Dans des veines ombragées et humides, les fourrages sont magnifiques à

la vue, bien que grossiers de qualité; le _brin_ est trop gros, et nos

chevaux le refusent absolument; ceux du pays, moins délicats, en font

leurs délices. Sur les hauteurs pierreuses croissent de maigres

froments, gravement malades cette année, et dont le grain éclate en

poudre noire. Mais, à deux pas plus bas ou plus au nord, ou plus au sud,

la moisson du blé, de l'orge ou de l'avoine, est superbe. Ailleurs et

non loin, c'est la vigne qui souffre ou prospère. La culture se fait

industrieuse, essayeuse, observatrice, comme dans tous les pays

accidentés. On finit par utiliser les recoins les plus rebelles et par

ne rien abandonner au désert de ce qui est praticable, c'est-à-dire de

ce que le pied et la main peuvent atteindre.

Somme toute, la contrée est riche, le vin très-potable, le pain

excellent, les légumes aussi. La grande variété des produits est

toujours une source d'aisance pour le paysan, parce que bien rarement

tout manque à la fois. C'est ce qui leur fait dire avec raison que les

_chétifs_ pays sont les meilleurs. En effet, dans les terres légères et

inégales des varennes, on trouve parfois plus de ressource que dans

l'uniforme et opulent fromental. On possède dix fois plus d'espace, et

bien qu'une _boisselée_ de chez nous paraisse en valoir dix des autres,

le résultat général prouve que ces terres médiocres rapportent, en

proportion de leur prix, un bon tiers de plus que celles de première

qualité.

Cela provient surtout de ce que l'on s'ingénie davantage.

--Nous nous _artificions_ à toute chose, me disait un paysan de par là.

Nous savons faire pousser le noyer et le châtaignier côte à côte, chose

réputée impossible dans vos endroits. Nous greffons toute sorte d'arbres

fruitiers les uns sur les autres: tant pis pour ceux qui manquent. Nous

ne craignons pas de recommencer, pas plus que d'apporter de la terre à

dos de mulet, à dos d'âne et même à notre dos de chrétien, dans des

hottes, pour nous faire un petit jardin dans un trou de rocher. On

_s'invente_ tout ce qu'on peut, et, si les courants d'eau emportent

l'ouvrage à la mauvaise année, on recommence un peu plus haut, on

endigue, on s'arrange et on se sauve.

Ce paysan industrieux et entreprenant est, et je le répète, moins

solennel et moins poétique que le nôtre: il ressemble plus à un

Auvergnat moderne qu'à un vieux Gaulois. Il manque de cette majesté

qu'on peut appeler _bovine_ chez l'homme de la vallée Noire; mais il est

plus intéressant dans son combat avec la terre, et, s'il rêve moins, il

comprend davantage.

Encore un trait caractéristique: le paysan de chez nous a peur de l'eau.

Il croit que le bain de rivière est malsain, le dimanche, pour qui a sué

la semaine. Il croit que la natation est un plaisir d'oisif. Il se noie

dans un pied d'eau.

Ici, tout le monde va à l'eau comme des canards. Le dimanche soir,

toute la population nage, plonge, dresse des bambins à se jeter dans les

bassins profonds du haut des rochers et à pêcher à la main sous les

blocs de la rivière. Quelques femmes nagent aussi. On se partage gaîment

la pêche et on rentre pour la manger toute fraîche en famille, sauf les

belles pièces, qui sont vendues à Argenton quand il n'y a pas

d'étrangers au village.

Ce poisson est exquis, même le fretin. Il a la chair ferme et

savoureuse.

La bonne et vraie pêche se fait avant le jour; aussi vous pourriez

marcher la nuit tout le long de ce désert, avec la certitude de

rencontrer, à chaque pas, des figures affairées mais bienveillantes.

Les meuniers et les pêcheurs vivent en bonne intelligence: filets et

bateaux sont prêtés à toute heure, et ce continuel échange constitue une

sorte de communauté. On ne se gêne guère pour lever la vergée qu'on

rencontre sur les îlots dans le courant. Mais c'est à charge de

revanche, et la grande prudence du Berrichon évite les reproches et les

querelles. Les pêcheurs ont un soin de prévoyance qui ne viendrait

jamais à ceux de l'Indre. Quand on pêche les étangs, ils achètent le

fretin et _rempoissonnent_ leur rivière pour l'avenir.

En traversant une ravissante prairie, nous eûmes à saluer une

très-vieille dame du hameau des Cerisiers, qui gardait ses vaches en

cornette et jupon court.

Elle était seule dans cet Éden champêtre, droite, rose, enjouée.

Moreau m'apprit que c'était une personne riche, la mère d'un de nos

amis, avoué très-considéré dans notre ville.

--Comprenez-vous, nous dit-il quand nous fûmes à quelques pas de cette

vénérable pastoure, qu'une dame comme elle, qui a le moyen d'avoir trois

vachères pour une, prenne son plaisir à être là toute seule à son âge,

par chaud ou froid, vent ou pluie?

--Ma foi, oui, pensai-je; je le comprends très-bien. Je sais que son

fils, qui la respecte et la chérit, a fait son possible pour la fixer à

la ville auprès de lui. Mais elle s'y mourait d'ennui; le bien-être et

le repos lui retiraient l'âme du corps. Il y a dans ces natures

agrestes une poésie qui ne sait pas rendre compte de ses jouissances,

mais que l'esprit savoure dans une quiétude mystérieuse. Oui, oui,

encore une fois, l'aspiration à la vie pastorale, le besoin d'identifier

notre être avec la nature et d'oublier tous les faux besoins et toutes

les vaines fatigues de la civilisation, ce n'est pas là un vain rêve;

c'est un goût inné et positif chez la grande majorité de la race

humaine, c'est une passion muette et obstinée qui suit partout, comme

une nostalgie, ceux qui ont mené, dès l'enfance, la vie libre et rêveuse

au grand air.

Et, quand cette passion s'est développée dans une contrée adorable,

est-il un artiste qui ne la comprenne pas et qui ne la voie pas flotter

dans ses pensées comme le songe d'une vie meilleure?

Tout le monde la comprendrait, cette passion, si la nature était belle

partout. Elle le serait, si l'homme voulait et savait. Il ne s'agirait

pas de la laisser à elle-même, là où elle se refuse à nourrir l'homme.

Il s'agirait de lui conserver son type et de lui restituer, avec les

qualités de la fécondité, le caractère de grâce ou de solennité qui lui

est propre.

Cela viendra, ne nous désolons pas pour notre descendance. Nous

traversons les jours d'enfantement de l'agriculture. La terre n'est

ingrate que parce que le génie de l'homme a été paresseux. Nous sortons

des ténèbres de la routine. La science et la pratique prennent un

magnifique essor au point de vue de l'utilité sociale. La vie matérielle

absorbe tout, la question du pain enfante des prodiges. Les artistes et

les rêveurs ont tort pour le moment.

Il le faut, et n'importe! car le sentiment du beau et les besoins de

l'âme reviendront quand la production aura payé l'homme de ses dépenses

et de ses peines. La question des arbres viendra le préoccuper quand il

aura trouvé le chauffage sans bois. La question des fleurs descendra des

régions du luxe aux besoins intellectuels de tous les hommes. La

question des eaux et des abris de rochers fera des prodiges quand il y

aura communauté, je ne dis pas de propriété (je ne soulève pas cette

question), mais de culture en grand avec une direction savante et

intelligente.

Déjà les efforts particuliers de quelques riches amis du beau font

pressentir ce que sera la campagne en France dans une centaine d'années

peut-être. On comprend déjà très-bien qu'un parc de quelques lieues

carrées soit une fantaisie réalisable, et que, au milieu de ses grandes

éclaircies et de ses immenses pelouses, les moissons et les fauchailles

s'effectuent facilement à travers des allées ombragées et doucement

sinueuses.

Il n'y a donc pas de raisons pour qu'un jour, quand l'intérêt social

aura prononcé qu'il est indispensable de réunir tous les efforts vers le

même but, des départements entiers, des provinces entières, ne

deviennent pas d'admirables jardins agrestes, conservant tous leurs

accidents de terrains primitifs devenus favorables à la nature de la

végétation qu'on aura su leur confier, distribuant leurs eaux dans des

veines artificielles fécondantes et gracieuses, et se couvrant d'arbres

magnifiques là où ne poussent aujourd'hui que de stériles broussailles.

À mesure qu'on obtiendra ce résultat, en vue du beau en même temps

qu'en vue de l'utile, les idées s'élèveront. Le goût ira toujours

s'épurant, le sentiment du pittoresque deviendra un besoin, une

jouissance, une ivresse pour le laboureur, aussi bien que pour le poëte.

Ce sera un crime que d'abattre ou de mutiler un bel arbre, une

grossièreté que de négliger les fleurs et d'aplanir sans nécessité les

aspérités heureuses du sol; un crétinisme que de détruire l'harmonie des

formes et des couleurs sur un point donné, par des bâtisses

disproportionnées ou criardes. L'artiste ne souffrira plus de rien,

l'idéalisme et le réalisme ne se battront plus.

Toute rêverie sera douce, toute promenade charmante; et vous croyez que,

vivant dans le beau et le respirant comme un air vital dans la nature

redédiée à Dieu, les hommes ne deviendront pas plus intelligents en

devenant plus riches, plus vrais en devenant plus habiles, et plus

aimables en devenant plus satisfaits?

Amyntas s'est décidément épris de la maisonnette où nous sommes loges.

Il y rêve une installation possible, un pied-à-terre tolérable au milieu

du monde enchanté des fleurs, des ruisseaux et des papillons. Pourquoi

pas? Il a bien raison.

J'avais grande envie aussi de cette chaumière, bien qu'elle ne réalise

pas mon ambition pittoresque. Vingt autres sont plus jolies; mais c'est

la seule en vente, et j'allais m'en emparer.... Mais notre ami réclame

la priorité de l'idée. Il nous demande de lui laisser arranger cette

chaumière à son gré et de devenir ses hôtes dans nos excursions sur la

Creuse. Nous retirons nos prétentions.

Il échange quelques paroles avec madame Rosalie. Le voilà propriétaire

d'une maison bâtie à pierres sèches, couverte en tuiles, et ornée d'un

perron à sept marches brutes; d'une cour de quatre mètres carrés; d'un

bout de ruisseau avec droit d'y bâtir sur une arche, plus, d'un talus de

rocher ayant pour limite un buis et un cerisier sauvage.

À partir de ce moment, je vois bien que l'insouciant Amyntas n'est plus

le même.

Après le souper, car nous n'avons dîné qu'à neuf heures, le voilà qui

lève des plans, qui mesure ses deux petites chambres, plante en

imagination des portemanteaux, creuse des armoires dans l'épaisseur de

_son mur_, et dit à chaque instant: _Ma maison, ma cour, mon rocher, mon

buis, mon cours d'eau, mes voisins, mes impôts_,--il en aura pour deux

francs vingt-cinq centimes!--_mes droits, mes servitudes, mon acte, ma

propriété_, enfin! C'est tout dire!

--N'en riez pas, dit-il; qui sait si ce n'est pas là que, par goût ou

par raison, je viendrai terminer mes jours?

Ah! qui sait, en effet? La même idée m'était venue pour mon compte,

quand je lorgnais cette splendide acquisition à laquelle il me faut

renoncer.

Mais l'aimable acquéreur s'en fait un si grand amusement, que je suis

dédommagé de mon sacrifice. Et puis il n'est pas dit absolument que la

voisine, l'affable et obligeante madame Anne, ne se laissera pas séduire

par mes offres un peu plus tard. Nous verrons, si elle n'a pas trop de

chagrin!

J'avoue que je ne me pardonnerais pas d'apporter un chagrin dans ce

village. Un chagrin surmonté par des considérations d'intérêt, c'est

presque une corruption exercée et subie. Certes, l'Eldorado champêtre où

nous voici recèle ses plaies secrètes comme les autres; mais je voudrais

bien que ma main n'y apportât pas une égratignure.

Ce remords n'empoisonnera pas les jouissances de notre nouveau

propriétaire. L'aubergiste qui lui cède la maisonnette est enchanté de

pouvoir faire agrandir et arranger désormais son auberge. Il paye

quelques dettes avec le surplus, et se loue beaucoup de l'aventure.

IX

10 juillet.

Une voix creuse et sépulcrale me réveille, et une pensée triste me

traverse l'esprit.

Le pauvre petit maître d'école qui demeure en face, dans notre _square_,

s'est laissé choir hier de son âne. On le disait brisé. Il est peut-être

mourant.

Sans doute, cette voix de la tombe, c'est celle du prêtre qui vient

prier pour son âme.

J'entr'ouvre le rideau et je me rassure. Il n'y a là qu'un vieux

mendiant aveugle, récitant un long _oremus_ en l'honneur du généreux

Amyntas, qui vient de le bien traiter. Aussi, tandis que le

_propriétaire_ s'enfuit modestement dans les ruines de la forteresse,

pour échapper à la litanie du remercîment, le vieux fait les choses en

conscience et récite jusqu'au bout son antienne édifiante.

Une jolie petite fille de dix ans sort de la maison d'école, apporte au

pauvre un gros morceau de pain blanc, le lui met dans sa besace et lui

demande où il veut aller.

Le bonhomme lui ordonne d'un air grave de le conduire au château. Elle

lui prend la main et l'emmène, en écartant devant lui, avec son petit

sabot, les pierres qui pourraient le faire trébucher.

On déjeune chez madame Rosalie, on lui dit adieu, et on part pour le Pin

par le chemin d'en haut. On redescend avec Moreau à la Creuse, et on

fait encore une lieue dans les rochers pour aller au Trou-Martin, un bel

endroit, le plus hérissé de la contrée: rochers en aiguilles sur les

deux rives de la Creuse, aridité complète, découpure romantique autour

du courant devenu plus rapide; l'un fait un croquis; l'autre, un somme.

Au retour, à un méandre où le torrent est calme et profond, une barque

glisse lentement d'une rive à l'autre. Le batelier conduit trois femmes

chargées de paniers de fruits; tous quatre sont superbes de pose et de

costume, à leur insu; l'eau est un miroir; les rivages herbus, les

arbres, les terrains sont étincelants au soleil, qui baisse et rougit.

Tout est rose, chaud et d'un calme sublime.

Ce n'est pas le lac Némi; ce ne sont pas les femmes d'Albano, c'est

autre chose: c'est moins beau et plus touchant. Ici, rien ne pose. En

Italie, le moindre brin d'herbe fait ses embarras et attend le peintre.

Belle et bonne France, on ne te connaît pas!

On part à cinq heures, on flâne un peu en route, on boit de l'eau

fraîche à Cluis. On peut y manger des goires, gâteau au fromage de la

localité. C'est étouffant; mais quand on a faim!...

On arrive à la maison à onze heures du soir. On soupe, on range les

papillons, on se couche à deux heures.

X

14 juillet.

Notre ami l'avoué, le fils de la vénérable pastoure, est venu nous voir

ce matin.

Amyntas lui confie le soin de régulariser son acquisition et le traite

de _mon avoué_ avec une aisance importante. On dirait qu'il n'a fait

autre chose de sa vie que d'être propriétaire. Il ne dit plus _ma

chaumière_, il ne dit même plus _ma maison_, il dit _ma villa_.

L'avoué nous donne des renseignements sur le pays, dont il est né

_natif_, comme on dit chez nous. Il a été élevé pieds nus, sur les

roches du _Cerisier_. Il soupire au souvenir du temps où, lui aussi,

gardait ses vaches dans les grandes herbes. Il a l'excellent esprit de

comprendre que sa mère n'ait pu s'habituer à l'air mou d'une ville et au

parfum de renfermé d'une étude. Puis il nous dit, lui qui connaît la

réalité des choses humaines et qui est rompu au contact des intérêts et

des passions des gens de campagne:

--Vous avez eu une bien bonne idée de vouloir planter là une tente. Je

ne crois pas que vous le regrettiez jamais. Ce village est un nid de

braves gens.

--En vérité? Il nous semblait, mais nous ne savions pas! Nous cherchions

des fleurs et des papillons. Aurions-nous trouvé des hommes?

--Des hommes très-bons et très-sincèrement religieux, des moeurs

très-douces, vous verrez! Et puis une grande fierté, l'orgueil d'un

certain bien-être, joint au plaisir de l'hospitalité. Nous avons peu à

faire par là, nous autres gens de procédure. J'en suis fier pour mon

endroit. Pas de procès comme dans la Marche. C'est une oasis. Ces gens

ne sont jamais sortis de leur manière d'être depuis des siècles. Faute

de chemins, ils ne se sont jamais écartés du beau jardin que leur a

creusé la nature. Ils ont su garder leur bonheur, et il y a chez eux un

grand cachet d'association et d'homogénéité. Ne vous défendez pas de

les estimer. Ils sont tous ce qu'ils vous paraissent.

Espérons que ce réaliste de profession n'est pas trop romanesque

d'instinct, et retournons au village le plus vite qu'il nous sera

possible.

XI

26 juillet.

Parthénias est dans le Midi, Amyntas est parti avant-hier pour _son

village_, afin de mettre les ouvriers en besogne à _sa villa_. Il nous

permet cependant d'y passer encore une bonne journée avant de leur céder

la place.

Nous partons demain, Herminea et moi; aujourd'hui, nous voyons la fête

de notre hameau d'ici; c'est sainte Anne qui en est la patronne et que

l'on fête le dimanche; car la moisson est commencée, et on ne pourrait

se déranger dans la semaine.

Toutes les réjouissances de chez nous se bornent à danser, du matin au

soir, la bourrée. La bourrée du Berry va se perdant sans qu'on y songe;

elle ne se danse plus que dans un assez petit rayon. J'ai bien peur

qu'on ne se soit laissé entraîner à la contredanse dans notre village de

là-bas. Je n'ai pas encore osé le demander.

La contredanse du paysan est absurde et grotesque. Sa valse est, comme

rhythme et comme allure, quelque chose de disloqué et

d'incompréhensible. La bourrée est monotone, mais d'un vrai caractère.

Pourtant il ne faut pas la voir folichonner par les artisans de petite

ville; ils y sont aussi absurdes que le paysan à la contredanse.

Il y a aussi les _beaux_ de village de la nouvelle école, qui y

introduisent des contorsions prétentieuses et des airs impertinents tout

à fait contraires à l'esprit de cette antique danse. La bourrée n'est

elle-même que dans les jambes molles et les allures traînantes de ce qui

nous reste de vrais paysans, les jeunes bouviers et les minces pastoures

de nos plaines.

Ces naïfs personnages s'y amusent tranquillement en apparence; mais

l'acharnement qu'ils y portent prouve qu'ils y vont avec passion. Leur

danse est souple, bien rhythmée et très-gracieuse dans sa simplicité.

Les filles sont droites, sérieuses, avec les yeux invariablement fixés à

terre. J'ai toujours vu les étrangers, qui venaient à notre fête,

très-frappés de leur air modeste.

Notre _assemblée_ est une des moins brillantes du pays. Il en a toujours

été ainsi: c'est parce qu'elle _tombe en moisson_ et que la jeunesse est

éparpillée au loin en ce moment. Je doute que le cabaretier qui nous

dresse une ramée y fasse de brillantes affaires. Bien qu'il offre aux

consommateurs liqueurs, bière et café, nos paysans, qui ne sont guère

friands de ces nouveautés, n'en usent que _par genre_, et préfèrent le

vin du cru, qui se débite au _pichet_ dans les cabarets de la localité.

Les ménétriers semblent fort occupés; mais deux sonneurs de musette,

c'est trop pour si peu de monde, et leur journée a été mauvaise.

Le vieux Doré se targue pourtant d'avoir des droits à la préférence des

gens d'ici. Il a été assez habile dans son temps, et il a beaucoup

gagné. Il était seul alors pour cinq ou six paroisses et faisait souvent

des journées de dix écus. Mais il s'est négligé dans son art, et,

quelquefois distrait dès le matin, il coupait tout le jour les jambes à

son monde, en sortant plus que de raison du ton et de la mesure.

Et puis le cornemuseux croit que le souffle et le succès ne le trahiront

jamais, tandis que l'un est aussi fugitif que l'autre. Il n'amasse

guère; et, aux champs comme ailleurs, tout artiste veut mener la vie

d'artiste. Bien qu'il travaille de ses bras dans la semaine, il n'est

pas réputé bon ouvrier et ne trouve pas beaucoup d'ouvrage. Aux champs

comme ailleurs, règne le préjugé du positiviste contre l'idéaliste.

Bref, Doré est devenu vieux, maladif et pauvre. Il a fait la folie de se

marier en secondes noces avec une jeune femme qui lui a donné beaucoup

d'enfants. L'aîné, âgé de dix ans, est là debout sur le banc, à son

côté, l'accompagnant sur la vielle avec beaucoup de nerf et de justesse.

Le pauvre petit bonhomme est charmant; c'est un élève qui lui fait

honneur et qui le ramène à la mesure, avec laquelle il s'était trop

longtemps brouillé. L'enfant est intéressant, et, en outre, Doré a fait

la dépense d'une vaste tente sous laquelle on peut danser seize, à

l'abri du soleil et de la pluie.

Hélas! c'est peine perdue! Les délicats sont en petit nombre, et, malgré

trente-deux degrés de chaleur, on danse en plein soleil à la musette du

concurrent qui est venu fièrement planter son tréteau dos à dos avec

lui.

Les deux musettes braillent chacune un air différent. À distance, c'est

un charivari effroyable. Mais telle est la puissance de l'instrument,

que, de près, l'un ne peut étouffer l'autre et que le cri strident de la

vielle du petit se perd dans le mugissement du grand bourdon de

Blanchet.

Et puis Blanchet, de Condé, est dans la force de l'âge et du talent.

C'est un véritable maître sonneur, plus instruit et mieux doué que le

vieux Doré. Il n'a pas dédaigné les traditions et sait de fort belles

choses, aussi bien pour la messe que pour le bal. Il sait accompagner le

plain-chant et s'accorder avec trois autres cornemuses à l'offertoire.

Je l'ai entendu une fois consacrer la cérémonie du chou, à un lendemain

de noce, par un chant grave d'une originalité extrême et d'une facture

magnifique.

Je le priai de venir le lendemain pour moi seul, et il me joua des

bourrées de sa composition, très-bien faites et nullement pillées dans

les airs de vaudeville que nos sonneurs modernes ramassent, tant bien

que mal, sur les routes et dans les cabarets.

Aussi, quand le pauvre Doré vint me porter sa plainte, à la fin de

l'assemblée, me remontrant que Blanchet, de Condé, avait mal agi en

faisant danser sur une paroisse de son ressort; quand il me montra en

pleurant son gentil vielleux et les vingt-six sous de sa journée, tous

frais faits, je fus attendri sans doute, et lui donnai le dédommagement

qu'il pouvait réclamer d'une vieille amitié; mais je ne pus prendre

parti contre le maître sonneur de Condé, qui était dans son droit et

qui, avec trois pintes de vin dans le ventre, n'a jamais failli aux lois

de la mesure.

La scène fut assez pathétique. Doré gémissait et me reprochait

doucement, mais tristement, d'être de ceux qui lui avaient fait _du

tort_.

J'avais prôné d'autres maîtres sonneurs autrefois: Marcillat, du

Bourbonnais, ensuite Moreau, de la Châtre, et maintenant ce maudit

Blanchet, de Condé, dont pourtant il parlait avec un certain respect.

Mais pourquoi ne m'étais-je pas contenté de lui, le vieux sonneur de

Saint-Chartier, l'unique, l'inévitable des anciens jours?

--Il fut un temps, disait-il, où, quand vous vouliez entendre la

cornemuse ou faire danser la jeunesse, c'était toujours moi que vous

appeliez. Et puis, tout d'un coup, vous avez eu une dame de Paris, une

fameuse Pauline Viardot, qui voulait écrire nos airs, et vous avez

demandé Marcillat, qui était à plus de douze lieues d'ici, pendant que

j'étais sous votre main. Ç'a été un crève-coeur pour moi; je me suis

questionné l'esprit pour savoir en quoi j'avais manqué, et, de chagrin,

j'ai quitté l'endroit pour aller vivre à la ville, où je vis encore plus

mal.

Que pouvais-je répondre à ce pauvre homme? Il est malheureux et pas

assez artiste pour comprendre que l'art et l'amitié obéissent à des lois

différentes. Mais il me faisait peine, et je me gardai bien de lui dire

que j'avais douté de son talent.

J'arrangeai la chose de mon mieux en l'engageant à pardonner au grand

Marcillat, mort il y a longtemps, à la suite d'une querelle suscitée par

d'autres sonneurs, pour des causes analogues à celle dont il était là

question.

Quant à Moreau, de la Châtre, ce n'est pas moi qui ai fait sa

réputation. Elle s'est établie et soutenue sans moi.

Doré m'avoua qu'il n'essayait pas de lutter contre cet artiste

redoutable, sur son terrain, les bals de la ville, et qu'il cherchait

modestement sa vie aux alentours. Je lui rendis un peu de contentement

en louant son petit et en lui disant qu'à eux deux ils jouaient

très-bien, ce qui est la vérité.

Un autre _idéaliste_ des environs, que l'on rencontre dans toutes les

foires et assemblées, voire sur tous les chemins, comme un bohème dont

il mène la vie, c'est Caillaud-la-_Chièbe_ (c'est-à-dire la _Chèvre_),

ainsi surnommé parce que, durant quelques mois, il promena et montra

pour de l'argent le phénomène ainsi décrit sur l'écriteau (avec

portrait) de sa pancarte: _Ici l'on voit la chièbe à Caillaud qu'à trois

pattes de naissance_.

Promenades autour d'un village · 第 4 / 10 段