_Madame de Blamont à Valcour_.
Vertfeuille, ce 16 octobre.
Lisez et pleurez avec moi ..., ne le savais-je pas, que je ne
retrouverais cette fille une minute, que pour la regretter
éternellement.... Elle était malheureuse.... Ah comme je l'aurais
aimé!... elle s'est tuée de désespoir.... Elle était haïe.... Funeste
erreur!... Tout cela fut-il arrivé sans l'infamie de cette nourrice?
sans l'affreux projet de mon époux? J'aurais voulu de plus grands
détails, mais à quoi m'eussent-ils servis?... je l'ai perdu!... je ne la
verrai jamais!... Il faut étouffer tous les mouvemens de mon coeur, ah!
j'apprends depuis tant d'années à leur faire violence, qu'un sacrifice
de plus ne devrait pas me coûter.... Valcour, écrivez-moi ...;
calmez-moi, vous n'imaginez pas combien j'ai besoin de l'être, mon coeur
toujours déçu, veut les secours de l'amitié, il lui faut un sentiment
réel pour le consoler de toutes illusions qui l'égarent. En vérité,
c'est un grand malheur d'être organisé moins grossièrement qu'un autre,
pour une ou deux jouissances meilleures, on y trouve vingt tourmens de
plus.
L'excès des précautions que nous sommes obligée de prendre, nous privera
peut-être de vous écrire aussi souvent que nous le faisions; cet homme
cruel se fait informer de tout, et il n'y a pas une de ces manoeuvres
qui ne me fasse frémir. Cependant, ne vous inquiétez nullement, il ne se
passera rien de sérieux que vous n'en soyez instruit aussitôt. Adieu,
plaignez-moi et ne cessez jamais de m'aimer.
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