Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles, un

animal indéfinissable se promène la nuit à certaines époques

indéterminées, va tourmenter les boeufs aux pâturages et rôder autour

des métairies qu'il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à

son approche, les balles ne l'atteignent pas. Cette apparition et la

terreur qu'elle inspire n'ont encore presque rien perdu dans nos

alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu

la bête. On l'appelle la _grand'-bête_, par tradition, quoique bien

souvent elle paraisse de la taille et de la forme d'un blaireau. Les uns

l'ont vue en forme de chien de la grandeur d'un boeuf énorme, d'autres

en levrette blanche haute comme un cheval, d'autres encore en simple

lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de

sang-froid l'ont poursuivie sans succès, sans trop de frayeur, ne lui

attribuant aucun pouvoir fantastique, la décrivant avec peine, parce

qu'elle appartient à une espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et

assurant que ce n'est précisément ni une chienne, ni une vache, ni un

blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela:

arrangez-vous! Cependant cette bête apparaît, j'en suis certain, soit à

l'état d'hallucination, soit à l'état de vapeur flottante, et condensée

sous de certaines formes. Des gens trop sincères et trop raisonnables

l'ont vue pour que j'ose dire qu'il n'y a aucune cause à leur vision.

Les chiens l'annoncent par des hurlements désespérés et s'enfuient dès

qu'elle paraît; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi?

Pourquoi non? Sont-ce des voleurs qui s'introduisent sous ce

déguisement? Jamais la bête n'a rien dérobé, que l'on sache. Sont-ce de

mauvais plaisants? On a tiré tant de coups de fusil sur la bête, qu'on

aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait trembler la

main, réussi à tuer ou à blesser quelqu'un de ces prétendus fantômes.

Enfin, ce genre d'apparition, s'il n'est que le résultat de

l'hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt

nuits, les vingt ou trente habitants d'une métairie le voient et le

poursuivent; il passe à une autre petite colonie qui le voit absolument

de même, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur

un très-grand nombre d'habitants.

Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares

stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans

les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on

entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement

furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu'elles

évoquent la pluie et attirent l'orage, en faisant voler jusqu'aux nues,

avec leur battoir agile, l'eau des sources et des marécages. Chez nous,

c'est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble à

du linge, mais qui, vu de près, n'est autre chose que des cadavres

d'enfants. Il faut se garder de les observer et de les déranger, car,

eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous

saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l'eau ni plus ni

moins qu'une paire de bas.

Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques

résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C'est à

s'y tromper. C'est une espèce de grenouille qui produit ce bruit

formidable. Mais c'est bien triste de faire cette puérile découverte, et

de ne plus espérer l'apparition des terribles sorcières tordant leurs

haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières

clartés d'un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme

de plus d'esprit que de sens, je dois l'avouer, sujet à l'ivresse,

très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à

impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de

lavandières qu'il ne racontait qu'avec une grande émotion.

Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en

serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du

ravin d'Ormous, il vit, au bord d'une source, une vieille qui battait et

tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien

là de surnaturel, et dit à cette vieille:

--Vous lavez bien tard, la mère!

Elle ne répondit point. Il la crut sourde et s'approcha. La lune était

brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit distinctement

les traits de la vieille: elle lui était complètement inconnue, et il en

fut étonné, parce qu'avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de

flâneur dans la campagne, il n'y avait pas pour lui de visage inconnu à

plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses

impressions en face de cette laveuse singulièrement vigilante:

--Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit que lorsque je

l'eus perdue de vue. Je n'y pensais pas avant de la rencontrer, je n'y

croyais pas, et je n'éprouvais aucune méfiance en l'abordant. Mais, dès

que je fus auprès d'elle, son silence, son indifférence à l'approche

d'un passant, lui donnèrent l'aspect d'un être absolument étranger à

notre espèce. Si la vieillesse la privait de l'ouïe et de la vue,

comment était-elle assez robuste pour être venue de loin, toute seule,

laver, à cette heure insolite, à cette source glacée où elle travaillait

avec tant de force et d'activité? Cela était au moins digne de remarque.

Mais ce qui m'étonna encore plus, c'est ce que j'éprouvai en moi-même:

je n'eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un dégoût

invincible. Je passai mon chemin sans qu'elle tournât la tête. Ce ne fut

qu'en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, et

alors, j'eus très-peur, j'en conviens franchement, et rien au monde ne

m'eût décidé à revenir sur mes pas.

Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet, vers

deux heures du matin. Il venait de Linières, où il assure qu'il n'avait

ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir; il était seul,

en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied

à terre à une montée et se trouva au bord de la route près d'un fossé où

trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activité,

sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer.

Il passa sans trop regarder; mais à peine eut-il fait quelques pas,

qu'il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses pieds

une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le

suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer

la première.

--Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières; mais j'eus une

autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d'une taille si

élevée et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la

figure et la démarche d'un homme, que je ne doutai pas un instant

d'avoir affaire à des plaisants de village, malintentionnés peut-être.

J'avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant:

«--Que me voulez-vous?

«Je ne reçus point de réponse; et, ne me voyant pas attaqué, n'ayant pas

de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon

cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable

sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin

plaisir de me tenir sous le coup d'une attaque. Je tenais toujours mon

bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement; et

j'arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien, qui ne disait

mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et, quoique j'eusse

entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté

de moi, je ne vis personne. Seulement, je distinguai, à trente pas

environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces trois

grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur

le revers du fossé.

Je vous donne cette histoire pour ce qu'elle vaut; mais elle m'a été

racontée de très-bonne foi, et vous le garantis. Mettez cela en partie

au chapitre des hallucinations.

L'orme Râteau est un arbre magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand

et fort, au temps de Charles VII. Comme un orme qu'il est, il n'a pas de

loin une grande apparence, et son branchage affecte assez la forme du

râteau, dont il porte le nom. Mais ce n'est là qu'une coïncidence

fortuite avec la légende traditionnelle qui l'a baptisé. De près, il

devient imposant par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et

plantée comme un monument à un vaste carrefour des chemins communaux.

Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les

troupeaux du prolétaire, sont couverts d'une herbe courte, où la ronce

et le chardon croissent en liberté. La plaine est ouverte à une grande

distance, fraîche quoique nue, mais triste et solennelle malgré sa

fertilité. Une croix de bois est plantée sur un piédestal de pierre qui

est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis

la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans un lieu si peu

fréquenté atteste un respect traditionnel; et les paysans des environs

ont une telle opinion de l'orme Râteau, qu'ils prétendent qu'on ne peut

l'abattre, parce qu'il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin

communal, abandonné aujourd'hui aux piétons, et que traverse à de rares

intervalles le cheval d'un meunier ou d'un gendarme, était jadis une des

grandes voies de communication de la France centrale. On l'appelle

encore aujourd'hui le chemin des Anglais. C'était la route militaire, le

passage des armées que franchit l'invasion, et que Duguesclin leur fit

repasser l'épée dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la

dernière forteresse de leur occupation.

Ce détail n'est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là

qui en fait foi; et maintenant, voici la légende de l'orme Râteau, qui

est jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle.

Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l'orme Râteau.

Il regardait du côté de la Châtre, lorsqu'il vit accourir une grande

bande armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait

les paysans et enlevait les femmes. C'étaient les Anglais, qui

descendaient de la Marche sur le Berry et qui s'en allaient ravager

Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance et

vit passer l'ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l'orme avec

son troupeau, la peur qu'il avait ressentie fit place à une grande

colère contre les Anglais et contre lui-même.

--Quoi! pensa-t-il, nous nous laissons abîmer ainsi sans nous

défendre?... Nous sommes trop lâches! Il y faut aller!

Et, s'approchant de la statue de saint Antoine, qui était une des quatre

autour de l'orme:

--Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j'aille contre ces Anglais,

et je n'ai pas le temps de rentrer mes bêtes. Pendant ce temps-là, ces

méchants-là nous feraient trop de mal. Prends mon bâton, bon saint, et

veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits; je te les

donne en garde.

Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court

bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et,

jetant là ses sabots, _s'en courut_ à Saint-Chartier, où, pendant trois

jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons

garçons de l'endroit, soutenus des bons hommes d'armes de France. Puis,

quand l'ennemi fut chassé, il s'en revint à son troupeau; il compta ses

porcs, et pas un ne manquait; et cependant il avait passé là bien des

traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l'odeur du

carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique,

le remercia à genoux, et, sans rêver les hautes destinées et la grande

mission de Jeanne Darc, content d'avoir au moins donné son coup de main

à l'oeuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant.

Une autre tradition plus confuse attribue à l'orme Râteau une moins

bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu

l'horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré

vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.

Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l'orme Râteau.

Un _monsieur_ s'y promène la nuit; il en fait incessamment le tour. On

le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il? Nul ne le sait.

Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C'est un _monsieur_,

car _il suit les modes_; on l'a vu au siècle dernier en habit noir

complet, culotte courte, souliers à boucles, l'épée au côté; sous le

Directoire, on l'a vu en oreilles de chien et en large cravate.

Aujourd'hui, il s'habille comme vous et moi; mais il porte toujours son

grand râteau sur l'épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui

passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant

connaître qu'à ceux qui ont _le secret_.

Si vous n'y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l'heure solennelle

du lever de la lune; nous l'avons appelé par tous les noms possibles, en

lui disant toujours _monsieur_, très-poliment; mais nous n'avons pas

trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n'est pas venu;

et, d'ailleurs, il n'aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il

faut avoir peur de lui.

Si vous aimez ces contes populaires et si vous voulez chercher plus

sérieusement leur origine, lisez un livre à la fois très-savant et

très-amusant, qui est l'ouvrage d'une femme, _la Normandie romanesque et

merveilleuse_, par mademoiselle Amélie Bosquet; vous y retrouverez

toutes les légendes de la France et celles de votre endroit par

conséquent. Vous y apprendrez toute l'histoire des superstitions

humaines, variant seulement par quelques détails, selon les localités:

ceci est la preuve que l'humanité est encore bien près de son berceau,

ou qu'elle est bien tenace et bien uniforme dans son aptitude à passer

par le même chemin et à se nourrir des mêmes idées.

Nous avons montré les souvenirs de l'antiquité modifiés dans les idées

ou dans les rêves de la race berrichonne par l'influence du

christianisme primitif et du moyen âge. Il y a là un monde de fantaisies

perdu pour les classes éclairées, et qui tend aussi à s'effacer de la

croyance et de la mémoire des classes rustiques. Il n'est donc pas sans

intérêt de recueillir les fragments, épars dans toutes les provinces de

France, de cette poésie terrible, riante ou burlesque, qui, dans un

demi-siècle peut-être, n'aura plus ni bardes, ni rapsodes, ni adeptes.

L'Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela

tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende

dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française,

depuis le siècle de Louis XIV surtout, a rejeté cet élément comme

indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le

romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme; nous

n'avons su qu'imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien

autrement grandiose et terrifiant, nous a été révélé par des traductions

incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n'a pas osé imiter

chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d'Adam

Mickiewicz.

La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant

que les nations slaves ou germaniques; mais il lui a manqué, il lui

manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et

durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.

Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que

le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques

ont jamais produit: nous oserons dire qu'elle les surpasse. Nous voulons

parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n'y a pas longtemps que

c'est la France. Quiconque a lu _les Barza-Breiz_, recueillis et

traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi,

c'est-à-dire pénétré intimement de ce que j'avance. _Le Tribut de

Nomenoé_ est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l'_Iliade_,

plus complet, plus beau, plus parfait qu'aucun chef-d'oeuvre sorti de

l'esprit humain. _La Peste d'Éliant, les Nains, Desbreiz_ et vingt

autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus

complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est

même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une

publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n'y

ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli l'Europe du nom

d'Ossian; avant Walter Scott, il avait mis l'Écosse à la mode. Vraiment,

nous n'avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés

qui n'ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous

sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que

subissent le beau et le vrai dans l'histoire de l'art!

Qu'est-ce donc que cette race armoricaine qui s'est nourrie, depuis le

druidisme jusqu'à la chouannerie, d'une telle moelle? Nous la savions

bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu'elle eût chanté

à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre,

triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là! Et au-dessus de ce monde de

l'action et de la pensée plane le rêve: les sylphes, les gnomes, les

djinns de l'Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie

païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En

vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un

Breton sans lui ôter son chapeau.

Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j'ai pourtant retrouvé,

dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades

exactement traduites, en vers naïfs et bien berrichons, des textes

bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la

propriété de ces créations, et dirons-nous qu'elles ont été traduites du

berrichon dans la langue bretonne? Non.--Elles portent clairement leur

brevet d'origine en tête. Le texte dit: _En revenant de Nantes_, etc.

Et ailleurs: _Ma famille de Nantes_, etc.

Le Berry a sa musique, mais il n'a pas sa littérature, ou bien elle

s'est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de la

Villemarqué ne l'eût recueillie à temps. Ces richesses inédites

s'altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les

propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui

n'ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un couplet d'une

facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original

affreusement corrompu quant au reste.

Pour être privée de ses archives poétiques, l'imagination de nos

paysans n'est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens

particulier de l'hallucination dont j'ai parlé l'atteste suffisamment.

Une des plus singulières apparitions est celle des _meneurs de nuées_,

autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles se

montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le

fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu'on peut saisir

leurs formes vagues dans la trombe qu'ils soulèvent, on reconnaît parmi

eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne

possèdent rien, bien entendu, sur la terre du bon Dieu, et qui ne

souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés de

pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils

s'agitent frénétiquement, _ils dansent et enragent_, comme disent les

ballades bretonnes; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les

flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de

gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu'il les a vus.

Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il

n'y ferait pas bon.

On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le

paysan. Il semblerait qu'elles doivent agir davantage sur l'imagination

des habitants des villes, et que l'homme, accoutumé dès son enfance à

errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en

connaît si bien les détails et les différents aspects, qu'il ne puisse

plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C'est tout le contraire: le

braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l'affût, à la

nuit tombante, voit les animaux même dont il est le fléau, prendre, dans

le crépuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pêcheur de

nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les

brouillards argentés par la lune; l'éleveur de bestiaux qui s'en va lier

les boeufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour

ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes

même, des êtres inconnus, qui s'évanouissent à son approche, mais qui le

menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations

primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui

ont le don de voir et d'entendre de si étranges choses! Nous avons beau

faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux

sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans

les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur

inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous

étions des saints: Lucifer défend à ses milices de se montrer aux

incrédules.

Les animaux sorciers ne sont pas rares: c'est pourquoi il faut faire

attention à ce qu'on dit devant certains d'entre eux. Un métayer de nos

environs voyait tous les jours un vieux lièvre s'arrêter à peu de

distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder d'un air narquois;

or, ce métayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaître son

propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui ôta son chapeau,

pour lui faire entendre qu'il n'était point sa dupe et que la

plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin, parut ne

pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette apparence.

Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon

blessait d'autant plus, que son maître, lorsqu'il venait chez lui sous

figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil

un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette

manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue; mais la

preuve que cet animal n'était pas plus lièvre que vous et moi, c'est que

le fusil ne l'inquiéta nullement, et qu'il se mit à rire.

--Ah çà! écoutez, not' maître! s'écria le brave homme perdant patience;

ôtez-vous de là, ou, aussi vrai que j'ai reçu le baptême, je vous

flanque mon coup de fusil.

M. _Trois-Étoiles_ ne se le fit pas dire deux fois: il vit que le paysan

était _émalicé_ tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.

On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître

également; mais, le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait

pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée.

On aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui

de la bête, car, aussi vrai que ces choses se sont vues, c'était le même

plomb.

Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l'ouvrier des

champs, c'est celui _qui se fait porter_. Celui-là est un ennemi

déclaré, qui n'écoute rien, et qui se montre sous diverses formes,

quelquefois même sous celle d'un homme tout pareil à celui auquel il

s'adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort

troublé, et, quelque résistance qu'on fasse, il vous saute sur les

épaules. D'autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien

voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est

celle de la levrette blanche. Quand on l'aperçoit, d'abord elle est

toute petite; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive à

la taille d'un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu'elle

pèse deux ou trois mille livres; mais il n'y a point à s'en défendre, et

elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison.

C'est quand on s'est attardé au cabaret qu'on rencontre cette bête

maudite. Bien heureux quand elle n'est pas accompagnée de deux ou trois

feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour

vous y faire noyer.

La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans les ruines

des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachée

le jour dans la vase et les roseaux. Si on l'aperçoit alors, on ne s'en

méfie point, car elle a la mine d'un petit lézard; mais ceux qui la

connaissent ne s'y trompent guère et annoncent de grandes maladies dans

l'endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu'elle ait vomi son venin.

Cela est plus facile à dire qu'à faire. Elle est à l'épreuve de la balle

et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d'une nuit à

l'autre, elle répand la peste dans tous les endroits où elle passe. Le

mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du lieu qu'elle

habite en desséchant les fosses et les marais à eaux croupissantes. La

maladie s'en va avec elle.

Promenades autour d'un village · 第 8 / 10 段