LETTRE XXXI.

_Valcour à Madame de Blamont_.

Paris, ce 22 octobre.

Oui, madame; je l'avoue, trop de sensibilité est un des plus cruels

présens que nous ait fait la nature; en ce moment, cet exès fait votre

malheur. Votre âme est d'une délicatesse qu'elle semble toujours voler

au-devant de toutes les infortunes pour s'en composer des supplices. On

dirait qu'elle aime à s'en nourrir, et que cette manière d'exister comme

plus vive, devient celle qui lui va le mieux. Que vous importe cette

fille que vous n'avez jamais connue? c'est bien assez de pleurer sur des

maux réels, sans regretter les plaisirs qu'on n'a pu prendre. Avec cette

façon de penser, on se ferait des peines de tout, et l'on s'y rendrait

fort malheureux. Sans doute, notre amour pour nos enfans doit être en

raison du leur pour nous; il me paraîtrait tout aussi déplacé d'aimer un

enfant qui nous haïrait, qu'il est fou, (pardonnez-moi l'expression,)

d'en aimer un que nous ne devons jamais voir. L'amour suppose des

rapports, et quels sont ceux qui peuvent exister entre nous et un être

inconnu? Peut-être trouverez-vous mes moyens de consolation un peu durs;

mais il faut impitoyablement enlever à un coeur aussi sensible que le

vôtre, la facilité perpétuelle qu'il a de s'affliger; retrouvez dans le

sein de votre Aline;... de cette Aline qui vous adore, les jouissances

que la mort de Claire vous dérobe; ah! votre santé m'inquiète bien plus

que cette perte qui ne doit en vérité vous faire aucune impression!

voilà une chose réelle à ménager et qu'il ne faut pas sacrifier à des

chimères; songez que vous vous devez à ménager et qu'il ne faut pas

sacrifier à des vous-même, à une fille qui ne respire que pour vous, à

des amis, au nombre desquels j'ose me mettre, et que désolerait la plus

petite altération d'une santé qui leur est si chère; j'apprends avec

douleur que vous voulez être quelque tems sans me donner de vos

nouvelles; je vous remercie de l'instant que vous avez choisi pour me le

dire; mon coeur uniquement rempli de vos chagrins, sent bien moins ceux

dont cette menace l'accable.... Ne vous occupez que de vous, madame, ne

pensez qu'à vous, je vous en conjure; je serai consolé de tout, que

dis-je, je serai toujours heureux, quand j'apprendrai que vous souffrez

moins. C'est la seule chose que je vous supplie de ne me jamais laisser

ignorer.

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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1 · 第 56 / 60 题