_Valcour à Aline_.
Paris, ce 5 novembre.
Quel silence! je n'ai osé le troubler, mais en étais-je plus
tranquille,... s'il m'était possible de vous voir! je souffrirais bien
moins de ces privations de lettres ... mais vivre sans vous entendre et
sans vous contempler, Aline!... concevez-vous la violence de ce
supplice? et pourquoi ne vous verrais-je? pourquoi ne m'accorderiez-vous
pas une minute? je sens toute l'étendue de la demande, je ne me rappelle
qu'en tremblant qu'elle m'a déjà été refusée; mais je trouve dans la
force de mon amour, le courage de la refaire encore.... Pendant ces
longues soirées ... 'arriverais déguisé.... Le plus profond mystère
ensevelirait cette démarche.... Je me jetterais un instant ... un seul
instant aux pieds de votre respectable mère et aux vôtres, quel calme
répandrait cette minute de bonheur sur le reste des jours malheureux que
je dois passer encore loin de vous. Pouvez-vous exiger que ces jours,...
ces jours infortunés qui vous sont consacrés, s'usent ainsi dans les
larmes et la douleur?... Ah! qu'il me soit permis d'acheter au prix de
mon sang cette faveur que j'ose implorer!... que je la paye de ma vie
s'il le faut, je ne veux exister que ce seul intervalle, et j'abandonne,
sans regrets, tous les momens qui doivent le suivre. Que me sont ceux où
je suis condamné à vivre sans vous! en vain, Aline,... en vain fais-je
tout ce que je peux pour éloigner de moi ce désir violent, il renaît
sans cesse dans mon coeur, toutes mes idées me le ramènent, je dois
mourir ou le satisfaire ... ce qui me distraisait autrefois, m'est à
charge, je parcours les beautés de la nature;... je l'étudie, je cherche
à la surprendre dans ses secrets, et elle ne me montre jamais que mon
Aline. Ayez pitié de votre ouvrage, ne me punissez pas de mon amour!...
ne cherchez pas surtout à me calmer par des raisons; mon coeur n'écoute
plus que le sentiment qui l'entraîne, si vous ne le satisfaites pas
Aline, vous allez le réduire au désespoir,... et vous n'échapperez pas à
vos remords.... Votre excès de rigueur aura fait deux malheureux, sans
que quelques bienséances où vous aurez inutilement sacrifié, vous donne
une vertu de plus.
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