres allemands fort rares.

Voulez-vous les voir?

--Certainement, voyons donc ça! s'écrièrent les pauvres innocents.

Julien ouvrit avec précaution un portefeuille-album rempli de timbres de

toute espèce.

«Voilà, dit-il.

UN PETIT GARÇON.

C'est très-joli, très-curieux! Voulez-vous m'en céder deux ou trois?

LES AUTRES.

A nous aussi, n'est-ce pas?

JULIEN, _feignant d'hésiter_.

C'est que... ça ne peut être acheté que par des gens très-riches, vu

qu'ils sont très-chers.

UN PETIT GARÇON.

Ça nous va; nous avons de l'argent.

JULIEN.

Chaque timbre vaut quatre francs. Ce serait de la folie d'en prendre

plus d'un.

LE PETIT GARÇON, _avec orgueil_.

J'en prends trois! (_Il paye Julien._)

LES AUTRES.

Nous aussi. Donnez, voilà l'argent.

JULIEN.

Merci. A votre service, mes chers amis. J'en ai d'autres à votre

disposition.»

Les petits garçons s'éloignèrent pour montrer à tout le monde leurs

acquisitions.

«Eh bien, dit Julien à Jordan, ai-je mené ça lestement?

--Admirable, mon cher, répondit Jordan, vous avez le génie des affaires.

Ah! voilà Jules qui arrive. Eh bien, ces Guatemalas?

--Les voilà, dit triomphalement Jules, en ouvrant son carnet.

--Sabre de bois! dit Julien, trente-deux! Quel trésor! Et combien

avez-vous payé ça, Jules?

--Devinez, dit Jules en se croisant les bras.

--Seize francs? dit Jordan.

--Moins.

--Je parie, s'écria Julien, qu'il aura échangé ça contre des

français!...

--Juste!» dit Jules en se frottant les mains. Jordan et Julien

éclatèrent de rire.

«Il a été un peu bien enfoncé, allez! continua Jules avec orgueil. Je le

voyais compter ses guatemalas quand je l'aborde tout à coup, et je lui

dis: «Tiens, vous aussi, vous avez des timbres?

--Oui, dit Ernest, ils sont rares, n'est-ce pas?

--Rares, ces timbres-là? pas le moins du monde.

--Alors je ne trouverai pas à les échanger facilement?

--Je ne pense pas.

(Voilà un garçon qui a les larmes aux yeux en m'entendant.)

--Allons, lui dis-je, vous n'avez donc que cela dans votre bourse pour

faire si triste mine?

--Oui, répondit-il piteusement.

--Tenez, je suis bon enfant et j'ai de l'argent, par-dessus le marché.

Donnez-moi ces saletés-là, je vous offre en échange des timbres français

tout neuf. Ça vaut de l'argent comptant ça.»

Il était ravi, l'imbécile! Nous avons fait l'échange et voilà.

Jordan et Julien riaient comme des fous à ce récit.

JULES.

Ah! voilà Vervins: écoutez un peu mon exploit, Vervins.

Et il se mit à lui raconter la tromperie qu'il venait de faire.

Laissons-les à leur conversation et allons retrouver Irène et ses amies.

IRÈNE.

.... Vois-tu, Constance, le vert et le bleu ne vont pas ensemble: ça

jure trop, ces couleurs-là; demande plutôt à Noémi qui arrive. Bonjour,

ma chérie. Oh! la délicieuse toilette que tu as là.

NOÉMI.

La tienne la vaut bien, mon coeur. Ah! par exemple, ta poupée est la

reine des Tuileries aujourd'hui! l'amour de costume! C'est de chez

Béreux?

IRÈNE.

Je prends tout chez elle, tu sais.

NOÉMI.

Bonjour, Constance, bonjour, Herminie, vous allez bien?

Noémi, en disant cela, voulut embrasser ses amies, mais elles se

reculèrent vivement.

«Prends garde à mon rouge! dit Constance.

--Prends garde à ma poudre de riz! dit Herminie.

--Tiens, c'est vrai, dit Noémi, surprise; je n'avais pas va que vous

étiez peintes.

--Peinte toi-même, dit Constance avec colère pour un peu de rouge,

faut-il crier des choses pareilles!

--Et pour quelques pincées de blanc, ajouta Herminie, ce n'est pas la

peine de s'étonner.

--J'imite maman, d'ailleurs, reprit Constance

--Et moi aussi, dit Herminie, c'est si naturel! N'est-ce pas, Irène?

--Certainement, répondit cette dernière, et pas plus tard que demain, je

ferai comme vous.

--Moi pas, dit Noémi: ça me gênerait pour me faire embrasser par maman.»

Constance et Herminie éclatèrent de rire.

«Elle t'embrasse donc souvent, ta mère! s'écrièrent-elles.

--Certainement, dit Noémi étonnée; les vôtres n'en font-elles pas

autant?»

Constance secoua la tête.

«Je vois maman deux ou trois fois par semaine, dit-elle.

.... Bonjour, maman.

--Bonjour, petite.

--Va chez ta bonne, je suis pressée de sortir.... Et voilà.

--Et elle ne t'embrasse pas? dit Noémi enjoignant les mains.

CONSTANCE.

Elle n'y pense jamais.

NOÉMI.

Ça doit te faire beaucoup de peine?

CONSTANCE, _avec insouciance_.

Non, j'y suis habituée, ça ne me fait plus rien.

HERMINIE.

Moi, j'ai une maman qui joue très-bien du piano, et qui chante

très-bien, malheureusement pour moi; car lorsqu'elle ne va pas jouer ou

chanter dans le monde, elle passe tout son temps à étudier sans jamais

s'occuper de moi. Je vais au cours avec ma bonne, mais dans les moments

où je suis seule et où je ne travaille pas, je m'ennuie à la mort.

NOÉMI.

Et toi non plus, ta mère ne t'embrasse pas?

HERMINIE.

Si, quelquefois, elle me baise le front; mais elle a toujours l'air

distrait, alors ça ne me fait pas plaisir. Ah! bah! parlons d'autre

chose; voulez-vous faire faire des visites par nos poupées, ce sera

amusant et cela ne nous chiffonnera pas.

LES PETITES FILES.

C'est cela! c'est une bonne idée!»

Elles organisèrent ce semblant de jeu et furent bientôt absorbées par le

plaisir de faire parler et saluer leurs poupées.

Pendant qu'Irène et Julien se dirigeaient vers les Tuileries, Élisabeth

et Armand se préparaient aussi à s'y rendre.

«Viens-tu, Élisabeth? dit Armand en mettant son chapeau.

--A l'instant, répondit sa soeur, je prends ma poupée et je suis à toi.

--Elle n'est pas très-neuve, dit Armand en examinant la figure fanée et

les vêtements modestes de la poupée.

ÉLISABETH.

Bah! elle m'amuse tout autant qu'une belle. Anna, voulez-vous venir, je

vous en prie, nous sommes prêts. Adieu, chère maman, adieu, bonne

mademoiselle, je suis bien fâchée que votre mal de tête vous empêche de

venir avec nous aujourd'hui.»

Et les enfants, après avoir embrassé leur mère, se dirigèrent gaiement,

suivis de leur bonne, vers les Tuileries.

«Ah! quel bonheur, voilà Irène, s'écria Élisabeth en arrivant. Je vais

pouvoir jouer avec elle, au revoir, Armand.

Au revoir, Élisabeth, moi je vais rejoindre Julien que j'aperçois

là-bas. Anna, asseyez-vous là, je vous en prie; je vous promets de ne

pas jouer hors de l'allée de Diane.

ANNA.

Bien, monsieur Armand; j'y compte.»

Élisabeth avait couru vers Irène et lui avait tendu la main.

«Bonjour, chère amie, dit-elle, avec son bon sourire, me voilà guérie et

prête à jouer. Voulez-vous de moi et de ma poupée?

IRÈNE, _embarrassée_.

Bonjour, Élisa... bonjour, mademoiselle, je vais demander à ces

demoiselles si elles veulent bien vous laisser jouer avec elles.

CONSTANCE, _à demi-voix_.

Non, certainement. Voyez quelle toilette a cette petite! Quelle

misérable robe de drap bleu, sans garnitures, et des brodequins pas

vernis! Je ne veux pas d'elle, Irène.

HERMINIE, _de même_.

Ni moi non plus, Constance a raison; et puis, voyez, ma chère, comment

pourriez-vous jouer convenablement avec elle! Sa poupée est si mal mise!

renvoyez-la.

NOÉMI, _de même_.

Pourquoi? Elle-a l'air très-bon, gai et intelligent. Essayez de jouer

avec elle, croyez-moi.

[Illustration: «C'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous.» (Page 55.)]

--Non, non, reprirent aigrement Constance et Herminie, nous n'en voulons

pas.»

Élisabeth, à quelques pas seulement du petit groupe, avait presque tout

entendu: elle devint rouge, jeta à Irène toute confuse un regard de

reproche et s'éloigna rapidement.

NOÉMI, _étonnée_.

Eh bien, elle s'en va comme cela? Est-elle drôle, cette petite fille!

CONSTANCE.

Oh! laissez-la tranquille: c'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous

quand on a une toilette pareille!

HERMINIE.

Vous la connaissez donc, Irène? Elle paraissait très-familière avec

vous: ce n'est pas une brillante connaissance que vous avez là, ma

chère! Tâchez donc de vous en débarrasser.

CONSTANCE.

C'est bien dit. Vous avez eu joliment raison de l'appeler

_Mademoiselle_: ça lui apprendra à vous respecter.

NOÉMI.

Je ne suis pas de votre avis; mais bah! elle est partie; n'y pensons

plus et jouons. Eh bien! Irène, quel air pensif?

IRÈNE, _tressaillant_.

Ce n'est rien, oui, jouons; cela me distraira et me fera oublier cette

ennuyeuse voisine.

Une scène semblable se passait entre Julien et Armand. Celui-ci, arrivé

près de Julien, s'était vu repoussé avec le plus froid dédain. Indigné,

il dit nettement à Julien sa façon de penser sur sa conduite, puis il

alla rejoindre la pauvre Élisabeth, qu'il trouva pleurant amèrement près

d'Anna. Ils se racontèrent mutuellement ce qui leur était arrivé et se

promirent bien de ne plus s'approcher des deux orgueilleux qui avaient

été si impertinents à leur égard: Anna leur fit acheter des plaisirs,

cela les consola un peu, et, leur goûter fini, ils reprirent le chemin

de la maison, pressés qu'ils étaient de raconter à leur mère leurs

tristes aventures.

[Illustration]

CHAPITRE V.

RENDEZ LE BIEN POUR LE MAL.

A leur grande joie, les enfants trouvèrent Mme de Kermadio seule dans le

salon.

«Eh bien! mes enfants, quel air consterné, leur dit-elle, vous est-il

arrivé quelque accident?

ÉLISABETH.

Non, maman: pas d'accident; mais nous avons eu du chagrin....»

Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre Élisabeth lui manquant,

elle fondit en larmes.

«Qu'y a-t-il donc, chère enfant? reprit la mère, en attirant sa fille à

ses côtés. Voyons, Armand, toi qui es plus calme, explique-moi ce qui

est arrivé, car cela m'inquiète! Élisabeth ne pleure jamais sans motif

grave, et toi, mon pauvre enfant, je vois que tu as les larmes aux yeux.

Assieds-toi là, et parle.»

Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta tout d'une haleine ce

qui s'était passé aux Tuileries; la froideur d'Irène, l'impertinence de

ses amis, la grossièreté de Julien, tout fut dépeint en traits de feu.

Élisabeth, qui s'était calmée, compléta le récit.

«Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-là?» dit Armand en finissant.

Et il se croisa les bras en regardant sa mère d'un air si formidable,

que celle-ci ne put s'empêcher de sourire.

MADAME DE KERMADIO. Je vais probablement te choquer, Armand, si je dis

franchement ce que je pense de _ces gens-là_?

ARMAND. Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous le savez bien!

MADAME DE KERMADIO. Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pensée, je

les plains, oh! mais de toute mon âme.

Armand resta interdit.

«Je vous comprends, chère maman, s'écria Élisabeth, et je veux faire

comme vous.

--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant l'oreille, quoique ce soit

très-difficile; car je leur en veux terriblement, savez-vous, maman!

MADAME DE KERMADIO. Non, mon ami.

ARMAND, _surpris_.

Comment, non, maman! vous avez mal entendu mes derniers mots; j'ai dit

que....

--J'ai très-bien entendu, très-bien compris, dit Mme de Kermadio en

souriant, mais je te connais trop bien, mon cher Armand, pour ne pas

savoir que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que tu dises.

Voyons, si Julien souffrait et t'appelait à son secours maintenant,

irais-tu?

ARMAND, _avec élan_.

Oh oui! maman, sans hésiter.

MADAME DE KERMADIO.

Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne déjà sans se douter de

sa générosité. Ne pense plus à cela, crois-moi, et accepte cette petite

humiliation comme un bon coeur chrétien doit le faire. Élisabeth a déjà

pris son parti là-dessus. Regarde-la plutôt.»

Élisabeth s'était peu à peu consolée pendant que sa mère parlait; elle

n'avait pu remarquer sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante

de son brave petit frère. Les sourcils d'Armand étaient encore froncés,

mais il avait la tête basse et semblait si drôle à voir, partagé entre

la colère, la bonté et le regret, que sa soeur n'y put tenir et cacha sa

figure dans son mouchoir pour rire tout bas à son aise.

En la regardant, Armand éclata de rire, ce qui permit à Élisabeth d'en

faire autant, sans se gêner.

Leur conversation finit gaiement. Le frère et la soeur consolés,

organisèrent immédiatement des promenades instructives et amusantes,

destinées à leur faire bien connaître Paris. Ils visitèrent les

nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues, les nouveaux

boulevards, le parc Monceaux, le bois de Vincennes, Notre-Dame

restaurée, la Sainte-Chapelle: toutes ces intéressantes excursions les

menèrent jusqu'au moment où leurs cousins de Marsy arrivèrent à Paris,

et un beau matin, ils virent, à leur grande joie, Jacques, Paul, Jeanne

et Françoise de Marsy se précipiter dans leurs bras. Cousins et cousines

étaient enchantés de se revoir: ils organisèrent des promenades en

commun et projetèrent des parties admirables aux Tuileries.

Les enfants des Tuileries · 第 1 / 11 段