étonnantes! C'est _gordius_, mes amis, c'est _gordius_! le polyommate
des régions méridionales! Faites donc des catalogues après cela, et
comprenez donc quelque chose aux arcanes de la nature!
Au fait, il y a là un mystère. Les papillons ne sont pas voyageurs. Ils
ne franchissent pas les terres et les mers comme les oiseaux de passage.
Ils s'accouplent, pondent et meurent là où ils sont élevés, une première
fois à l'état de chenille, une seconde fois à l'état d'insecte parfait.
Ceux-ci n'avaient donc pas traversé la France; ils étaient originaires
de ce coin de rochers, où un accident fortuit de configuration et
d'insolation leur procure, dans un très-petit espace, le climat
nécessaire à leur existence.
Je dis dans un très-petit espace et crois pouvoir le dire, parce que,
dans une promenade ultérieure, en suivant, pendant cinq lieues environ,
cette même dentelure de la Creuse, nos amateurs ne virent voler ces
lépidoptères méridionaux qu'en un certain coude, remarquablement abrité,
où la chaleur était véritablement accablante.
Mais que le rayon habité par ces hôtes étrangers ait un ou plusieurs
kilomètres d'étendue, le fait de leur existence au centre de la France
n'en est pas moins fort curieux. C'est un peu comme si on rencontrait
des gazelles ou des antilopes dans la forêt des Ardennes, par la seule
raison, je suppose, qu'une des vallées de cette forêt serait assez
exposée au soleil pour leur avoir permis d'y rester depuis les âges
primitifs, où l'on sait qu'ils y vivaient dans d'autres conditions
atmosphériques que celles d'aujourd'hui.
Donc, gordius, algira et plusieurs coléoptères non moins étranges, qui
furent trouvés ensuite au même lieu, sont bien originaires de ce coin de
rochers et s'y reproduisent depuis que le monde a produit leur race,
avant l'homme, aux jours d'enfantement de la création.
Cela ne prouve qu'une chose, c'est qu'aussitôt que les conditions
d'existence des différents êtres ont été établies sur le globe, les
êtres capables de peupler ce milieu s'y sont développés et fixés, quelle
que fût la latitude. Mais le problème, c'est de découvrir en quoi
consistent toutes ces conditions d'existence, et principalement les
conditions d'alimentation de ces bestioles, si obstinément attachées,
pour la plupart, à se nourrir chacune d'une certaine plante, qu'il est
souvent impossible d'élever des chenilles transportées d'un lieu à un
autre.
C'est toute une science pratique que l'élevage des chenilles, et
certaines éducations font le désespoir des entomologistes. Pourtant,
ici, si le climat se rapproche de celui de l'Afrique et de la Provence,
la flore en diffère à beaucoup d'égards. Par exemple, pour algira, je ne
vois pas dans ces régions, et je cherche en vain dans la _Flore
centrale_ de Boireau (l'ouvrage le plus complet et le plus consciencieux
possible) le moindre analogue avec le grenadier.
Ces êtres non domesticables, que l'on croit invariablement soumis aux
lois générales et inflexibles de l'instinct, sont donc susceptibles de
modifier le premier de tous les instincts, celui de l'alimentation, en
raison des ressources que leur offre le milieu où ils se trouvent.
Gordius doit vivre sur les bruyères, et pourtant il n'y a pas de
bruyères dans la région où nous l'avons rencontré.
Que mangent donc ici les chenilles d'algira et de gordius? Grande
question de nos entomologistes; question qui fait rire au premier abord,
mais qui se rattache à une question fondamentale en histoire naturelle
et même en philosophie: à savoir si certains animaux obéissent
aveuglément à des nécessités fatales, ou s'ils ont, dans la mesure de
leurs besoins, le discernement raisonné qu'on leur refuse. Moi, je
penche pour la dernière hypothèse.
Et, puisque nous sommes en Creuse, demandons-nous pourquoi le saumon
quitte les eaux salées pour venir déposer sa progéniture dans les eaux
douces. Lui qui est un grand voyageur, fait-il deux ou trois cents
lieues contre le courant, dans les méandres et dans les obstacles des
fleuves et des rivières torrentueuses, sans savoir où il va, sans avoir
un projet, un but, une volonté, par conséquent une idée? Allons donc!
Raconte-nous, ô algira! l'histoire de la petite tribu oubliée dans les
grandes crises de l'atmosphère terrestre, sur le petit rocher où te
voici. Dis-nous quelle myrtacée a fleuri autour du berceau de tes
ancêtres; si là, dans quelque roche inaccessible, végète encore la
plante nourricière, aussi peu soupçonnée des statisticiens de la flore
centrale, que tu l'étais toi-même de ceux de la faune entomologique il
n'y a qu'un instant!
Je crains de trop m'éloigner de _mon village_. Mais il s'agit de
description, et je ne peux pas tout à fait isoler le tableau de son
cadre.
Qu'on prenne donc note de ceci, que mon village est situé dans une
région aussi chaude que les rives de la Méditerranée, et qu'il pourrait
devenir, si quelqu'un daignait découvrir son existence et faire l'étude
attentive et scientifique de sa température, aussi achalandé de malades
que Nice, Pise, Hyères ou la Spezzia.
Cela arrivera, je le parie, car tout se découvre et s'exploite au temps
où nous vivons; on fera des routes dans les escaliers de rochers; deux
lieues de chemin de fer pour embrancher mon village à Argenton: ce n'est
qu'une plaisanterie quand on le voudra. Ce voyage sera plus économique
de temps et d'argent que celui d'Italie. On bâtira des villas à la place
des chaumières. Quelque ingénieux docteur, frappé de la beauté des dents
indigènes, et informé des cas fréquents de longévité, découvrira, dans
la qualité de ces eaux courantes qui jaillissent de toutes parts, et
dans la pureté de cette atmosphère qui refuse la mousse aux arbres et le
lierre aux rochers, des conditions essentielles de guérison pour les
victimes des brouillards de Paris; et voilà un pays transformé en un
clin d'oeil!
En attendant que la mode étende son sceptre sur ces agrestes solitudes,
je me garde bien de nommer le village en question: je l'appelle sans
façon _mon village_, comme on dit _ma trouvaille_ ou _mon rêve_. Il me
semble qu'il ne sera plus _mien_ dès que j'aurai trahi son nom. Il le
faudra pourtant, mais à la fin de mon récit, et quand je l'aurai fait
aimer un peu, si j'en viens à bout.
Tant il y a qu'en y revenant, le long de la Creuse, à travers des
éblouissements de paysages délicieux embrasés de soleil rouge et coupés
de verdures splendides, je songeais en égoïste à cette découverte
d'algira et de gordius. La présence de ces beaux petits frileux (gordius
est tout en or chaud teinté de bronze florentin) me faisait faire ce
raisonnement bien simple: la vigne gèle en Toscane au 1er mai. En avril,
des humains gèlent, faute de feu, de bois et de cheminées, à Frascati et
à Tivoli. La moindre chaumière de *** (mon village) est mieux chauffée
que la plupart des palais d'Italie. Majorque (latitude de la Calabre)
est l'endroit de la terre, à moi connu, où j'ai eu le plus froid et où
j'ai vu les pluies les plus intarissables en hiver. Et, là, beaucoup
moins de cheminées qu'en Italie! Les vitres aux fenêtres sont objets de
luxe.
Pour fuir l'hiver, il est donc souvent fort inutile de faire beaucoup de
chemin, de s'embarquer et de perdre quinze jours en déplacements et en
déceptions, surtout quand on a sous la main des oasis où, avec très-peu
de temps, de dépense et d'industrie, on pourrait, à tout instant,
trouver un nid propre et tranquille, des promenades charmantes, se
réchauffer et se refaire, se forcer soi-même à prendre un exercice
vivifiant sans rompre avec ses habitudes de travail et ses devoirs de
famille, enfin sans cesser de vivre à un certain point de vue prohibé en
Italie et en Espagne; et notez bien qu'il n'est guère de localités
civilisées en France qui n'aient leur petit Éden sauvage, leur Suisse en
miniature, voire leur coin d'Italie et d'Espagne, aussi beau et mieux
exposé que ne le sont les trois quarts de ces péninsules fameuses.
Pourtant ces heureux et riches accidents de terrain sont souvent
déserts. Aucun voyageur ne daigne y porter ses pas; et ce sont, la
plupart du temps, des Anglais qui les découvrent.
--J'y songeais aussi précisément, me dit Amyntas, à qui je communiquais
ces réflexions en rentrant au village, et je me suis rappelé notre
conversation dans le ravin de Marino. Depuis cette promenade autour de
Frascati, nous avons vu ensemble de bien belles choses, plus grandes,
plus bizarres que celles d'ici; je suis bien content de les avoir vues,
mais je n'éprouve pas le besoin de les revoir; tandis que la facilité de
venir ici me donne le plus grand désir d'y revenir souvent. On dit qu'il
faut payer la jouissance des voyages par d'inévitables fatigues et de
nombreuses contrariétés. Eh bien, s'il en est ainsi, si c'est une loi
générale d'acheter cher le plaisir de l'admiration, ce pays-ci est
vraiment trop beau pour être si près, si facile à aborder, si
hospitalier et si rempli de bien-être.
C'était aussi l'avis de notre naturaliste. Il regrettait d'être forcé de
partir le lendemain. Il n'avait jamais rencontré un pays si suave et si
sympathique. Il rêvait d'y revenir avec nous l'année prochaine.
Nous rêvions, nous autres qui ne sommes pas forcés de vivre à Paris, de
nous arranger un pied-à-terre au village. La maisonnette où nous avions
dormi était à vendre pour ce prix modeste de cinq cents à mille francs
dont on nous avait parlé. Amyntas la voulait pour lui. Moi, j'avais
envie de la maisonnette renaissance.
Tout se passa en projets ce jour-là.
VI
Le lendemain, il faisait encore plus chaud. Nous devions ramener notre
naturaliste chez nous afin de l'embarquer pour Paris, où ses affaires le
rappelaient impérieusement. On s'arrachait au village à grand regret.
Nous fîmes encore deux lieues dans l'eau et les rochers, pour explorer
le cours du torrent qui descend au bas du village et qui lui donne son
nom.
C'est une toute petite gorge couverte de bois charmants et toute
hérissée de rochers superbes. La marche est dure dans cette déchirure
tourmentée en zigzags; mais, à chaque pas, il y a un tableau délicieux
de fraîcheur et de sauvagerie.
Nous fîmes halte dans un joli moulin, où la meunière, aimable et
avenante, avec un air de candeur qui ne gâtait rien, nous servit du lait
et du beurre exquis, pendant que nous bercions son nouveau-né dans le
plus joli berceau rustique qui se puisse imaginer, une vraie petite
crèche en bois, suspendue par deux anneaux à un double pied. Le marmot
est au ras de sa couche, mais protégé par des lanières de laine bleue
artistement agencées pour le retenir sans le gêner pendant qu'on le
balance à grande volée. Les berceaux, les armoires et les crédences sont
encore, dans la demeure de beaucoup de ces paysans, des meubles
très-anciens et très-remarquables.
Avant de quitter l'oasis que notre éminent historien M. Raynal appelle
avec raison le _Highland_ du Berry, nous donnâmes grande attention aux
figures, soit dans le village, soit sur les chemins et dans les hameaux
environnants.
La physionomie humaine est là aussi explicite que le climat et la
végétation; elle respire une aménité particulière, avec une dignité
tranquille. Le paysan n'a pas le salut banal de certaines autres
localités du Berry. Mais, dès qu'il est prévenu, il répond avec une
dignité douce. Il doit être fin, puisqu'il est paysan, mais il n'est
pas sournois. Son tempérament est sec et sain, sa démarche plus d'aplomb
et moins lourde que celle des gens de nos plaines.
Les enfants sont admirables, et presque toutes les jeunes filles jolies
ou gracieuses. Parmi ces dernières, deux types très-distincts nous
frappèrent: la blonde, fine, svelte, avec des yeux bleus d'une limpidité
et d'une mélancolie particulières; la brune, plus forte, très-accentuée,
d'un ton pâle et uni vraiment magnifique, avec des yeux espagnols
bistrés en dessous et ombragés de longs cils, l'air sérieux, même en
riant. Toutes, quand elles rient, brunes et blondes, montrent des dents
extraordinairement jolies et finement plantées dans des gencives roses.
Les laides ont encore la bouche belle et l'oeil pur, et ceci est propre
aux deux sexes, bien que, comme dans d'autres portions du Berry, le
masculin nous ait paru le moins bien partagé.
Du reste, là comme ailleurs, la beauté des paysannes passe vite dans les
fatigues de la maternité jointes à celles du ménage. Dans nos plaines,
elles devraient se conserver mieux, car elles n'ont pas de travail en
dehors de la maison, si ce n'est de garder au soleil quelques chèvres et
moutons en pays plat. Celles du _haut pays de bas Berry_ nous ont paru
beaucoup plus actives et plus fortes, portant de lourds fardeaux dans
les rudes montées, ramenant hardiment leurs troupeaux à cheval dans les
sentiers des plateaux, ou gravissant, à pied, comme des chèvres, les
talus escarpés de la Creuse.
Le gros bétail nous a paru très-beau et abondant. Chez nous, le ménageot
ne se permet que la chèvre et l'_ouaille_; au bord de la Creuse, toute
famille a plusieurs vaches, plusieurs ânes et un ou deux chevaux ou
mulets. Le pays le veut, disent-ils; on ne peut faire la récolte qu'à
dos de bête sommière. Cela prouve qu'ils ont tous des récoltes à faire.
Les vaches sont remarquablement jolies, petites, mais propres et
luisantes comme des vaches suisses. On n'entretient pas sur elles, avec
amour, cette affreuse culotte de croûte de fumier que, chez nous, on
croit nécessaire à leur santé.
On achevait alors la récolte des foins, à peine commencée chez nous. Les
blés étaient jaunes et dorés quand les nôtres ne faisaient que blondir.
La fenaison avait un tout autre aspect que dans nos prairies. Au lieu de
ces énormes boeufs magnifiquement attelés à de monumentales charrettes,
et traînant avec une lenteur imposante de véritables montagnes de
fourrage dans de grands chemins verts, on ne voyait que chevaux maigres
et agiles, mulets et baudets vigoureux, portant sur leur dos des charges
très-artistement serrées en bottes tordues, et descendant avec une
adresse incroyable des sentiers rapides. La moindre petite ânesse porte
ainsi dix fois par jour trois cents kilos et ne bronche jamais.
Le conducteur a fort à faire. Au lieu de trôner nonchalamment sur le
haut de son char, il faut qu'il accompagne et soutienne chaque bête dans
les passages difficiles. Le chargeur et le botteleur ne sont pas moins
affairés. Il faut plus de science pour établir solidement une charge si
fuyante sur des cacolets qui garnissent toute la largeur des étroits
passages, que pour l'étaler en larges couches sur une large voiture à
qui la plaine fait large place. Aussi on va vite, on cause peu, on ne
perd pas le temps en raisonnements à perte de vue, le bras passé dans sa
fourche, un sabot planté sur l'autre, pendant que les nuages montent et
que la pluie se hâte. On a moins d'éloquence et de majesté; on a plus de
vie et de feu, on est moins orateur, mais on est plus homme.
On est aussi plus industrieux et plus artiste.
Toutes les bâtisses sont jolies; la menuiserie est belle, et les
intérieurs annoncent du goût.
Enfin, un détail nous prouva que cette petite population était riche et
indépendante.
Madame Rosalie, notre éminente cuisinière, nous avait préparé, pour le
second jour, un dîner d'une abondance insensée: nous étions las d'être à
table. Nous demandions qu'on fît nos lits; nous étions fatigués. Il fut
impossible de trouver une _femme de peine_ pour les faire. Excepté au
château, il n'y a pas de servantes dans le village; et, comme nous
admirions le fait, notre hôtesse nous dit sur un ton de désespoir fort
plaisant:
--Hélas! que voulez-vous, ils sont tous heureux ici! Ils n'ont pas
besoin de _gagner_!
Terre de Cocagne, adieu, et au revoir bientôt, j'espère.
* * * * *
Ici, lecteur, si vous le permettez, je me servirai de notre journal;
car, dès notre féconde excursion à G..., nous tînmes note de chaque
chose.
VII
Nohant, 7 juillet.
Maurice, arrivé d'avant-hier, a la tête montée par les récits d'Amyntas.
Je découvre qu'il se rappelle fort peu notre village. Il n'y a passé
qu'une seule fois, il y a douze ans, et vite, la pluie au dos.
Il a vu à Paris M. Depuizet (notre Chrysalidor), qui lui a parlé avec
enthousiasme de notre promenade et des captures entomologiques
d'Amyntas.
Voici donc la passion du lépidoptère qui se rallume chez lui. Il ne
croira, je pense, à ces captures merveilleuses que quand il les aura
faites lui-même. Il paraît, au reste, que le célèbre M. Boisduval,
lequel en a été informé tout de suite, n'en est pas moins surpris que
nous. Rapport en sera fait à la Société entomologique de France, dont
ces messieurs ont l'honneur d'être membres.
Ainsi nos jeunes savants ont fait leur découverte. Ai-je fait la
mienne? Ai-je réellement rencontré un village typique, un petit champ
d'observations particulières, se rattachant assez à la vie générale? Il
faut le revoir. Nous y retournerons demain.
On a beaucoup discuté une question fort simple que j'appellerai, si l'on
veut, _le secret de la chaumière_.
Tout artiste aimant la campagne a rêvé de finir ses jours dans les
conditions d'une vie simplifiée jusqu'à l'existence pastorale, et tout
homme du monde se piquant d'esprit pratique a raillé le rêve du poëte et
méprisé l'idéal champêtre. Pourtant il y a une mystérieuse attraction
dans cet idéal, et l'on pourrait classer le genre humain en deux types:
celui qui, dans ses aspirations favorites, se bâtit des palais, et celui
qui se bâtit des chaumières.
Quand je dis _chaumière_, c'est pour me conformer à la langue classique.
Le chaume est un mythe à présent, même dans notre bas Berry. On ne s'en
sert plus que pour les petits hangars et appentis provisoires: la tuile
ne coûte guère plus cher aujourd'hui, dure davantage, est moins exposée
à l'incendie, et n'engendre pas des populations d'insectes nuisibles.
La police rurale a donc très-bien fait d'interdire l'usage du chaume
pour la couverture des nouvelles constructions. Les peintres seuls s'en
plaindront et les littérateurs aussi; car une chaumière, cela se voit
d'un mot; cela exprime et résume toute la vie rustique, toute la poésie
du hameau. Le _cottage_ n'est pas la chaumière, c'est un faux bonhomme,
un fastueux mal déguisé. La maison et la maisonnette sont des
désignations trop générales qui s'appliquent à des chalets aussi bien
qu'à des villas.
On aura beau se moquer de la vieille chaumière des ballades et romances,
on ne comprendra pas de quoi il est question pour une maison de paysan,
tant que l'on n'aura pas trouvé un nouveau nom pour la chaumière sans
chaume.
Va pour chaumière! Trouverai-je mon idéal dans ce village? Non, un
idéal, cela ne se trouve nulle part.
Combien j'ai salué, en passant, de ces chaumières décevantes dans des
sites séduisants! combien j'en ai dessiné dans ma tête, enfouies dans
des solitudes à ma fantaisie! Je n'avais jamais songé à les placer dans
un village. Aussi, je ne les plaçais nulle part; car, pour vivre au sein
d'un désert, il faut la force d'un anachorète ou la fortune d'un prince.
N'ayant ni l'une ni l'autre, je ferai, je crois, aussi bien de m'en
tenir à quelques observations sur la vie de paroisse. Elle doit avoir de
grands charmes et de terribles inconvénients!
Connaissons les inconvénients et sachons s'ils sont compensés par les
charmes. S'il n'en est rien, nous rêverons encore la chaumière, car nous
ne pouvons pas venir à bout de vieillir à nos fantaisies, mais nous les
rêverons dans d'autres conditions.
Nous aurons gagné à cette étude de connaître à fond un petit coin de ce
monde réel que quelques amis nous ont reproché de voir en beau. Comme si
c'était notre faute! Nous serons plus réaliste, puisqu'il paraît que
nous ne l'avons pas toujours été assez. Pourquoi non? On comprend tous
les jours, je ne dirai pas quelque chose, mais beaucoup de choses.
Le fait est que, dans notre situation présente, nous pouvons très-bien
connaître la couleur et le dessin de la vie rustique, sans pouvoir
peut-être pénétrer assez avant dans la vie morale du paysan. Il se farde
peut-être un peu devant nous, le rusé qu'il est! Nous ne dormons pas
sous son toit, nous ne vivons pas avec lui côte à côte à toutes les
heures du jour. Il a son travail, nous avons le nôtre. Quand nous nous
rencontrons, il a souvent des habits et sa belle humeur du dimanche; ou
bien, dans la semaine, avec son sarrau de toile sur le dos et sa pioche
à la main, il prend ce grand air sérieux et rêveur qui lui vient
toujours quand il regarde la terre. Chez lui, en famille, il est
peut-être l'horrible scélérat qui, en d'autres contrées, a frappé les
yeux de notre grand Balzac et de plusieurs autres romanciers énergiques.
J'ai cependant bien de la peine à croire qu'il en soit ainsi partout et
même qu'il y ait une campagne où l'_homme de campagne_ soit si pervers
et si malin. J'ai vu, partout où j'ai passé, l'ingénuité de l'enfant
chez ces hommes qui ne sont jamais que des enfants à barbe noire ou
blanche. L'enfant aussi est un grand diplomate quand il s'agit de se
faire gâter; mais ses finesses sont _cousues de fil blanc_, on y cède
sans en être dupe.
Enfin, j'ai toujours vécu optimiste en principe et pas plus abusé qu'un
autre en pratique; je crois savoir, peut-être plus que bien d'autres,
que la misère est mariée avec la paresse, c'est-à-dire avec l'ennui et
le découragement; que l'ambition du mieux, dans les conditions
difficiles, est fiancée avec l'astuce et l'égoïsme; mais, si je regarde
la classe industrielle riche ou pauvre, la caste nobiliaire progressive
ou retardataire, la classe artiste aspirante ou parvenue; si j'examine
enfin toutes les classes de la société, j'y vois les mêmes qualités et
les mêmes vices que chez le paysan. Seulement, chez les gens _éduqués_,
les qualités sont plus habiles à se faire valoir et les vices plus
habiles à se cacher. C'est donc parce que ce sournois de paysan est
maladroit dans ses ruses et très-facile à pénétrer, qu'il serait
considéré comme le type de la fausseté? J'aurais cru justement tout le
contraire.
Je lisais dernièrement dans une critique, très-juste à beaucoup
d'égards, mais trop ardente pour l'être toujours, que la Muse était en
général trop aristocratique, et que, pour être un vrai peintre, il
fallait consentir, comme le paysan, à mettre ses mains dans le fumier.
Je relus trois fois la phrase; ce n'était pas une métaphore, mais
c'était une erreur. Le paysan ne met pas ses mains dans le fumier. Il
n'y touche qu'avec des outils à long manche. Il est quatre fois plus
dégoûté qu'il n'est utile de l'être. Il fait beaucoup plus de bruit à sa
ménagère pour une chenille dans sa salade que nous à nos domestiques. Il
ne boit pas comme nous à la première source venue. Il ne touche pas à
une bête malade sans de grandes craintes et de grandes précautions. Les
insectes des champs lui font souvent peur ou lui répugnent. Il a une
foule de préjugés qui font qu'il s'abstient de tout contact avec une
foule de choses que nous bravons, parce que nous les savons
inoffensives.
Il y a des exceptions, des paysans malpropres; tous les goûts, même les
goûts immondes, sont dans la nature. Mais, chez nous, je pourrais
compter ces exceptions.
La villageoise se fait gloire de sa propreté scrupuleuse. Entrez dans
quelque _chaumière_ que ce soit, elle ne vous présentera rien sans
l'avoir, avec ostentation, rincé, essuyé, épousseté devant vous. À de
meilleures tables, vous n'êtes pas toujours certain de pouvoir vous fier
à tant de conscience. Cette conscience est une loi de savoir-vivre chez
le paysan. Le grand essuyage de la table, et le grand lavage des
_vaisseaux_ en présence de l'hôte, est une indispensable politesse. Si
cet hôte est un paysan, il se trouvera choqué et boira avec méfiance
pour peu qu'on y manque.
Si les _réalistes_ voient parfois le paysan plus grossier qu'il ne l'est
_réellement_, il est certain que les idéalistes l'ont parfois
quintessencié. Mais quelle est cette prétention de le voir sous un jour
exclusif et de le définir comme un échantillon d'histoire naturelle,
comme une pierre, comme un insecte?