LETTRE XXX.

_Madame de Blamont à Valcour_.

Vertfeuille, ce 16 octobre.

Lisez et pleurez avec moi ..., ne le savais-je pas, que je ne

retrouverais cette fille une minute, que pour la regretter

éternellement.... Elle était malheureuse.... Ah comme je l'aurais

aimé!... elle s'est tuée de désespoir.... Elle était haïe.... Funeste

erreur!... Tout cela fut-il arrivé sans l'infamie de cette nourrice?

sans l'affreux projet de mon époux? J'aurais voulu de plus grands

détails, mais à quoi m'eussent-ils servis?... je l'ai perdu!... je ne la

verrai jamais!... Il faut étouffer tous les mouvemens de mon coeur, ah!

j'apprends depuis tant d'années à leur faire violence, qu'un sacrifice

de plus ne devrait pas me coûter.... Valcour, écrivez-moi ...;

calmez-moi, vous n'imaginez pas combien j'ai besoin de l'être, mon coeur

toujours déçu, veut les secours de l'amitié, il lui faut un sentiment

réel pour le consoler de toutes illusions qui l'égarent. En vérité,

c'est un grand malheur d'être organisé moins grossièrement qu'un autre,

pour une ou deux jouissances meilleures, on y trouve vingt tourmens de

plus.

L'excès des précautions que nous sommes obligée de prendre, nous privera

peut-être de vous écrire aussi souvent que nous le faisions; cet homme

cruel se fait informer de tout, et il n'y a pas une de ces manoeuvres

qui ne me fasse frémir. Cependant, ne vous inquiétez nullement, il ne se

passera rien de sérieux que vous n'en soyez instruit aussitôt. Adieu,

plaignez-moi et ne cessez jamais de m'aimer.

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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1 · 第 55 / 60 题