LETTRE XXIII.

_Déterville à Valcour_.

Vertfeuil, ce 20 septembre.

O Valcour! y a-t-il un degré où le vice confondu s'arrête? existe-t-il

un moyen de deviner dans les yeux de l'homme corrompu si ce qu'il dit,

si ce qu'il fait émane véritablement de son coeur, ou si ses actions, si

ses discours ne viennent que de sa fausseté? Quels procédés peuvent, en

un mot, nous donner la clef de l'âme d'un scélérat, et comment, avec

l'habitude où il est de feindre, peut-on distinguer quand il en impose

ou non? T'assurer quelque chose de certain sur les suites de ce que j'ai

à t'apprendre, jusqu'à la solution de ce problème, est une chose

véritablement impossible; je dirai donc et tu combineras.

Le 14, au soir, nos voyageurs fatigués s'en tinrent à quelques

politesses vagues, des nouvelles, un excellent souper, et des lits. De

notre part, le billet que nous t'écrivîmes, des craintes, et point de

sommeil.... La vertu se tourmente et s'agite où le vice repose en

sûreté.

Le 15, au matin, le président mena son ami chez Aline, elle s'était

levée de très-bonne heure pour venir glisser sous ma porte, ainsi que

nous en étions convenu la veille, le billet où j'écrivis un mot; mais

elle s'était recouchée. Extrêmement surprise d'une visite si matinale,

elle répondit à son père, (qui s'informait s'il était jour) qu'elle

était désespérée de ne pouvoir lui ouvrir; qu'elle allait sonner, mais

qu'on n'était pas encore entré chez elle. Le président, peu scrupuleux,

insista: ... quand il s'agit de recevoir un père et un époux, dit-il à

travers la porte, on ne doit pas y regarder de si près: ouvrez Aline, et

n'ayez nulle crainte.--En vérité je ne ne puis, je suis au

lit,--qu'importe, il faut ouvrir, ma fille, ou je me fâcherai.--Mais la

prudente Aline ne put entendre cette dernière phrase; enveloppée d'un

manteau de lit, elle s'était lestement évadée par le petit escalier qui

communique de sa chambre au cabinet de madame de Blamont; et elle était

déjà toute allarmée sur le pied du lit de sa mère, quand le président

peu accoutumé à de la résistance, lorsqu'il annonçait des désirs,

déclarait que si on ne lui ouvrait pas à l'instant, il allait enfoncer

la porte;... il s'y déterminait, quand une femme de chambre, promptement

envoyée vers lui, proposa de passer dans l'appartement de Madame, où le

déjeûner allait être servi.

J'ai malheureusement deux libertins à représenter; il faut donc que tu

t'attendes a des détails obscènes, et que tu me pardonnes de les tracer.

J'ignore l'art de peindre sans couleur; quand le vice est sous mon

pinceau, je l'esquisse avec toutes ces teintes, tant mieux si elles

révoltent; les offrir sous de jolis dessins, est le moyen de le faire

aimer, et ce projet est loin de ma tête.

L'ambassadrice était jolie, bien blanche, des yeux très-vifs, nouvelle

dans la maison, et envoyée là parce que ce fut la première qui se

présenta. Le président la saisit par la main, et comme la porte de la

chambre qu'il venait d'occuper se trouvait ouverte et peu éloignée, il y

pousse cette fille, suivi de d'Olbourg, et se prépare à s'y enfermer;

quand la fringuante soubrette, devinant le motif, se dégage, s'esquive

et revient trouver sa maîtresse; elle fut bientôt suivie de ses deux

assaillants; ils avaient cru sage de paraître aussi tôt, afin que les

sujets de plainte, de celle qui leur échappait, ne passassent plus que

pour des plaisanteries.

Les ennemis débusques, Aline était remontée dans sa chambre; moyennant

quoi ces messieurs ne trouvèrent que la présidente.--Vos femmes sont des

Lucrèces, madame, dit Blamont en entrant, en vérité ce sont des vertus

romaines, j'imaginais.... Vous savez que je me gêne peu sur ces

fadaises-là; quand, à tous les risques de l'ennui de la campagne, on

hasarde de sortir un ami de la ville, il faut bien le dissiper....

Depuis quand avez vous cette fière vestale?... (et elle était là)--Elle

est bien ... quel âge avez vous mademoiselle?--Dix-neuf ans

monsieur.--Pas mal en vérité; j'aime ses yeux, ils disent toutes sortes

de choses,--et madame de Blamont confuse.--Sortez, sortez Augustine, ne

voyez-vous pas bien que monsieur se moque de vous.--Mais madame, vous

êtes d'une rigueur ... il semblerait que ce fut un crime, que l'hommage

rendu à la beauté.--Ce n'est pas être difficile.... Eh bien! vous ne

vous asseyez pas?... ma fille vas descendre ... vous l'avez réveillée

... vous lui avez fait une peur!... elle était accourue vers moi....

J'ai ri de ses craintes et l'ai renvoyée s'habiller,--s'habiller?...

quelle extravagance; est-ce qu'on s'habille pour un père?... est-ce

qu'on se gêne à la campagne?--L'honnêteté est de mode par tout.--Madame

à raison, dit d'Olbourg ... pardon madame; mais si j'en croyais monsieur

votre mari, il me ferait souvent faire des choses.--Oh! pour le coup je

m'asseois, a dit alors le président, en se laissant tomber dans un

fauteuil ... oui, je m'asseois, d'Olbourg va prêcher, et il y a

long-tems que je suis curieux du sermon d'un fermier-général ... allons

poursuis d'Olbourg,--j'écoute, analyse nous un peu, je t'en prie, les

vertus civiles, les vertus morales ... oui, qu'il y ait bien de la vertu

dans ton discours; c'est étonnant comme j'aime la vertu!--Préférez vous

de déjeuner ici ou de passer dans le salon, a interrompu la

présidente?--Mais nous irons où vous voudrez ... où est ma fille?--Elle

achève de se vêtir, et se rendra où l'on lui dira que nous

sommes.--Dites lui je vous prie que quand je vais la voir le matin, avec

mon ami, je ne veux pas qu'elle joue la prude....--Mais il est des

choses de décence....--Décence ... voilà toujours votre mot à vous

autres femmes! il y a long-tems que je cherche a pénétrer la vraie

signification de ce mot barbare, sans y avoir encore réussi; je l'avoue,

selon vous madame, les sauvages doivent être bien indécens; car, ils

vont tous nuds, et vous pouvez être sûre que chez les Californiens, ou

chez les Ostiages, quand un père va voir sa fille, le matin, elle ne lui

refuse pas sa porte, sous le ridicule prétexte qu'elle est en

chemise.--Monsieur, a répondu madame de Blamont, avec autant d'aménité

que de modestie, la décence n'est point idéale; elle peut être

arbitraire; elle peut être relative aux différens climats, mais son

existence n'en est pas moins réelle; fille du bon sens et de la sagesse,

elle doit régler nos actions sur nos usages et sur nos sentimens, et

s'il était de mode d'aller en France comme au Paruguai, la décence alors

placée à d'autres devoirs plus essentiels, n'en serait pas moins

respectée.--Oh! je vous réponds qu'il y a des pays où rien de ce que

vous voulez dire ne l'est, où vos devoirs sont des chimères, et vos

crimes d'excellentes actions.--Ce raisonnement seul vous condamme; car

enfin, quelques soient les vices du peuple dont vous parlez, au moins

leur en supposez-vous? et ces vices, quelqu'ils puissent être, il les

évitent, ils les punissent: voilà donc des freins reconnus, en raison de

la sorte de climat ou de gouvernement; faisant tant que d'être nés dans

celui-ci, pourquoi n'en pas également adopter les principes?--Mais c'est

qu'il n'y a rien de réel.--Non, lorsque l'on s'aveugle; mais je vous

réponds que pour moi, je n'ai besoin, ni d'argumens, ni de dissertation

pour me convaincre du véritable caractère d'une chose, pour m'y livrer

si elle est bien, pour la détester si elle est mal.--Et quel est donc ce

guide infaillible?--Mon coeur.--Il n'est point d'organe plus faux, on en

fait ce qu'on veut de son coeur, et je vous réponds qu'à force d'en

étouffer la voix on parvient bientôt à l'éteindre.--Cela suppose au

moins un instant où on l'entendit malgré soi.--D'accord.--On a donc été

vertueux quand cette voix se faisait comprendre, on cesse donc de l'être

dès qu'on s'occupe de l'étouffer? le bien et le mal ont donc des

différences marquées que vous définissez vous-mêmes, en vous efforçant

de les anéantir? _D'Olbourg_.--Il me semble que madame à raison, il est

bien certain que le vice est une chose qui ... et puis d'ailleurs, je

dis, il n'y a que la vertu.... _Le président éclatant de rire_, ah! ah!

ah! ah! ma foi, si le logicien d'Olbourg s'en mêle je suis battu;

allons, madame, sauvons-nous: je vous crains trop avec un tel champion;

allons déjeuner: faites dire à Aline de descendre ... Et tout le monde

s'est réuni dans le salon. Aline confuse a paru; le président lui a tenu

quelques mauvais propos sur l'histoire du matin, qui ont achevé de la

faire rougir, et madame de Senneval par ses soins a rendu la

conversation générale.

Au dîner, monsieur de Blamont a contraint sa fille à se placer entre

d'Olbourg et lui, et il lui a souvent répété: _Mademoiselle faites

politesse à mon ami, vous êtes tous deux nés pour vous connaître bientôt

plus intimément_.

Ce n'était pas une petite besogne pour ma belle mère, et moi, de rompre

à tout instant la conversation, et de la replacer dans les bornes de

l'honnêteté, dont le président, plus que d'Olbourg encore, cherchait

toujours à la sortir.

En se retirant, le président déclara à sa fille qu'elle eut à se trouver

seule, le lendemain matin dans sa chambre, parce qu'il avait quelque

chose à lui communiquer qui ne pouvait être entendu que de d'Olbourg.

Les dames à cet ordre se sont réunies pour le combattre: en vérité,

monsieur, a dit madame de Senneval, j'ai été mariée seize ans, et jamais

mon mari n'a désiré de parler à ma fille sans moi; quelques liens qu'une

fille ait avec des hommes, elle ne peut décemment les recevoir seule;

dussiez-vous vous en fâcher, vous m'entendrez toujours vous dire,

monsieur, que rien n'est plus malhonnête que l'ordre que vous donnez ici

à votre fille, et qu'à la place de madame de Blamont je ne le

souffrirais sûrement pas.--Depuis vingt ans, madame, a répondu le

président avec aigreur, madame de Blamont fait ce que je veux; je

prononce, et elle me satisfait; elle se sent aussi bien de cette

condescendance, qu'elle se trouverait peut-être mal du procédé

contraire. Je ne me suis jamais informé de ce que monsieur de Senneval

faisait chez vous; trouvez bon, madame, que je prie sa respectable

épouse de ne se mêler en rien de ce qui se passe chez moi. Madame de

Senneval, qui, comme tu sais, n'est ni très-douce, ni très-endurante, a

voulu répliquer; mais madame de Blamont prévoyant une scène, qu'elle

voulait empêcher, a dit, en sonnant les gens pour qu'on vint éclairer:

Aline vous entendez les ordres de votre père, attendez-le demain matin,

levée dans votre chambre à l'heure où il lui plaira d'y passer.

Dès huit heures du matin, le 16, les deux amis se sont en effet

présentés à la porte d'Aline; elle était levée; elle était vêtue:

reconnaîtras-tu là, mon ami, la pudeur, la timidité de cette fille

charmante?... elle ne s'était pas couchée.... Hommes affreux! à quel

point êtes vous devenus méprisables au sein même de votre propre

famille; puisque la défiance que vous y inspirez cagage à de telles

précautions!

Déjà levée, a dit monsieur de Blamont.--Vos ordres sont des loix pour

moi.--Je vous demande pourquoi vous êtes déjà levée.--Ne m'aviez-vous

pas dit que monsieur d'Olbourg? _D'Olbourg_.--Oh pour moi, mademoiselle,

ce n'était en vérité pas la peine de vous gêner. _M. de Blamont_.--Il

aurait tout autant aimé vous trouver au lit que debout, ne faudra-t-il

pas qu'il vous y voie bientôt. _Aline_,--j'avais imaginé, mon père, que

vous aviez quelque chose à me dire?--Comme elle est faite, a dit

monsieur de Blamont, en embrassant de ses deux mains la taille d'Aline,

as-tu jamais rien vu de pris comme cela? Comment! vous avez un corps à

la campagne?--Je ne le quitte jamais.--Mais pour ce mouchoir, a

poursuivi Blamont, en le faisant voler d'une main sur le lit, et

captivant sa fille de l'autre, pour ce mouchoir, vous nous en ferez

grâce.--Et Aline confuse et désolée, croisant ses mains sur sa poitrine:

oh! mon père, est-ce donc là ce que vous avez à me dire?--Mademoiselle

permettez, a dit d'Olbourg, en écartant une des mains, dont Aline

cherchait à cacher ce que son père venait de découvrir,... permettez,

monsieur votre père trouve bon que je regarde tout ceci comme mon bien,

et il est assez judicieux pour ne vouloir pas conclure le marché que je

n'aie reconnu s'il n'y a point de fraude ... ces bagatelles là se voyent

sans difficulté;... bon si c'était ... mais pour cela ... nous en voyons

tant.... O vous de qui je tiens la vie! s'est écriée Aline, en

s'échappant avec rapidité, n'imaginez pas que mon respect et mon

obéissance aillent jusqu'à trahir mon devoir, et puisque vous oubliez le

votre à tel point, il m'est permis de ne plus entendre des sentimens que

vous ne voulez plus mériter, et l'éclair est moins prompte à dévancer la

foudre, que ne l'a été cette tendre et honnête créature à se jeter dans

le cabinet de sa mère; elle y est arrivée en larmes; elle s'est

précipitée sur les genoux de cette mère adorable; elle l'a conjurée de

l'emmener au convent; elle lui a dit que le désespoir l'aveuglait,

qu'elle ne répondait pas d'elle, et après quelques mots de consolation,

madame de Blamont la laissant à Eugénie et à madame de Senneval, est

venue trouver son mari.

Son rôle ici devenait d'autant plus difficile, qu'elle frémissait pour

Sophie, elle n'avait point encore pris de parti décidé, quoiqu'elle

pressentit bien l'objet du voyage; elle n'osait pourtant pas s'en

informer, elle attendait que son époux s'expliqua le premier; sa

timidité naturelle, les circonstances, tout l'obligeait à des

ménagemens; elle se contint donc, et trouvant les deux amis confondus de

la fuite soudaine d'Aline; elle demanda doucement à monsieur de Blamont

ce qu'il avait donc fait à sa fille, pour l'avoir réduite aux larmes

qu'elle répandait à grands flots? Blamont un peu confus de son côté, et

ne croyant pas que ce fût encore là le moment de parler, sourit,

plaisanta, et dit que sa fille s'était effrayée d'une très-innocente

caresse que d'Olbourg avait voulu lui faire. Tout s'appaissa, Augustine

qui vint avertir que le déjeûner était prêt, fit diversion, et le

président pria sa femme de rassurer Aline, de lui dire qu'elle pouvait

paraître et qu'elle n'éprouverait plus rien qui put la fâcher. Madame de

Blamont se retira, et Augustine, qui arrangeait quelque chose, se

retrouva par ce moyen tête-à-tête avec nos deux héros. Les détails de

cette seconde scène n'ont pu venir à notre connaissance; mais les suites

ne nous les ont que trop appris. Augustine éblouie par l'or, fut sans

doute moins cruelle que la veille; ce qu'il y a de certain, c'est que

ces messieurs ne parurent point au déjeûner, qu'on ne trouva plus

Augustine de tout le jour, et qu'elle disparut le lendemain. Il y a des

choses très-désagréables qui quelquefois deviennent heureuses dans les

circonstances, cet événement-ci est du nombre; il calma du moins nos

libertins, et tout le reste du jour fut tranquille.

Mais sitôt que le dix-sept au matin, on se fut apperçu du départ

d'Augustine, l'inquiétude de madame de Blamont fut très-vive; elle

pouvait avoir parlé de Sophie, quoique ce ne fut pas à elle que l'on

l'eut confiée, elle savait de l'histoire tout ce qu'on n'en avait pu

cacher dans la maison; n'en était-ce pas beaucoup trop, si elle avait

été indiscrète? Dans cette affreuse perplexité, la présidente se décida

donc à demander à son mari, ce qu'il avait pu faire de cette fille, et

quelle était la cause de son évasion? Elle le piqua même un peu, pour

découvrir s'il ne savait rien sur Sophie, mais les réponses de l'époux,

en rassurant madame de Blamont sur ses craintes, la convainquirent que

sa femme de chambre était débauchée, et que cette malheureuse allait

attendre à Paris, les effets de la libéralité de ses séducteurs; et les

nouvelles preuves de leur fantaisie pour elle.

Il y avait eu la veille, et toute une partie de ce jour, un très-grand

embarras entre le père et la fille; celle-ci avait fort désiré de rester

dans sa chambre; nous l'avions détourné de ce projet, elle avait paru

comme à l'ordinaire, et en avait été quitte pour un peu de rougeur.

Dans cette journée du dix-sept, le président toujours très-empressé de

se trouver seul avec Dolbourg et Aline, proposa une promenade dans le

bois, que toute la compagnie dérangea, quand on eut vu que, par l'art

avec lequel il avait distribué les courses et les voitures, Aline, au

fond de la forêt, se trouvait entre ses deux persécuteurs. Voyant ses

plans manqués, le président dit qu'il voulait aller courir le bois, seul

avec son ami; ce dernier projet s'exécuta, et on ne les vit plus qu'à

souper. Nous n'avions pas bougé du château, pendant cette absence, et je

venais de réussir enfin, à déterminer madame de Blamont à rompre la

glace; ce n'était pas sans peine, mais une explication devenait pourtant

nécessaire; le président ne disant mot, pouvait avoir le projet sourd

d'enlever sa fille, il ne fallait pas se contenter d'étudier sa

conduite, il fallait observer ses desseins, je décidai donc un

éclaircissement pour le lendemain sans faute, et je préparai tout, dans

la vue de donner à la scène le pathétique que j'y supposais nécessaire,

afin d'émouvoir, s'il était possible les ressorts de cette âme flétrie;

il est temps de te détailler cet événement, qui se passa dans le second

sallon, où existe à gauche un petit cabinet à écrire, dans lequel

j'avais fait cacher Sophie prévenue. Le chocolat pris, on vint dans le

sallon que je t'indique, et madame de Blamont débuta ainsi: convenez,

monsieur, que vous me donneriez, si j'étais méchante, de bien justes

sujets de me plaindre de vos procédés? _M. de Blamont_, en quoi donc?

_Madame de Blamont_, que signifie cet enlèvement? L'asyle de votre

famille ne devrait-il pas être respecté? _M. de Blamont_, eh bien! tu

vois d'Olbourg, les semances que tu m'attires, je n'ai travaillé que

pour toi, et me voilà grondé comme si j'étais le délinquant. _M.

Dolbourg_, eussé-je osé me rendre coupable d'un tel genre d'offense, si

tu ne le partageais pas? _Madame de Blamont_, oh! je suis fort consolée

d'une telle perte; _Madame de Senneval_, le désordre des moeurs de cette

créature doit vous laisser peu de regrets.... Deux hommes mariés! _M. de

Blamont_, le sacrement fait bien peu de chose à cela; je ne dis pas que,

_pris comme il le faut_, il ne puisse embrâser quelquefois la tête,

mais, en vérité, il ne la calme jamais; d'ailleurs, Dolbourg n'a plus de

biens, c'est le plus heureux des hommes, il en est déjà à son troisième

veuvage. _Madame de Senneval_, je croyais monsieur, marié. _M. de

Blamont_, mais je me flatte que dans quatre jours, ce ne sera plus une

présomption. _Madame de Blamont_, monsieur s'occupe donc de nouveaux

noeuds? _M. de Blamont_, voilà une bonne ignorance, est-ce mystère?

est-ce fausseté? _Madame de Blamont_, ce sera ce que vous voudrez, mais

je ne connais rien de si simple que d'ignorer les desseins de gens qu'on

voit à peine. _M. de Blamont_, la connaissance se fera, et quant à

l'intérêt que vous y devez prendre, j'arrange difficilement que vous

puissiez le déguiser, après ce que vous savez sur cela. _Madame de

Blamont_, il y a des choses qui se disent cent fois, sans qu'on puisse

les comprendre une seule. _M. de Blamont_, soit, mais quand elles se

font, au moins on ne les ignore plus. _Madame de Blamont_, vous

embrouillez, au lieu d'éclaircir, je voulais une solution, et vous me

proposez une énigme. _M. de Blamont_, ah! parbleu, je suis prêt à vous

donner le mot de celle-ci. _Madame de Senneval_, nous serons tous

charmés de l'entendre. _M. de Blamont_, eh bien! c'est que je donne ma

fille à monsieur, voilà tout le mystère. _Aline_, mon père, avez-vous

résolu de me sacrifier ainsi? _M. de Blamont_, j'ai résolu de vous

rendre heureuse, et je connais assez le caractère de monsieur, pour être

sûr qu'il doit avoir tout ce qu'il faut pour y parvenir.

_Madame de Blamont_, mais dans une pareille cause, qui peut mieux juger

qu'elle-même, si elle vous assure que malgré les qualités de monsieur,

il lui est impossible de trouver le bonheur avec lui, quelle objection

pourrez-vous faire alors? _M; de Blamont_, que ce qui ne vient pas un

jour, arrive l'autre; il ne s'agit pas de savoir si ma fille doit se

croire heureuse dans le mariage que je propose, il n'est seulement

question que de se convaincre que l'homme que je lui destine a tout ce

qu'il faut pour la rendre telle. _Madame de Blamont_, oh! monsieur,

pouvez-vous raisonner ainsi? _M. de Blamont_, que voulez-vous que

j'oppose à vos caprices, quand mon intention n'est pas d'y céder?

_Madame de Blamont_, ne dites donc plus que vous voulez le bonheur de

votre fille. _M. de Blamont_, à partir de l'état actuel de nos moeurs,

une fille me fait rire, quand elle dit qu'elle craint de ne pas trouver

le bonheur dans les noeuds de l'hymen, et qui la force de le chercher

là? Un époux, de l'âge de mon ami, ne demande que quelques égard ...

quelques assiduités ... quelques _observances de pratique_, et ces

misères là remplies, si sa femme imagine pouvoir trouver mieux ailleurs

... eh bien! il ferme les yeux; quel serait l'homme assez tyran, pour se

scandaliser de voir chercher à sa femme un bien, qu'il est hors d'état

de lui faire? _Madame de Blamont_, mais si les moeurs sont dépravées,

croyez-vous que toutes les femmes le soient? _M. de Blamont_, cette

dépravation n'est qu'idéale, le délit n'est relatif qu'au mari, il

devient nul, dès que l'époux le tolère ou le nie; du moment qu'il ne

s'oppose à rien, sous de _certaines clauses purement physiques_, quel

peut être le crime de la femme? _Madame de Senneval_, j'estimerais bien

peu l'époux qui ferait avec moi de tels arrangemens. _M. de Blamont_,

l'estime ... l'estime, voilà encore un de ces sentimens chimériques qui

ne s'arrange pas à ma philosophie, qu'est-ce que l'estime?...

L'approbation des sots, accordée aux sectateurs de leurs petits vilains

préjugés ... tyranniquement refusée à l'homme de génie qui les fronde;

dites-moi, je vous prie, comment vous voulez qu'on soit jaloux de

mériter un tel sentiment? pour moi, je ne vous le cache pas, mais

l'homme du monde que j'aime le mieux, est celui qu'on estime le moins,

et ce sera toujours celui de tous, à qui je supposerai le plus

d'esprit.... Eh! non, non, ce n'est point un tel fantôme qui compose la

félicité, jamais l'homme sage ne place la sienne dans ce que les autres

peuvent lui donner ou lui ravir au plus léger mouvement de leurs

caprices; il ne la met que dans lui-même, dans ses opinions, dans ses

goûts abstraction faite de toute considération ultérieure. Eh!

laissons-là toutes ces jouissances illusoires, croyez-moi, un époux

riche, doux, complaisant, qui n'exige jamais que ce qu'on peut lui

donner, qui fait grâce entière du métaphysique, voilà l'homme qui peut

rendre une femme heureuse, s'il n'y réussit pas, mesdames, en vérité, je

ne vois plus ce qu'il vous faut. _Madame de Blamont_, simplifions,

monsieur, car vos analyses sont trop loin de nos principes, pour que

nous puissions jamais nous accorder; tenons-nous en donc au fait. Aline,

croyez-vous que l'hymen que vous propose votre père, puisse vous rendre

heureuse? _Aline_, je suis si loin de le croire, que je demande pour

toute grâce à mon père, de me percer plutôt mille fois le coeur que de

me captiver sous de tels noeuds! _M. de Blamont_, ah! voilà vos leçons,

madame, voilà vos préceptes, si j'avais bien fait, vous n'auriez point

élevé cet enfant.... Soustraite à vous dès sa naissance, n'ayant jamais

connu qu'un cloître, éloignée de vos indignes préjugés, elle n'aurait

pas trouvé de réponse, quand il eut été question de m'obéir. _Madame de

Blamont_, un enfant dès le berceau, soustrait à sa mère, n'en arrive pas

plus sûrement au bonheur. _M. de Blamont, ému et balbutiant_, son esprit

ne se dérange pas au moins par de mauvais principes. _Madame de

Blamont_, mais ses moeurs se pervertissent au sein de l'infamie, et

celui qui devrait être le protecteur de son innocence, est souvent celui

qui la corrompt. _M. de Blamont_, en vérité, voilà des propos....

--Viens, Sophie, a poursuivi avec chaleur madame de Blamont, en ouvrant

la porte du cabinet, viens les expliquer toi-même à ton père, viens te

précipiter à ses genoux, viens lui demander pardon d'avoir pu mériter sa

haine, dès le premier jour de ta naissance,--puis s'adressant rapidement

à Dolbourg, et vous, monsieur, oserez-vous enfoncer plus avant le

poignard dans le coeur d'une malheureuse mère, oserez-vous désirer pour

votre femme, l'une de ses filles, après avoir fait votre maîtresse de

l'autre? Puis saisissant l'embarras de son époux, aux pieds duquel était

Sophie, laissez parler votre coeur, monsieur, tout est su, ne refusez

plus d'ouvrir vos bras à cette malheureuse _Claire_ que vous m'enlevâtes

au berceau, la voilà, monsieur, la voilà, victime de vos procédés,

trompée sur sa naissance, qu'elle ne voie pas toujours en vous le

corrupteur de ses jeunes années, et montrez-lui le coeur d'un père, pour

lui faire oublier son bourreau.

[Illustration: _Viens, Sophie ... viens demander pardon à ton père

d'avoir pu mériter sa haine dès le premier jour de ta naissance_.]

C'est ici, mon ami, que l'art de la plus profonde scélératesse, est venu

disposer les muscles de la physionomie de ces deux indignes mortels,

c'est ici que nous avons pu nous convaincre que l'âme d'un libertin n'a

pas une seule faculté qui ne soit aux ordres de sa tête, et que tous les

mouvemens de la nature cèdent dans de tels coeurs, à la perfide

corruption de l'esprit. Oh! ma foi, madame, a dit le président, avec le

plus grand flegme, et repoussant Sophie de ses genoux, si ce sont là les

armes dont vous voulez me battre, en vérité, vous ne triompherez pas ...

et s'éloignant encore plus de Sophie--par quel hazard cette créature

est-elle ici?... Te serais-tu douté, Dolbourg, que la maison de madame

servit d'asyle à nos catins?--Oh ma chère! n'espère plus rien de cet

homme atroce, a dit madame de Senneval furieuse; celui qui repousse la

nature avec tant de dureté, n'est plus qu'à craindre pour toi. Vole

implorer les lois, leur temple est ouvert à tes plaintes, on n'eut

jamais tant de sujets d'en porter, on n'eut jamais tant de droits a des

secours.... Moi, plaider contre ma femme, a répondu Blamont, avec l'air

de la douceur et de l'aménité ... étourdir le public de dissentions

aussi minutieuses que celles-ci ... c'est ce qu'on ne verra jamais ...

puis, s'adressant à moi, Déterville, a-t-il ajouté, faites retirer les

jeunes personnes, je vous prie, revenez ensuite, j'expliquerai l'énigme,

mais je ne le veux que devant ces deux dames et vous. Sophie désolée,

Aline et Eugénie ont passées dans l'appartement de madame de Blamont, et

sitôt que j'ai reparu, le président nous ayant prié de nous asseoir et

de l'entendre, nous a dit que, jamais cette Sophie ne lui avait

appartenu par aucuns noeuds, que l'idée de cette alliance était absurde;

il est convenu de l'enfant qu'il avait eu de la Valville, convenu du

désir qu'il avait formé d'en substituer un autre à celui-là, pour se

conserver les droits que leur perfide convention lui donnait sur la

fille naturelle de son ami; il a ajouté que la mort très-effective de sa

fille Claire, l'ayant attiré au Pré Saint-Gervais, où elle était en

nourrice, après avoir rendu les derniers devoirs à cette petite fille,

il avait imaginé de s'arranger là, de quelque, joli enfant qu'il put

mettre à la place de celui qu'il avait eu de la Valville, et que la

petite fille de la nourrice, positivement de l'âge qu'il fallait, lui

ayant convenu, il l'avait payée cent louis à la mère, et transporté en

conséquence lui-même au village de Berceuil, où elle avait été élevée

jusqu'à treize ans, mais qu'il n'avait dans tout cela d'autre tort, que

d'avoir voulu tromper son ami, jamais ceux d'avoir corrompu sa propre

fille, ou soustrait celle de sa femme; ensuite il nous a demandé par

quels moyens cette fille se trouvait à Vertfeuil.

Madame de Blamont, toujours tendre, toujours honnête et sensible,

croyant reconnaître quelque sincérité dans ce qu'elle entendait, et

préférant de renoncer au plaisir de retrouver sa fille, à la nécessité

de voir son mari coupable de tant de crimes, si Sophie lui appartenait

effectivement, n'ayant d'ailleurs rien de positif à objecter, puisque tu

n'avais encore rien éclairci.... Madame de Blamont, dis-je, a tout avoué

de bonne foi.... Le président s'est jetté dans les bras de sa femme et

l'embrassant avec la plus extrême tendresse,--non, non, ma chère amie,

lui a-t-il dit ... non, nous ne nous brouillerons pas pour une telle

chose, je suis coupable de quelques travers, sans doute, ma faiblesse

pour les femmes est affreuse, je ne puis m'en cacher, mais une erreur

n'est pas un crime, et je serais un monstre si j'avais commis ce dont

vous m'accusez. Rien de plus certain que la mort de votre fille, je suis

incapable d'avoir pu vous tromper, jusqu'à supposer cette mort, si elle

n'eut été réelle, Sophie est fille d'une paysanne, elle est fille de la

nourrice de votre _Claire_, mais elle ne vous appartient nullement, je

suis prêt à vous le jurer en face des autels, s'il le faut, la

ressemblance est singulière, je l'avoue, il y a long-temps que j'ai

observé les traits qui rapprochent Sophie de votre Aline, mais ce n'est

qu'un jeu de la nature, qui ne doit pas vous en imposer.... Que le sceau

du raccommodement, a-t-il poursuivi, en serrant les mains de sa femme,

soit donc ma chère amie, l'accord certain des délais que vous demandez

pour Aline. Le mariage que j'exige ferait mon bonheur, cependant vous

m'avez demandé du temps pour l'y disposer, je vous donne jusqu'à votre

retour à Paris, ainsi que nous en étions convenus d'abord, mais qu'elle

accepte après, j'ose vous le demander en grâce, que la crainte d'un

crime ne soit pas sur-tout ce qui vous retienne, Dolbourg a pu être

l'amant de Sophie, mais je vous proteste qu'il ne l'a jamais été de la

soeur d'Aline, il n'y a pas de preuve que je ne puisse vous en donner,

pas de serment que je ne puisse vous en faire; jouissez en paix avec vos

amis du temps que je vous laisse pour déterminer ma fille, à ce qui fait

le but de mes voeux, je les conjure de vous aider à obtenir d'elle ce

que j'en attends, et d'être bien certains que c'est son bonheur seul qui

m'occupe.

Madame de Blamont qui croyait tout avoir en gagnant du temps pour Aline

... qui l'obtenait, qui ne pouvait détruire les assertions de son mari,

ou qui n'avait à leur opposer que celles de la Dubois, que rien ne

semblait devoir faire préférer à celles du président ... qui, mère ou

non de Sophie, se trouvait toujours en situation de lui faire du bien,

trouva dans son coeur la réponse que lui dictaient nos yeux; elle

convainquit son époux de la foi qu'elle accordait aux discours qu'il

venait de lui tenir, et ajouta que, puisque le ciel avait fait tomber

cette Sophie dans ses mains, elle demandait en grâce que l'on la lui

laissât. _Dolbourg_, elle ne mérite pas le bien que vous voulez lui

faire, j'ai vécu cinq ans avec elle, je dois la connoître et je la

connois bien, croyez que je serais indigne de l'honneur où je prétends

de devenir un jour votre gendre, si j'avais mal traité cette fille comme

elle l'a été, sans qu'elle m'en eut donné les plus graves sujets.

Peut-être ai-je trop écouté ma colère, mais soyez sûre qu'elle était

coupable. _Madame de Blamont_, on nous a fort assuré que non.

_Dolbourg_, ah! je le vois, madame, Sophie n'est pas tombée seule en vos

mains, et cette créature horrible qui couvrait et servait ses désordres,

y est, sans doute, également. _Madame de Blamont_, il est vrai que j'ai

vu la Dubois. _Le Président_, aucune imposture ne nous étonne à-présent,

voilà celle qui vous a induit en erreur sur les objets dont il s'agit;

mais ne la croyez en rien si vous voulez connoître la vérité, nulle

femme au monde ne la déguise avec tant d'art, nulle n'est capable de

porter aussi loin le mensonge et l'atrocité. _Madame de Blamont_, et

qu'est devenue cette autre petite créature que toutes deux conviennent

avoir été la maîtresse de mon mari et la fille de monsieur? _Le

Président, ému_, ce qu'elle est devenue? _Madame de Senneval_, oui. _Le

président_, eh bien! mais rien de plus simple, elle était aussi coupable

que Sophie ... coupable du même genre de tort ... Dolbourg a puni l'une

de sa main, voulant également punir l'autre ... elle m'est échappée ...

je ne vous cache rien moi, vous voyez ma sincérité ... c'est le coeur

d'un enfant. _Madame de Blamont_, oh, mon ami, voilà donc où entraîne le

libertinage! que de chagrins, que d'inquiétudes suivent toujours ce vice

épouvantable; ah! si le bonheur eut été moins vif dans votre maison,

croyez au moins qu'entre votre Aline et moi, il eut été mille fois plus

pur. _M. de Blamont_, laissons mes torts, il me faudrait des siècles

pour les réparer, l'impossibilité d'y réussir me porterait au désespoir,

qu'il vous suffise d'être bien sûr que je ne les aggraverai plus.... Et

des larmes ont échappées des yeux de la crédule madame de Blamont.--Au

défaut du bonheur réel, la certitude de ne plus voir augmenter ses maux,

est une consolation pour l'infortune; accordez-moi la grâce entière, a

dit cette malheureuse épouse en pleurs, ne pensez plus à cet himen

disproportionné. _Le Président_, j'ai des engagemens que je ne puis

rompre, vous ignorez leur degré de force, je ne suis plus maître de ma

parole, Dolbourg lui-même ne saurait m'en dégager, cependant je puis

vous accorder des délais, il ne s'y refusera pas, son âme est trop

délicate pour prétendre à la main d'Aline sans la mériter, deux mois,

trois mois, s'il les faut, je vous les donne ... mais vous devriez nous

rendre cette Sophie, vous devriez nous permettre qu'elle fut traitée

comme elle le mérite. _Madame de Blamont_, son malheur lui assure des

droits à ma pitié , elle m'est chère dès qu'elle souffre ... elle ne

peut plus vous offenser, laissez-la moi, elle est jeune, elle peut se

repentir ... elle se repent déjà, vous la feriez entrer au convent par

force, je la déterminerai de bonne grâce au même sacrifice, et vous

serez également vengé. _Le Président_, soit, mais défiez-vous de sa

douceur,--craignez des vertus qu'elle n'adopte, que pour voiler l'âme la

plus traîtresse. _Dolbourg_, il n'est aucune espèce de tort qu'elle

n'ait eue avec nous. _Le Président_, elle en a eue qui aurait mérité

l'attention même des lois. L'enfant dont elle était grosse n'était

sûrement pas de mon ami, elle nous volait pour son amant, elle est

capable de tout; cette seconde fille dont vous venez de nous parler, ne

nous trompait que par ses instigations, elle séduit, elle impose, elle

joue le sentiment et ce n'est que pour en venir à des fins toujours

criminelles comme son coeur. _Madame de Blamont_, mais il n'y a sorte de

bien que n'en ait dit la femme qui l'élevât. _Dolbourg_, cette femme ne

l'a connue qu'enfant, et c'est à Paris, c'est avec la Dubois qu'elle

s'est pervertie, ne gardez pas ce serpent, croyez-moi, madame, vous en

auriez bientôt des regrets.--Voyant madame de Blamont prête à faiblir,

je la fixai, elle m'entendit, elle tint ferme, allégua la charité et la

religion qui l'obligeait à ne point abandonner cette malheureuse, après

lui promis sa protection, et les deux amis n'osèrent plus insister sur

l'envie qu'ils avaient de la ravoir; la paix fut donc conclue, aux

conditions qu'il ne s'agirait plus d'aucuns reproches de part et

d'autre, que Sophie resterait à madame de Blamont et qu'on accorderait à

Aline jusqu'à l'hiver, pour se décider au mariage qu'on exigeait d'elle.

J'ose vous demander encore au nom de l'honnêteté et de la décence, a dit

madame de Blamont, de ne point abuser de cette malheureuse que vous avez

séduite hier chez moi; en vérité, a répondu le président, pour le crime,

il n'est plus temps ... il est commis ... tant d'envie de céder ... si

peu de résistance ... tout cela ne devrait pas vous donner des

regrets;--ne la gardez pas au moins, placez-là ... elle peut redevenir

honnête ... qu'elle ne trouve pas dans vous, l'appui certain de ses

désordres.--Eh bien! Je vous le jure.... Allons, qu'on appelle Aline ...

Eugénie, et puisque nous n'avons plus que vingt-quatre heures à rester

ici, que les plaisirs y remplacent les chagrins, et qu'on n'y voye plus

que de la joie.

Madame de Blamont a été chercher elle-même sa fille, elle ne s'est point

expliquée devant Sophie, qu'eut-elle pu lui dire dans l'état

d'incertitude où tout était, elle l'a caressée, consolée, elle l'a

remise entre les mains de ses femmes, et la tranquillité s'est rétablie;

jusqu'au lendemain au soir, les choses ont toujours été de mieux en

mieux, et le vingt au matin, les deux amis, le front calme, bien plus

peut-être que leurs coeurs, sent repartis en comblant d'éloges et

d'amitiés tous les habitans du château.

Que penses-tu maintenant de ceci, mon cher Valcour, devons-nous

croire?... devons-nous douter?... Madame de Blamont lasse de malheurs,

saisit avec avidité l'illusion qu'on lui présente, c'est un moment de

repos dont elle veut jouir; son âme honnête a tant de plaisir à supposer

ses vertus dans les autres; sa chère fille lui ressemble; toutes deux se

livrent au plus doux espoir, Eugénie le partage, parce qu'elle est bonne

et sensible, comme son amie; il n'y a d'incrédules que madame de

Senneval et moi, mais nous le sommes, je l'avoue. Ce retour nous paraît

bien prompt; il est rendu si nécessaire par les circonstances que nous

croyons qu'il ne dépend absolument que d'elles, c'est au temps à nous

détromper ... et d'ailleurs, qu'a promis le président?... quelques mois

de délais, en est-ce assez pour se flatter? et quand ces délais seront

expirés, quand il aura eu le temps de revenir du petit moment de

confusion, dont il a été altéré par tout ceci, ne redeviendra-t-il pas

tout aussi pressant?

Cependant, nous sommes convenus, ma belle-mère et moi, de supprimer nos

réflexions à nos amies, elles ne serviraient qu'à troubler leur moment

de calme. S'il doit être réel, ce calme où nous ne croyons pas, pourquoi

leur montrer nos craintes, si elles ont tort de s'y livrer, c'est un

beau songe dont il faut leur laisser la jouissance. Nous ne pouvons

parer à rien, aucun événement ne dépend de nous, à quoi nos doutes

serviraient-ils? quel besoin de les leur faire voir; je ne les hasarde

donc qu'avec toi. Presse tes éclaircissemens sur Sophie, beaucoup de

choses tiennent à cela, s'ils nous ont induits en erreur sur cet

article, ils nous ont trompé sur-tout le reste, alors ils méditent

quelques horreurs, ils n'accordent du temps que pour y réussir, et dans

ce cas, nous devons dissiper l'illusion. S'ils ne nous en ont pas imposé

sur Sophie, et que les mensonges viennent de la Dubois; s'il est réel,

ce que je ne puis croire, que cette jeune Sophie ait tous les torts

qu'ils lui prêtent ... en un mot, s'ils ont dit vrai, alors je

m'écrierai plein de joie, que telle est l'influence de la vertu, qu'il

est des momens où le vice absorbé devant elle, est contraint à

s'humilier, se confondre, demander grâce et disparaître ... mais sont-ce

des vices chéris qui peuvent fléchir de cette manière ... des vices

nourris depuis autant d'années ... non ... peut-être cèderait ainsi la

fougue de la jeunesse ou l'erreur du moment, mais jamais le crime

vieilli et soutenu par des idées: le plus grand malheur de l'homme est

d'étayer ses travers de ses systèmes, une fois qu'il s'en est formé

d'assez sûrs pour légitimer sa conduite, tout ce qui la condamnerait

dans le coeur d'un autre, la fixe à jamais dans le sien; voilà ce qui

rend les torts des jeunes gens de peu d'importance, ils n'ont fait que

choquer leurs maximes, ils y reviennent, mais ce n'est que par réflexion

que pêche l'homme mur, ses fautes émanent de sa philosophie, elle les

fomente, elle les nourrit en lui, et s'étant créé des principes sur les

débris de la morale de son enfance, ce sont dans ces principes

invariables qu'il trouve les lois de sa dépravation.

Quoiqu'il en soit, tout est tranquille; nous avons au moins jusqu'à

l'hiver, a dit madame de Blamont, le lot de l'infortune est de jouir du

présent, sans s'inquiéter de l'avenir, et quels momens seraient pour

elle, si à côté des tourmens qui l'accablent sans cesse, elle n'avait au

moins pour jouissances, celles que lui laisse l'illusion. Ce que nous

appelons le bonheur, nous autres malheureux, me disait-elle hier, n'est

que l'absence de la douleur, quelque triste que soit cette misérable

situation, que nos amis nous la laissent goûter.

Quant à Sophie, elle a toujours ses mêmes droits, jusqu'à

l'éclaircissement, fondés ou non, il serait trop dur de les lui ravir,

et la cruauté ne peut naître dans une âme comme celle de notre amie. Si

quelque chose pourtant trouble un peu cette respectable femme, c'est le

silence affecté qu'on a gardé sur toi ... est-il naturel? un des motifs

du voyage n'est-il pas au contraire de s'informer si tu n'a point paru?

Quelques questions faites dans la maison et qu'on nous a rendues

sur-le-champ, prouvent que ces éclaircissemens entraient dans leurs

vues.--Pourquoi donc s'est-on tût devant nous? pourquoi même, à l'époque

du raccommodement n'en pas être ouvertement convenus? ne voilà-t-il pas

du louche dans la conduite du président? nous sommes sûrs d'ailleurs

qu'il a tenu jusqu'au dernier instant au désir de ravoir Sophie; on l'a

cherché dans le château; on a taché de s'introduire dans la chambre où

l'on l'a soupçonnait renfermée: un homme adroit du président a été aux

aguets tout le jour qui a précédé celui de leur départ; voilà donc

encore du mystère dans les démarches de cet époux, qui paraît repentant.

Madame de Blamont sait tout cela; elle dit que le désir de ravoir

Sophie, si effectivement elle n'est pas sa fille, est indépendant de ce

qui concerne Aline et elle; qu'il est tout simple, si Sophie ne lui est

rien, qu'il veuille se venger d'une créature, qui, selon lui, a tant de

tort; sans que cela prouve qu'il veuille affliger sa femme et faire le

malheur de sa fille.... Je n'ose rien répliquer, mais je n'en réfléchis

pas moins; je n'en redoute pas moins que tout ceci ne soit qu'une

léthargie, dont le réveil sera peut-être terrible.... Adieu, fais comme

moi, écris, console, et ne trouble rien, à moins que les éclaircissemens

ne t'y forcent; tout dépend des lumières que nous attendons de toi....

Mais si cet homme perfide a été assez adroit pour allier le mensonge à

la vérité! pour donner à l'un toute l'apparence de l'autre.... S'il veut

tromper ces deux respectables femmes ... s'il veut les rendre

éternellement malheureuses: oh! mon ami, je dirai alors que le ciel est

injuste; car, il ne créa jamais des êtres auxquels il dût autant de

bonheur; jamais deux créatures qui le méritassent aussi bien, si cette

manière d'exister est l'apanage de ceux qui sont vertueux et sensibles,

si elle est due, à ceux qui savent si bien l'a répandre sur tout ce qui

les environne.

* * * * *

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1 · 第 48 / 60 题