_Valcour à Aline_.
Paris, ce 22 septembre.
Je vous ai plaint, Aline, vous m'êtes devenue plus chère encore pendant
vos souffrances! Il faut aimer comme je le fais, pour sentir ce que j'ai
éprouvé. Juste ciel! celui qui, par état, doit être le gardien de la
vertu de sa fille, en devient donc le corrupteur? où ne conduisent pas
les désordres d'une tête égarée, et d'un coeur sans principes?... Ils
triomphaient, les monstres, pendant que triste, abandonné, en proie aux
plus cuisantes inquiétudes, la seule pensée du bonheur qu'ils
arrachaient n'eut osé seulement pénétrer mon esprit.... Aline,
pardonnez-moi une question.... On ne se peint point les tendres
sollicitudes de l'amour malheureux; on n'imagine point où va sa
curiosité.... Mais dans ce mouvement qui vous a fait fuir, entrait-il un
peu d'amour à côté de la décence? étiez vous aussi fâchée de l'insulte à
la pudeur, que de l'outrage fait à l'amant? L'un vous rend bien
respectable à mes yeux; mais combien l'autre vous y rendrait plus
adorable encore! et peut-être en l'état cruel où je suis, préférerais-je
à vous voir une vertu de moins, pour un degré d'amour de plus, mais où
se perd mon imagination? Ne sont-ce pas ces vertus que j'aime? et
l'idole de mon coeur est-elle autre chose que la réunion de toutes les
vertus? Ah! fuyez, Aline, fuyez toujours le crime quand il vous
poursuivra; que ce soit amour ou sagesse, ne le laissez jamais approcher
de vous; il ne peut vous atteindre, sans doute, mais qu'il n'ose même
vous approcher, imposez-lui par vos regards, contraignez-le par vos
discours, éloignez-le par vos vertus, et que son existence soit
impossible, dans tous les lieux que vous embellissez.
Je vous enlève une soeur, Aline, une soeur déjà votre compagne, pour
vous en rendre une à deux cent lieues de vous, que vous ne verrez
peut-être de votre vie. Mais si la malheureuse Sophie ne vous appartient
plus par les liens de la nature, que ceux de la pitié vous la rendent
toujours chère; plus elle retombe dans l'infortune, plus vous lui devez
vos soins. La nécessité où vous allez être de vous en séparer, vous fera
peut-être venir l'idée de la rendre à sa mère; ne lui désirez point un
tel sort; gardez-vous de la lui donner, elle achèverait de se corrompre.
C'est par un motif excusable, sans doute, que Claudine a voulu
l'éloigner d'elle; elle croyait, au moyen de cette fourberie, faire
passer à cette fille la fortune immense que votre père assurait devoir
appartenir un jour à la sienne; mais Claudine ne s'en est pas tenue là;
elle est visiblement coupable d'une autre supercherie qui dévoile la
bassesse de son âme: elle est de plus très-intéressée; voyant ses
projets évanouis, peut-être par des voies moins honnêtes,
chercherait-elle à faire retrouver à sa fille, la fortune que n'a pu lui
procurer sa première fraude. Le village qu'elle habite est un de ces
asyles empestés, où la débauche de la capitale vient se couvrir des
ombres du mystère, ne l'y envoyez point. Je vous répond qu'elle n'y
serait pas long-tems en sûreté. Les engagemens pris avec Isabeau, ont
des écueils, Déterville les a senti: ce sera la où le président fera ses
premières recherches, s'il persiste, comme il paraît, dans l'extrême
envie de l'avoir; voyez donc, avec votre aimable mère, ce qu'il y aura
de mieux pour cette infortunée, et donnez-moi vos ordres, si vous
croyez que dans tout ceci je puisse vous être utile encore. Cependant
vous voilà tranquille jusqu'à la fin du voyage. Je l'imagine au moins;
permettez que je vous invite à mettre cet intervalle à profit, pour
faire usage de vos jolis talens, quel que soit l'état que le sort vous
destine, vous les retrouverez sans cesse; ils épanouiront la fleur de
vos beaux jours, si le ciel, comme je l'espère, vous en accorde après
tant de malheurs; ils calmeront vos ennuis, si par une affreuse
fatalité, les épines doivent éternellement naître sous vos pas, vous
devez donc les cultiver dans toutes les circonstances; je n'en vois
qu'une où peut-être ils seraient inutiles, celle où destinés l'un à
l'autre, il ne pourrait exister d'instant où nous eussions besoin de
nous distraire des sentimens que nous éprouverions.
Pardon des légères craintes qui s'aperçoivent encore dans ma lettre; je
les relis avec peine, et n'ose les effacer; qu'elles ne vous effrayent
pourtant point; ne les attribuez qu'à l'état de mon âme; ne frémit-on
pas toujours pour ce qu'on aime?
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