Le paysan de la vallée Noire est généralement trapu et ramassé jusqu'à

l'âge de vingt ans. Il grandit tard et n'est complètement développé

qu'après l'âge où la conscription s'empare de lui. Il se marie jeune, et

est réputé vieux pour le mariage, très-vieux à trente ans. Il est grand

et maigre quand il a atteint toute sa force, et reste maigre, droit et

fort jusque dans un âge très-avancé. Il n'est pas rare de voir

travailler un homme de quatre-vingts ans, et à soixante ans un ouvrier

est plus fort et plus soutenu à la peine qu'un jeune homme. Ils ont peu

d'infirmités, et ne craignent que le passage du chaud au froid. C'est

ce qu'ils appellent la _sang-glaçure_. Aussi redoutent-ils la

transpiration, et nul n'a droit de dire à un ouvrier d'aller plus vite

qu'il ne veut. Pourvu qu'il ne s'arrête pas, il a le droit d'aller

lentement. Personne ne peut exiger qu'il _s'échauffe_. «Voudriez-vous

donc me faire _échauffer_?» dirait-il. S'il _s'échauffait_, il en

pourrait mourir.

Il a raison. Nous autres coutumiers d'oisiveté physique, nous avons un

grand besoin de mouvement accidentel, et la transpiration sauverait

l'homme des villes, dont le sang se glace dans le travail sédentaire. Le

paysan, habitué à braver l'ardeur du soleil, est affaibli, surmené,

brisé, dès qu'il transpire. C'est un état exceptionnel auquel il faut se

garder de l'exposer. Il en résulte presque toujours pour lui fluxion de

poitrine ou rhumatisme aigu, et cette dernière maladie est chez lui

d'une obstination incroyable. Elle résiste à presque tous les remèdes

qui agissent sur nous.

Le paysan de chez nous, ayant des habitations assez saines en général,

vivant en bon air, travaillant avec calme et ne manquant presque jamais

de son vin aigrelet et léger qu'il boit sans eau, serait dans les

meilleures conditions hygiéniques s'il mangeait tous les jours un peu de

viande. Mais, lui qui fournit de boeufs gras les marchés de Poissy, il

ne mange de la viande que les jours de fête. Beaucoup n'en mangent

jamais. Sa maigre soupe au beurre, son pain d'orge trop lourd, ses

légumes farineux, sont une nourriture insuffisante, et ses maladies

viennent toutes d'épuisement. Après la fauchaille et la moisson, s'il

prend _les fièvres_, il en a pour des mois entiers. Et alors, pour celui

qui n'a que ses bras, vient à grands pas la misère.

Les femmes ne connaissent guère le travail. Les enfants en sont mieux

soignés; mais le ménage est aux abois quand le chef de la famille est au

lit ou pâle et tremblotant sur le seuil de sa cabane. Jusqu'au mariage,

les filles sont pastoures ou servantes dans les métairies et dans les

villes. Dès qu'elles ont une famille, elles ne quittent plus la maison,

elles font la soupe, filent, tricotent ou rapiècent. Tout cela se fait

si lentement et si mollement qu'il y a bien du temps perdu, et qu'on

regrette l'absence d'une industrie qui les occuperait et les

enrichirait un peu, sans les arracher à leurs occupations domestiques.

Jusqu'au mariage, elles sont assez pimpantes et coquettes; même les plus

pauvres savent prendre un certain air les jours de fête. Elles sont

néanmoins douces et modestes, et, là où le bourgeois n'a point passé,

les moeurs sont pures, et patriarcales. Mais le bourgeois, le vieux

bourgeois surtout, est l'ennemi de ces vertus rustiques. C'est triste à

dire, mais le propriétaire, celui qu'on appelle encore _le maître_,

séduit à peu de _frais_ et impose le déshonneur aux familles par

l'intérêt et par la crainte.

Le mariage est la seule grande fête de la vie d'une paysanne. Il y a

encore ce généreux amour-propre qui consiste à faire manger la

subsistance d'une année dans les trois jours de la noce. Cependant les

cérémonies étranges de cette solennité tendent à se perdre. J'ai vu

finir celle des _livrées_, qui se faisait la veille du mariage et qui

avait une couleur bien particulière. Je l'ai racontée quelque part,

ainsi que celle du _chou_, qui se fait le lendemain de la noce; mais,

cette dernière étant encore en vigueur, je crois devoir y revenir ici.

Ce jour-là, les noceux quittent la maison avec les mariés et la musique;

on s'en va en cortège arracher dans quelque jardin le plus beau chou

qu'on puisse trouver. Cette opération dure au moins une heure. Les

anciens se forment en conseil autour des légumes soumis à la discussion

qui précède le choix définitif: ils se font passer, de nez à nez, une

immense paire de lunettes grotesques, ils se tiennent de longs discours,

ils dissertent, ils consultent, ils se disent à l'oreille des paroles

mystérieuses, ils se prennent le menton ou se grattent la tête comme

pour méditer; enfin ils jouent une sorte de comédie à laquelle doit se

prêter quiconque a de l'esprit et de l'usage parmi les graves parents et

invités de la noce.

Enfin le choix est fait. On dresse des cordes qu'on attache au pied du

chou dans tous les sens. Un prétendu géomètre ou nécromant (c'est tout

un dans les idées de l'assistance) apporte une manière de compas, une

règle, un niveau, et dessine je ne sais quels plans cabalistiques autour

de la plante consacrée. Les fusils et les pistolets donnent le signal.

La vielle grince, la musette braille; chacun tire la corde de son côté,

et enfin, après bien des hésitations et des efforts simulés, le chou est

extrait de la terre et planté dans une grande corbeille avec des fleurs,

des rubans, des banderoles et des fruits. Le tout est mis sur une

civière que quatre hommes des plus vigoureux soulèvent et vont emporter

au domicile conjugal.

Mais alors apparaît tout à coup un couple effrayant, bizarre,

qu'accompagnent les cris et les huées des chiens effrayés et des enfants

moqueurs. Ce sont deux garçons dont l'un est habillé en femme. C'est le

_jardinier_ et la _jardinière_. Le mari est le plus sale des deux. C'est

le vice qui est censé l'avoir avili; la femme n'est que malheureuse et

dégradée par les désordres de son époux. Ils se disent préposés à la

garde et à la culture du chou sacré.

«Le mari porte diverses qualifications qui toutes ont un sens. On

l'appelle indifféremment le _pailloux_, parce qu'il est parfois coiffé

d'une perruque de paille et qu'il se rembourre le corps de bosses de

paille, sous sa blouse; le _peilloux_, parce qu'il est couvert de

_peilles_ (guenilles, en vieux français; Rabelais dit _peilleroux_ et

_coqueteux_ quand il parle des mendiants); enfin le _païen_, ce qui est

plus significatif encore.

«Il arrive le visage barbouillé de suie et de lie de vin, quelquefois

couronné de pampres comme un Silène antique, ou affublé d'un masque

grotesque. Une tasse ébréchée ou un vieux sabot pendu à sa ceinture lui

sert à demander l'aumône du vin. Personne ne la lui refuse, et il feint

de boire immodérément, puis il répand le vin par terre, en signe de

libation, à chaque pas.

«Il tombe, il se roule dans la boue, il affecte d'être en proie à

l'ivresse la plus honteuse. Sa pauvre _femme_ court après lui, le

ramasse, appelle au secours, arrache les cheveux de chanvre qui sortent

en mèches hérissées de sa cornette immonde, pleure sur l'abjection de

son mari, et lui fait des reproches pathétiques.

«Tel est le rôle de la jardinière, et ses lamentations durent pendant

toute la comédie. Car c'est une véritable comédie libre, improvisée,

jouée en plein air, sur les chemins, à travers champs, alimentée par

tous les incidents fortuits de la promenade, et à laquelle tout le monde

prend part, gens de la noce et du dehors, hôtes des maisons et passants

des chemins, durant une grande partie de la journée. Le thème est

invariable, mais on brode à l'infini sur ce thème, et c'est là qu'il

faut voir l'instinct mimique, la faconde de sang-froid, l'esprit de

repartie et même l'éloquence naturelle de nos paysans.

«Le rôle de la jardinière est ordinairement confié à un homme mince,

imberbe et à teint frais, qui sait donner une grande vérité à son

personnage et jouer le désespoir burlesque avec assez de naturel pour

qu'on en soit égayé et attristé en même temps, comme d'un fait réel.

«Après que le malheur de la _femme_ est constaté par ses plaintes, les

jeunes gens de la noce l'engagent à laisser là son ivrogne de mari et à

se divertir avec eux. Ils lui offrent le bras et l'entraînent. Peu à peu

elle s'abandonne, s'égaye, se met à courir tantôt avec l'un, tantôt avec

l'autre, prenant des allures dévergondées. Ceci est une _moralité_.

L'inconduite du mari provoque celle de la femme.

«Le _païen_ se réveille alors de son ivresse. Il cherche des yeux sa

compagne, s'arme d'une corde et d'un bâton et court après elle. On le

fait courir, on se cache, on passe la _païenne_ de l'un à l'autre, on

essaye de distraire et de tromper le jaloux. Enfin, il rejoint son

infidèle et veut la battre; mais tout le monde s'interpose. _Ne la

battez pas, ne battez jamais votre femme_! est la formule qui se répète

à satiété dans ces scènes.

«Il y a dans tout cela un enseignement naïf, grossier même, qui sent

fort son moyen âge, mais qui fait toujours impression sur les

assistants. Le païen effraye et dégoûte les jeunes filles qu'il poursuit

et feint de vouloir embrasser; c'est de la comédie de moeurs à l'état le

plus élémentaire, mais aussi le plus frappant.

«Mais pourquoi ce personnage repoussant doit-il, le premier, porter la

main sur le chou dès qu'il est replanté dans la corbeille? Ce chou sacré

est l'emblème de la fécondité matrimoniale; mais cet ivrogne, ce

vicieux, ce païen, quel est-il? Sans doute il y a là un mystère

antérieur au christianisme, la tradition de quelque bacchanale antique.

Peut-être ce jardinier n'est-il pas moins que le dieu des jardins en

personne, à qui l'antiquité rendait un culte sérieux sous des formes

obscènes. En passant par le christianisme primitif, cette représentation

est devenue une sorte de _mystère, sotie_ ou _moralité_, comme on en

jouait dans toutes les fêtes[1].»

Quoi qu'il en soit, le chou est porté au logis des mariés et planté de

la main du païen sur le plus haut du toit. On l'arrose de vin, et on le

laisse là jusqu'à ce que l'orage l'emporte; mais il y reste quelquefois

assez longtemps pour qu'en le voyant verdir ou se sécher, on puisse

tirer des inductions sur la fécondité ou la stérilité promise à la

famille.

[Note 1: _La Mare au diable_.]

Après le chou, on danse et on mange encore jusqu'à la nuit.

La danse est uniformément l'antique bourrée, à quatre, à six ou à huit.

C'est un mouvement doux chez les femmes, accentué chez les hommes,

très-monotone, toujours en avant et en arrière, entrecoupé d'une sorte

de chassé croisé. C'est quasi impossible à danser, si l'on n'est pas né

ou transplanté depuis longtemps en Berry. La difficulté, dont on ne se

rend pas compte d'abord, vient du sans-gêne des ménétriers, qui vous

volent, quand il leur plaît, une demi-mesure; alors, il faut reprendre

le pas en l'air pour rattraper la mesure. Les paysans le font

instinctivement et sans jamais se dérouter.

La cornemuse à petit ou à grand bourdon est un instrument barbare, et

cependant fort intéressant. Privé de demi-tons accidentels, n'ayant

juste que la gamme majeure, il serait un obstacle invincible entre les

mains d'un musicien. Mais le musicien naturel, le cornemuseux du Berry

(formé presque toujours en Bourbonnais) sait tirer de cette impuissance

de son instrument un parti inconcevable. Il joue tout ce qu'il entend;

majeur ou mineur, rien ne l'embarrasse. Il en résulte des aberrations

musicales qui font souvent saigner les oreilles, mais qui parfois aussi

frappent de respect et d'admiration par l'habileté, l'originalité, la

beauté des modulations ou des interprétations. On est tenté alors de se

demander si cette violation hardie des règles n'est pas seulement la

violation heureuse de nos habitudes, et si la musique, comme la langue,

n'est pas quelque chose à côté et même en dehors de tout ce que nous

avons inventé et consacré.

Après la danse, le mariage, la fête, voici la dernière solennité: la

mort, la sépulture. Dans un large chemin pierreux, bordé de têtaux

sinistres dénudés par l'hiver, par une journée de gelée claire et

froide, vous rencontrez quelquefois un char rustique traîné par quatre

jeunes taureaux nouvellement liés au joug. C'est le corbillard du

paysan. Ses fils conduisent l'attelage, l'aiguillon relevé, le chapeau à

la main. De chaque côté viennent les femmes, couvertes, en signe de

deuil, de leurs grandes mantes gros bleu, avec le capuchon sur la tête.

Elles portent des cierges. Au prochain carrefour, on s'arrêtera pour

déposer, au pied de la grande croix de bois qui marque ces rencontres de

quatre voies, une petite croix grossièrement taillée dans un copeau. À

chaque carrefour, même cérémonie. Cet emblème déposé et planté autour

de l'emblème du salut est l'hommage rendu par le mort qui fait sa

dernière course à travers la campagne pour gagner son dernier gîte.

C'est par là qu'il se recommande aux prières des passants. Il n'est pas

de croix de carrefour qui ne soit entourée de ces petites croix des

funérailles. Elles y restent jusqu'à ce qu'elles tombent en poussière ou

que les troupeaux, moins respectueux que les enfants qui jouent autour

sans y toucher, les aient dispersées et brisées sous leurs pieds. Quand

le cortège d'enterrement arrive là, on rallume les cierges, on

s'agenouille, on psalmodie une prière, on jette de l'eau bénite sur le

cercueil, et on se remet en route dans un profond silence. Nulle part je

n'ai vu l'appareil de la mort plus grand, plus austère et plus religieux

dans son humble simplicité.

Lorsque le christianisme s'introduisit dans les campagnes de la vieille

France, il n'y put vaincre le paganisme qu'en donnant droit de cité dans

son culte à diverses cérémonies antiques pour lesquelles les paysans

avaient un attachement invincible. Tels furent les honneurs rendus aux

images et aux statuettes des saints placées dans certains carrefours, ou

sous la voûte de certaines fontaines lustrales, ou lavoirs publics. Nous

voyons, aux premiers temps du christianisme, des Pères de l'Église

s'élever avec éloquence contre la coutume idolâtrique d'orner de fleurs

et d'offrandes les statues des dieux. Plus spiritualistes que ne l'est

notre époque, ils veulent qu'on adore le vrai Dieu en esprit et en

vérité. Ils proscrivent les témoignages extérieurs; ils voudraient

détruire radicalement le matérialisme de l'ancien monde.

Mais avec le peuple attaché au passé il faut toujours transiger. Il est

plus facile de changer le nom d'une croyance que de la détruire. On

apporte une foi nouvelle, mais il faut se servir des anciens temples, et

consacrer de nouveau les vieux autels. C'est ainsi qu'en beaucoup

d'endroits les pierres druidiques ont traversé la domination romaine et

la domination franque, le polythéisme et le christianisme primitif, sans

cesser d'être des objets de vénération, et le siége d'un culte

particulier assez mystérieux, qui cache ses tendances cabalistiques

sous les apparences de la religion officielle.

Ce qu'on eût le plus difficilement extirpé de l'âme du paysan, c'est

certainement le culte du dieu Terme. Sans métaphore et sans épigramme,

le culte de la borne est invinciblement lié aux éternelles

préoccupations de l'homme dont la vie se renferme dans d'étroites

limites matérielles. Son champ, son pré, sa terre, voilà son monde.

C'est par là qu'il se sent affranchi de l'antique servage. C'est sur ce

coin du sol qu'il se croit maître, parce qu'il s'y sent libre

relativement, et ne relève que de lui-même. Cette pierre qui marque le

sillon où commence pour le voisin son empire, c'est un symbole bien plus

qu'une barrière, c'est presque un dieu, c'est un objet sacré.

Dans nos campagnes du centre, où les vieux us règnent peut-être plus

qu'ailleurs, le respect de la propriété ne va pas tout seul, et les

paysans ont recours, les uns contre les autres, à la religion du passé,

beaucoup plus qu'au principe de l'équité publique. On ne se gêne pas

beaucoup pour reculer tous les ans d'un sillon la limite de son champ

sur celui du voisin inattentif. Mais ce qu'on déplace ainsi, c'est une

pierre quelconque, que l'on met en évidence, et qu'au besoin on pourra

dire soulevée là par le hasard. Un jour où le propriétaire lésé

s'aperçoit qu'on a gagné dix sillons sur sa terre; il s'inquiète, il se

plaint, il invoque le souvenir de ses autres _jouxtans_ (on appelle

encore la borne du nom latin de _jus droit_; les enfants s'en servent

même dans leurs jeux pour désigner le but conventionnel). Alors, quand

le réclamant a assemblé les arbitres, on signale la fraude et on cherche

la borne véritable, l'ancien terme qu'à moins d'un sacrilège en lui-même

beaucoup plus redoutable que la fraude, le délinquant n'a pu se

permettre d'enlever. Il est bien rare qu'on ne le retrouve pas. C'est

une plus grosse pierre que toutes les autres, enfoncée à une assez

grande profondeur pour que le socle de la charrue n'ait pu la soulever.

Cette pierre brute, c'est le dieu antique. Pour l'arracher de sa base,

il eût fallu deux choses: une audace de scepticisme dont la mauvaise foi

elle-même ne se sent pas souvent capable, et un travail particulier qui

eût rendu la trahison évidente; il eût fallu venir la nuit, avec

d'autres instruments que la charrue, choisir le temps où la terre est

en jachère, et où le blé arraché et foulé, le sillon interrompu, ne

peuvent pas laisser de traces révélatrices. Enfin, c'est parfois un rude

ouvrage: la pierre est lourde, il faut la transporter et la transplanter

plus loin, au risque de ne pouvoir en venir à bout tout seul. Il faut un

ou plusieurs complices. On ne s'expose guère à cela pour un ou plusieurs

sillons de plus.

Quand l'expertise est faite, quand chacun, ayant donné sa voix, déclare

que là doit être le _jus_ primitif, on creuse un peu, et on retrouve le

dieu disparu sous l'exhaussement progressif du sol. Le faux dieu est

brisé, et la limite est de nouveau signalée et consacrée. Le fraudeur en

est quitte pour dire qu'il s'était trompé, qu'une grosse pierre emportée

peu à peu par le travail du labourage a causé sa méprise, et qu'il

regrette de n'avoir pas été averti plus tôt. Cela laisse bien quelques

doutes, mais il n'a pas touché aux vrai _jus_, il n'est pas déshonoré.

En général, le _jus_ sort de terre de quelques centimètres, et, le

dimanche des Rameaux, il reçoit l'hommage du buis bénit, comme celui des

Romains recevait un collier ou une couronne de feuillage.

Les eaux lustrales, d'origine hébraïque, païenne, indoue, universelle

probablement, reçoivent aussi chaque année des honneurs et de nouvelles

consécrations religieuses. Elles guérissent diverses sortes de maux, et

principalement les plaies, paralysies et autres _estropiaisons_. Les

infirmes y plongent leurs membres malades au moment de la bénédiction du

prêtre; les fiévreux boivent volontiers au même courant. La foi purifie

tout.

Cette tolérance du clergé rustique pour les anciennes superstitions

païennes ne devrait pas être trop encouragée par le haut clergé. Elle

est contraire à l'esprit du véritable christianisme, et beaucoup

d'excellents prêtres, très-orthodoxes, souffrent de voir leurs

paroissiens matérialiser à ce point l'effet des bénédictions de

l'Église. J'en causais, il y a quelques années, avec un curé méridional

qui ne se plaisait pas autant que moi à retrouver et à ressaisir dans

les coutumes religieuses de notre époque les traces mal effacées des

religions antiques. «Quand j'entrai dans ma première cure, me disait-il,

je vis le sacristain tirer d'un bahut de petits monstres fort

indécents, en bois grossièrement équarri, qu'il prétendait me faire

bénir. C'était l'ouvrage d'un charron de la paroisse, qui les avait

fabriqués à l'instar d'anciens prétendus bons saints réputés souverains

pour toute sorte de maux physiques. Ces modèles avaient été certainement

des figures de démons du moyen âge, qui eux-mêmes n'étaient que le

souvenir traditionnel des dieux obscènes du paganisme. Mon prédécesseur

avait eu le courage de les jeter dans le feu de sa cuisine; mais, depuis

ce moment, une maladie endémique avait décimé la commune, et, sans nul

doute, selon mes ouailles crédules, la destruction des idoles était la

cause du fléau; aussi le charron s'était-il fait fort d'en tailler de

tout pareils qui seraient aussi bons quand on les aurait bénits et

promenés à la suite du saint sacrement. Je me refusai absolument à

commettre cette profanation, et, prenant les nouveaux saints, je fis

comme mon prédécesseur, je les brûlai; mais je faillis payer cette

hardiesse de ma vie: mes paroissiens s'ameutèrent contre moi, et je fus

obligé de transiger. Je fis venir de nouveaux saints, des figures

quelconques, un peu moins laides et beaucoup plus honnêtes, que je dus

bénir et permettre d'honorer sous les noms des anciens protecteurs de la

paroisse; je vis bientôt que le culte des paysans est complètement

idolâtrique, et que leur hommage ne s'adresse pas plus à l'Être

spirituel dont les figures personnifient le souvenir, que leur croyance

n'a pour objet les célestes bienheureux. C'est à la figure même, c'est à

la pierre ou au bois façonné qu'ils croient, c'est l'idole qu'ils

saluent et qu'ils prient. Mes nouveaux saints n'eurent jamais de crédit

sur mon troupeau. Ils n'étaient pas _bons_, ils ne guérissaient pas. Je

ne pus jamais faire comprendre qu'aucune image n'est douée de vertu

miraculeuse dans le sens matériel que la superstition y attache. Le

conseil de fabrique me savait très-mauvais gré de ne pas spéculer sur la

crédulité populaire.»

Ce curé n'est pas le seul à qui j'aie vu déplorer le matérialisme de la

religion du paysan. Plusieurs défendent d'employer le buis bénit au coin

des champs comme préservatif de la grêle, et de faire des pèlerinages

pour la guérison des bêtes; mais on ne les écoute guère, on les trompe

même. On extorque leurs bénédictions comme douées d'un charme magique,

en leur signalant un but qui n'est pas le véritable. On mêle volontiers

des objets bénits aux maléfices, où, sous des noms mystérieux, des

divinités étrangères au christianisme sont invoquées tout bas. Le

sorcier des campagnes a, dans l'esprit, un singulier mélange de crainte

de Dieu et de soumission au diable, dont nous parlerons peut-être dans

l'occasion.

Disons, en passant, que le remégeux et la remégeuse sont parfois des

êtres fort extraordinaires, soit par la puissance magnétique dont les

investit la foi de leur clientèle, soit par la connaissance de certains

remèdes fort simples que le paysan accepte d'eux, et qu'il ne croirait

pas efficaces venant d'un médecin véritable. La science toute nue ne

persuade pas ces esprits avides de merveilles; ils méprisent ce qui est

acquis par l'étude et l'expérience; il leur faut du fantastique, des

paroles incompréhensibles, de la mise en scène. Certaine vieille

sibylle, prononçant ses formules d'un air inspiré, frappe l'imagination

du malade, et, pour peu qu'elle explique avec bonheur une médication

rationnelle, elle obtient des parents et des amis qui le soignent ce que

le médecin n'obtient presque jamais: que ses prescriptions soient

observées.

Sans doute, la surveillance de l'État fait bien de proscrire et de

poursuivre l'exercice de la médecine illégale, car, dans un nombre

infini de cas, les remégeux administrent de véritables poisons.

Quelques-uns cependant opèrent des cures trop nombreuses et trop

certaines pour qu'il ne soit pas à désirer de voir l'État leur accorder

quelque attention. La tradition, le hasard de certaines aptitudes

naturelles, peuvent les rendre possesseurs de découvertes qui échappent

à la science, et qui meurent avec eux. Les empêcher d'exercer n'est que

sagesse et justice, mais éprouver la vertu de leurs prétendus secrets et

les leur acheter, s'il y a lieu, ce ne serait pas là une recherche

oiseuse ni une largesse inutile.

En dehors de la superstition, le paysan a partout des coutumes locales

dont l'origine est fort difficile à retrouver. Le nombre en est si

grand, que nous ne saurions les classer avec ordre; nous en prendrons

quelques-unes au hasard.

Une des plus curieuses est la cérémonie des _livrées de noces_, qui

varie en France selon les provinces, et qui a été supprimée en Berry

depuis une dizaine d'années, à la suite d'accidents graves. Dans un

endroit précédent, nous avons raconté la cérémonie toute païenne du

chou, qui est encore en vigueur dans notre vallée Noire: c'est la

consécration du lendemain des noces. Celle des livrées était la

consécration de la veille; elle est fort longue et compliquée, c'est

tout un drame poétique et naïf qui se jouait autour et au sein de la

demeure de l'épousée.

Promenades autour d'un village · 第 6 / 10 段