VALCOUR A DÉTERVILLE,

Paris, ce 8 septembre.

L'évènement singulier dont tu viens de me faire part, prenant, dans tes

récits, la forme d'un journal, j'ai cru devoir le laisser finir, pour

que ma lettre répondit à toutes les tiennes.

Oh mon ami! quelle a été ma surprise, et quelles ont été mes

combinaisons! Il me paraît certain que les noms de _Delcour_ et de

_Mirville_, en déguisent pour nous de plus intéressans, et c'est dans

cette supposition que je désapprouve la plainte. Madame de Blamont a

affaire à un mari aussi adroit que corrompu; si jamais il découvre cette

plainte, peut-être s'autorisera-t-il de la démarche, pour publier que sa

femme veut le perdre, et qu'elle a controuvé toute l'histoire, afin de

lui chercher des torts assez puissans pour le priver de l'autorité qu'il

a sur sa fille; et dès ce moment, au lieu de nous être donné des armes

contre lui, nous lui en avons fourni contre nous. Cette plainte

d'ailleurs ne servait en rien au dédommagement dû à Sophie; la

générosité de madame de Blamont y pourvoyait d'une manière assez noble;

d'après cela, tout air de procédure n'est-il pas déplacé, et ne peut-il

pas devenir dangereux? ignores-tu, mon ami, l'art avec lequel les

scélérats dirigent sur les autres, ce qu'on a le dessein de faire contre

eux? et surtout ces espèces de coquins enjuponnés, qui, munis, _pour

leur argent_, d'une autorité _légale ou non_, ne se croyent jamais si

bien en droit d'en user, que quand il s'agit de servir leurs

passions.... Dieu veuille que je me trompe! J'ai été bien touché de la

conduite de madame de Blamont: toutes les vertus habitent dans le coeur

de cette respectable mère, et sa plus douce façon de jouir est de rendre

heureux tout ce qui l'entoure.

Je suis inquiet de la santé d'Aline, je te la recommande, mon ami,

permets-moi de remettre un moment tous les soins de l'amour dans les

tendres mains de l'amitié.

Pour éviter les rencontres et pour mieux suivre tes conseils, depuis

huit jours, je ne sors plus; j'observerai la même circonspection

jusqu'au dénouement de tout ceci.... Mais quelle privation pour moi de

ne pouvoir aller rendre hommage aux sublimes procédés de madame de

Blamont, de ne pouvoir tomber à ses pieds avec Aline, de ne pouvoir

l'accabler avec cette fille charmante de toutes les louanges qui lui

sont si bien dues; peins lui du moins les expressions de mon âme: je

crains pour toutes deux les soins, les embarras de cet événement; engage

les à se reposer, au moins pendant le calme que tout ceci va vous

laisser, et n'allez plus si tard courir les aventures. Peut-être n'en

arriveraient-ils pas à madame de Blamont d'aussi agréables que celle-ci,

je dis _agréables_ puisqu'elle a développé pour elle une de ces

occasions de faire du bien, toujours si recherchée de son coeur.

Oh mon ami! où nous entraîne l'ivresse des passions; ah! si lorsqu'on

commence à leur tout céder; si, lorsqu'on fait le premier pas dans leur

dangereuse carrière, on pouvait sentir avec quelle rapidité vont se

franchir les seconds, et quel abyme est ouvert au dernier! si l'on

voyait l'imperceptible filiation de nos erreurs, comme toutes

s'enchaînent, comme toutes naissent les unes des autres, comme la

rupture du plus petit frein, conduit bientôt au brisement du plus sacré!

quel est l'homme qui ne frémirait pas? quel est celui qui oserait se

permettre le plus léger écart, quand il peut naître de cette première

faute une habitude de tout vaincre, dont les dangers sont aussi

manifestes. Je voudrais que tout les hommes eussent chez eux, au lieu de

ces meubles de fantaisie, qui ne produisent pas une seule idée, je

voudrais, dis-je, qu'ils eussent un espèce d'arbre en relief, sur chaque

branche duquel, serait écrit le nom d'un vice, en observant de commencer

par le plus mince travers, et arrivant ainsi par gradation jusqu'au

crime né de l'oubli de ses premiers devoirs: un tel tableau _moral_

n'aurait-il pas son utilité? et ne vaudrait-il pas bien un _Ténières_,

ou un _Rubens_? Adieu, ne me fais pas attendre la fin de cette aventure;

trop de sentimens de mon âme y sont intéressés, pour que je n'en désire

pas le dénouement avec ardeur.

* * * * *

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 1 · 第 44 / 60 题