AINSI tomba brusquement notre aile gauche. À notre aile droite, du côté
des Autrichiens, qu'une alliance bien cimentée retenait, nation
phlegmatique, et qu'une aristocratie resserrée gouverne despotiquement;
on n'avait rien à craindre de subit. Cette aile se détachait de nous,
mais insensiblement, et avec les formes que sa position politique
exigeait.
Le 10 décembre, Schwartzenberg était à Slonim, présentant successivement
des avant-gardes vers Minsk, Nowogrodeck et Bielitza. Il était encore
persuadé que les Russes battus fuyaient devant Napoléon, quand il apprit
à la fois le départ de l'empereur et la destruction de la grande-armée,
mais vaguement, de sorte qu'il fut quelque temps sans direction.
Dans son embarras il s'adressa à l'ambassadeur de France, à Varsovie. Ce
ministre l'autorisa par sa réponse «à ne pas sacrifier un seul homme de
plus.» Le 14 décembre, il se retira donc de Slonim sur Bialystock. Une
instruction de Murat, qui lui arriva au milieu de ce mouvement, s'y
trouva conforme.
Vers le 21 décembre, un ordre d'Alexandre suspendit les hostilités sur
ce point, et comme les intérêts des Russes s'accordaient avec ceux des
Autrichiens, on s'entendit bientôt. Un armistice mobile, que Murat
approuva, s'établit. Le général russe et Schwartzenberg devaient
manoeuvrer l'un devant l'autre, le Russe sur l'offensive, l'Autrichien
sur la défensive, mais sans en venir aux mains.
Le corps de Regnier, réduit à dix mille hommes, n'était point compris
dans cet arrangement; mais Schwartzenberg, en obéissant aux
circonstances, persévéra dans sa loyauté. Il rendit compte de tout au
chef de l'armée: il couvrit de ses troupes autrichiennes tout le front
de la ligne française, et la préserva. Ce prince n'eut point de
complaisance pour l'ennemi; il ne l'en crut point sur parole; il voulut,
à chaque position qu'il allait céder, s'assurer par ses yeux qu'il ne
l'abandonnait qu'à une force supérieure et prête à le combattre. Ce fut
ainsi qu'il arriva sur le Rug et la Narew, de Nur à Ostrolenka, où la
guerre s'arrêta.
Il couvrait ainsi Varsovie, quand, le 22 janvier, son gouvernement lui
ordonna d'abandonner le grand-duché, de séparer sa retraite de celle de
Regnier, et de rentrer en Gallicie. Schwartzenberg n'obéit que lentement
à cette instruction; il résista aux sollicitations pressantes et aux
manoeuvres menaçantes de Miloradowitch jusqu'au 25 janvier; alors même,
il effectua sa retraite sur Varsovie avec tant de lenteur, que les
hôpitaux et une grande partie des magasins purent être évacués. Il fit
enfin obtenir aux Varsoviens une capitulation plus favorable qu'il
n'osaient l'espérer. Il fit plus, quoique cette ville dût être livrée le
5 février, il ne la céda que le 8, et donna ainsi trois journées
d'avance à Regnier sur les Russes.
Depuis, Regnier fut, il est vrai, atteint et surpris à Kalisch, mais ce
fut pour s'y être arrêté trop long-temps à protéger la fuite de quelques
dépôts polonais. Dans le premier désordre causé par cette attaque
imprévue, une brigade saxonne se trouva séparée du corps français et se
retira sur Schwartzenberg: elle en fut bien accueillie; l'Autriche lui
donna passage, et la rendit à la grande-armée vers Dresde.
Cependant, le premier janvier 1815, à Koenigsberg, où Murat se trouvait
encore, on ignorait la désertion des Prussiens et ce que tramait
l'Autriche quand tout-à-coup la dépêche de Macdonald et l'émeute des
Koenigsbergeois, apprirent le commencement d'une défection, dont il
était impossible de prévoir les suites. La consternation fut grande. On
ne réprima d'abord la sédition que par des représentations, que Ney
changea bientôt en menaces. Murat précipita son départ pour Elbing. Dix
mille malades et blessés encombraient Koenigsberg; la plupart furent
abandonnés à la générosité de leurs ennemis: quelques-uns n'eurent point
à s'en plaindre; mais des prisonniers qui s'échappèrent, assurent que
beaucoup de leurs compagnons d'infortune furent massacrés et jetés par
les fenêtres au milieu des rues; que même le feu fut mis à un hôpital
qui contenait plusieurs centaines de malades: ce sont les habitans
qu'ils ont accusés de ces horreurs.
D'un autre côté, à Wilna, déjà plus de seize mille de nos prisonniers
avaient péri. Le couvent de Saint-Basile en avait renfermé le plus grand
nombre; ils n'y avaient reçu, depuis le 10 jusqu'au 20 décembre, que
quelques biscuits: du reste, pas un morceau de bois ni une goutte d'eau
ne leur avaient été donnés. La neige des cours, déjà couverte de
cadavres, étancha la soif brûlante de ceux qui survivaient. On avait
jeté par les fenêtres ceux des morts qui ne pouvaient plus tenir dans
les corridors, sur les escaliers, ou sur les entassemens de cadavres
qu'on avait formés dans toutes les salles. Les nouveaux prisonniers
qu'on découvrait à chaque instant, étaient précipités dans cet horrible
séjour.
L'arrivée de l'empereur Alexandre et de son frère fit seule cesser ces
abominations. Il y avait treize jours qu'elles duraient, et sur nos
vingt mille malheureux compagnons d'armes prisonniers, si quelques
centaines ont échappé, c'est à ces deux princes qu'ils doivent leur
salut. Mais déjà, des exhalaisons infectes de tant de cadavres, une
cruelle épidémie était née; elle passa des vaincus aux vainqueurs et
nous vengea. Ces Russes vivaient pourtant dans l'abondance; nos
mogasins de Smorgony et de Wilna n'avaient pas été détruits; ils
devaient encore trouver d'immenses amas de vivres en poursuivant notre
déroute.
Cependant, Witgenstein, détaché contre Macdonald, avait descendu le
Niémen; Tchitchakof et Platof avaient suivi Murat vers Kowno, Wilkowisky
et Insterburg; mais bientôt cet amiral fut envoyé vers Thorn. Enfin, le
9 janvier, Alexandre et Kutusof arrivèrent sur le Niémen à Merecz. Là,
prêt à franchir sa frontière, l'empereur russe adressa à ses troupes une
proclamation toute chargée d'images, de comparaisons, et sur-tout de
louanges que l'hiver méritait plus encore que son armée.