_Valcour à Aline_.
Paris, ce 8 septembre.
Que j'aurais désire encore un mot d'Aline, dans cette dernière lettre de
mon ami; s'il m'en coûte pour être séparé de vous dans tous les tems,
combien cette absence ne devient-elle pas plus cruelle, quand elle me
prive du spectacle de votre âme exerçant des vertus. Les procédés de
votre adorable mère m'ont fait verser des larmes.... Ah! combien sont
douces celles que la pitié fait répandre. Je crains fort que cette
petite malheureuse, au sort de laquelle il est impossible de ne pas
s'intéresser, ne vous tienne par des liens plus étroits qu'on ne
l'imagine; votre tendresse en redoublera, je vous connais; mais que ces
soins ne prennent pas sur votre santé, je vous en conjure, Aline, songez
que vous vous devez à l'amant le plus passionné, et qui regarde comme
une faveur les soins que vous accordés à votre conservation; ne me
refusez pas au moins celle-là, puisque celle de vous voir m'est enlevée
... vous voir! Aline.... Ah! comme ce désir est impérieux en moi, quand
une vertu de plus vient vous rendre encore plus digne d'être révérée....
Elle vous aime cette Sophie ... eh! qui pourrait tenir à l'empire
universel que vous exercez sur les coeurs? Le besoin de vous adorer se
fait sentir dès qu'on vous voit, et il faut cesser d'être, ou céder au
culte qui vous est dû; il n'y a donc que moi qui suis privé de vous le
rendre ... moi qui oserais m'en croire si digne! si l'encens
s'appréciait à la délicatesse du coeur qui veut l'offrir. Il me semble
que je vois Aline ... ses belles joues mouillées de larmes, aidant les
pas de sa mère effrayée, et tenant près de son sein ce petit être, dont
les cris déchirans pénètrent son âme et l'attendrissent ... je la suis
près du lit de Sophie, jalouse des soins que l'on a d'elle, désirant les
lui donner tous, parce qu'elle a souffert ... cette Sophie; parce
qu'elle est malheureuse, et que la bonne et tendre Aline ne se satisfait
réellement que par la bienfaisance ... et je ne l'adorerais pas!... et,
je n'idolâtrerais pas cette fille céleste, mille fois plus belle encore
par ses vertus, que par ses attraits.... Cette créature angélique qu'il
semble que le ciel n'ait créée que pour être le charme de ses amis, le
refuge de l'infortune, et les délices de son amant!... Ah! toutes les
expressions sont trop faibles, aucunes ne rend ce que j'éprouve--effet
cruel des passions trop violentes.... Nature avare des dons que tu nous
fais, pourquoi faut-il qu'en nous inspirant un sentiment aussi vif, tu
nous prives de la faculté de l'exprimer, et que tout ce que nous
essayons pour le peindre soit toujours au-dessous de lui.
Si le nom de ces deux aventuriers nous trompent ... si effectivement ...
je frémis de mes soupçons! ils me révoltent, et je ne puis les
bannir.... Eh quoi! ce serait là le monstre qui oserai prétendre à mon
Aline?... lui grand Dieu?... il faudrait que je n'eus plus une goutte de
sang dans les veines, pour qu'une telle infamie se consommât!... homme
vil et barbare, comment as-tu pu fixer mon ange, sans que ton coeur
redevint honnête? comment le libertinage souille-t-il un instant
l'individu auquel il a été permis de respirer l'air que mon Aline épure?
Quoi tu l'as vue, et des horreurs empoisonnent ton âme?... Tu oses
aspirer à elle, et tes mains se plongent dans l'infamie? Il est donc des
êtres insensibles sur qui l'amour et la vertu n'agissent point.... Ah!
je croyais qu'auprès des dieux le crime devenait impossible.
L'état de mon coeur ne se conçoit pas ... tour-à-tour livré à la
crainte, aux soupçons; en proie à la plus amère douleur, inquiété par
tout ce qui arrive, déchiré par votre absence ... il faut que je vous
quitte.... Je le sens; mes pensées, mes expressions, tout porterait
l'empreinte de ma douleur; tout se ressentirait de mon trouble, et je ne
veux pas augmenter le vôtre.
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