_Déterville à Valcour_.
Vertfeuil, ce 10 septembre.
Sophie est tout-à-fait bien, elle s'est levée hier, et comme il faisait
fort doux, elle a pris l'air un moment sur la terrasse; elle a choisi
cet endroit parce qu'elle savait que la maîtresse du logis s'y trouvait,
et qu'elle voulait que son premier devoir fut l'acre de sa
reconnaissance; du plus loin qu'elle a vu ces dames, lisant sous un
bosquet; elle s'est précipitée vers elles, et est venue tomber aux pieds
de madame de Blamont, en arrosant de ses larmes les genoux de sa
bienfaitrice, cherchant des mots, n'en trouvant point, et devenant bien
plus expressive par ce silence du sentiment, que par toutes les phrases
de l'esprit. Madame de Blamont l'a relevée, l'a embrassée de tout son
coeur, et l'a fait asseoir auprès d'elle; elle est faible, elle est
pâle, mais d'un bien puissant intérêt dans cet abattement--elle est plus
jolie que vous, a dit en riant madame de Blamont à sa fille.... Ah!
puisse-t-elle devenir plus heureuse, a répondu Aline en l'embrassant.
Elle a soupé ce soir avec nous, et son maintien, son air, sa décence
nous ont enchanté tous. Mais comme j'ai des choses d'un bien autre
intérêt à te dire, trouves bon que nous laissions un moment Sophie, pour
reprendre l'histoire de ses persécuteurs.
Il était impossible de trouver un meilleur moment pour séduire la
vieille Dubois, et pour démêler, par elle, tout le noeud de cette infâme
intrigue ... chassée, congédiée elle-même, le dépit, le besoin l'ont
jetée dans les lacs de _Saint-Paul_, et sous le prétexte de la
présenter, comme sa parente, dans une excellente maison, il l'a
très-facilement conduite à Vertfeuil; elle y est, mais sans avoir vu
Sophie. Quant aux ruses de notre homme, je t'en fais grâce, il suffit
qu'elles ayent réussies; ce que leur succès a découvert me paraît plus
intéressant à t'apprendre.
A peine Mirville eut-il mis _Sophie_ à la porte, que Delcour arriva:
c'était le jour de leur souper; le premier encore tout en feu, apprit à
son ami l'expédition qu'il venait de faire, et comme leur dialogue est
assez curieux, je vais te le transcrire mot-à-mot d'après les
dépositions de la vieille, qui n'en a pas perdu une syllabe:
_Le président Delcour_.--Ventrebleu, mon ami, voilà une cause mal jugée,
vous avez oublié les droits que j'ai sur cette p----, et vous ne deviez
la punir que devant moi; je vous aurais aidé de tout mon coeur; je suis
inflexible sur les attentats du crime, aucuns noeuds ne me retiennent en
pareil cas, et les droits de la nature deviennent nuls, quand ceux des
gens sont outragés.--Où est-elle?
_Le financier Mirville_.--Mais pas très-loin je crois.... Si tu veux
t'en donner le plaisir?...
_Delcour_.--Assurément, que l'on coure après elle, et qu'on lui dise
qu'il lui revient encore un supplément de correction, de la main
paternelle.
O mon ami! exista-t-il jamais des atrocités réfléchies, combinées, de la
force de celles-ci? La cuisinière sort, cherche de bonne-foi Sophie, et
quoiqu'elle fût sur le seuil de la petite porte du jardin, heureusement
elle ne la découvrit pas: telle fut la cause du bruit que cette
malheureuse entendit au sein de sa douleur, et qui redoubla si bien son
effroi; n'ayant rien vu, ou rentra, et l'on dit que sans doute la
criminelle s'était évadée. Une réflexion subite vint aussi-tôt au
président. Poursuivons notre manière de rendre leur énergique
conversation.
_Delcour_.--Es-tu bien sûr, Mirville, que Sophie soit réellement
coupable?
_Mirville_.--Je l'ai trouvée avec le délinquant, c'était, ce me semble,
plus qu'il en fallait pour légitimer sa sottise.
_Delcour_.--Les APPARENCES trompent si souvent, mon ami.... La main d'un
juge dégoutte sans cesse du sang que lui font verser les
APPARENCES.--Heureusement que nous sommes au-dessus de ces misères-là,
et qu'un être de moins dans le monde n'est pas pour nous une affaire
bien grande; d'ailleurs, ce que j'en dis n'est pas pour disculper
Sophie; mais parce que je serais fort aise d'avoir, comme toi, une
coupable à punir. Examinons les faits et faisons paraître les témoins;
commençons par interroger la Dubois, je la crois complice. Y a-t-il là
des pistolets? _Mirville_.--Oui. _Delcour_.--Prends eu un, et moi
l'autre; il s'agit _D'EFFRAYER_, il est inouï ce qu'on obtien en
_EFFRAYANT_: je t'apprends là les secrets de l'école. _Mirville_.--Qui
ne les sait pas? Mais ces pistolets ... mon ami ... ils sont chargés.
_Delcour_.--C'est ce qu'il faut, et qu'importe une tête, dès qu'il
s'agit de se procurer, ce que nous appelons, des INDICES. Mille victime,
mon ami, pour découvrir un coupable--voilà l'esprit de la loi.
_Mirville_.--De la loi, soit, moi je ne connais pas trop la loi, encore
moins la justice; je me livre à mon coeur, et il me trompe rarement. Tu
vas voir si les coups de bâton et d'étrivières, que j'ai donné à ta
fille, ne seront pas bien éduement et bien légitimement appliqués. Au
reste, s'il en fallait revenir, comment faire à présent? ces choses-là
ne se reprennent point. Où la trouver, et comment réparer?...
_Delcour_.--Oh! mais, je dis, dans ce cas là, on ne répare point; tu te
modèleras sur nous, personne _N'OFFENSE_ comme les satellites de Thémis,
et personne ne _RÉPARE_ aussi peu. Tu as mal pris le sens de mon
discours; je vise moins à te faire faire une bonne action, qu'à me
procurer le plaisir d'en faire une mauvaise. Ton exemple m'a tenté ...
et je ne connais rien de pis que l'exemple: interrogeons, voilà l'objet.
Et la Dubois, qui aurait voulu être bien loin, fut à l'instant mandée,
introduite dans un cabinet mistérieux, où l'on n'allait jamais que pour
les grandes aventures; prodigieusement effrayée, comme tu crois, de deux
bouts de pistolets appuyés sur chacunes de ses tempes, et d'une
injonction de dire la vérité ou de s'attendre à perdre la vie: elle a
déclaré que Rose était la seule coupable, et qu'elle n'avait jamais
connu un seul tort à Sophie. Morbleu! s'écria Mirville, je crois que je
sens des remords. Eh bien! dit Delcour furieux, tu les apaiseras en
m'aidant à me venger; commençons par décider du sort ne cette intrigante
... et la menaçant du pistolet ... je ne sais qui me tient.... Celle-ci
eut beau protester de son innocence, les deux amis lui déclarèrent
qu'après une telle conduite, ils ne pouvaient plus prendre en elle
aucune confiance, et qu'il fallait qu'elle décampât dès le soir même ...
et avant, comme tu vois, de punir la coupable, comme le châtiment sans
doute n'était pas très-légal, on a cherché à se débarrasser des
témoins.... Circonstance malheureuse puisqu'elle nous prive entièrement
des suites de cette funeste aventure, et dérobe à nos yeux des
atrocités, dont la découverte nous fut devenue bien nécessaire un jour.
La Dubois rendit donc ses clefs, emporta ses hardes et partit. Par le
plus heureux des hasards elle vint s'établir près la barrière, dans une
espèce de petite auberge où précisément arriva notre Saint-Paul, deux ou
trois jours après. Il restait donc plus dans la maison que la
délinquante et la cuisinière.--Celle-ci interrogée par Saint-Paul, la
veille de son départ pour Vertfeuil, a dit que dès que la Dubois fut
partie, _Rose_ fut appelée et descendit; qu'elle soupa fort
tranquillement avec les deux amis, et qu'elle, son service fait, s'étant
retirée, comme à l'ordinaire, n'avait rien vu de particulier; mais que
le lendemain matin voulant aller servir le déjeuner, selon son usage,
elle avait trouvé tout le monde parti, sans qu'elle eût entendu rien de
plus étrange que les autres jours, et sans qu'elle eût trouvé de
désordre dans aucun des appartemens. Moyennant quoi voilà le fil rompu,
et tu vois qu'il nous devient maintenant impossible de savoir de quelle
nature peut être la vengeance qu'ils ont tiré de Rose.
Le lendemain matin un laquais de Mirville est venu demander à la
cuisinière, les robes et les effets de la jeune personne; mais sans
pouvoir répondre à aucune des questions que la servante lui a fait;
ensuite la maison a été fermée par l'homme de Mirville, qui a signifié à
sa camarade de se tranquilliser, et qu'un voyage, que ces messieurs
allaient faire à la campagne, interromprait leurs soupers au moins pour
un mois.... Il ne nous est donc plus resté que des conjectures sur le
sort de la malheureuse compagne de Sophie. L'imagination vive de madame
de Blamont en a tout de suite forgé de sinistres. Celles de la Dubois,
que j'adopte, comme plus naturelles, sont que le président a fait
enfermer Rose; ainsi qu'il l'en avait toujours menacée, s'il l'y
contraignait par défaut de conduite. Voilà, mon ami, tout ce qu'il a été
possible d'apprendre sur cette partie.... Venons au reste.
Plus de doute, mon cher Valcour, sur l'existence de nos deux inconnus;
la Dubois, trompée par Saint-Paul, ne sachant à qui elle parlait, a dit,
à madame de Blamont: «Celui qui se fait appeler _Delcour_, madame, est
le président de Blamont, qui a une des femmes les plus aimables de
Paris; l'autre est un monsieur _d'Olbourg_, financier riche à million,
son ami depuis trente ans, et auquel il va donner sa fille en mariage»:
ces messieurs ont d'abord vécu, a continué notre duègne, avec deux
courtisanes fameuses, dont madame a pu entendre parler: les Valville?...
Oui madame, deux soeurs, l'un avoit l'aînée, l'autre la cadette; ils ont
eu presque en même-tems, chacun une fille de leur maîtresse; mais celle
de monsieur Blamont mourut au bout de huit jours; le président cacha
cette mort à son ami, et lui montra une autre petite fille du même âge
que celle qu'il venait de perdre, qu'il conduisit au village de
Berceuil, où il l'a fit élever.--Quoi! interrompit madame de Blamont,
très-troublée, cet enfant de Berceuil ne serait pas celui de la
Valville?--Non madame, reprit la Dubois, l'enfant de la Valville est
bien sûrement mort, et celui qui fut mené à Berceuil est un enfant
légitime, que monsieur le président avait eu de sa femme, et qu'on
nourrissait au _Pré-Saint-Gervais_; en le retirant de ce village
lui-même; il donna cinquante louis à la nourrice, afin de répandre la
mort de cette petite fille, qu'il voulait, disait-il, par des raisons
secrètes, soustraire aux yeux de sa mère, et on eut l'air d'enterrer un
enfant dans la paroisse du Pré-Saint-Gervais.--Juste ciel! s'écria
madame de Blamont, qui ne pouvait plus se contenir, j'ai effectivement
perdue une fille dans ce tems-là, nourrie au même lieu que vous dites
... se pourrait-il? Sophie!... mon cher Déterville ... quelle multitude
de crime!... et quel peut on être l'objet?... Ici la Dubois
reconnaissant chez qui elle était, s'est précipitée aux genoux de madame
de Blamont, en la conjurant de ne la point perdre.... Rassurez-vous, lui
a dit cette malheureuse épouse ... vous êtes en sûreté; mais ne me
cachez rien; je ne vous abandonnerai jamais, et alors cette femme
poursuivit, et ses réponses nous ont appris que les deux amis, au moment
de la naissance des filles, qu'ils avaient eu de leurs maîtresses,
s'étaient promis de faire servir ces enfans à remplacer leurs anciennes
sultanes, et de se les prostituer réciproquement, dès qu'elles auraient
atteint l'âge nubile; mais que le président voyant ses droits perdus sur
la petite fille de d'Olbourg, par la mort de la sienne, avait résolu de
taire cette mort, et de remplacer la petite bâtarde par une fille
légitime; puisqu'il était assez heureux pour en avoir une dans ce
moment. Telle était l'histoire de Sophie; telle était ce qui légitimait
son étonnante ressemblance avec Aline; ainsi tu vois que le peu délicat
d'Olbourg, au moyen des machinations diaboliques du président, aura eu,
si tout réussi, l'une des filles de madame de Blamont pour maîtresse, et
l'autre pour femme; tu peux reconnaître ici de plus, l'âme tendre et
délicate du cher président, qui bien que persuadé que Sophie est sa
fille légitime, rit et s'amuse pourtant de sa perte, des mauvais
traitemens qu'elle a reçus, et s'offre même, avec une atroce barbarie, à
lui en faire éprouver de nouveaux: s'il est des traits dans le monde qui
développe mieux un caractère abominable;... si tu en sais, je te prie de
me les dire; afin que je les réserve pour en colorer le premier scélérat
que je voudrais peindre.... Telle est cependant la conduite de ceux qui
nous doivent l'exemple des moeurs, de ceux qui déshonorent,
emprisonnent, rouent, torturent des malheureux ... coupables de quelques
faiblesses, sans doute, mais dont les vies de dix d'entr'eux
n'offriraient pas de telles recherches dans le crime et dans l'infamie!
La Dubois a ajouté que ses deux maîtres ont une autre maison de plaisir,
à peu-près pareille à celle des Gobelins, du côté de Montmartre, où ils
se réunissent pour trois dîners par semaine, comme à l'autre pour trois
soupers; n'ayant pas été introduite dans ce second bercail, elle n'est
pas très au fait des orgies qui s'y célèbrent; mais elle sait en gros
que fout y est, et plus indécent, et plus multiplié qu'où elle
demeurait. Ils ont là, dit-elle, un sérail composé de douze petites
filles, dont la plus âgée n'a pas quinze ans, et que l'on renouvelle à
raison d'une, tous les mois. Les sommes qu'ils dépensent à cela, dit la
vieille, sont énormes, et quelque riches qu'ils puissent être, elle ne
conçoit pas que leur fortune n'y soit déjà pas épuisée.
Je te laisse à penser quel est l'état de madame de Blamont, cependant il
fallait prendre un parti, relativement à cette femme; elle ne pouvait ni
la garder ni la faire voir à Sophie; elle lui a proposé de chercher une
maison à Orléans, de la défrayer de tout, jusqu'à ce qu'elle l'eût
trouvée, avec une gratification de vingt-cinq louis, payable sur-le
champ. La Dubois enchantée a comblé madame de Blamont de remercimens.
Saint-Paul est parti dès le même soir pour la conduire à Orléans, où
elle a été placée peu après.
Tu conçois aisément, mon cher Valcour, sur quel être se sont aussi-tôt
tournés les premiers transports de madame de Blamont? elle pouvait à
peine terminer ce qui regardait la Dubois; elle brûlait d'être auprès de
Sophie.... O toi! dont la mort m'avait coûté tant de larmes, s'est-elle
écriée, en se précipitant dans les bras de cette intéressante
créature.... Tu m'es rendue! ma chère fille,... et dans quel état, grand
Dieu!--Vous ma mère!... Oh madame! est-il vrai,...--Aline, partage ma
joie ... embrasse ta soeur,... le ciel me la rend;... elle me fut
enlevée au berceau,... et par qui? rien ne peut exprimer ce que
j'éprouve.--Mon ami, je ne le peindrai point sa situation;... elle était
du plus vif intérêt, madame de Senneval, Eugénie et moi, nous mêlâmes
nos larmes à celle de cette charmante famille, et le reste de la journée
fut consacré à jouir d'un événement si peu attendu, et qui présentait
tant de charmes à une mère aussi tendre.
Je ne tardai pas à faire observer, à madame de Blamont, toutes les armes
qu'un pareil événement nous fournissait contre les prétentions odieuses
et illégitimes du président; elle le sentit, mais elle vit en même-tems
que nos démarches exigeaient du mistère et les ménagemens les plus
délicats.... Qui pouvait empêcher monsieur de Blamont de traiter tout
ceci de chimère? Était-il supposable qu'il reconnaîtrait Sophie pour
enfant légitime? probable même qu'il eût seulement l'air de la
connaître? et quelles preuves, madame de Blamont se trouvaient-elles
alors, pour le convaincre? La mort de sa petite fille, baptisée sous le
nom de _Claire_, était constatée. Monsieur de Blamont s'était muni d'une
belle et bonne attestation du curé, et il y avait eu un service de fait
au prétendu enfant mort; la nourrice qui s'était prêtée à tout, avait
placé vraisemblablement une bûche dans la bierre, enterrée au lieu de
l'enfant; pendant que _Claire_, sous le nom de _Sophie_, était
transportée chez Isabeau par le président même,... et d'ailleurs
trouveraient-on la nourrice du Pré-Saint-Gervais? à supposer qu'on la
retrouva, avouerait-elle son crime? tout cela multipliait les
difficultés, faisait chanceler les droits de madame de Blamont; car, si
elle n'avait pas dans _Claire_, (existante sous le nom de _Sophie_, que
nous continuerons de lui donner) une arme puissante contre son époux;
celui-ci retournant aussi-tôt les choses, s'en trouvait une très forte
contre sa femme; dès ce moment Sophie ne devenait plus qu'une
malheureuse bâtarde, dont il avait eu tous les soins qu'il devait avoir,
et que madame de Blamont avait séduite, entraînée chez elle, pour se
donner un prétexte à chercher des torts à son mari, à lui ôter le droit
où il prétendait, avec raison, avoir sur Aline, et dont il voulait user
pour la donner à son ami; ce qui n'était plus _pour_ madame de Blamont,
devenait donc _contre_ à l'instant. Toutes ces considérations la
frappèrent; sa première pensée fut de nous en tenir aux arrangemens pris
avec Isabeau, imaginant que cette pauvre petite malheureuse serait moins
à plaindre inconnue, que chez elle.
Mais je m'opposai à cette manière d'envisager les choses, et je fis
observer, à madame de Blamont, que, si le président avait envie de faire
des recherches sur Sophie, il commencerait assurément par le village de
Berceuil, et que d'ailleurs l'isolant dans ce bourg obscur, et dans un
état si au-dessous d'elle, il lui devenait presqu'impossible de s'en
servir alors décemment et utilement pour repousser les insignes
prétentions de d'Olbourg. Nous convînmes donc que le meilleur parti
était de la garder; de prendre les plus sûres informations sur
l'ancienne nourrice de Sophie, et de forcer cette créature à avouer son
crime. Cela n'était ni sûr ni aisé, j'en conviens, mais c'était
néanmoins le seul expédient qui convint aux circonstances.... D'après
cela c'est toi que nous chargeons de cette importante recherche; ne
néglige rien de tout ce qui peut te la faire faire avec autant de
célérité que d'exactitude.--L'ancienne nourrice de Claire demeurait au
Pré-Saint-Gervais, le village n'est pas grand, les recherches y seront
aisées; ce fut là où Sophie passa les trois premières semaines de sa
vie, chez une paysanne nommée _Claudine Dupuis_, et c'est dans cette
paroisse que le service se fit; c'est de ce village que le président
sortit de nuit, le 16 août 1762, ayant la petite fille dans une
barcelonnette verte sur le devant, d'un vis-à-vis gris, sans laquais.
Voilà tout ce qu'il faut, mon cher Valcour, pour diriger tes
informations; agis sur-le-champ, abstraction faite de toute réflexions
de ta part. Songe que tu ne travailles point ici contre d'Olbourg ni
contre Blamont, mais uniquement en faveur d'une mère désolée qui
t'adore, et qui n'a que toi à qui elle puisse confier de tels soins;
nulle sorte de délicatesse ne saurait donc t'arrêter ici; si tu trouves
la femme, dont il s'agit, notre avis est que tu emploies les voies de la
plus grande douceur, pour lui faire avouer ce qu'elle a fait, et que tu
tâches de la faire convenir de tout, devant quelques témoins. Si elle
refuse d'avouer, il faudra l'assigner alors en justice; car, toute
considération doit céder à l'importance de constater la légitimité de
Sophie; il n'est aucune voie qu'il ne faille employer pour y réussir,
puisque c'est de cette légitimité reconnue que nous attendons tout, et
que c'est en prouvant cette légitimité d'une part, et de l'autre le
commerce de d'Olbourg avec cette fille, que nous détruisons tous les
projets qu'il a de te nuire. Adieu, presse tes opérations, instruis
nous, et compte toujours sur l'exactitude de nos soins.
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