_Aline à Valcour_.
Vertfeuil, ce 15 septembre.
Je ne vous écris qu'un mot, et Dieu sait dans quelle agitation! hier au
soir tout était calme,... nous attendions de vos nouvelles, Sophie
allait de mieux en mieux; j'étais entre la meilleure des mères, et cette
chère et infortunée soeur que j'aime avec passion; je les carressais
toutes deux.--Cette pauvre Sophie, si consolée de tous ses maux, si
heureuse de sa nouvelle situation mêlait ses larmes aux nôtres; Eugénie,
Déterville et madame de Senneval lisaient à l'autre bout du salon,
laissant tomber de tems en tems des regards attendris sur le tableau que
nous leur offrions: tout-à-coup madame de Senneval, près d'une croisée
donnant sur la cour, quitte son livre et dit effrayée: _j'entends une
voiture;_ nous prétons l'oreille, elle ne se trompait pas.... Ma mère
vole cacher Sophie dans le cabinet d'une de ses femmes; à peine est-elle
redescendue, qu'une chaise en poste entre effectivement; on apporte des
flambeaux,... mon ami c'était ... mon père;... c'était le cruel
d'Olbourg;... ma main tremble en traçant ces noms:... ils arrivent
malgré leur promesse ... quelle en est la cause? savent-ils que nous
avons Sophie? que veulent-ils?... qu'exigent-ils? Tout mon sang se
trouble.... Je n'ai que la force de vous embrasser, et de donner vîle
mon billet à Déterville, qui se charge de vous le faire tenir.
_Postcriptum de Déterville_.
Je le cachette en diligence parce que les postilions, qui ont amené ces
cruels gens, vont se charger de le faire passer de main en main, ce qui
te le fera recevoir trois jours plutôt; ne crains rien, agis; je les
aime mieux ici qu'à Paris, pendant tes opérations: les visages ne sont
point austères, et je n'apperçois jusqu'à présent que de l'honnêteté et
de la décence. Madame de Blamont est dans un état affreux;... elle
s'excuse sur une migraine. Madame de Senneval, Eugénie et moi parons à
tout, et faisons les frais de tout.--Je vais reprendre le journal, tu
seras instruis de ce qui va se passer, minute par minute.
Juste ciel! si les hommes, en entrant dans la vie, savaient les peines
qui les attendent; qu'il ne dépendit que d'eux de rentrer dans le néant,
en serait-il un seul qui voulût remplir la carrière!
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