Le paysan offre autant de caractères variés et d'esprits divers que

tout autre _genre_ ou _tribu_ de la race humaine. Ce n'est pas un

troupeau de moutons, et se vanter de connaître à fond le paysan, c'est

se vanter de connaître à fond le coeur humain; ce qui n'est pas une

modeste affirmation.

Il y a, j'en conviens, un grand air de famille qui provient de

l'uniformité d'éducation et d'occupations. L'air simple et malin en même

temps, la prudence et la lenteur des idées et des résolutions, voilà le

cachet général.

Ces hommes des champs sont-ils meilleurs ou pires que ceux des villes?

Je n'ai jamais prétendu qu'ils fussent des bergers de Théocrite, des

continuateurs de l'âge d'or; mais je vois et crois savoir que, dans la

vraie campagne, au delà des banlieues et dans la véritable vie des

champs, il y a moins de causes de corruption qu'ailleurs.

Donc, j'aime ce milieu, cette innocence relative, ces grands enfants qui

veulent faire les malins et qui sont plus candides que moi, puisque je

les vois venir, et même _avec leurs gros sabots_, comme dit le proverbe.

Le Berry est-il une oasis où les grands vices n'ont pas encore pénétré?

Peut-être. Mon amour-propre de localité veut bien se le persuader.

Pourtant je vois que les esprits inquiets de chez nous--il y en a

partout--se plaignent du paysan avec amertume, et je vois que les

esprits réalistes--il y en a aussi chez nous--sont frappés du côté rude

et chagrinant de la vie paysanne. Je veux bien m'en plaindre aussi pour

mon compte. Je sens à toute heure, entre ces natures méfiantes et mes

besoins d'initiative, une barrière que je dois souvent renoncer à

franchir, dans leur propre intérêt, vu qu'ils feraient fort mal ce

qu'ils ne comprennent pas bien. Mais, de ce que ces hommes sont autres

que moi, ai-je sujet de les haïr et de les mépriser?

J'entendais l'un d'eux dire à un monsieur qui le traitait de _bête_

parce qu'il s'obstinait dans son idée:

--On a le droit d'être bête, si on veut.

Parole profonde dans sa niaiserie apparente. Toute âme humaine sent

qu'elle ne doit pas aller en avant sans avoir acquis sa pleine

conviction, et il me semble qu'il y a un fonds de grande sagesse à être

ainsi. On pourra compter beaucoup sur l'homme qui aura franchi avec

réflexion ses propres doutes.

Voici ce que dit sur le paysan berruyer le très-grave et très-excellent

historien M. Louis Raynal, premier avocat général à la cour royale de

Bourges en 1845; notez ce titre, qui exclut l'idée d'une candeur trop

enfantine et d'une inexpérience trop romanesque:

«Ces populations, auxquelles manquent, il faut en convenir, un certain

éclat et une certaine vivacité d'intelligence, sont _généralement, sous

le rapport moral, dignes d'une haute estime_. Sans doute, les progrès du

temps, qui n'amène pas toujours des perfectionnements sans mélange,

n'ont pas assez complètement respecté leur moralité et leurs croyances.

Mais il reste encore, _surtout dans nos campagnes, un fonds remarquable

de probité et de loyauté_. Des esprits chagrins le nient, soit pour

exalter le passé au préjudice du présent, soit parce que les intérêts

établissent trop souvent, entre la classe qui possède le sol et celle

qui l'exploite, une sorte de rivalité malveillante. Mais ne calomnions

pas notre temps et notre pays. Combien n'existe-t-il pas encore dans

les _domaines_ du Berry de familles vraiment patriarcales? Ne

confie-t-on pas tous les jours à nos paysans de riches troupeaux à

vendre au loin, des marchés importants à conclure, sans que le maître

puisse exercer de surveillance? Et citerait-on beaucoup d'exemples que

cette confiance ait été trompée?»

Digne magistrat, je ne vous le fais pas dire, et vous n'écriviez pas

ceci pour les besoins de la cause, car votre grand ouvrage est l'oeuvre

d'une haute impartialité. Je me rassure en vous lisant, car j'ai été

taxé souvent de bienveillance aveugle et de point de vue trop

_florianesque_. Je ne tiens pas à m'en disculper, ne prenant pas le

reproche pour une injure, tant s'en faut. Mais, si le doute fût entré

dans mon coeur, j'en eusse été bien attristé. Je ne sais rien de plus

amer que de mépriser mon semblable.

Sortons donc, allons au jour, au chemin, aux champs, au village.

Tranquille vallée, je te remercie d'avoir résumé pour moi l'antique

inscription qu'on lisait encore, en 1815, sur un pilier de la porte

d'Auron, à Bourges:

INGREDERE. QUISQUIS MORUM. CANDOREM AFFABILITATEM ET. SINCERAM.

RELIGIONEM. AMAS REGREDI. NESCIES.

_Entrez, vous qui aimez la candeur, l'affabilité dans les moeurs et la

piété sincère. Vous ne saurez plus vous éloigner_.

Et nous, ne nous inquiétons plus de ceux qui nous crient: «Vous vous

trompez, tout est mal!» Cela ne prouve qu'une chose, c'est que, des

choses humaines, ils ne voient que les mauvaises. Allons-nous-en par les

prés et par les sentes, sans parti pris d'avance, mais avec le coeur

aussi ouvert que les yeux.

Nous ne sommes pas fâché de pouvoir, une fois de plus, surprendre

l'homme des champs dans sa tâche et le tableau dans son cadre, les

grands boeufs dans les herbes et les petites fleurs dans le _riot qui

riole_, sans être forcé de nous dire que cet homme est un scélérat, ce

tableau une vision, ces boeufs des alambics à fumier, ces fleurettes des

poisons et ce ruisselet une sentine d'immondices.

D'autres peuvent prendre le réel par ce côté âpre et triste, et avoir du

talent pour le peindre. Mais ce qui me plaît et me charme dans la

réalité est tout aussi réel que ce qui pourrait m'y choquer. On voit

souvent sur les fenêtres, dans les faubourgs des petites villes, de

beaux oeillets fleurir dans des vases étranges. Le vase fait rire,

l'oeillet n'en est pas moins beau et parfumé. Ils sont aussi réels l'un

que l'autre. J'aime mieux l'oeillet. Chacun son goût.

VIII

8 juillet.

Nous sommes en route en plein midi. La chaleur est tombée. Il fait même

très-froid en voiture découverte, à cinq heures. L'orage d'avant-hier

nous fait espérer de ne pas trouver _notre Afrique_ trop _réelle_, cette

fois.

Nous sommes quatre, car nous avons entraîné à notre promenade notre

jeune et chère ***, une artiste adorable qui est aussi de la famille à

présent, et qui veut avoir son nom entomologique comme les autres.

Blanche et blonde, elle a droit au nom d'_Herminea_, d'autant plus que

cette belle _notodontide_, s'étant posée sur sa robe, a été, par sa

fraîcheur, jugée digne de servir d'individu dans la collection.

Il fallait bien que Maurice eût aussi son surnom, emprunté à ses plus

récentes préoccupations. Il s'appellera Parthénias jusqu'à nouvel

ordre; car ces noms recherchés ont la facilité de changer tous les ans,

selon la recherche dominante de la saison des courses.

J'aurais bien eu le droit d'en prendre un aussi, car j'avais _cueilli_

sur une fleur, à la dernière excursion, la variété de la zygène du

trèfle _aux taches réunies_, et j'avais eu une mention honorable. Mais

je pensai que la modestie me faisait un devoir de ne pas exploiter une

capture toute fortuite, et dont je n'avais pas assez senti l'importance.

Nous avions cinq heures de route.

Nous voici, direz-vous, bien loin de notre village. Mais non; nous y

arrivons.

Parthénias se reconnaît, Herminea se récrie, Amyntas trouve le site

encore plus joli que la première fois. Mais la jeune voyageuse a la

migraine; elle s'endort. Les deux naturalistes descendent au lit de la

Creuse. Je m'en vas flânant ou plutôt flairant par le village. Je

cherche la réalité triste et chagrine de très-bonne foi: est-ce ma

faute? je ne puis la trouver là.

Sur tous les escaliers sont groupées les jolies filles ou les bonnes

femmes, qui me regardent avec de bons ou beaux yeux, et qui sourient,

attendant que je les prévienne. J'aime cette discrétion ou cette fierté.

Je fais les avances: étranger, c'est mon devoir. La réponse est prompte,

très-familière, mais vraiment bienveillante.

On parle très-bien ici, encore mieux que dans la vallée Noire, ce qui

n'est pas peu dire. Plus nous touchons à la limite de notre langue

d'_oil_, plus le langage s'épure, plus l'accent s'efface. J'aurais cru

le contraire, mais c'est ainsi. Ici, point de _j'avons, j'allons_, etc.,

à la première personne. Pas plus que chez nous on ne fait cette faute

grossière.

On se sert même ici de mots qui sentent la civilisation et qui dépassent

le vocabulaire à moi connu du bas Berry. On dit _énorme, immense_, ce

qui paraît singulier dans ces bouches rustiques. Sylvain, notre cocher

berrichon, croit qu'on se sert de mots latins et ouvre de grands yeux.

Le seul mot patois qui se glisse dans la conversation quelquefois, c'est

_ie_ pour _elle_.

Les femmes d'ici sont très-supérieures en caquet facile ou sensé à

celles de chez nous, mais elles ont moins de retenue.

Tout en causant, j'apprends une particularité. Elles travaillent

beaucoup plus que les hommes, et se piquent d'être plus actives, plus

courageuses et plus avisées. Elles se plaignent de la fatigue, mais

elles s'en prennent au rocher, et non au père ou au mari, qui me paraît

être l'enfant gâté de chaque maison.

Comme chez nous, la maternité est très-tendre; de plus, les femmes sont

orgueilleuses de la beauté de leurs enfants, et chacune va chercher le

sien pour vous le montrer.

J'en regarde un tout seul de l'autre côté de la rue. Il est fort

barbouillé, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une tête d'ange. C'est un

ange qui a mangé des guignes, voilà tout; et pourquoi pas?

Je m'approche pour l'admirer. Une belle femme s'avance sur le perron et

me crie d'un air brusque et charmant:

--Il est à moi, celui-là. Il n'est pas plus mal _bâti_ qu'un autre,

_hein?_

_Bâti_ n'est pas le mot dont elle se servit; elle jura bel et bien,

mais d'une voix douce et avec l'aisance triomphante d'une reine à qui

tout est permis. Réalité, tu ne me gênes pas!

Du haut d'un chemin rocheux qui s'en va, comme il peut, rejoindre la

grande route, on embrasse tout le village. De quelque côté qu'on le

regarde, il est charmant, ce village privilégie.

Les collines qui l'enserrent ont des formes suaves; ses masses de

verdure sont bien disposées, ses rochers ont, de loin, ce beau ton lilas

qui est particulier aux micaschistes des bords de la Creuse, couleur

tendre qui se forme, je ne sais comment, de plusieurs tons sombres.

Mystères de la couleur, les vrais peintres vous saisissent et vous

constatent, mais ils ne vous expliquent pas. Quel artiste a jamais connu

le secret de son art? C'est par le sentiment que la révélation lui

arrive, mais le sentiment ne s'explique pas par des raisonnements.

Je redescends au village par un autre chemin. Je vais revoir la maison

renaissance, j'en suis épris; deux vieilles soeurs l'habitent, deux

paysannes très pauvres.

Elles ne sont nullement étonnées de mon attention; elles m'invitent à

entrer, elles savent que leur maison est intéressante; elles ne sourient

pas dédaigneusement, comme on fait chez nous, quand l'artiste s'arrête

pour regarder avec amour un vieux mur. Elles voient souvent des

peintres, elles savent que _ce qui est ancien est beau_. C'est ainsi

qu'elles s'expriment.

Elles savent aussi que nous sommes tentés de l'acquisition d'une

chaumière; mais elles ne se soucient pas de vendre, et, moi, je ne me

sens pas assez capitaliste pour faire réparer cette ruine.

Je fais le tour du village, et j'interroge chacun. Tout le monde est

enchanté de mon idée. On m'accueille comme si j'avais déjà droit de

bourgeoisie; on m'invite à rester, on m'offre bonne amitié et on me

promet bon voisinage; mais, quand il s'agit de quitter son toit pour me

le céder, on secoue la tête:

--Vendre sa maison! est-ce qu'on vend sa maison!

Je ne peux me défendre d'être touché de ce sentiment qui se manifeste

avec une austérité antique. J'offrirais en vain de quoi faire bâtir une

belle et bonne maison à la place de la masure qui s'écroule; ce ne

serait pas celle où l'on a vécu et où l'on veut mourir. Fussé-je assez

riche pour m'obstiner dans ma fantaisie, car je sais bien qu'à prix

d'argent on arrive à triompher de tout, je ne me sentirais pas le

courage d'insister pour vaincre cette sainte répugnance.

Je constate encore une particularité. Tout le monde, ici, est _monsieur_

ou _madame_. Chez nous, ces dénominations aristocratiques sont tout à

fait inconnues, et si on appelle le paysan _monsieur_, il croit qu'on le

raille et il vous reprend. Ici, on vous reprend quand vous dites le nom

des gens tout court; et, quand je demande Moreau par le village, on me

répond:

--Quel Moreau? M. Moreau du Pin?

J'entre dans un bouge misérable, et je demande qui demeure là.

--Monsieur ***.

--Quel est l'état de ce M. ***?

--Il cherche son pain. C'est un homme qui n'a rien.

--Un ancien bourgeois?

--Mon Dieu, non; un homme comme nous.

Me voilà bien averti. Je donne du monsieur même aux mendiants, et ils

m'y paraissent fort habitués. Au reste, ces mendiants sont rares: on en

compte deux ou trois dans la commune.

Les gallinacés sont magnifiques. Aujourd'hui que _la mode y est_, on

peut constater, dans le fond des campagnes, des localités qui ont su

profiter de l'amélioration des races.

Le petit poulet noir, étique et maraudeur, impossible à engraisser,

parce qu'il dépérit dans les basses-cours, tend à disparaître. Le coq de

Cochinchine pur sang ne le remplace pas d'emblée avec avantage. Il

demande trop de soins et craint nos longs hivers. Il devient goutteux de

bonne heure. Ses filles, nées de la poule normande ou de la poule du

Mans, sont riches pondeuses, couveuses assez fidèles, mères sans souci

et sans constance pour leurs poussins, qu'elles abandonnent trop vite.

Voilà les résultats obtenus chez nous.

Ici, les croisements ont produit une superbe espèce, très-robuste. On

n'a pu me dire le nom du type qui l'a amené.

--Ce sont de gros oeufs qu'on a donnés à _madame_ une telle du village;

et qu'elle a fait couver. Il lui est venu un beau coq qui a _causé_ avec

nos poules, et, depuis quatre ou cinq ans, toutes nos volailles sont

_venues_ belles.

Il faut dire aussi que les conditions d'élevage sont excellentes dans ce

bourg. La communauté de passages et l'absence de clôtures aux

habitations en font une vaste basse-cour où la volaille trotte, gratte,

mange et grimpe partout en liberté.

Le roi de ce pays de Cocagne est un coq blanc glacé de jaune citron, à

large crête d'un rouge de corail. Il est escorté de deux poules: l'une

pareille à lui, l'autre plus blonde et non moins belle. Je ne sais de

quel croisement ils résultent, mais ils seraient dignes de figurer chez

un amateur. Ce n'est pas le lourd coq cochinchinois sans queue,

ridiculement jambé, à l'air stupide et féroce. Celui-ci a une robe

charmante et des formes parfaites, des pattes délicatement découpées, la

démarche aisée et la physionomie fière mais fort affable.

Je suis très-reconnaissant envers l'éminent peintre Jacque de m'avoir

inspiré, par ses études ingénieuses et savantes sur la matière, et

surtout par ses adorables tableaux et dessins (ceux-ci publiés dans le

_Magasin pittoresque_ et dans le _Journal d'Agriculture pratique_), un

redoublement d'amitié pour le coq et la poule.

Au point de vue de l'alimentation, il y a le côté de haute utilité que

tout le monde apprécie; mais, au point de vue de cette amitié de

bonhomme dont on s'éprend dans la vie domestique pour les animaux

apprivoisés, le coq et la poule méritaient mieux de nous que le supplice

de l'engraissage forcé et les tristes honneurs de la broche. Ils sont

des types d'affection conjugale et de touchante maternité, et ils ont

cet avantage sur la plupart des animaux dont nous nous entourons, que

nous pouvons les rendre parfaitement heureux.

Il y a de petites espèces ravissantes qui ne _grattent pas_, et que

l'on pourrait laisser vivre dans les jardins. Ces oiseaux ont le naturel

si raisonnable, qu'ils ne s'écartent presque pas de la petite cabane

qu'on leur bâtit sous un arbre, et ne franchissent jamais une étroite

limite qu'ils s'imposent à eux-mêmes. Ils connaissent, sans banalité de

confiance, les gens qui les aiment; ils les suivent, mangent dans leur

main, perchent à côté d'eux sur les branches, dînent à leurs côtés, si

l'on dîne en plein air par le beau temps, et se rendent en grande hâte,

à toute heure, au moindre appel d'une voix amie.

À ce caractère sociable et à cette domesticité fidèle, ils joignent la

beauté merveilleuse dans certaines espèces même très-rustiques et

très-communes, et l'infinie variété dans l'imprévu des reproductions et

dans le caprice des croisements. À chaque éclosion, on voit arriver des

surprises, des petits qui diffèrent essentiellement du père et de la

mère, et qui aussitôt forment des genres et des sous-genres

intéressants.

Il n'y a pas eu moyen, aujourd'hui, de contempler le village _intrà

muros_: nos compagnons veulent voir le pays; c'est le village qui se

promènera avec nous.

Tandis qu'Herminea équite vaillamment un âne modèle, un âne qui passe

partout comme un bipède, Moreau nous suit avec sa belle-soeur, madame

Anne, son filet de pêcheur, son cheval chargé de provisions, et son

neveu, _M. Fred_ (diminutif d'Alfred). Ce dernier n'a d'autre motif de

nous accompagner que celui de porter une poêle.

Une poêle? Oui, une poêle à frire. Moreau a son idée, il faut le laisser

faire. D'ailleurs, ce détail fait bien, en queue de la caravane. Nous

avons l'air d'une tribu qui se déplace, d'autant plus que nous partons

au milieu de la pluie et du tonnerre, comme des gens forcés de partir.

Où déjeunera-t-on? Où l'on voudra, et quand tout le monde aura faim.

Nous sommes sûrs de trouver partout du gazon pour siége, des rochers

pour table et des arbres pour tente.

On remonte le cours de la Creuse. Comment s'arracher de cette oasis? Et

puis là sont les insectes à l'existence fantastique et l'espoir de

nouvelles découvertes.

Au bout d'une heure de marche, tout le monde regarde avec amour le

cheval porteur du déjeuner.

On fait halte au milieu des roches blanches, en face du grand rocher

noirâtre dit le _roc à Guyot_.

Pendant que les uns déballent des provisions, les autres se mettent en

quête du dessert.

Les cerneaux ne sont pas formés, mais _M. Fred_ grimpe sur les

cerisiers, et apporte sans façon des rameaux chargés de fruits. Je

m'inquiète de ce mode de contributions trop directes.

--Ça ne fait rien, répond Moreau; les gens seraient là, qu'ils vous

offriraient ce qu'ils ont. D'ailleurs, ce qui est planté sur les

sentiers est au passant, et ce qui est loin des habitations est aux

oiseaux.

Sylvain fait, avec des roches plates et des galets ronds, des siéges et

des tables; il élève des dolmens sans les avoir.

C'est le moment d'examiner ces galets.

Ce sont des blocs de granit magnifiques, roulés et amenés là par la

Creuse, et qui n'appartiennent nullement au terrain primitif où nous

nous trouvons. Ils sont en si grand nombre dans certains coudes de la

rivière, qu'on pourrait les utiliser. On l'a essayé pour le pavage et

les ponts d'Argenton; mais les transports étaient trop coûteux et trop

difficiles; on y a renoncé.

Hélas! on n'y renoncera pas toujours. L'homme s'emparera de tous les

sanctuaires. Il y aura une route sur cette rive charmante où aujourd'hui

le sentier existe à peine, et tous ces sauvages accidents où l'on se

sent à mille lieues de la civilisation disparaîtront pour faire place au

grand droit de tous: au progrès!

Nous retrouvons les galets brisés; leurs flancs sont d'un grain micacé

compacte et des plus beaux tons, depuis le gris de fer jusqu'au rose

vif, en passant par le gris de perle rosé et le lilas bleuâtre.

La Creuse a apporté là les plus beaux échantillons des divers bancs

granitiques qu'elle parcourt depuis sa source. Elle vous présente un

musée complet de sa minéralogie; des gneiss brillants et variés, des

micaschistes qui ont l'apparence et l'éclat de l'or et de l'argent

disposés en veines sinueuses, des quartz d'une beauté qui rivalise pour

l'oeil avec les marbres les plus précieux, et des sables de mica

pulvérisé qui font briller les sentiers comme des ruisseaux au soleil.

Pendant cet examen, madame Anne cherche une cheminée. Elle trouve un

bloc bien exposé pour que la fumée ne nous incommode pas. Elle ramasse

du bois mort, elle allume son feu et retrousse ses manches.

Sylvain veut laver la poêle.

--Ah! malheureux! que faites-vous là? s'écrie-t-elle. Laver la poêle

d'avance! vous voulez donc faire manquer la pêche? Ça porte malheur au

pêcheur; ne le savez-vous point!

En effet, Moreau n'est pas heureux; il s'en va tout habillé dans les

rochers submergés et dans les courants, lançant son filet avec maestria,

avec rage, avec majesté, avec douleur: rien n'y fait, pas de truites,

pas de saumons! Mais nous n'étions pas si ambitieux. Une friture de

barbillons sortant de l'eau, rissolés dans l'huile et servis brûlants,

c'est un excellent mets. Les poulets froids, les oeufs mollets, les

artichauts crus, la galette, les guignes et le café, voilà, j'espère, un

festin royal! La salle à manger est si belle et l'appétit si ouvert!

Moreau, éreinté, trempé comme un canard, rit quand on s'étonne de son

régime. Il boit et mange sobrement, fait un somme sur l'herbe, et

s'éveille gai comme un pinson, prêt à recommencer.

Madame Anne a déjeuné de bon coeur avec nous; mais son fils, _M. Fred_,

s'est exalté. Il devient d'une loquacité désespérante. Heureusement, il

s'en retourne au village avec sa mère et le cheval portant les débris du

festin.

Nous reprenons le cours de la Creuse jusqu'au roc du Cerisier, le plus

beau de toute cette région. Il surplombe la rivière qui bat sa base, et

Moreau, qui nous a fait grimper par-dessus la dernière fois, veut nous

faire recommencer l'ascension à cause de l'âne. Mais nous nous obstinons

à passer sur les roches à fleur d'eau, et l'âne y passe sans brancher.

De mémoire d'âne, on n'avait vu pareille chose; mais aussi quel âne!

Derrière le grand rocher, sur un espace d'une centaine de pas, s'étend

le site ardu et sévère que nous avons baptisé le Sahara. Pas un souffle

d'air, pas un arbre pour s'abriter, pas une place herbue pour séparer

les pieds du roc brûlant.

En plein midi, il y a un peu de quoi devenir fou; mais algira et gordius

apparaissent instantanément, comme s'ils attendaient nos naturalistes.

Alors, tout est oublié: le soleil ne darde pas de feux dont on se

soucie. Voilà nos enragés tout en haut du précipice, oubliant de songer

aux vipères qui abondent et au moyen de redescendre tout ce qu'ils ont

gravi. N'importe, les captures sont effectuées, et on descend comme on

peut.

Cette roche feuilletée se divise en escaliers friables et perfides, et

les herbes brûlées qui s'y attachent sont glissantes comme de la glace.

L'émotion fait oublier à ceux qui regardent la chasse les souffrances de

la fournaise. Outre les papillons désirés (ce que les entomologistes

appellent leur _desideratum_), on rapporte des merveilles inattendues,

des coléoptères avec lesquels on avait fait connaissance à la Spezzia,

dont le climat est aussi un peu celui de l'Afrique.

On va plus loin, on se retourne pour regarder encore la belle silhouette

du rocher, qui paraît grandiose par sa proportion avec le site

environnant. Au pied des Alpes, ce serait un grain de sable; là où il

est, c'est un pic alpestre.

Mais on avance, et les talus s'abaissent, la rivière n'a plus de

rochers, et, pendant un certain temps, ombragée de beaux arbres, elle

semble noire et morte. Les gazons refleurissent, l'air circule et les

insectes méridionaux disparaissent. Moreau nous trouve des sources

fraîches, et, après une nouvelle halte, on reprend à travers champs, par

le plateau, la direction du village.

En général, ces plateaux sont tristes et nus, mais ils sont courts et

s'abaissent brusquement vers de jolis bouquets de bois de hêtres et de

chênes enfouis dans des déchirures de terrains très-amusantes.

On remonte, on traverse, en soupirant un peu, des moissons au-dessus

desquelles la chaleur danse et miroite. Enfin on redescend rapidement au

village par une fente profonde, chemin en été, torrent en hiver.

On ne saurait définir la production générale du pays, tant elle est

inégale et variée sur ces terrains tourmentés de mouvements capricieux!

Promenades autour d'un village · 第 3 / 10 段