_Madame de Blamont à Valcour_.
Vertfeuille, ce 12 novembre.
Oui, c'est moi qui réponds; votre Aline est trop faible pour s'en
charger, vous la faites pleurer;... vous me faites du chagrin, vous vous
en faites à vous-même, et voilà ce me semble, tout ce qui résulte de ce
petit moment d'effervescence que vous n'avez pu contenir. Ne sentez-vous
donc pas l'impossibilité de votre proposition, et dans la circonstance
où nous sommes, pouvez-vous exiger une telle chose? vous dites que vous
m'aimez, si cela est, ne cherchez donc pas à me rendre plus malheureuse
que je ne le suis; doutez-vous que ce ne fut sur moi que retomberait
l'orage si la démarche était découverte? Ah mon ami! appelez ici au
secours de votre raison cette délicatesse qui caractérise si bien le
coeur qui m'a séduit.... Consultez-là, vous verrez si elle vous permet
de vouloir acheter un moment de bonheur, au prix de celui des gens qui
vous aiment le mieux dans le monde. Croyez-vous que cela put être
ignoré, je suppose que cela fut, serais-je moins coupable d'y avoir
consenti, malgré la promesse que j'ai faite de m'y opposer. Je sais bien
que je n'ai rien à craindre de vous. Votre honnêteté, vos vertus me
rassurent et l'amant assez délicat pour n'exiger un rendez-vous de sa
maîtresse qu'en présence même de sa mère, ne deviendra jamais le
séducteur de celle qu'il aime, ainsi ce n'est pas sur elle que tombent
mes craintes ... c'est sur vous seul ... vous éloignerez votre
bonheur.... Que dis-je, vous le détruiriez à jamais. Travaillons plutôt à
l'obtenir un jour sans mélange, qu'à le goûter ainsi par portion, qu'à
hasarder pour un moment heureux qui, peut-être, ne réussirait pas, la
certitude de le savourer bientôt tout entier.... Non , je m'oppose à
cette fantaisie, je fais plus, j'exige qu'au moins d'ici à quelque temps
vous ne m'en parliez plus,... vous qui invitez les autres au courage,...
est-ce ainsi que vous en faites paraître?... Je vous pardonnerais si
vous aviez quelques motifs de jalousie, mais vous êtes aimé, vous l'êtes
uniquement, rien ne peut agiter votre âme, rien ne doit la porter au
désespoir; songez que c'est moi,... moi qui vous aime peut-être autant
qu'elle, que c'est moi qui vous défends de vous désespérer, et que c'est
moi que vous affligerez, si vous ne me mandez pas que vous êtes plus
sage. Oh pauvre philosophie! est-ce donc de cette manière que tu
captives le coeur de l'homme, est-ce donc ainsi que tu te rends maître
de ses passions!... La voilà cette chère Aline, la voilà près de moi,
qui pleure comme un enfant,... _mais maman_, dit-elle, avec ses deux
grands yeux tout en larmes,... _il me semble qu'un petit quart
d'heure_,... eh bien! vous le voyez,... ne la grondez donc pas, elle le
désire autant que vous, que cette certitude vous calme;... ruais cela ne
se peut pas, soyez bien sûr que si je n'y voyais pas moi-même les plus
grands dangers, je l'aurais peut-être imaginé la première, croyez-vous
que je ne sache pas ce qui peut convenir à l'amour. Je n'ai jamais
connu, dieu merci, cet espèce de délire, mais je le conçois,
rassurez-vous donc, _vous êtes aimé_, oui, j'ai voulu que ce mot fut
tracé par celle même qui l'écrit d'après son coeur, on vous aime, on
s'occupe de vous, on travaille pour vous, mais ne détruisez pas l'effet
de nos soins, et ne cherchez pas à tout perdre pour un instant de
satisfaction, qui ne servirait peut-être qu'à nous replonger dans un
abyme de tourmens et de maux.... Oh mon ami! pardonnez-moi.... Je sens
bien que je vous rends malheureux, aimez-moi assez pour me dire que
non,... pour m'assurer que vous avez déjà fait le sacrifice de cette
extravagance.... Oui, dites le moi, j'aime mieux que la victoire soit le
fruit de votre raison que de mes argumens, à côté du bien que je fais,
je n'aurais pas du moins le chagrin d'imaginer que je vous tourmente, ma
jouissance sera toute entière, je serai sûre que vous avez été
raisonnable par le seul effet de vos réflexions, et je n'ai pas la
douleur de déchirer votre âme en vous écrivant les miennes.
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