_Valcour à Madame de Blamont_.
Paris, ce 22 octobre.
Oui, madame; je l'avoue, trop de sensibilité est un des plus cruels
présens que nous ait fait la nature; en ce moment, cet exès fait votre
malheur. Votre âme est d'une délicatesse qu'elle semble toujours voler
au-devant de toutes les infortunes pour s'en composer des supplices. On
dirait qu'elle aime à s'en nourrir, et que cette manière d'exister comme
plus vive, devient celle qui lui va le mieux. Que vous importe cette
fille que vous n'avez jamais connue? c'est bien assez de pleurer sur des
maux réels, sans regretter les plaisirs qu'on n'a pu prendre. Avec cette
façon de penser, on se ferait des peines de tout, et l'on s'y rendrait
fort malheureux. Sans doute, notre amour pour nos enfans doit être en
raison du leur pour nous; il me paraîtrait tout aussi déplacé d'aimer un
enfant qui nous haïrait, qu'il est fou, (pardonnez-moi l'expression,)
d'en aimer un que nous ne devons jamais voir. L'amour suppose des
rapports, et quels sont ceux qui peuvent exister entre nous et un être
inconnu? Peut-être trouverez-vous mes moyens de consolation un peu durs;
mais il faut impitoyablement enlever à un coeur aussi sensible que le
vôtre, la facilité perpétuelle qu'il a de s'affliger; retrouvez dans le
sein de votre Aline;... de cette Aline qui vous adore, les jouissances
que la mort de Claire vous dérobe; ah! votre santé m'inquiète bien plus
que cette perte qui ne doit en vérité vous faire aucune impression!
voilà une chose réelle à ménager et qu'il ne faut pas sacrifier à des
chimères; songez que vous vous devez à ménager et qu'il ne faut pas
sacrifier à des vous-même, à une fille qui ne respire que pour vous, à
des amis, au nombre desquels j'ose me mettre, et que désolerait la plus
petite altération d'une santé qui leur est si chère; j'apprends avec
douleur que vous voulez être quelque tems sans me donner de vos
nouvelles; je vous remercie de l'instant que vous avez choisi pour me le
dire; mon coeur uniquement rempli de vos chagrins, sent bien moins ceux
dont cette menace l'accable.... Ne vous occupez que de vous, madame, ne
pensez qu'à vous, je vous en conjure; je serai consolé de tout, que
dis-je, je serai toujours heureux, quand j'apprendrai que vous souffrez
moins. C'est la seule chose que je vous supplie de ne me jamais laisser
ignorer.
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