LETTRE XXXIII.

_Madame de Blamont à Valcour_.

Vertfeuille, ce 12 novembre.

Oui, c'est moi qui réponds; votre Aline est trop faible pour s'en

charger, vous la faites pleurer;... vous me faites du chagrin, vous vous

en faites à vous-même, et voilà ce me semble, tout ce qui résulte de ce

petit moment d'effervescence que vous n'avez pu contenir. Ne sentez-vous

donc pas l'impossibilité de votre proposition, et dans la circonstance

où nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose? vous dites que vous

m'aimez, si cela est, ne cherchez donc pas à me rendre plus malheureuse

que je ne le suis; doutez-vous que ce ne fut sur moi que retomberait

l'orage si la démarche était découverte? Ah mon ami! appelez ici au

secours de votre raison cette délicatesse qui caractérise si bien le

coeur qui m'a séduit.... Consultez-là, vous verrez si elle vous permet

de vouloir acheter un moment de bonheur, au prix de celui des gens qui

vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela put être

ignoré, je suppose que cela fut, serais-je moins coupable d'y avoir

consenti, malgré la promesse que j'ai faite de m'y opposer. Je sais bien

que je n'ai rien à craindre de vous. Votre honnêteté, vos vertus me

rassurent et l'amant assez délicat pour n'exiger un rendez-vous de sa

maîtresse qu'en présence même de sa mère, ne deviendra jamais le

séducteur de celle qu'il aime, ainsi ce n'est pas sur elle que tombent

mes craintes ... c'est sur vous seul ... vous éloignerez votre

bonheur.... Que dis-je, vous le détruiriez à jamais. Travaillons plutôt à

l'obtenir un jour sans mélange, qu'à le goûter ainsi par portion, qu'à

hasarder pour un moment heureux qui, peut-être, ne réussirait pas, la

certitude de le savourer bientôt tout entier.... Non , je m'oppose à

cette fantaisie, je fais plus, j'exige qu'au moins d'ici à quelque temps

vous ne m'en parliez plus,... vous qui invitez les autres au courage,...

est-ce ainsi que vous en faites paraître?... Je vous pardonnerais si

vous aviez quelques motifs de jalousie, mais vous êtes aimé, vous l'êtes

uniquement, rien ne peut agiter votre âme, rien ne doit la porter au

désespoir; songez que c'est moi,... moi qui vous aime peut-être autant

qu'elle, que c'est moi qui vous défends de vous désespérer, et que c'est

moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous êtes plus

sage. Oh pauvre philosophie! est-ce donc de cette manière que tu

captives le coeur de l'homme, est-ce donc ainsi que tu te rends maître

de ses passions!... La voilà cette chère Aline, la voilà près de moi,

qui pleure comme un enfant,... _mais maman_, dit-elle, avec ses deux

grands yeux tout en larmes,... _il me semble qu'un petit quart

d'heure_,... eh bien! vous le voyez,... ne la grondez donc pas, elle le

désire autant que vous, que cette certitude vous calme;... ruais cela ne

se peut pas, soyez bien sûr que si je n'y voyais pas moi-même les plus

grands dangers, je l'aurais peut-être imaginé la première, croyez-vous

que je ne sache pas ce qui peut convenir à l'amour. Je n'ai jamais

connu, dieu merci, cet espèce de délire, mais je le conçois,

rassurez-vous donc, _vous êtes aimé_, oui, j'ai voulu que ce mot fut

tracé par celle même qui l'écrit d'après son coeur, on vous aime, on

s'occupe de vous, on travaille pour vous, mais ne détruisez pas l'effet

de nos soins, et ne cherchez pas à tout perdre pour un instant de

satisfaction, qui ne servirait peut-être qu'à nous replonger dans un

abyme de tourmens et de maux.... Oh mon ami! pardonnez-moi.... Je sens

bien que je vous rends malheureux, aimez-moi assez pour me dire que

non,... pour m'assurer que vous avez déjà fait le sacrifice de cette

extravagance.... Oui, dites le moi, j'aime mieux que la victoire soit le

fruit de votre raison que de mes argumens, à côté du bien que je fais,

je n'aurais pas du moins le chagrin d'imaginer que je vous tourmente, ma

jouissance sera toute entière, je serai sûre que vous avez été

raisonnable par le seul effet de vos réflexions, et je n'ai pas la

douleur de déchirer votre âme en vous écrivant les miennes.

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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1 · 第 58 / 60 题