La chèvre à trois pattes n'enrichit point Caillaud. Caillaud est plein

d'idées et d'activité, mais il se blouse dans toutes ses spéculations.

Il appartient à la grande race des Barnum et compagnie, mais il a plus

d'ambition que de prévoyance.

À peine la chèvre phénoménale fut-elle sevrée, qu'il recommença, pour la

centième fois de sa vie, l'histoire du pot au lait. Il lui fit

construire une petite voiture, acheta un âne, et, après avoir promené

son monstre dans le département, il partit pour Paris dans l'espoir de

revenir millionnaire.

Le Jardin des Plantes acheta vingt-cinq francs, je crois, la chèvre à

trois pattes; c'était bien tout ce qu'elle valait, mais non tout ce

qu'en frais de voyage et d'exhibition elle avait coûté à son naïf

propriétaire.

Il revint au pays, Gros-Jean comme devant, vendit du ruban, des

allumettes, des tortues d'eau douce, des poissons, des boutons, des

écrevisses, des cochons d'Inde, que sais-je? Toujours par monts et par

vaux, brocantant sur toutes choses, se plaignant toujours de l'ingrate

fortune, et toujours recommençant, avec accompagnement d'illusions et de

déboursés préalables, l'édifice de sa prospérité. Excellent garçon

d'ailleurs, doux, sobre, point vicieux et très-serviable avec ou sans

profit. Il s'est jeté dans la bohème par imagination et non par paresse,

car il se donne du mal comme dix pour gagner quelques sous. Il est assez

menteur, encore par excès d'imagination, car il ne sait pas soutenir ses

hâbleries, et ses finesses sont cousues d'un câble.

La moralité que l'on peut tirer de sa vie fantaisiste, c'est qu'il y a

des gens si habiles, qu'ils sont fatalement dupes de tout, et

d'eux-mêmes par-dessus le marché. Ils cherchent la renommée de profonds

diplomates, et, une fois posés ainsi, ils ne peuvent plus dire un lieu

commun qui ne mette en méfiance. On se fait un droit, un plaisir,

presque un honneur et un devoir de les attraper, si bien qu'en somme ils

succombent dans une lutte où ils se trouvent seuls contre tous.

N'en est-il pas ainsi ailleurs qu'au village? et, aux premiers plans du

monde financier et industriel, ne trouve-t-on pas, sous des dehors moins

naïfs, mais avec des effets et des résultats aussi vains, plus d'un

Caillaud à trois pattes?

Ledit Caillaud a inventé, depuis trois ans, de tenir un jeu de bonbons

pour les enfants, dans les assemblées. Il a une table sur laquelle sont

collées des cartes; sur chacune de ces cartes est un lot plus ou moins

friand, soit trois dragées au plâtre, soit une tour en sucre, soit un

demi-bâton de sucre d'orge, soit un cheval en candi couleur de rose. Il

fait payer un sou, et on tire dans un sac des cartes roulées,

crasseuses, Dieu sait! pour amener le lot placé sur la carte

correspondante du tableau. La ruse du marchand consiste à placer des

pièces d'une certaine apparence sur les intervalles, de manière que

presque tous les lots soient couverts d'objets qui ne représentent pas

la valeur d'un centime.

À cet honnête trafic, Caillaud fit d'abord quelques bonnes journées.

L'an passé, il récolta trente-huit francs. Mais il ne faut pas

longtemps pour que les plus niais y voient clair.

Sans nous, cette année, sa boutique eut été déserte. Heureusement pour

lui, tous les gamins vinrent nous demander de tenir la banque, et nous

la fîmes sauter à son profit avec des joueurs qui ne payaient pas.

Mais quoi! aussi bien que le vieux Doré, Caillaud a déjà un concurrent.

Au bout de la place, dans un coin honteux, se tient un pauvre être

disloqué, horrible, qu'agite en outre une sorte de danse de Saint-Gui

des plus bizarres. Lui aussi a son jeu de friandises, un tourniquet à

macarons, dont les mouches sont les seuls chalands, le pauvre homme

n'ayant pas, comme le magnifique Caillaud, le moyen d'abriter sa

marchandise sous un parasol; et voilà Caillaud qui pourrait bien gémir

et murmurer, parce que j'ai été aussi donner un encouragement au petit

commerce de l'estropié. Pour le coup, je perdrais patience et

j'enverrais promener mon ami à trois pattes, s'il réclamait, en vain, le

monopole de la misère et de la commisération.

Les bohémiens sont fort gentils: c'est une race aimable et vivace, qui

se trouve la même, relativement, à tous les échelons de la société.

La profession est relativement la même aussi: elle consiste à s'isoler

des conditions régulières de l'existence générale et à se frayer une

route de fantaisie à travers le troupeau du vulgaire. Ce serait tout à

fait légitime pour quiconque a le goût des aventures, le courage des

privations et l'heureuse philosophie de l'espérance, si, même en

s'abstenant du vice qui avilit et de l'intempérance qui hébète, on

n'était pas fatalement entraîné, un jour ou l'autre, à oublier toute

notion de dignité, et, partant, de charité humaine.

L'homme qui s'endurcit trop vis-à-vis de lui-même s'endurcit peu à peu à

l'égard de ses semblables. Il trouve naturel d'exploiter leur travail au

profit de son industrie, qui consiste à se faire plaindre jusqu'au jour

où il n'y réussit plus du tout et se laisse mourir dans un coin, fatigué

de l'ingratitude de sa fonction d'ingrat.

À côté de la figure à la fois souriante et larmoyante du bohème

rustique, mélange de timidité et d'audace, de douleur et d'ironie, passe

la face sérieuse et un peu hautaine du paysan aisé, bien établi dans la

famille et la propriété. Dans nos pays, celui-ci est honnête homme en

général, et très-charitable envers les individus. Il a même un sourire

de protection pour celui qui a trois pattes de naissance et qui va

clopin-clopant dans la vie. Lui, fièrement établi dans la société sur

ses quatre pieds de banc, il n'avance pas, mais il ne tombe pas. Il dit,

en parlant du bancal, qu'il n'a pas pris _la rége_ (le sillon) du bon

côté, et que, pourtant, il n'est pas mauvais homme pour ça. Il ne le

pousse pas à terre, car il met tout son tort sur le compte du progrès,

le grand ennemi, le chemin de perdition de la jeunesse.

À l'égard des masses souffrantes, le paysan aisé est très-dur en

théorie. Il se révolte à l'idée du mieux général; cependant il plaint et

assiste les maux particuliers; mais il a horreur des conclusions, de

quelque côté qu'elles lui soient présentées, et ce sera sagesse que de

chercher le moyen de l'y amener sans qu'il s'en aperçoive.

XII

Au village de ***, 27 et 28 juillet.

Nous voici dans nos torrents et dans nos rochers. Amyntas est venu

au-devant de nous à pied avec Moreau, jusqu'au joli bois entre le

chatelier et la croix. Ils rendent l'âme, notre cheval aussi.

On fait halte. La chaleur devient torride dès qu'on s'engage dans les

vallons qui conduisent à la Creuse.

Cette fois, nous avons quelque peine à remiser la voiture. Les récoltes

sont presque finies, les granges sont pleines.

Nous descendons à la Creuse et nous la remontons jusqu'à l'embouchure du

torrent de notre village. Il n'y a pas pour une heure de marche, et

c'est en somme le plus beau coin de la gorge. La Creuse y est resserrée

et traverse deux ou trois petits chaos très-romantiques.

J'ai vu autrefois ce paysage encore plus beau: on a abattu de grands

chênes qui le complétaient. On a fait un nouveau pont, qui sera encore

emporté comme celui que nous passions autrefois pour aller à la

_Prune-au-Pot_, un vieux manoir qui a eu l'honneur d'héberger Henri IV,

et qui est très-bien conservé.

La Creuse est terrible quelquefois. Je l'ai vue bien méchante. En ce

moment, elle est si basse et si tranquille, que l'on a besoin de

regarder la position de ses énormes blocs de granit pour se persuader

que c'est elle qui les a apportés là.

Le village se présente encore mieux en montant qu'en descendant. On y

arrive par des prairies délicieuses.

Nous y voilà. Décidément, on est ici plus démonstratif que chez nous.

Nous sommes déjà reçus comme de vieux amis, et nous trouvons Amyntas lié

avec tout le monde.

Un artiste éminent, qui a découvert aussi le village, et dont le nom se

recommande de lui-même, est invité par nous à déjeuner le lendemain sur

le rocher, et nous recommençons la partie de pêche et de friture au

bord de la Creuse. Il est ravi de la douceur et de la grâce de cette

nature. Il fait rapidement des croquis adorables.

Les peintres qui comprennent le vrai sont d'heureux poëtes. Ils

saisissent tout à la fois, ensemble et détails, et résument en cinq

minutes ce que l'écrivain dit en beaucoup de pages, ce que le

naturaliste ne pénètre qu'en beaucoup de jours d'observation et de

fatigue. Ils s'emparent du caractère des choses, et, sans savoir le nom

des arbres et la nature des pierres, ils font le portrait des aspects

sentis, portrait pénétrant et intelligent, saisissant et fidèle, sans

l'effort des pénibles investigations.

Ils écrivent la vie et traduisent le champ de la nature dans une langue

dont les difficultés mystérieuses nous échappent, tant elle paraît

claire et facile quand ils la possèdent bien.

En regardant ces croquis de M. Grandsire, nous retrouvions toutes les

douces émotions de nos rêveries à travers ces promenades enchantées, et,

quant à moi, il m'eût été bien impossible de dire comment ce petit bout

de papier crayonné si promptement contenait tant de choses auxquelles

j'avais songé, et qui m'apparaissaient de nouveau avec la traduction des

objets dont j'avais savouré la couleur et la forme.

Nous avons poussé, encore une fois, jusqu'à l'anse du grand rocher noir.

Amyntas s'est donné la satisfaction de l'escalader tout entier, pour se

réchauffer d'un bain pris résolument avec ses habits dans la Creuse à la

manière de Moreau; mais Moreau est amphibie et ne sent ni l'eau ni le

soleil, tandis qu'Amyntas s'enrhume comme un simple petit mortel.

Les trente jours de chaleur tropicale qui viennent de passer sur notre

beau pays n'ont fait que dilater la verdure; les arbres sont aussi

fastueux de feuillage qu'en juin, et, sous leur ombrage épais, les

petites sources murmurent encore et les mousses veloutent le rocher. Les

buis sauvages qui tapissent les talus ont toujours leur air de fête des

Rameaux. Mais les fleurs ont fait leur temps, les prés sont fauchés, les

vaches et les chèvres broutent partout, et les moissons achèvent de

tomber sous la faucille.

Dans quelques jours, il faudra chercher un reste de vie et de fête dans

les endroits incultes. Heureusement, ils ne manquent pas ici, et le

féroce mois d'août, si triste et si dur dans nos plaines, ne se fera pas

trop sentir dans ces bosquets d'Arcadie.

Mais j'oublie qu'il nous faut partir et laisser la villa d'Amyntas aux

réparations urgentes.

Nous ne reviendrons qu'à l'automne, et c'est alors seulement que nous

deviendrons assez citoyens de ce village pour en pénétrer les moeurs et

les coutumes.

En attendant, voici les nouvelles du jour:

Le marquis fait faire, en dehors du village, au fond du ravin, un

cimetière pour la paroisse, qui entasse ses défunts dans l'étroite cour

de l'église, comme en plein moyen âge.

Le maître d'école va mieux. Il prend l'air sur son escalier et nous fait

bon accueil. Nous caressons un enfant rose et blond, beau comme l'Amour,

et nous découvrons qu'il est le fils du pauvre difforme. Nous en

félicitons celui-ci. Sa figure anguleuse et pâle rayonne de plaisir. Il

sent vivre son âme dans la beauté de cet enfant. Les âmes sont toutes

belles en sortant des mains de Dieu, et ce n'est pas le corps

apparemment qui a l'initiative dans la génération.

Les femmes et les filles du village sont toujours vaillantes et

robustes. Je demande où est une charmante enfant de dix-sept ans qui

m'avait frappé par son air de douceur; elle est partie _en moisson_ dans

le haut du pays. C'est bien dur pour une jeune fille, et elle n'était

pas obligée à cela. Mais, que voulez-vous! elle avait envie d'un

_capot_, et, pour posséder ce morceau de drap dont elle se coiffera

l'hiver prochain, elle va moissonner trois semaines sur ces plateaux

dévorés du soleil!

Et nous nous trouvions héroïques, nous autres, de nous promener en plein

midi sous les hêtres du rivage!

XIII

29 juillet.

La chaleur écrase mes compagnons. Ils font la sieste pendant que je

voisine.

Madame Anne, tout en filant sa laine et grondant ses poulets, qui

trottent par la chambre, me fait offre de tous ses services de voisinage

avec beaucoup de grâce.

--Au reste, ajoute-t-elle, vous ne manquerez de rien au milieu de nous.

On n'est pas riche, mais on est de bon coeur. Le monde d'ici oblige sans

intérêt, et il y a, dans notre village, des gens gênés qui ne demandent

jamais rien et offrent le peu qu'ils ont.

Puis elle me parle de sa famille, dont elle est fière, de ses garçons

qui ont été au service, de ceux qui sont restés près d'elle pour

cultiver les terres, et de sa défunte fille, mariée à notre ami Moreau;

et de son autre fille, madame Anne, qui est la plus aimable personne du

monde, cela est certain; et, enfin de sa petite-fille, mademoiselle

Marie Moreau, qui est, selon elle, la beauté du village.

Elle ne m'avait pas semblé telle; mais elle arrive sur ces entrefaites,

perchée sur les crochets à fourrage d'un grand cheval maigre. Elle est

coiffée d'un mouchoir bleu qui cache à demi son front et tombe le long

de ses joues. Sous le froid reflet de cette capote improvisée, elle est

du ton rose le plus fin et le plus pur; son attitude et son accent sont

singulièrement dégagés.

--Grand'mère, donnez-moi à boire! crie-t-elle d'une voix fraîche et

forte en s'arrêtant au bas de l'escalier. Je suis crevée de soif.

La grand'mère lui passe un verre d'eau fraîche, qu'elle avale d'un

trait, et qu'elle savoure après coup, en faisant claquer sa langue, en

riant et en montrant ses deux rangées de petites dents éblouissantes,

qui sont le cachet de la race locale. La sueur miroite sur ses joues,

son oeil est animé, sa figure hardie et candide.

Elle s'en va charger son cheval au champ, et rapporter le blé à la

grange. Ses mouvements sont souples et assurés, son rire est harmonieux;

son entrain est d'un garçon, mais sa figure est d'une femme charmante,

et, fouaillant son cheval, sur lequel elle se tient, je ne sais comment,

perchée sur cette haute cage, elle descend crânement le sentier rapide.

Ainsi vaillante au travail et triomphante au soleil, cette Cérès

berrichonne est d'une beauté étrange mais incontestable.

Une autre beauté brune, mais pâle et grave d'expression, un peu lourde

et nonchalante d'allures, mérite une mention particulière. Amyntas l'a

baptisée la belle Thérance, bien qu'elle ne rendît pas le type du

Bourbonnais auquel ce nom se rapporte.

Je vous la nomme ainsi pourtant pour mémoire, car cette beauté doit

avoir une histoire quelconque, et nous la saurons pour la raconter s'il

y a lieu.

Mais ce n'est pas le moment d'étudier la vie de sentiment ici. La

moisson absorbe tout; c'est le point de départ d'une année de richesse

ou de gêne. La jeunesse, la beauté ou la grâce, y coopèrent avec autant

d'activité que la force virile, et cela se fait si résolument et si

gaiement, que l'on ne songe point à plaindre le sexe faible. Il semble

que cette épithète serait injurieuse ici, et que la vigueur des muscles

soit, comme dans l'oeuvre de Michel-Ange, la base et la cause première

de la beauté féminine dans ses types de choix.

Il y a pourtant aussi des types très-fins et très-délicats, probablement

peu appréciés, et cette beauté d'expression étonnée et ingénue de

l'adolescence que l'on chercherait en vain ailleurs que dans les

campagnes.

Dans les villes, la physionomie de l'enfance passe sans transition à

celle de la jeune fille sérieuse ou agaçante.

Aux champs, cet âge mixte est comme un temps d'arrêt où l'être attend

son complément sans que l'imagination le devance. Ces fillettes maigres

ont toutes l'oeil clair et sans regard de leurs chèvres; mais, agiles et

fortes déjà, elles n'ont pas l'allure disloquée, et la gaucherie émue de

nos filles de douze à quatorze ans.

Les enfants, avec leur joli _bonjour_, auquel pas un ne manque, même

ceux qui savent à peine dire quelques mots, nous gagnent

irrésistiblement le coeur. Ceux de chez nous sont naturellement

farouches comme des oiseaux, et il faut se donner la peine de les

apprivoiser. Pour cela, hélas! il faut les corrompre avec des

friandises, comme de petits animaux, ou avec des cadeaux utiles, comme

de petits hommes.

Nous avons résisté au désir de gâter ceux d'ici, et nous n'avons encore

échangé avec eux que des jeux et des caresses. Nous ne serons pas

longtemps si stoïques; mais nous aurons alors la fatuité de pouvoir nous

dire que nous avons été _aimés pour nous-mêmes_ au commencement.

Nous partons; car il nous faut, pour une plus longue station, d'humbles

conditions d'établissement qui nous permettent de ne pas mener tout à

fait la vie d'oisifs au milieu de ces gens laborieux. L'observation

n'est pas un état: l'homme qui se sent examiné fuit ou pose.

L'observation n'est qu'une occasion qui se prend aux cheveux. Elle

passera devant nous quand nous ne serons plus, nous-mêmes, des objets

d'étonnement et de curiosité.

Madame Rosalie a enfin trouvé une servante pour l'aider à faire notre

soupe.

C'est une grosse fille à l'air doux, que l'on appelle _mademoiselle_

gros comme le bras, et pour cause; c'est la dernière descendante d'une

grande famille du pays.

Son père, M. de ----, de la branche des Montmorency-Fosseux, et

petit-gendre ou petit-fils des anciens seigneurs de Châteaubrun (tel est

le renseignement un peu vague que nous donne notre hôtesse), est

aujourd'hui garde champêtre du village.

Il a eu un peu de bien, qu'il a mangé _par bon coeur_, et il a épousé sa

servante. On l'aime beaucoup. Tant il y a que sa fille tient, sans

morgue, la queue de la poêle, et que l'on entend, dans la cuisine de

l'auberge, la voix de l'hôte disant à sa femme:

--Prie donc mademoiselle de Montmorency d'aller tirer de l'eau à la

fontaine!

Nous partons, comblés de politesses et d'amitiés.

Le maître d'école nous force à accepter un pigeonneau, et Moreau

remplit notre panier de truites.

Herminea, qui a encore eu un peu de migraine, ne sait à qui entendre,

tout le monde voulant savoir si elle est guérie. Nul n'a intérêt à lui

complaire, tous sont frappés de sa grâce et de sa douceur, et lui

témoignent leur sympathie.

Vraiment, nous ne quittons jamais cet aimable village sans un regret

attendri. Y aura-t-il plus tard un revers de médaille, comme à toutes

les choses de ce bas monde?

Nous verrons bien!

LE BERRY

I

MOEURS ET COUTUMES

On m'a fait l'honneur ou plutôt l'amitié de me dire quelquefois (car

l'amitié seule peut trouver de pareilles comparaisons) que j'avais été

le Walter Scott du Berry. Plût à Dieu que je fusse le Walter Scott de

n'importe quelle localité! Je consentirais à être celui de

Quimper-Corentin, pourvu que je pusse mériter la moitié du

parallèle.--Mais ce n'est pas la faute du Berry, s'il n'a pas trouvé son

Walter Scott. Toute province, explorée avec soin ou révélée à

l'observation par une longue habitude, offre certainement d'amples

sujets au chroniqueur, au peintre, au romancier, à l'archéologue. Il

n'est point de paysage si humble, de bourgade si ignorée, de population

si tranquille, que l'artiste n'y découvre ce qui échappe au regard du

passant indifférent ou désoeuvré.

Le Berry n'est pas doué d'une nature éclatante. Ni le paysage ni

l'habitant ne sautent aux yeux par le côté pittoresque, par le caractère

tranché. C'est la patrie du calme et du sang-froid. Hommes et plantes,

tout y est tranquille, patient, lent à mûrir. N'y allez chercher ni

grands effets ni grandes passions. Vous n'y trouverez de drames ni dans

les choses ni dans les êtres. Il n'y a là ni grands rochers, ni

bruyantes cascades, ni sombres forêts, ni cavernes mystérieuses ... des

brigands encore moins! Mais des travailleurs paisibles, des pastoures

rêveuses, de grandes prairies désertes où rien n'interrompt, ni le jour

ni la nuit, le chant monotone des insectes; des villes dont les moeurs

sont stationnaires, des routes où, après le coucher du soleil, vous ne

rencontrez pas une âme, des pâturages où les animaux passent au grand

air la moitié de l'année, une langue correcte qui n'a d'inusité que son

ancienneté, enfin tout un ensemble sérieux, triste ou riant, selon la

nature du terrain, mais jamais disposé pour les grandes émotions ou les

vives impressions extérieures. Peu de goût, et plutôt, en beaucoup

d'endroits, une grande répugnance pour le progrès. La prudence est

partout le caractère distinctif du paysan. En Berry, la prudence va

jusqu'à la méfiance.

Le Berry offre, dans ces deux départements, des contrastes assez

tranchés, sans sortir cependant du caractère général. Il y a là, comme

dans toutes les étendues de pays un peu considérables, des landes, des

terres fertiles, des endroits boisés, des espaces découverts et nus:

partant, des différences dans les types d'habitants, dans leurs goûts,

dans leurs usages. Je ne me laisserai pas entraîner à une description

complète, je n'y serais pas compétent, et je sortirais des bornes de mon

sujet, qui est de faire ressortir une sorte de type général, lequel

résume, je crois, assez bien le caractère de l'ensemble.

Ce résumé de la couleur essentielle du Berry, je le prends sous ma main,

dans le coin que j'habite et dont je ne sors presque plus, dans

l'ensemble de vallons et de plaines que j'appelle la _vallée Noire_, et

qui forme géographiquement, en effet, une grande vallée de la surface de

quarante lieues carrées environ.

Cette vallée, presque toute fertile et touchant à la Marche et au

Bourbonnais vers le midi, est le point le plus reculé de la province et

le plus central de la France. Ses tendances stationnaires, l'antiquité

de ses habitudes et la conservation de son vieux langage s'expliquent

précisément par cette situation. Les routes y sont une invention toute

moderne; il n'y a pas plus de vingt ans que les transports et les

voyages s'y font avec facilité, et on ne peut pas dire encore qu'ils s'y

fassent avec promptitude. Rien n'attire l'étranger chez nous; le voisin

y vient à peine; aucune ligne de grande communication ne traverse nos

hameaux et nos villes, et ne les met en rapport avec des gens d'un peu

loin. Un pays ainsi placé se suffit longtemps à lui-même quand il est

productif et salubre. Le petit bourgeois s'imagine que sa petite ville

est la plus belle de l'univers, le paysan estime que nulle part sous le

ciel ne mûrit un champ aussi bien cultivé que le sien. De là

l'immobilité de toutes choses. Les vieilles superstitions, les préjugés

obstinés, l'absence d'industrie, l'_arcan_ antique, le travail lent et

dispendieux des grands boeufs, le manque de bien-être dont on ne

s'aperçoit pas, parce qu'on ne le connaît pas, une certaine fierté à la

fois grandiose et stupide, un grand fonds d'égoïsme, et de là aussi

certaines vertus et certaine poésie qui sont effacées ailleurs ou

remplacées par autre chose.

Le travail de la terre absorbe partout le paysan. Il est soutenu, lent

et pénible. Dans notre vallée Noire, on laboure encore à sillons étroits

et profonds avec des boeufs superbes et une charrue sans roues, la même

dont on se servait du temps des Romains. On moissonne encore le blé à la

faucille, travail écrasant pour l'homme et dispendieux pour le fermier.

Les prairies naturelles sont magnifiques, mais insuffisantes pour la

nourriture des bestiaux, et, par conséquent, pour l'engrais de la terre.

Impossible de faire comprendre au cultivateur berrichon qu'un moindre

espace de terrain _emblédé_ (comme il dit pour emblavé) rapporterait le

triple et le quadruple s'il était abondamment fumé, et que le reste de

cette terre amaigrie et épuisée fût consacré à des prairies

artificielles. «Mettre du trèfle et de la luzerne là où le blé peut

pousser! vous répond-il; ah! ce serait trop dommage!» Il croit que Dieu

lui a donné cette bonne terre pour n'y semer jamais que du froment,

c'est pour lui le grain sacré; et y laisser pousser autre chose serait

une profanation dont le ciel le punirait en frappant son champ de

stérilité.

Promenades autour d'un village · 第 5 / 10 段