_Le chevalier de Meilcourt à Déterville_.[10]
Rennes, ce 12 octobre.
Je désirerai, mon cher Déterville, pouvoir répondre, et plus au long, et
d'une manière plus satisfaisante, à la lettre que vous m'avez fait
l'amitié de m'écrire, mais enchaîné par des considérations dont je
dépends essentiellement, je ne puis vous donner sur l'objet de vos
demandes d'autres lumières que celles qui sont contenues dans le peu de
lignes que vous allez lire.
Elisabeth de Kerneuil, douée de tous les agrémens de la figure et de
l'esprit, mais fille d'une mère qui ne pouvait la souffrir, répondit
fort jeune encore aux sentimens du comte de Kerneuil, l'un des premiers
gentilshommes de Bretagne. Les obstacles invincibles qu'ils éprouvèrent
l'un et l'autre à l'union qu'ils désiraient, furent causes de deux
malheurs qui out à jamais perdus ces jeunes gens. Le comte s'est
expatrié, il a servi quelque tems en Russie.... On l'y croit mort; avant
que la nouvelle ne s'en répandit, mademoiselle de Kerneuil avait déjà
fini sa vie d'une manière plus affreuse, elle se tua dès qu'elle vit
l'impossibilité d'appartenir jamais à l'objet de ses feux.... Son père
était mort depuis long-tems, sa mère a terminée ses jours deux ans après
l'événement qui trancha ceux de sa fille, et comme mademoiselle de
Kerneuil était fille unique, les biens ont passés à des collatéraux ...
c'est tout ce que je puis vous dire, qui que ce fut que vous
interrogeassiez dans notre province, ne vous répondrai pas avec tant de
franchise; il altérerait les faits, avec d'autant plus de vraisemblance
qu'on avait fait courir des bruits très-divers sur cette malheureuse
aventure ... vous eussiez sans doute désiré plus de détails, mais les
liens que j'ai avec les deux familles me les interdisent. Adieu, mon
cher cousin, j'exige votre parole, que ce que je vous dis ne sera jamais
révelé qu'aux personnes qui vous chargent de m'écrire, et que vous
voudrez bien engager au secret.
Note:
[Footnote 10: Cette lettre-ci était incluse dans la suivante.]
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