AINSI commença la défection de nos alliés. Je ne m'établirai point juge
de la moralité de cet événement: la postérité en décidera. Toutefois,
comme historien contemporain, je dois rapporter non-seulement les faits,
mais aussi l'impression qu'ils ont laissée, telle qu'elle existe encore
dans l'esprit des principaux chefs des deux corps d'armée alliée, ou
acteurs, ou victimes.
Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion pour rompre une alliance
forcée: ce moment était venu, ils le saisirent. Cependant, non-seulement
ils refusèrent de livrer Macdonald, mais ils ne voulurent point le
quitter qu'ils ne l'eussent, pour ainsi dire, tiré de la Russie et qu'il
ne fût en sûreté. De son côté, quand Macdonald sentit qu'on
l'abandonnait, mais sans en avoir la preuve matérielle, il s'obstina à
rester dans Tilsitt à la merci des Prussiens, plutôt que de leur donner,
par une retraite trop prompte, un motif de défection.
Les Prussiens n'abusèrent point de cette noble conduite. Il y eut de
leur part défection, et non trahison; ce qui, dans ce siècle, et après
tant de maux qu'ils avaient endurés, peut paraître encore un mérite; ils
ne se réunirent point aux Russes. Parvenus sur leur propre frontière,
ils ne purent se résigner à aider leur vainqueur à défendre le sol de
leur patrie contre ceux qui se présentaient comme ses libérateurs, et
qui l'ont été; ils se firent neutres, et ce ne fut, il faut le répéter,
que lorsque Macdonald, dégagé de la Russie et des Russes, avait sa
retraite libre.
Ce maréchal la continua sur Koenigsberg, par Labiau et Tente. Ses
derrières étaient assurés par Mortier et la division Heudelet, dont les
troupes nouvellement arrivées occupaient encore Insterburg et
contenaient Tchitchakof. Le 3 janvier, sa jonction était opérée avec
Mortier, et il couvrait Koenigsberg.
Toutefois, ce fut un bonheur pour la réputation d'Yorck que Macdonald,
si affaibli, et dont sa défection avait interrompu la retraite, eût pu
rejoindre la grande-armée. L'inconcevable lenteur de la marche de
Witgenstein sauva ce maréchal: le général russe l'atteignit pourtant à
Labiau et à Tente; et là, sans les efforts de Bachelu et de sa brigade,
sans la valeur des colonel et capitaine polonais Kameski et Ostrowski,
et du capitaine bavarois Mayer, le corps de Macdonald, ainsi abandonné,
eût été entamé ou perdu; Yorck eût alors paru l'avoir livré, et
l'histoire l'eût, avec raison, flétri du nom de traître. Six cents
Français, Bavarois et Polonais restèrent morts sur ces deux champs de
bataille: leur sang accuse les Prussiens de n'avoir point assuré par un
article de plus la retraite du chef qu'ils abandonnaient.
Le roi de Prusse désavoua Yorck. Il le destitua, nomma Kleist pour le
remplacer, donna ordre à celui-ci d'arrêter son ancien chef et de le
faire conduire à Berlin, ainsi que Massenbach, pour y être jugés. Mais
ces généraux conservèrent leur commandement malgré lui; l'armée
prussienne ne crut pas libre son souverain: c'était sur la présence
d'Augereau, et de quelques troupes françaises à Berlin, que se fondait
cette opinion.
Cependant, Frédéric n'ignorait pas notre anéantissement. À Smorgony,
Narbonne n'avait accepté sa mission près de ce monarque, qu'en exigeant
de Napoléon qu'il l'autorisât à une franchise sans bornes. Lui, Augereau
et plusieurs autres ont affirmé que Frédéric ne fut pas seulement
retenu par sa position au milieu des restes de la grande-armée, et par
la crainte de voir Napoléon reparaître avec de nouvelles forces, mais
aussi par sa foi jurée; car tout est composé dans le monde moral comme
dans le monde physique, et il entre dans une seule de nos actions bien
des motifs différens. Mais enfin, sa bonne foi céda à la nécessité, sa
crainte à une plus grande crainte. Il se vit, dit-on, menacé d'une
espèce de déchéance par son peuple et par nos ennemis.
On doit remarquer que cette nation prussienne, qui entraînait son
souverain vers Yorck, n'osa elle-même se soulever que successivement, en
vue des Russes, et seulement à mesure que nos faibles débris
abandonnaient son territoire. Dans cette retraite un fait peindra les
dispositions de ce peuple, et combien, malgré sa haine, il était courbé
sous l'ascendant de nos longues victoires.
Davoust, rappelé en France, traversait, lui troisième, X.... Cette ville
attendait les Russes; sa population s'émut à la vue de ces derniers
Français. Les murmures, les excitations mutuelles, et enfin les cris se
succédèrent rapidement; bientôt les plus furieux environnèrent la
voiture du maréchal, et déjà ils en dételaient les chevaux, quand
Davoust paraît, se précipite sur le plus insolent de ces insurgés, le
traîne derrière sa voiture, et l'y fait attacher par ses domestiques. Le
peuple, effrayé de cette action, s'arrêta, saisi d'une immobile
consternation, puis il s'ouvrit docilement et en silence devant le
maréchal, qui le traversa tout entier, en emmenant son captif.