LETTRE XXIV.

_Valcour à Déterville_

Paris, ce 22 septembre.

Je reçus le quatorze, mon cher Déterville, la lettre où tu me

recommandais les démarches du Pré-Saint-Gervais, et quelqu'ayent été mes

diligences, ce ne fut pourtant qu'hier qu'il me devint possible de

réussir. O! mon ami, quelle intéressante étude nous fournit, chaque

jour, le coeur de l'homme, et comment nier l'influence de la divinité

sur lui, quand on voit avec quelle fatalité celui qui tend des pièges

s'y prend presque toujours le premier, et comme le vice, toujours en

opposition avec lui-même, se perce avec les traits dont il veut frapper

la vertu. Le président est coupable dans le coeur, et ne l'est pas dans

le fait; il en impose odieusement à sa femme; il la trompe avec la plus

insigne fausseté, et pourtant il ne lui ment pas. Daigne me lire avec

attention, et mon énigme va se développer.[6]

Je me transportai, le 15, au village indiqué, et ayant descendu dans une

auberge, je demandai historiquement, si le curé était un honnête garçon,

s'il était aimé de ses paroissiens; si c'était un individu

sociable:--c'est un homme intègre, m'assura-t-on, vieux, et depuis

vingt-cinq ans en possession de sa cure. Si vous avez affaire à lui,

vous en serez content.--Oui vraiment, dis-je, à celui qui me parlait;

j'ai quelque chose à communiquer à ce pasteur; et puisque vous êtes

assez officieux pour m'instruire, soyez-le encore assez, je vous prie,

pour aller lui demander, si un honnête bourgeois de Paris ne

l'incommoderait pas, en lui demandant une audience?... Mon homme partit,

et la réponse fut une invitation de me rendre au presbytère, où je

trouvai un ecclésiastique de plus de soixante ans, d'une figure douce et

prévenante, qui me demanda le premier, comment il se trouvait assez

heureux pour 'm'être bon à quelque chose? J'expliquai ma commission....

Nous fouillâmes les registres, nous trouvâmes la mort que nous

cherchions, aussi-bien constatée qu'elle pouvait l'être, et toutes les

preuves d'un service fait dans la paroisse, le 15 août 1762, à Claire de

Blamont, fille légitime de monsieur et madame la présidente de Blamont,

demeurant rue saint-Louis, au Marais.--Eh bien, monsieur! dis-je au curé

en le fixant, pour ne rien perdre des mouvemens de sa physionomie, cette

Claire de Blamont que vous avez enterrée le 15 août 1762, aujourd'hui 15

septembre 1778, se porte mieux que vous et moi.... Ici notre homme

frémit et recule;... un instant je le crus coupable, mais les suites me

convainquirent bientôt de mon erreur.--Ce que vous me dites est bien

difficile à croire, monsieur, me répondit le curé, il faut approfondir

... cela en vaut la peine; mais trouvez bon que je m'informe avant, à

qui j'ai l'avantage de parler?--A un honnête homme, monsieur,

répondis-je avec douceur, ce titre ne suffit-il pas pour éclaircir une

trahison?--Mais ceci peut devenir matière à un procès, et je dois savoir

....--point de procès, monsieur, il s'en faut bien que ce soit vous que

l'on soupçonne; l'intention est de traiter tout à l'amiable, et vous

pouvez recevoir ma parole, que rien de ce qui va se faire, ne nous

passera: je suis l'ami de madame de Blamont; c'est de sa part que je

viens vous trouver: je puis donc vous répondre, et du mystère où tout

ceci restera, et de l'extrême éloignement qu'on a de plaider.--Mais si

cette _Claire_ existe, comme vous me l'assurez, où est-elle

actuellement?--dans les bras de sa mère. Il ne s'agit que de vérifier

une supercherie de nourrice, et d'en approfondir mystérieusement les

raisons, pour parer à de tels désordres dans la suite, tout vous y

engage;... le ministre de Dieu doit non-seulement écouter l'aveu du

crime, mais il doit même en prévenir l'action. Notre homme, en

s'asseyant, tomba ici dans quelques réflexions; je l'y laissai deux ou

trois minutes, et lui demandai enfin à quoi il paraissait se

résoudre?--à ouvrir la tombe, monsieur, me dit-il, en se relevant ... à

chercher là les premières preuves de la fraude, avant que de nous

décider à rien.--Bien vu, lui dis je, fermez tout, qu'il n'y ait que le

fossoyeur et nous a cette expédition, je vous le répète, le secret est

essentiel ... le fossoyeur arrive, on ferme l'église, et nous voilà à

l'ouvrage. L'endroit était mentionné sur les registres; il y avait

d'ailleurs une inscription sur le cercueil; nous ne nous trompâmes

point. On enlève un petit coffret de plomb où devait être déposé le

corps de _Claire_: et l'examen des ossemens fait avec la plus extrême

exactitude, nous offre les débris d'un chien, dont la tête encore

conservée, prouve la fraude évidemment. Le curé tressaillit, se

remettant néanmoins tout de suite, et reprenant le flegme d'un honnête

homme qu'on a dupé, mais qui est incapable d'avoir, en part à une telle

ruse, il me proposa de faire jeter ces restes d'animaux, je m'y opposai,

et l'ayant convaincu de la nécessité de tout rétablir, dès que nous

agissions en secret, nous y travaillâmes sur le champ; on remit la

caisse à sa place; il imposa silence à son homme, et nous rentrâmes au

presbytère.--Monsieur, me dit le curé au bout d'un instant, quoique vous

en puissiez dire, je pourrais passer pour coupable dans cette

aventure-ci; ma justification devient essentielle;--nullement,

répondis-je, nous connaissons les malfaiteurs; il s'en faut bien que

vous soyez soupçonné, je vous l'ai certifié,.je vous le confirme encore.

Et je lui dis alors que la nourrice et le père étaient les seuls auteurs

de la supposition; que le second niait, et qu'il s'agissait d'interroger

la nourrice.--Son nom?--Claudine Dupuis;--Claudine? elle est pleine de

vie; elle loge ici près, nous sauvons tout.--Envoyez-la prendre,

Monsieur, que la douceur et l'aménité règnent dans les questions que

nous allons lui faire, et que le plus inviolable silence les

enveloppe.--Claudine arriva; c'était une grosse paysanne très-fraîche,

d'environ quarante ans, et veuve depuis quatre.--Qui y a ti, monseu le

curé,--dit-elle gayement? _le curé_. Asseyez-vous, Claudine, nous avons

quelques questions sérieuses à vous faire, et dont les réponses, si

elles sont justes--pourront-vous valoir une récompense. _Claudine_. Eune

racompense, tamieu, tamieu, jons bin besoin d'argent; ah! qu'on d'raison

eddir q'eune maison où gnia pu d'homme, es zun cor sans âme; jarni,

edpui quel miun zé mort, jen fsons pu rïan. _Le curé_. Vous

rappelez-vous, Claudine, d'avoir nourri trois semaines, il y a seize

ans, une petite fille nommée _Claire_, appartenant à monsieur le

président de Blamont? _Claudine_. Oui da, j'men souvian, a mouru

dcoliques la pau enfant; al était gentille comme tout pardiu on vous

paya un service comm' si c'eut été l'enfant d'un prince, et vous

l'enterrâtes là dans vot aglise, tout findret dla chapelle dla Viarge, y

m'en souvient comme d'hier. _Le curé_. Savez-vous ce qu'on dit Claudine?

_Claudine_. è qué qu'on dit monseu l'curé? _Le curé_. On prétend que cet

enfant-là n'est pas mort. _Claudine_. Pardine y s'peui bin qu'a soit

rasucité; not seigneur l'a bin été, n'gnia rien d'impossibe à Dieu. _Le

curé_. Non, ce n'est pas là ce que je veux dire; on vous soupçonne de

quelque supercherie. _Claudine_. Moi? eh queuque j'aurions donc gagné à

cela? mais voyais donc un peu c'qu'cest q'les mauvaises langues, n'me

serais-je pas fait tort à moi-même, en fsant cqu'vous dit là. _Le curé_.

Mais si vous en aviez été bien payée. _Claudine_. Eh q'non, eh q'non

j'en mangeons pas d'ce pain-là, ah pardine oui et pis, s'fair pande

après.--Je te supprime ici le reste du dialogue, quoique très-long

encore. Le fait est que jamais Claudine n'avouât rien dans cette

première visite; et' que tout ce que nous pûmes obtenir d'elle, ne

voulant point encore la convaincre par les faits, fut de se retirer sans

colère, et sur-tout avec la promesse de ne rien dire de ce qui venait de

se passer. Partez, monsieur, me dit le curé, dès qu'elle fut sortie, je

vous réponds de tout approfondir avec cette femme. Il faut que je la

voie seule, votre présence la gêne. Laissez-moi une adresse, je vous

écrirai dès que j'aurai su quelque chose, et vous vous rendrez ici pour

recevoir ses dernières réponses. Reconnaissant dans cet homme, et de la

sincérité et de l'envie de m'obliger, je consentis à ses arrangemens,

lui laissai l'adresse d'un ami, et m'en revins attendre de ses

nouvelles, avec la ferme résolution de pousser vivement l'affaire, s'il

ne m'écrivait pas bientôt.

Le cinquième jour je commençais à m'impatienter, lorsque mon ami

m'envoya une lettre qu'il venait de recevoir pour moi, par laquelle le

curé m'invitait à venir dîner chez lui le lendemain, pour y apprendre,

de la bouche même de Claudine, des événemens très-extraordinaires, et

que j'étais bien loin de soupçonner.

Ce n'est pas sans peine, me dit cet honnête homme, dés qu'il m'aperçut,

ce n'est pas sans promesse, et même sans un peu de rigueur, que je suis

parvenu à tout découvrir; mais, enfin, nous tenons le secret, et vous

allez en être instruit.--Monsieur, répondis-je, vos engagemens seront

remplis; toutes les récompenses que vous avez pu promettre seront

acquittées; mais quelques mystérieuse, que doivent être nos opérations,

quelque certitude que je puisse vous donner qu'une telle cause ne sera

jamais jugée, il faut pourtant qu'à tout événement les plus sages

précautions soient prises; ainsi, jetez les yeux sur deux de vos

paroissiens, gens notables, discrets et bien famés, que nous placerons,

si vous le voulez bien, près du lieu où nous allons entendre Claudine,

afin qu'ils puissent certifier ses aveux au besoin.--Je n'y vois point

d'inconvéniens, me dit le curé, et dans l'instant il envoya prendre deux

fermiers, dont il étoit sûr, leur fit jurer le secret et les cacha

derrière un rideau de l'autre côté duquel fut placé la chaise destinée à

Claudine; elle arriva, et le pasteur l'ayant engagée à répéter les mêmes

choses qu'elle lui avait dites; elle convint devant moi des trois faits

suivans:

1°. Que, monsieur de Blamont s'était transporté chez elle le 13 août,

surveille de la prétendue mort de _Claire_, et lui avait dit qu'il

destinait à cette fille un sort des plus avantageux; mais qu'il avait à

faire à une femme pi grièche, qui se déclarait contre l'établissement

qu'il projetait pour cet enfant, parce qu'il s'agissait d'aller aux

indes; que ne voulant, ni faire perdre à sa fille le riche mariage qu'il

lui destinait, ni heurter de front les volontés de sa femme, il avait

imaginé de faire passer cette petite fille pour morte, de l'élever

secrètement loin de Paris, et de ne déclarer la fraude à sa femme que

quand la jeune personne serait mariée; mais que le consentement de la

nourrice était nécessaire à la réussite de son projet; qu'il lui

demandait donc avec instance de ne pas s'opposer à une légère ruse, dont

il ne devait résulter qu'un bien; que, elle, ne voyant rien à cela

contre sa conscience, avait consenti à répandre le faux bruit de la mort

de cette _Claire_, moyennant que le président la dédommagerait, ce qu'il

avait fait sur-le-champ, par un présent de cinquante louis, et que dès

le lendemain elle avait tout préparé pour le succès de la feinte.

2°. Qu'ayant mûrement réfléchi toute la journée du quatorze, au sort

heureux dont le président lui avait dit que devait jouir la petite

_Claire_, et sa fille à elle Claudine, se trouvant d'une ressemblance

très-singulière avec celle du président, elle avait imaginée de mettre

l'une a la place de l'autre, afin de faire le bonheur de sa fille; qu'en

conséquence de cette résolution, elle avait préparée les deux ruses

à-la-fois; qu'elle avait mis sa petite fille dans le berceau de

_Claire_; qu'elle avait envoyée _Claire_ comme son enfant chez une de

ses voisines, en prétextant que le mauvais air était dans sa maison, et

qu'elle n'y voulait pas exposer sa fille; que cette première scène

arrangée, elle s'était occupée de l'autre; qu'elle avait publié la

maladie de la fille de monsieur de Blamont, et peu-après sa mort;

qu'elle avait mis le cadavre d'un chien dans une boîte de plomb devant

le président même, accouru de Paris sur la nouvelle de la maladie de sa

fille; que le service s'était fait, en conséquence, à la paroisse, et

que monsieur de Blamont trompé comme il avait voulu tromper les autres,

avait emmené dès le soir même la fille de Claudine au lieu de la sienne.

3°. Que, se trouvant encore tout son lait, elle avait sollicité des

nourritures, et que huit jours après l'événement, dont il vient d'être

question, madame la comtesse de Kerneuil, venue de Bretagne à Paris,

pour recueillir une succession essentielle où sa présence était plus

nécessaire que celle de son mari, était accouchée d'une fille presqu'en

arrivant; que cette fille, confiée aux soins de l'accoucheur, qui

protégeait Claudine, avait été conduite dès le lendemain chez cette

Claudine, pour y être nourrie avec le plus grand soin; cet enfant établi

au Pré-Saint-Gervais y avait reçu une seule fois la visite de sa mère;

laquelle obligée de repartir fort vite pour Rennes, avait vivement

recommandé sa fille à Claudine, assurant qu'elle enverrait sans faute,

une voiture et une femme à elle, reprendre cette petite dans deux ans,

avec une forte récompense à la nourrice. Mais qu'au bout de trois mois

cette .petite fille, nommée Elisabeth, était morte, et qu'elle,

Claudine, pour ne pas manquer la récompense promise; très-peu attachée à

la petite _Claire_ qui lui restait du président de Blamont, elle avait

fait une nouvelle fourberie, quand la femme de madame la comtesse de

Kerneuil était venue; qu'alors elle avait mis Claire à la place

d'Elisabeth, et avait publié que c'était sa fille qu'elle avait perdue;

qu'elle avait soutenue cette fraude essentielle au maintien des autres,

envers le curé même, à qui elle avait fait enterrer Elisabeth de

Kerneuil, sous le nom de sa fille.

Ces expositions, comme tu le vois mon cher Déterville, établissent donc

l'existence, présente ou passée, de trois enfans. 1°. Claire de

Blamont, crue morte, et réellement mise à la place d'Elisabeth de

Kerneuil, devant exister à Rennes aujourd'hui sous ce nom. Voilà où est

la fille de madame de Blamont.

2°. Jeanne Dupuis, fille de Claudine, enlevée par le président,

élevée à Berceuil, sous le nom de Sophie, existante maintenant à

Vertfeuille.

3°. Et, enfin, Elisabeth de Kerneuil, très-effectivement morte à

trois mois chez Claudine, et enterrée dans la paroisse du

Pré-Saint-Gervais, sous le nom de la fille de Claudine.... De cette

fille déjà cédée par elle au président, et n'existant plus que

fictivement chez elle dans Claire de Blamont, donnée ensuite à madame de

Kerneuil.

Telles sont les fraudes et les suppositions de cette malhonnête

créature; mais comme nous devions user de finesse, nous avons eu l'air

de rire de ses atrocités, et nous l'avons congédiée avec dix-louis,

après lui avoir fait signer ses aveux et le serment sur l'évangile

qu'elle n'en imposait en rien; les témoins ont signé de même: je

t'envoie les originaux de ces actes, et tout étant fini nous nous sommes

juré mutuellement le mystère, ne nous réservant d'établir juridiquement

nos preuves, que si le cas le requérait.

Le curé voulait que j'écrivisse à madame de Kerneuil, c'est l'affaire de

madame de Blamont, ai-je dit; je vais l'instruire, elle agira comme elle

le jugera à propos: notre rôle a nous, est de soutenir au besoin tout ce

que nous savons, et de ne rien réveiller; il s'est rendu à mes raisons,

et nous nous sommes quittés.

L'impossibilité où je suis maintenant de donner des conseils à madame de

Blamont, dans ce flux et reflux d'événemens prodigieux, m'engage à taire

mes réflexions; mais j'oserai pourtant lui dire qu'elle doit continuer

d'écouter sa pitié et son coeur dans ce qui regarde la malheureuse

Sophie, avec les précautions très-essentielles de ne la rendre ni au

président ni à sa mère: deux êtres qui ne feraient assurément pas son

bonheur. A l'égard de Claire, la réclamer, l'enlever à madame de

Kerneuil, auprès de laquelle elle est sans doute fort heureuse, et cela

pour la rendre à un père qui dès le berceau avait conspiré contr'elle;

serait-ce travailler à sa félicité? Madame de Blamont doit, ce me

semble, s'informer seulement du sort de cette fille, et si ce sort est

tel qu'il doit l'être, cette jeune personne, appartenant à une femme

titrée, établie dans la capitale d'une grande province, il faut l'en

laisser jouir. Quelque sacrifice qu'il en coûte au coeur de notre amie,

parce qu'en plaidant elle gagnerait sans doute; mais toute riche qu'elle

est, donnerait elle à cette cadette le sort qu'elle lui fairait perdre

en qualité d'héritière unique de la maison de _Kerneuil_, titre certifié

par Claudine.... Non, en vérité, elle ne l'a dédommagerait point.

Qu'elle combine donc et agisse d'après cela, ayant toujours devant les

yeux le danger extrême de remettre cette fille entre les mains de son

mari: pese ces raisons, Déterville. Je sens bien qu'il y a une espèce de

fraude malhonnête à laisser subsister celle de la nourrice, que c'est

frustrer les véritables héritiers de madame de Kerneuil, et prendre par

conséquent un parti blâmable. Mais en adoptant l'autre, que de nouveaux

crimes à redouter; est-il donc contre la conscience de l'honnête homme

de prendre entre deux maux certains, celui qui lui paraît le moins

dangereux. Pour quant au président tu vois, mon ami, que le crime n'en

est pas moins dans son âme, et que s'il ne l'a pas commis, c'est qu'il a

trouvé des entraves par le crime opposé de la Claudine, comme si c'était

une des loix du sort, que de petits forfaits dussent toujours arrêter

l'effet des plus grands ... vérité terrible qui nous fait voir

l'affreuse nécessité du mal sur la terre, qui nous démontre que ce ne

sont que par de légers maux que les plus grands se suspendent; ainsi que

de certains insectes qui nous gênent et dont néanmoins l'utile existence

nous empêche d'être incommodés par de plus venimeux.

Quoiqu'il en soit, quelle horreur de noircir cette malheureuse Sophie,

par des accusations graves, pour lui enlever jusqu'aux généreux soins de

sa protectrice; on cherche toujours à rendre odieux ceux qu'on maltraite

mal à propos, afin d'apaiser ses remords, et de légitimer ses

injustices.... Mais ces deux fourbes ne se contentent pas d'un mensonge,

ils y joignent la plus insigne calomnie; quelle apparence que cette

fille honnête, sensible et douce, quelque puisse être sa naissance, soit

coupable de ce dont on l'accuse.... La Dubois, dont les aveux paraissent

si vrais, et qui ne s'est rûe que sur ce qu'il était impossible qu'elle

eût appris, n'a rien dit qui ressemblât à cela; vois comme la méchanceté

s'alimente par ses propres effets; plus on lui donne, plus elle exige,

et chaque frein qu'on lui laisse briser n'accroît que d'avantage

l'ardent désir qu'elle a d'en rompre de nouveaux.

Je suis persuadé, mon ami, que le vice peut conduire l'homme à un tel

point de dépravation, qu'il doit devenir comme impossible à celui qui le

nourrit en soi de concevoir même l'idée de la vertu; dès-lors, ou sa vie

lui paraît fastidieuse, ou il faut qu'il en empoisonne chaque minute par

ce venin qui le gangrène; arrivé là, il ne se contente plus de faire

simplement le mal, il veut même ne jamais faire le bien, et son coeur

abreuvé d'une perversité d'habitude, éprouve aux impressions de la vertu

la même sorte de douleur, que ressent l'âme du juste à la seule idée du

forfait; et quel est le premier vice qui nous entraîne à tous

ceux-la?... Le libertinage ... n'en doutons point il est inouï ce qu'il

éteint, ce qu'il détériore, ce qu'il envenime; inexprimable à quel degré

il relâche les ressorts de l'âme.... Blase la conscience en la

contraignant à métamorphoser en plaisirs les retours fâcheux de ses

erreurs, et voilà sans doute ce que cette passion a de plus dangereux,

qu'aucune de celles qui dévorent l'homme, puisque le souvenir des

actions où les autres le portent sont des remords cuisans, d'affreuses

jouissances dans celles-ci.

Le président est donc aussi coupable qu'il peut l'être, je le dis à

regret, j'arrache avec douleur le bandeau des yeux de notre amie, mais

son époux la trompe indignement; il dit que Sophie n'est pas sa fille,

et assurément il doit être persuadé qu'elle l'est, tout convaincu qu'il

en doit être, il la désire, il veut la r'avoir, et pourquoi? si ce n'est

pour se venger de ce que le hasard a donné pour asyle, à cette

malheureuse, la maison de sa femme; que madame de Blamont ne doute pas

qu'il ne tente tout pour la sortir de chez elle, et qu'elle écoute son

coeur dans les moyens nécessaires à prendre pour s'opposer à ce nouveau

forfait.

Quel tableau, mon ami, que celui de la douce et vertueuse Aline, entre

les mains de ces deux débauchés; j'ai cru voir Suzanne surprise au bain

par les vieillards.... Le voile de la pudeur arraché par un père....

Conçois-tu cette atrocité? t'imagines-tu que ses infâmes désirs ne

s'allumaient pas à cette immodestie? Ah! pardonne mes craintes; mais

quelque motif qui l'ait pu retenir avec Sophie, maîtresse de son ami et

crue sa fille, crois qu'aucun ne l'arrêterait ici, et que l'épouse de

d'Olbourg serait bientôt la victime de la flamme incestueuse de Blamont.

Oh mon cher Déterville! empêchons ces horreurs; il me semble que depuis

ce trait odieux, ma délicatesse est moins grande sur ce qui concerne cet

homme; je le poursuivrai partout s'il le faut; je démêlerai jusqu'au

plus secret replis de sa conscience; l'enlèvement de cette _Augustine_

me paraît encore une de leurs infernales machinations. Crois-tu que ce

soit le simple plaisir de corrompre une fille qui leur ait fait

commettre cette horreur? eux qui savourent trois cents fois l'an les

indignes plaisirs de ces séductions, eux qui.... Je gage que ceci tient

à autre chose, ne perdons pas cette fille de vue.

Quelques remords qu'ait affiché le président, sois bien certain que ses

promesses ne sont que les fruits de sa confusion, ce mouvement sort

l'âme de ses tons ordinaires, il l'a tient long-tems énervée; cependant

je crois aux délais, mais c'est l'hiver que je crains, c'est l'instant

de la réunion que j'appréhende!

Tout ceci ne fortifie pas les droits de madame de Blamont; si on est

obligé de plaider, le président a voulu faire une mauvaise action, sans

doute, en projetant d'enlever sa fille, mais l'action n'a pas eu lieu,

et Sophie se trouvant réellement fille de Claudine, il soutiendra qu'il

le savait, qu'il ne l'aurait pas enlevée sans cela, et Claudine, que

décide un peu d'or, se remettra facilement de son parti; il est certain

que nous avons une preuve des mauvaises intentions de cet homme, il en a

imposé à sa femme, il a voulu faire passer _Claire_ pour morte; tout

cela est bien prouvé, et peut l'être juridiquement, lorsque nous le

voudrons; mais ce ne sont pas là des armes triomphantes, ce ne sont pas

là des choses dont il ne puisse se défendre au besoin, qu'il ne puisse

nier, même dès qu'il le voudra. Peut-être eut-il mieux valu que Sophie

se fut trouvée sa fille, les droits de madame de Blamont, contre ce

perfide époux, devenaient d'une bien autre force; mais qu'a-t-il fait

ici? un crime conçu, je l'avoue, mais rendu nul par les événemens; il

n'a livré a son ami qu'une paysanne, et comment madame de Blamont se

défendra-t-elle, quand il l'accusera d'avoir séduit cette créature et de

l'avoir recueillie chez elle pour se procurer un moyen malhonnête de le

priver de l'autorité qu'il a sur sa fille aînée? Tout le reste du roman

ne fait rien à notre affaire; si _Claire_ est aujourd'hui réputée fille

de madame de _Kerneuil</> ce n'est plus sa faute c'est celle de

_Claudine_, il a donné par ses démarches le premier mouvement d'action a

cette faute, j'en conviens, mais il ne l'a pas commis, et cela ne

l'empêchera pas d'obtenir de marier sa fille à son gré.

Tu vois comme moi, sur tout ceci, et tous les deux peut-être voyons-nous

trop en noir, ah! tu le sais, mon cher, l'amour et l'amitié s'alarment

aisément, ce dernier sentiment est la source de la crainte; l'autre

fomente les miennes; n'abandonne point, je t'en conjure, cette

malheureuse mère; je craindrais la solitude pour elle, son âme

encouragée par les conseils, fortifiée par le charme de la société de ta

belle-mère et de ta femme succombera moins à ses tourmens, que si elle

était livrée a elle-même. Adieu, je ne puis résister au plaisir d'écrire

un mot à ma chère Aline, et je vais le placer dans ta lettre.

Note:

[Footnote 6: Cette recommandation s'adresse au lecteur; il lui deviendra

impossible d'entendre la suite, s'il ne porte pas à cette lettre

l'attention la plus exacte, et s'il ne se la rappelle pas jusqu'au

dénouement, et principalement à la cinquante-unième lettre, quand il y

sera.]

* * * * *

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1 · 第 49 / 60 题