CE fut de Wilna, le 9 décembre, et par un officier prussien, que l'ordre
de se retirer lentement sur Tilsitt, fut envoyé à Macdonald. On négligea
de lui transmettre cette instruction par plusieurs voies; on ne songea
point à se servir des Lithuaniens pour un message si important. On
risqua de perdre ainsi la dernière armée, la seule qui restât intacte.
Cet ordre écrit à quatre journées de Macdonald, traîna en route, il mit
neuf journées à lui parvenir.
Ce maréchal dirigea sa retraite sur Tilsitt, en passant entre Telzs et
Szawlia. Yorck et la plus grande partie des Prussiens formant son
arrière-garde, marchèrent à une journée de distance de lui, en contact
avec les Russes et livrés à eux-mêmes. Quelques-uns en firent un tort à
Macdonald; mais la plupart n'osèrent en décider, alléguant que, dans une
position si délicate, la confiance et la défiance étaient également
périlleuses.
Ceux-là disent qu'au reste, le maréchal français donna à la prudence
tout ce qu'il lui devait, en gardant avec lui l'une des divisions
d'Yorck; l'autre, que commandait Massenbach, était dirigée par le
général français Bachelu; elle formait l'avant-garde. Ainsi l'armée
prussienne était séparée en deux corps, Macdonald au milieu, et l'un
semblait devoir lui répondre de l'autre.
D'abord, tout alla bien, quoique le danger fût par-tout, devant,
derrière et sur le flanc; car la grande-armée de Kutusof avait déjà
lancé trois avant-gardes sur la retraite du duc de Tarente. Macdonald
rencontra l'une à Kelm, l'autre à Piklupenen, et la troisième à Tilsitt.
Le zèle des hussards noirs et des dragons prussiens parut redoubler.
Les hussards russes d'Ysum furent sabrés et culbutés dans Kelm. Le 27
décembre, à la fin d'une marche de dix heures, ces Prussiens aperçurent
Piklupenen et la brigade russe de Laskow; sans reprendre haleine, ils la
chargent, la débandent, et lui arrachent deux bataillons; le lendemain
ils reprirent Tilsitt sur le Russe Tettenborn.
Déjà, depuis plusieurs jours, une lettre de Berthier, datée d'Antonowo,
le 14 décembre, avait annoncé à Macdonald qu'il n'y avait plus d'armée,
et qu'il fallait qu'il arrivât promptement sur le Prégel, pour couvrir
Koenigsberg et pouvoir se retirer sur Elbing et Marienbourg. Le maréchal
cacha cette nouvelle aux Prussiens. Jusque-là, le froid et les marches
forcées ne leur avaient arraché aucune plainte; aucun signe de
mécontentement ne s'était fait remarquer parmi ces alliés, l'eau-de-vie
et les vivres ne manquaient pas.
Mais le 28, quand le général Bachelu s'étendit à droite vers Régnitz
pour en éloigner les Russes, qui de Tilsitt s'y étaient réfugiés, les
officiers prussiens commencèrent à se plaindre de la fatigue de leurs
troupes; leur avant-garde, marchant à contre-coeur et sans précaution,
se laissa surprendre; elle se mit en déroute. Toutefois, Bachelu
rétablit le combat, et entra dans Régnitz.
Pendant ce temps-là, Macdonald, arrivé dans Tilsitt, y attendait Yorck
et le reste de l'armée prussienne; il ne les voyait point arriver. Le
29, les officiers et les ordres qu'il leur envoya se multiplièrent
vainement: aucune nouvelle d'Yorck ne transpirait. Le 30, l'anxiété de
Macdonald redoubla: elle se peint tout entière dans une de ses lettres,
datée de ce jour, où il n'ose pourtant pas encore paraître soupçonner
une défection. Il écrivait «qu'il ne comprenait point ce retard; qu'une
multitude d'officiers et d'émissaires portaient à Yorck ses ordres de
le rejoindre, et qu'il ne recevait aucune réponse. Ainsi, quand
l'ennemi s'avançait sur lui, il était forcé de suspendre sa retraite;
car il ne pouvait se résoudre à abandonner ce corps, à se retirer sans
Yorck; et pourtant ce retard le perdait.»
Cette lettre se terminait ainsi: «Je m'épuise en conjectures. Se
retirer? que dirait l'empereur! la France! l'armée! l'Europe! Ne
serait-ce pas une tache ineffaçable pour le dixième corps, que l'abandon
volontaire d'une partie de ses troupes, et sans y être contraint
autrement que par la prudence? Oh non! quels que soient les événemens,
je me résigne et me dévoue volontiers pour victime, pourvu que je sois
la seule;» et il finit en souhaitant au général français «un sommeil que
sa triste situation lui refuse depuis long-temps.»
Le même jour, il rappela dans Tilsitt Bachelu et la cavalerie
prussienne, encore dans Régnitz. Il était nuit. Bachelu voulut exécuter
cet ordre, mais les colonels prussiens s'y refusèrent: ils se couvraient
de différens prétextes. «Les routes, disaient-ils, étaient
impraticables. On ne faisait point marcher des hommes par un temps si
affreux et à une telle heure! ils avaient à répondre à leur roi de leurs
régimens.» Le général français étonné, leur impose silence, il leur
ordonne d'obéir; sa fermeté les subjugue, ils obéissent, mais lentement.
Un général russe s'était glissé dans leurs rangs, il les pressait de lui
livrer ce Français seul au milieu d'eux qui les commandait: mais ces
Prussiens, déjà prêts à abandonner Bachelu, ne pouvaient se résoudre à
le trahir; enfin ils se mettent en marche.
Dans Régnitz, à huit heures du soir, ils avaient refusé de monter à
cheval; dans Tilsitt, où ils arrivèrent à deux heures après minuit, ils
refusent d'en descendre. Cependant, à cinq heures du matin, tous étaient
rentrés et l'ordre paraissant rétabli, le général prit quelque repos.
Mais on avait feint de lui obéir: dès que les Prussiens ne se sentent
plus observés ils reprennent leurs armes, ils sortent, et, Massenbach à
leur tête, tous s'échappent de Tilsitt en silence et à la faveur de la
nuit. Les premières lueurs du dernier jour de 1812 apprirent à Macdonald
que l'armée prussienne l'avait abandonné.
C'était Yorck qui, loin de le rejoindre, lui arrachait Massenbach, qu'il
venait de rappeler auprès de lui. Sa défection, commencée le 26
décembre, venait d'être consommée. Le 30 décembre, une convention entre
Yorck et le général russe Dibitch, avait été conclue à Taurogen. «Les
troupes prussiennes devaient être cantonnées sur leurs frontières et y
rester neutres pendant deux mois, même dans le cas où leur gouvernement
désapprouverait cet armistice. Ce terme expiré, les chemins leur
seraient ouverts pour rejoindre les troupes françaises, si leur roi
persistait à le leur ordonner.»
Yorck et sur-tout Massenbach, soit crainte de la division polonaise à
laquelle ils étaient joints, soit respect pour Macdonald, mirent quelque
pudeur dans leur défection. Ils écrivirent à ce maréchal. Yorck lui
annonçait la convention qu'il venait de conclure: il la colorait de
prétextes spécieux. «La fatigue, la nécessité, l'y avaient réduit; mais
il ajoutait que, quel que fût le jugement que le monde porterait de sa
conduite, il en était peu inquiet; que son devoir envers ses troupes et
la réflexion la plus mûre la lui dictaient; qu'enfin, quelles que
fussent les apparences, il était guidé par les motifs les plus purs.»
Massenbach s'excusait d'être parti furtivement. «Il avait voulu
s'épargner une sensation trop pénible à son coeur. Il avait craint que
les sentimens de respect et d'estime qu'il conserverait jusqu'à la fin
de ses jours pour Macdonald ne l'eussent empêché de faire son devoir.»
Macdonald se vit tout-à-coup réduit, de vingt-neuf mille hommes, à neuf
mille; mais dans l'anxiété où il vivait depuis deux jours, c'était un
soulagement qu'une fin quelconque.