C'est le soir, à l'heure du souper de la famille. Mais il n'y a point de

souper préparé; ce soir-là, chez la fiancée. Les tables sont rangées

contre le mur, la nappe est cachée, le foyer est vide et glacé, quelque

temps qu'il fasse. On a fermé avec un soin extrême et barricadé d'une

manière formidable à l'intérieur toutes les _huisseries_, portes,

fenêtres, lucarne de grenier, soupirail de cave, quand, par hasard, la

maison a une cave. Personne n'entrera sans la volonté de la fiancée, ou

sans une lutte sérieuse, un véritable siége; ses parents, ses amis, ses

voisins, tout son _parti_ est autour d'elle; on attend la prière ou

l'assaut du fiancé.

Le _jeune marié_,--on ne dit jamais autrement, quel que soit son âge,

et, en fait, c'est, chez nous, presque toujours un garçonnet à qui le

poil follet voltige encore au menton,--vient là avec son monde, ses

amis, parents et voisins, son _parti_ en un mot. Près de lui, ce porteur

de thyrse fleuri et enrubané, c'est un expert porte-broche, car, sous

ces feuillages, il y a une oie embrochée qui fait tout l'objet de la

cérémonie; autour de lui sont les porteurs de présents et les chanteurs

_fins_, c'est-à-dire habiles et savants, qui vont avoir maille à partir

avec ceux de la mariée.

Le marié s'annonce par une décharge de coups de feu; puis, après qu'on a

bien cherché, mais inutilement, un moyen de s'introduire dans la place

par surprise, on frappe.--Qui va là?--Ce sont de pauvres pèlerins bien

fatigués ou des chasseurs égarés qui demandent place au foyer de la

maison.--On leur répond que le foyer est éteint, et qu'il n'y a pas

place pour eux à table; on les injure, on les traite de malfaiteurs et

de mauvaises gens, sans feu ni lieu; on parlemente longtemps; le

dialogue, toujours pittoresque, est parfois rempli d'esprit et même de

poésie; enfin on leur conseille de chanter pour se désennuyer, ou pour

se réchauffer si c'est une nuit d'hiver, mais à condition qu'on chantera

quelque chose d'inconnu à la compagnie qui, du dedans, les écoute.

Alors, une lutte lyrique commence entre les chanteurs du marié et ceux

de la mariée, car elle aussi a ses _chanteux fins_, et, de plus, ses

chanteuses expertes, matrones à la voix chevrotante, à qui l'on n'en

impose point en donnant du vieux pour du neuf. Si l'on connaît, au

dedans, la chanson du dehors, on l'interrompt dès le premier vers en

chantant la second, et vite, il faut passer à une autre. Trois heures

peuvent fort bien s'écouler, au vent et à la pluie, avant que le parti

du marié ait pu achever un seul couplet, tant est riche le répertoire

des chansons berrichonnes, tant la mémoire des beaux chanteurs est

ornée; chaque réplique victorieuse du dedans est accompagnée de grands

éclats de rire d'un côté, de malédictions de l'autre. Enfin l'un des

partis est vaincu, et l'on passe à la chanson des noces:

Ouvrez la porte, ouvrez,

Mariée, ma mignonne!

J'ons de beaux rubans à vous présenter.

Hélas! ma mie, laissez-nous entrer.

À quoi les femmes répondent en fausset:

Mon père est en chagrin,

Ma mère en grand' tristesse;

Moi, je suis une fille de trop grand prix

Pour ouvrir ma porte à ces heures-ci.

Si les paroles sont naïves et la versification par trop libre, en

revanche l'air est magnifique dans sa solennité simple et large. Il faut

chanter dehors autant de couplets, et nommer chaque fois autant d'objets

différents, au troisième vers, qu'il y a de cadeaux de noces.

Ces cadeaux du marié sont ce qu'on appelle les _livrées_. Il faut

annoncer jusqu'au _cent d'épingles_ obligé qui fait partie de cette

modeste corbeille de mariage à quoi la mariée incorruptible fait

répondre invariablement que son père est en chagrin, sa mère en grande

tristesse, et qu'elle n'ouvre point sa porte à pareille heure.

Enfin arrive le couplet final, où il est dit: _J'ons un beau mari à vous

présenter_, et la porte s'ouvre; mais c'est le signal d'une mêlée

étrange: le marié doit prendre possession du foyer domestique; il doit

planter la broche et allumer le feu; le parti de la mariée s'y oppose,

et ne cédera qu'à la force; les femmes se réfugient avec les vieillards

sur les bancs et sur les tables; les enfants, effrayés, se cachent

dessous, les chiens hurlent, les fusils partent, c'est un combat sans

colère, sans coups ni blessures volontaires, mais où le point d'honneur

est pris assez au sérieux pour que chacun y déploie toute sa vigueur et

toute sa volonté, si bien qu'à force de se pousser, de s'étreindre, de

se tordre la broche entre les mains, j'ai vu peu de noces où il n'y eût

quelqu'un d'écloppé, au moment où le marié réussissait à allumer une

poignée de paille dans la cheminée, où l'oie, déchiquetée dans le

combat, prenait enfin possession de l'âtre.

Un jour, la scène fut ensanglantée par un accident sérieux. Un des

conviés fut littéralement embroché dans la bataille. Dès lors, la

cérémonie tomba en désuétude; on fut d'accord sur tous les points de la

supprimer, et nous avons vu la dernière il y a dix ans. On eût pu se

borner à supprimer la bataille; mais, la conquête du foyer étant le but

symbolique de l'affaire, on jugea que le reste n'aurait plus de sens. Je

regrette pourtant les chansons à la porte, et la belle mélodie de:

_Ouvrez la porte, ouvrez!_ qui, n'ayant plus d'emploi, se perdra.

Après la broche plantée, venait pour le marié une dernière épreuve: on

asseyait trois jeunes filles avec la mariée sur un banc, on les couvrait

d'un drap, et, sans les toucher autrement qu'avec une petite baguette,

le marié devait, du premier coup d'oeil, deviner et désigner sa femme;

lorsqu'il se trompait, il était condamné à ne pas danser avec elle de

toute la soirée; car, ensuite, venaient le bal, le souper, et des

chansons jusqu'au jour. Une noce comportait trois jours et trois nuits

de joie et bombance, sans désemparer d'une heure.

La _gerbaude_ est une cérémonie agricole que l'auteur de cet article a

mise sur la scène très-fidèlement; mais ce que le théâtre ne saurait

reproduire, c'est la majesté du cadre, c'est la montagne de gerbes qui

arrive solennellement, traînée par trois paires de boeufs énormes, tout

ornée de fleurs, de fruits et de beaux enfants perchés au sommet des

dernières gerbes. C'est parfois un tableau qui se compose comme pour

l'oeil des artistes. Tout cela est si beau par soi-même: les grands

ruminants à l'oeil fier et calme, la moisson ruisselante, les fleurs

souriant sur les épis, et, plus que tout cela, les enfants blonds comme

les gerbes, comme les boeufs, comme la terre couverte de son chaume, car

tout est coloré harmonieusement dans ces chaudes journées où le ciel

lui-même est tout d'or et d'ambre à l'approche du soir.

Avant le départ du charroi de gerbaude, on entend planer d'horizon en

horizon une grande clameur dont le voyageur s'étonne. Il regarde, il

voit des bandes de moissonneurs et de glaneuses s'élancer, les bras

levés vers le ciel et rugissant de triomphe, vers le chargeur qui lève

vers le ciel aussi la dernière gerbe avant de la placer sur le faite du

char. Il semble que cette population de travailleurs se rue sur lui

pour lui arracher la gerbe; on croit qu'on va assister à une bataille

furieuse, inique, de tous contre un seul; mais loin de là! c'est une

acclamation de joie et d'amitié; c'est une bénédiction enthousiaste et

fraternelle.

Pauvres paysans, vous avez du beau et du bon quand même!

II

LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES

Vous dire que je m'en moque serait mentir. Je n'en ai jamais eu, c'est

vrai: j'ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, seul ou

en compagnie de grands poltrons, et, sauf quelques météores inoffensifs,

quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne

rendaient pas fort lugubre l'aspect de la nature, je n'ai jamais eu le

plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter à

personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant.

Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent en présence des

superstitions rustiques: _mensonge, imbécillité, vision de la peur_; je

dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur insolite et incompris.

Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de

sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus prodiges

de la nuit, c'est le poëme des imaginations champêtres. Mais le fait

existe, le fait s'accomplit, qu'il soit un fantôme dans l'air ou

seulement dans l'oeil qui le perçoit, c'est un objet tout aussi

réellement et logiquement produit que la réflexion d'une figure dans un

miroir.

Les aberrations des sens sont-elles explicables? ont-elles été

expliquées? Je sais qu'elles ont été constatées, voilà tout: mais il est

très-faux de dire et de croire qu'elles sont uniquement l'ouvrage de la

peur. Cela peut être vrai en beaucoup d'occasions; mais il y a des

exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d'un courage naturel

éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur

leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu

des apparitions qui n'ont troublé ni leur jugement ni leur santé, et

dont cependant il n'a pas dépendu d'eux tous de ne pas se sentir

affectés plus ou moins après coup.

Parmi grand nombre d'intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il

faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien

que possible les causes de l'hallucination. Je n'apporterai après ces

travaux sérieux qu'une seule observation utile à enregistrer, c'est que

l'homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et après lui le

paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres

classes aux phénomènes de l'hallucination. Sans doute, l'ignorance et la

superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels ces

simples aberrations de leurs sens; mais ce n'est pas toujours

l'imagination qui les produit, je le répète; elle ne fait le plus

souvent que les expliquer à sa guise.

Dira-t-on que l'éducation première, les contes de la veillée, les récits

effrayants de la nourrice et de la grand'mère disposent les enfants et

même les hommes à éprouver ce phénomène? Je le veux bien. Dira-t-on

encore que les plus simples notions de physique élémentaire et un peu de

moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes? Cela est

moins certain. L'aspect continuel de la campagne, l'air qu'il respire à

toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux, et

qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations

atmosphériques, ce sont là pour l'homme rustique des conditions

particulières d'existence intellectuelle et physiologique; elles font de

lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus

confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la

culture des idées nous a séparés, pour ainsi dire, du ciel et de la

terre, en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon des

habitations bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le

sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l'éclair et le vent

qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l'Adriatique des

pêcheurs qui ne connaissent pas l'abri d'un toit; ils dorment dans leur

barque, couverts d'une natte, la face éclairée par les étoiles, la barbe

caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des

colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux qui dorment

toujours en plein air, comme les Indiens de l'Amérique du Nord. Certes,

le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre; leurs nerfs ont

un équilibre différent; leurs pensées, un autre cours; leurs sensations

une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n'en est pas un qui

n'ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges,

inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables,

de très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez toutes

les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, par une foule

de faits curieux et bien observés, que l'hallucination est compatible

avec le plein exercice de la raison.

C'est un état maladif du cerveau; cependant il est presque toujours

possible d'en pressentir la cause physique ou morale dans une

perturbation de l'âme ou du corps; mais elle est quelquefois inattendue

et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant les

esprits les plus fermes.

Chez les paysans, elle se produit si souvent, qu'elle semble presque une

loi régulière de leur organisation. Elle les effraye autrement que nous.

Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre

nous présentent leurs fantômes, c'est de perdre la raison, et plus nous

sommes certains d'être la proie d'un songe, plus nous nous affectons de

ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. On a vu

des gens devenir fous par la crainte de l'être. Les paysans n'ont pas

cette angoisse; ils croient avoir vu des objets réels; ils en ont

grand'peur; mais la conscience de leur lucidité n'étant point ébranlée,

l'hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour

nous. L'hallucination n'est, d'ailleurs, pas la seule cause de mon

penchant à admettre, jusqu'à un certain point, les visions de la nuit.

Je crois qu'il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions

ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains,

spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées,

aberrations même chez les animaux, que sais-je? des affinités

mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature,

que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur

contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans

pouvoir les expliquer.

Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux _meneurs de loups_?

Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la

France. C'est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En

Berry, où déjà les contes que l'on fait à nos petits-enfants ne sont

plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient

nos grand'mères, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais parlé des

hommes-loups de l'antiquité et du moyen âge. Cependant on s'y sert

encore du mot de _garou_, qui signifie bien homme-loup, mais on en a

perdu le vrai sens. Les _meneurs de loups_ ne sont plus les capitaines

de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les

enfants: ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons,

ou de malins gardes-chasse qui possèdent le _secret_ pour charmer,

soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais

plusieurs personnes qui ont rencontré, aux premières clartés de la lune,

à la croix des quatre chemins, le père _un tel_ s'en allant tout seul à

grands pas, et suivi _de plus de trente loups_ (il y en a toujours plus

de trente, jamais moins, dans la légende). Une nuit, deux personnes, qui

me l'ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups;

elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d'où elles virent

ces animaux s'arrêter à la porte d'une cabane d'un bûcheron réputé

sorcier. Ils l'entourèrent en poussant des rugissements épouvantables;

le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d'eux, et ils se

dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan;

mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation,

gens de beaucoup de sens et d'habileté dans les affaires, vivant dans le

voisinage d'une forêt, où elles chassaient fort souvent, m'ont juré,

_sur l'honneur_, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier

s'arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux

personnes se cachèrent pour l'observer, et virent accourir treize loups,

dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci

siffla les autres comme on siffle des chiens, et s'enfonça avec eux

dans l'épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange

n'osèrent l'y suivre, et se retirèrent aussi surpris qu'effrayés.

Avaient-ils été la proie d'une hallucination? Quand l'hallucination

s'empare de plusieurs personnes à la fois (et cela arrive fort souvent),

elle revêt un caractère difficile à expliquer, je l'avoue: on l'a

souvent constatée; on l'appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi

sert d'en savoir le nom, si on en ignore la cause? Cette certaine

disposition des nerfs et de la circulation du sang, qu'on donne pour

cause à l'audition ou à la vision d'objets fantastiques, comment

est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis? Je n'en sais rien

du tout.

Mais pourquoi ne pas admettre qu'un homme qui vit au sein des forêts,

qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et

observer les moeurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par

hasard, ou par un certain génie d'induction, le moyen de les soumettre

et de s'en faire aimer? J'irai plus loin: pourquoi n'aurait-il pas un

certain fluide, sympathique à certaines espèces? Nous avons vu, de nos

jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d'animaux féroces en

cage, qu'un effort de plus, et on peut admettre la domination de

certains hommes sur les animaux sauvages en liberté.

Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne

tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance?

Parce que le paysan, en obtenant d'une cause naturelle un effet tout

aussi naturel, ne croit pas lui-même qu'il obéit aux lois de la nature.

Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l'efficacité,

il n'y aura aucune confiance; mais joignez-y quelque parole

incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui

le _secret_ de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui

qu'il faut l'administrer après trois signes cabalistiques, ou après

avoir mis un de ses bas à l'envers, il se croira sorcier, tous le

croiront sorcier à l'endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la

foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom

de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère; le

mystère est son élément.

Je ne parlerai pas ici de ce qu'on appelle chez nous et ailleurs le

_secret_, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me

bornerai à dire qu'il y a un _secret_ pour tout, et presque tous les

paysans un peu graves et expérimentés ont le _secret_ de quelque chose,

sont sorciers par conséquent, et croient l'être. Il y a le secret des

boeufs, que possèdent tous les bons métayers; le secret des vaches, qui

est celui des bonnes métayères; le secret des bergères, pour faire

foisonner la laine; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se

fendre au fond; le secret des curés, qui charment les cloches pour la

grêle; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret

de l'entorse et de la foulure; le secret des braconniers, pour faire

venir le gibier; le secret du feu, pour arrêter l'incendie; le secret de

l'eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l'inondation;

que sais-je? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et

de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en

fils, ou s'achète à prix d'argent. Il n'est jamais trahi. Il ne le sera

jamais, tant qu'on y croira. Le secret de meneur de loups en est un

comme un autre, peut-être.

Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c'est

la chasse fantastique; elle a autant de noms qu'il y a de cantons dans

l'univers. Chez nous, elle s'appelle la _chasse à baudet_, et affecte

les bruits aigres et grotesques d'une incommensurable croupe d'ânes qui

braient. On peut se la représenter à volonté; mais, dans l'esprit de nos

paysans, c'est quelque chose que l'on entend et qu'on ne voit pas, c'est

une hallucination ou un phénomène d'acoustique. J'ai cru l'entendre

plusieurs fois, et pouvoir l'expliquer de la façon la plus vulgaire.

Dans les derniers jours de l'automne, quand les grands ouragans

dispersent les bandes d'oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit,

l'immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en

détresse. Mais les paysans, que l'on croit si crédules et si peu

observateurs, ne s'y trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et

connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats

qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La _chasse à

baudet_ n'est rien de tout cela. Ils l'entendent souvent; moi qui ai

longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne

l'ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par

l'apparition de deux lunes. Mais je n'ai pas de chance, car je n'ai

jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.

Le taureau blanc, le veau d'or, le dragon, l'oie, la poule noire, la

truie blanche, et je ne sais combien d'autres animaux fantastiques,

gardent, comme l'on sait, en tous pays les trésors cachés. À l'heure de

minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens

infernaux perdent leur puissance jusqu'au dernier son de la cloche qui

en annonce la fin. C'est la seule heure dans toute l'année où la

conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et

avoir le temps d'y creuser et de s'en saisir. Si vous êtes surpris dans

le gouffre à l'_Ite missa est_, il se referme à jamais sur vous; de même

que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l'animal

fantastique, la soumission qu'il vous a montrée pendant le temps de la

messe fait place à la fureur, et c'est fait de vous.

Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou

monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous

sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant

recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la

poétique apparition de la chèvre d'or, gardienne des richesses cachées

au sein de la terre.

Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les

collines pelées de la Marche, c'est un boeuf blanc, ou un veau d'or, ou

une génisse d'argent qui font rêver les imaginations avides; mais ces

animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de

risques, que personne encore n'a osé les saisir par les cornes. Et

cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent

et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour

éveiller la convoitise des passants.

Promenades autour d'un village · 第 7 / 10 段