Le _follet, fadet_ ou _farfadet_, n'est point un animal, bien qu'il lui

plaise d'avoir des ergots et une tête de coq; mais il a le corps d'un

petit homme, et, en somme, il n'est ni vilain ni méchant, moyennant

qu'on ne le contrariera pas. C'est un pur esprit, un bon génie connu en

tout pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de

la maison. En Berry, il n'habite pas le foyer, il ne fait pas l'ouvrage

des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante

quelquefois les écuries comme ses confrères d'une grande partie de la

France; mais c'est la nuit, au pâturage, qu'il prend particulièrement

ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur

crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il ne

paraît pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux

appartiennent. Il aime l'équitation pour elle-même; c'est sa passion, et

il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il

les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s'en est

servi; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu'ils ne s'en

portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux

_pansés du follet_. Leur crinière est nouée par lui de milliards de

noeuds inextricables.

C'est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez

fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela est

certain; mais il est certain aussi qu'on peut le couper sans que

l'animal en souffre, et que c'est le seul parti à prendre.

Les paysans s'en gardent bien. Ce sont les étriers du follet; et, s'il

ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait

tomber; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre

bête tondue.

Le ministère de l'instruction publique va faire publier le recueil des

chants populaires de la France. C'est une très-bonne idée, dont la

réalisation devenait nécessaire; mais cela arrive bien tard, nous le

craignons. Pour que la recherche fût tant soit peu complète, il faudrait

envoyer dans chaque province une personne compétente, exclusivement

chargée de ce soin. Les lettrés ou amateurs que l'on va consulter

apporteront les récoltes du hasard. Qui donc aura eu le temps et la

patience de reconstruire, parmi cent versions altérées d'une chose

intéressante, le type primitif? S'il s'agit de recueillir le plus de

poésies inédites qu'il sera possible, et, selon nous, toute

l'importance, toute l'utilité de cette publication est là, le travail

demanderait plusieurs années ou un grand nombre d'explorateurs. Les

commentateurs ne manqueront pas; mais les véritables découvertes seront

fort rares ou fort incomplètes, si l'on ne procède consciencieusement et

par des recherches toutes spéciales.

Notre avis est que la publication du texte musical serait indispensable.

Dans la chanson populaire, les paroles se passent si peu de l'air, que,

si vous les lisez, elles ne vous disent rien, tandis qu'elles vous

surprennent, vous charment ou vous exaltent si vous les entendez

chanter. C'est là, d'ailleurs, qu'il y aurait, _à coup sûr_, des

merveilles à découvrir et à sauver du néant qui va les atteindre. La

musique a toujours été plus négligée que la littérature par les

gouvernements. Elle n'a pas d'archives; combien de chefs-d'oeuvre de

maîtres inconnus ont péri et périront chaque jour! sans parler de

chefs-d'oeuvre d'illustres maîtres qui n'ont jamais paru, et qui

disparaîtront entièrement, faute d'une initiative ministérielle! La

spéculation ne fera jamais ce travail de recherche consciencieuse, et

jamais ne s'exposera au risque le plus insignifiant pour déterrer les

trésors oubliés.

Quoi qu'on en dise, il y a pour les arts, comme pour tous les progrès,

des travaux que l'État seul peut entreprendre et diriger, tant que les

artistes et les industriels n'auront pas de véritables corporations.

Mais nous voici bien loin de notre sujet; rentrons-y en disant que les

paysans sont de grands enfants et de vrais fous, peut-être; mais qu'il

n'y a pas de vraie poésie sans un certain dérèglement d'imagination et

beaucoup de naïveté.

Le sujet n'est pas épuisé, il est peut-être inépuisable; car chaque jour

amène une révélation, et arrache à ce vieux monde de superstitions, qui

dure encore au fond des campagnes, un aveu de ses croyances, de ses

terreurs, de sa poésie.

Un de mes compatriotes berrichons, M. Laisnel de la Salle, a publié dans

ces derniers temps (dans le _Moniteur de l'Indre_) une série

d'excellents articles, qui, réunis en volume, constitueront une

histoire spéciale de cette face de la vie rustique et prolétaire: les

_Traditions, Préjugés, Dictons et Locutions populaires_ de nos

localités. Cet ouvrage n'est pas un résumé de fantaisies, c'est une

recherche consciencieuse de faits acquis à la croyance ou à l'habitude

générale de nos hameaux et petites villes; ce n'en est pas moins un

travail qui amuse et intéresse sans fatiguer l'esprit un seul instant.

Nous avons trouvé avec plaisir, dans un des chapitres de ce livre, une

mention explicative du _grand Bissêtre_, dont nous avions beaucoup

entendu parler sans pouvoir deviner son origine, bien simple cependant.

Mais les explications simples arrivent, on le sait, quand on est las de

tirer par les cheveux les commentaires extravagants, et je n'en avais

fait que de ceux-là.

«Aux environs de la Châtre, dit notre auteur, le peuple croit qu'une

sorte de génie malfaisant (qu'il appelle le _grand Bissêtre_) préside

aux événements qui ont lieu dans les années bissextiles. On dit que,

lorsqu'une femme accouche dans l'année où le _Bissêtre saute_ elle met

immanquablement au monde une fille ou deux jumeaux, et reste sept ans

sans avoir d'enfants.

«À Dijon, en ces sortes d'années,» dit la Monnoye, «le vulgaire pense

que _Bissêtre cor_ (court), et qu'ainsi on ne doit rien entreprendre

d'important.»

«Bissêtre est donc un vieux mot dérivé de Bissexte, et était synonyme de

_malheur, infortune_.

«Pour ce que Bissextre eschiet,

L'an en sera tout desbauchiet.»

(Molinet.--_Le Calendrier_.)

«Cette année était bissextile, et le Bissexte tomba de fait sur les

traîtres.» (Orderic Vital, lib. XIII.)

«La mauvaise influence de l'année bissextile était proverbiale au moyen

âge. Cette superstition remonte aux Romains.--Voyez Macrobe.» (Génin,

_Lexique comparé_.)

«Bissêtre signifie aussi, dans notre patois, enfant vif et turbulent,

enfant terrible.»

Dans certaines campagnes, le Bissêtre, et c'est ce qui nous avait

empêché de songer à l'année bissextile, n'est pas obligé de _courir_ à

certaines époques. Il court les champs, les étangs, les marécages, d'où

il fait sortir les pestilences et mauvaises fièvres.

La _poule noire_ est consacrée, dans presque toute la France, aux

incantations nocturnes. Chez nous, la manière dont M. Laisnel de la

Salle raconte son emploi est à peu près identique dans toute la vallée

Noire.

«Ordinairement, dit-il, lorsque les paysans veulent avoir une entrevue

avec le diable, ils se rendent à minuit à l'embranchement de quatre

chemins, et, là, tenant la poule, ils crient par trois fois:

«--Qui veut acheter ma poule noire?

«J'ignore ce que les anciens pensaient de la _poule noire_; mais je sais

qu'ils appelaient un homme heureux _gallinae filius albae_.»

Après M. Laisnel de la Salle, on n'a plus qu'à glaner; mais on glane

longtemps dans un champ aussi fertile que celui de l'imagination

populaire.

Le _casseux_ de bois est le fantôme des forêts. On n'a pas l'esprit bien

tranquille quand on va faire, de nuit, sa provision de fagots sur la

terre du prochain. C'est alors que l'on entend des bruits étranges de

chouettes effrayées et de branches cassées par la course des sangliers

dans les taillis; c'est alors que, par un temps calme, on sent venir un

rapide et inexplicable ouragan qui rase le sol et brise au pied les

jeunes arbres; c'est alors que, marchant de tige en tige, à fantastiques

enjambées, le gnome à la longue chevelure vient vous dire: «Que fais-tu

là?»

Nous avons parlé déjà quelque part du _ramasseux de rosée_, un

propriétaire matinal qui promène sur les prairies un chiffon au moyen

duquel toute l'humidité d'un pré passe dans le sien. Mais il ne faut pas

croire qu'il suffirait d'imiter cette simple opération pour obtenir

d'aussi magnifiques résultats. D'abord, on n'est jamais bien certain

quand, à travers la brume blanchâtre, on aperçoit l'opérateur, que ce

soit un sorcier ou son _domestique_, c'est-à-dire le démon qui le sert,

et qui s'habille à sa ressemblance. Dans tous les cas, il faut être bien

_savant_ pour faire sa fortune de cette manière.

Il n'y a pas longtemps que nous avons découvert chez nous le _lubin_

d'origine normande dont nous avait parlé mademoiselle Amélie Bosquet

dans son excellent livre; mais, dans nos champs, au lieu de hanter les

cimetières, ce farfadet se montre favorable aux moissons, et sème

derrière les bons laboureurs; pourtant il ne faudrait pas le contrarier,

car il pourrait bien semer du _bédouin_ et de l'ivraie à la place de

froment, _si c'était son idée_.

Le _lupeux_ est un être franchement désagréable. Un de nos amis,

parcourant les steppes marécageux de la Brenne avec un guide, entendit

non loin de lui, dans le crépuscule du soir, une voix humaine assez

douce, qui, d'un ton enjoué, ou plutôt goguenard, répétait de place en

place: _Ah! ah!_ Il regarda de tous côtés, ne vit rien, et dit à

l'indigène qui l'accompagnait:

--Voilà quelqu'un de bien étonné. Est-ce à cause de nous?

Le guide ne répondit rien. Ils continuent à marcher. La voix les

suivait, et, a chaque mouvement que faisait notre ami, s'écriait: _Ah!

ah!_ d'une manière si moqueuse et si gaie, qu'il ne put s'empêcher de

rire en lui répondant:

--Eh bien, quoi donc?

--Taisez-vous, pour l'amour du bon Dieu, lui dit son guide en lui

serrant le bras; ne lui parlez pas, n'ayez pas l'air de l'entendre. Si

vous lui répondez encore une fois, nous sommes perdus.

Notre ami, qui connaît bien les terreurs du paysan, ne s'obstina pas,

et, quand ils furent assez loin de l'invisible persifleur:

--Ah çà! lui dit-il, c'est un oiseau, une espèce de chouette?

--Ah bien, oui, dit l'autre, un bel oiseau! C'est le lupeux! Ça commence

par rire; ça vous tire de votre chemin, ça vous emmène, et puis ça se

fâche et ça vous noie dans les fondrières.

Nous demanderons à M. Laisnel de la Salle de nous parler du lupeux, et

de retrouver l'étymologie du nom, qui presque toujours le met avec

succès sur la trace originaire de la tradition.

La nuit de Noël est, en tout pays, la plus solennelle crise du monde

fantastique. Toujours, par suite de ce besoin qu'éprouvent les hommes

primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur

vive imagination, dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les

provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les

prodiges du sabbat, en même temps qu'il annonce la commémoration de

l'ère divine. Le ciel pleut des bienfaits à cette heure sacrée; aussi

l'enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de

l'humanité, vient-il s'offrir à elle pour lui donner les biens de la

terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel: c'est

une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l'homme. Le paysan

pense qu'il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser

prendre au piége; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se

trompe guère.

Dans notre vallée Noire, le _métayer fin_, c'est-à-dire savant dans la

cabale et dans l'art de faire prospérer le _bestiau_ par tous les moyens

naturels et surnaturels, s'enferme dans son étable au premier coup de la

messe; il allume sa lanterne, ferme toutes ses _huisseries_ avec le plus

grand soin, prépare certains charmes, que le _secret_ lui révèle, et

reste là, _seul de chrétien_, jusqu'à la fin de la messe.

Dans ma propre maison, à moi qui vous raconte ceci, la chose se passe

ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde,

et de l'aveu même des métayers.

Je dis: Non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard

indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu'il n'est

possible d'être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser une

fente; et, d'ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans

l'étable, il n'y entrera point; il ne fera pas sa conjuration, et gare

aux reproches et aux contestations s'il perd des bestiaux dans l'année:

c'est vous qui lui aurez causé le dommage.

Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n'y a

pas de risque qu'ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous

convaincus de l'utilité souveraine de la chose, ils n'ont garde d'y

apporter obstacle. Ils s'en vont bien vite à la messe, et ceux que leur

âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d'être

initiés aux terribles émotions de l'opération. Ils se barricadent de

leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait

hurler les chiens et mugir les troupeaux.

Que se passe-t-il donc alors entre le _métayer fin_ et le bon compère

_Georgeon_? Qui peut le dire? Ce n'est pas moi; mais bien des versions

circulent dans les veillées d'hiver, autour des tables où l'on casse les

noix pour le pressoir; bien des histoires sont racontées, qui font

dresser les cheveux sur la tête.

D'abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer

doit s'abstenir d'entendre leur conversation. Un jour, le père

Casseriot, qui était faible à l'endroit de la curiosité, ne put se tenir

d'écouter ce que son boeuf disait à son âne.

--Pourquoi que t'es triste, et que tu ne manges point? disait le boeuf.

--Ah! mon pauvre vieux, j'ai un grand chagrin, répondit l'âne. Jamais

nous n'avons eu si bon maître, et nous allons le perdre!

--Ce serait grand dommage, reprit le boeuf, qui était un esprit calme et

philosophique.

--Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l'âne, dont la

sensibilité était plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix.

--C'est grand dommage, grand dommage! répliqua le boeuf en ruminant.

Le père Casseriot eut si grand'peur, qu'il oublia de faire son charme,

courut se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les

trois jours.

Le valet de charrue Jean, de Chassignoles, a vu une fois, au coup de

l'élévation de la messe, les boeufs sortir de l'étable en faisant grand

bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s'ils étaient

poussés d'un aiguillon vigoureux; mais il n'y avait personne pour les

conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l'abreuvoir, d'où, après

avoir bu d'une soif qui n'était pas ordinaire, ils rentrèrent à l'étable

avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il

voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange,

et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître,

reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui lui

disait:

--Bonsoir, Jean; à l'an prochain!

Le valet de charrue s'approcha pour le regarder de plus près; mais

qu'était-il devenu? Le métayer était tout seul, et, voyant l'imprudent:

--Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé;

car, s'il avait seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus

vivant à cette heure!

Le valet eut si grand'peur, que jamais plus il ne s'avisa de regarder

quelle main mène boire les boeufs pendant la nuit de Noël.

III

LES TAPISSERIES DU CHÂTEAU DE BOUSSAC

Le Berry n'est pas ce qu'on le juge quand on l'a traversé seulement par

les routes royales, dans ses parties plates et tristes, de Vierzon à

Châteauroux, à Issoudun ou à Bourges. C'est vers la Châtre qu'il prend

du style et de la couleur; c'est vers ses limites avec la Marche qu'il

devient pittoresque et vraiment beau.

En remontant l'Indre jusque vers les hauteurs où il cache sa source, on

arrive à Sainte-Sévère, ancienne ville bâtie en précipice sur le versant

rapide au fond duquel coule la rivière. Jusqu'à nos jours, il était

presque courageux de descendre la rue principale et de traverser le gué.

À présent, routes et ponts se hâtent de rendre la circulation facile et

sûre aux sybarites de la nouvelle génération. Sainte-Sévère est illustre

dans les annales du Berry et dans celles de la France; c'est la dernière

place de guerre qui fut arrachée aux Anglais sur notre ancien sol. Ils y

soutinrent un assaut terrible, où le brave Duguesclin, _aidé de ses bons

hommes d'armes et des rudes gars de l'endroit_ les battit en brèche avec

fureur. Ils furent forcés promptement de se rendre et d'évacuer la

forteresse, qui élève encore ses ruines formidables et le squelette de

sa grande tour sur un roc escarpé. Nous l'avons vue entière et fendue de

haut en bas par une grande lézarde garnie de lierre; monument glorieux

pour le pays, et superbe pour les peintres. Mais, durant

l'avant-dernier hiver, la moitié de la tour fendue s'écroula tout à coup

avec un fracas épouvantable, qui fut entendu à plusieurs lieues de

distance. Telle qu'elle est maintenant, cette moitié de tour est encore

belle et menaçante pour l'imagination; mais, comme elle est trop

menaçante en réalité pour les habitations voisines, et surtout pour le

nouveau château bâti au pied, il est probable qu'avant peu, soit par la

main des hommes, soit par celle du temps, elle aura entièrement disparu.

On a longtemps conservé dans l'église de Sainte-Sévère le dernier

étendard arraché aux Anglais. Nous ignorons s'il y est encore; on nous a

dit qu'il était conservé au château par M. le comte de Vilaines, dont le

nouveau parc, jeté en pente abrupte sur le flanc du ravin, est une

promenade admirable. Non loin de Sainte-Sévère, on entre, par Boussac,

dans le département de la Creuse. Mais, jusqu'à Roul-Sainte-Croix,

quatre lieues au delà; sur l'arête élevée des collines qui forment comme

une limite naturelle aux deux provinces du Berry et de la Marche, on

foule encore l'ancien sol _berruyer_. Les paysans parlent presque tous

la langue d'_oc_ et la langue d'_oil_, et, dans sa sauvagerie marchoise,

la campagne conserve encore quelque chose de la naïveté berrichonne.

Boussac est un précipice encore plus accusé que Sainte-Sévère. Le

château est encore mieux situé sur les rocs perpendiculaires qui bordent

le cours de la petite Creuse. Ce castel, fort bien conservé, est un joli

monument du moyen âge, et renferme des tapisseries qui mériteraient

l'attention et les recherches d'un antiquaire.

J'ignore si quelque indigène s'est donné le soin de découvrir ce que

représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvragés,

longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et que l'on

répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit larges panneaux qui

remplissent deux vastes salles (affectées au local de la

sous-préfecture), on voit le portrait d'une femme, la même partout,

évidemment; jeune, mince, longue, blonde et jolie; vêtue de huit

costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe siècle. C'est la

plus piquante collection des modes patriciennes de l'époque qui subsiste

peut-être en France: habit du matin, habit de chasse, habit de bal,

habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les

recherches les plus élégantes y sont minutieusement indiqués. C'est

toute la vie d'une merveilleuse de ce temps-là. Ces tapisseries, d'un

beau travail de haute lisse, sont aussi une oeuvre de peinture fort

précieuse, et il serait à souhaiter que l'administration des beaux-arts

en fit faire des copies peintes avec exactitude pour enrichir nos

collections nationales, si nécessaires aux travaux modernes des

artistes.

Je dis des copies, parce que je ne suis pas partisan de l'accaparement

un peu arbitraire, dans les capitales, des richesses d'art éparses sur

le sol des provinces. J'aime à voir ces monuments en leur lieu, comme un

couronnement nécessaire à la physionomie historique des pays et des

villes. Il faut l'air de la campagne de Grenade aux fresques de

l'Alhambra. Il faut celui de Nîmes à la Maison Carrée. Il faut de même

l'entourage des roches et des torrents au château féodal de Boussac; et

l'effigie des belles châtelaines est là dans son cadre naturel.

Ces tapisseries attestent une grande habileté de fabrication et un grand

goût mêlés à un grand savoir naïf chez l'artiste inconnu qui en a tracé

le dessin et indiqué les couleurs. Le pli, le mat et les lustrés des

étoffes, la manière, ce qu'on appellerait aujourd'hui le _chic_ dans la

coupe des vêtements, le brillant des agrafes de pierreries, et jusqu'à

la transparence de la gaze, y sont rendus avec une conscience et une

facilité dont les outrages du temps et de l'abandon n'ont pu triompher.

Dans plusieurs de ces panneaux, une belle jeune enfant, aussi longue et

ténue dans son grand corsage et sa robe en gaîne que la dame châtelaine,

vêtue plus simplement, mais avec plus de goût peut-être, est représentée

à ses côtés, lui tendant ici l'aiguière et le bassin d'or, là un panier

de fleurs ou des bijoux, ailleurs l'oiseau favori. Dans un de ces

tableaux, la belle dame est assise en pleine face, et caresse de chaque

main de grandes licornes blanches qui l'encadrent comme deux supports

d'armoiries. Ailleurs, ces licornes, debout, portent à leurs côtés des

lances avec leur étendard. Ailleurs encore, la dame est sur un trône

fort riche, et il y a quelque chose d'asiatique dans les ornements de

son dais et de sa parure splendide.

Mais voici ce qui a donné lieu à plus d'un commentaire: le croissant est

semé à profusion sur les étendards, sur le bois des lances d'azur, sur

les rideaux, les baldaquins et tous les accessoires du portrait. La

licorne et le croissant sont les attributs gigantesques de cette

créature fine, calme et charmante. Or, voici la tradition.

Ces tapisseries viennent, on l'affirme, de la tour de Bourganeuf, où

elles décoraient l'appartement du malheureux Zizim; il en aurait fait

présent au seigneur de Boussac, Pierre d'Aubusson, lorsqu'il quitta la

prison pour aller mourir empoisonné par Alexandre VI. On a longtemps cru

que ces tapisseries étaient turques. On a reconnu récemment qu'elles

avaient été fabriquées à Aubusson, où on les répare maintenant. Selon

les uns, le portrait de cette belle serait celui d'une esclave adorée

dont Zizim aurait été forcé de se séparer en fuyant à Rhodes; selon un

de nos amis, qui est, en même temps, une des illustrations de notre

province[2], ce serait le portrait d'une dame de Blanchefort, nièce de

Pierre d'Aubusson, qui aurait inspiré à Zizim une passion assez vive,

mais qui aurait échoué dans la tentative de convertir le héros musulman

au christianisme. Cette dernière version est acceptable, et voici

comment j'expliquerais le fait: lesdites tentures, au lieu d'être

apportées d'Orient et léguées par Zizim à Pierre d'Aubusson, auraient

été fabriquées à Aubusson par l'ordre de ce dernier, et offertes à Zizim

en présent pour décorer les murs de sa prison, d'où elles seraient

revenues, comme un héritage naturel, prendre place au château de

Boussac. Pierre d'Aubusson, grand maître de Rhodes, était très-porté

pour la religion, comme chacun sait (ce qui ne l'empêcha pas de trahir

d'une manière infâme la confiance de Bajazet); on sait aussi qu'il fit

de grandes tentatives pour lui faire abandonner la foi de ses pères.

Peut-être espéra-t-il que son amour pour la demoiselle de Blanchefort

opérerait ce miracle. Peut-être lui envoya-t-il la représentation

répétée de cette jeune beauté dans toutes les séductions de sa parure,

et entourée du croissant en signe d'union future avec l'infidèle, s'il

consentait au baptême. Placer ainsi sous les yeux d'un prisonnier, d'un

prince musulman privé de femmes, l'image de l'objet désiré, pour

l'amener à la foi, serait d'une politique tout à fait conforme à

l'esprit jésuitique. Si je ne craignais d'impatienter mon lecteur, je

lui dirais tout ce que je vois dans le rapprochement ou l'éloignement

des licornes (symboles de virginité farouche, comme on sait) de la

figure principale. La dame, gardée d'abord par ces deux animaux

terribles, se montre peu à peu placée sous leur défense, à mesure que

les croissants et le pavillon turc lui sont amenés par eux. Le vase et

l'aiguière qu'on lui présente ensuite ne sont-ils pas destinés au

baptême que l'infidèle recevra de ses blanches mains? Et, lorsqu'elle

s'assied sur le trône avec une sorte de turban royal au front,

n'est-elle pas la promesse d'hyménée, le gage de l'appui qu'on assurait

à Zizim pour lui faire recouvrer son trône, s'il embrassait le

christianisme, et s'il consentait à marcher contre les Turcs à la tête

d'une armée chrétienne? Peut-être aussi cette beauté est-elle la

personnification de la France. Cependant, c'est un portrait, un portrait

toujours identique, malgré ses diverses attitudes et ses divers

ajustements. Je ne demanderais, maintenant que je suis sur la trace de

cette explication, qu'un quart d'heure d'examen nouveau desdites

tentures pour trouver, dans le commentaire des détails que ma mémoire

omet ou amplifie à mon insu, une solution tout aussi absurde qu'on

pourrait l'attendre d'un antiquaire de profession.

Promenades autour d'un village · 第 9 / 10 段