À CETTE nouvelle, Macdonald s'inquiète, il s'irrite; il accourt de son
aile droite, où peut-être il était resté trop long-temps loin des
Prussiens. Cette surprise de Mittau, le danger qu'avait couru le parc de
siège, l'obstination d'Yorck à ne pas poursuivre l'ennemi, les détails
secrets qui lui parviennent de l'intérieur du quartier-général d'Yorck,
tout était alarmant. Mais plus les soupçons étaient fondés, plus il
fallait feindre; car enfin l'armée prussienne, non complice de son chef,
avait combattu franchement, l'ennemi avait lâché prise, les apparences
étaient conservées, et la politique eût voulu que Macdonald parût s'en
contenter.
Il fit le contraire. Son humeur prompte, ou sa loyauté, ne put
dissimuler: il éclata en reproches contre le général prussien, au moment
où ses troupes, satisfaites de leurs succès, s'attendaient à des éloges
et à des récompenses. Yorck sut habilement faire partager à des soldats
frustrés dans leur attente, le dégoût d'une humiliation qui n'était
réservée qu'à lui seul.
On trouve dans les lettres de Macdonald les justes motifs de son
mécontentement. Il écrivait à Yorck, «qu'il était honteux que ses postes
fussent continuellement attaqués, sans qu'à son tour il eût harcelé une
seule fois l'ennemi; que depuis qu'il était en présence, il n'avait que
repoussé des attaques, sans prendre une seule fois l'offensive, quoique
ses officiers et ses troupes fussent de la meilleure volonté.» Ce qui
était vrai, car en général c'était un spectacle remarquable, que
l'ardeur de tous ces Allemands, pour une cause qui leur était
étrangère, et qui pouvait leur paraître ennemie.
Tous se précipitaient à l'envi les uns des autres au milieu des dangers,
pour obtenir l'estime de la grande-armée et un éloge de Napoléon. Leurs
princes préféraient la simple étoile d'argent de l'honneur français, à
leurs plus riches cordons. Alors encore, le génie de Napoléon semblait
avoir tout ébloui ou dompté. Aussi magnifique à récompenser que prompt
et terrible à punir, il paraissait tel qu'un de ces grands centres de la
nature, dispensateur de tous les biens. Chez beaucoup d'Allemands, il
s'y ajoutait une respectueuse admiration, pour une vie tout empreinte de
ce merveilleux qu'ils aiment tant.
Mais leur entraînement tenait à la victoire, et déjà commençait la
fatale retraite; déjà, du nord au sud de l'Europe, les cris de vengeance
de la Russie répondaient à ceux de l'Espagne. Ils se croisaient et
retentissaient sur les terres allemandes, encore sous le joug: ces deux
grands incendies allumés aux deux extrémités de l'Europe, se
rapprochaient de son centre, ils y faisaient luire un nouveau jour, ils
le couvraient d'étincelles que recueillaient des coeurs brûlant d'une
haine patriotique, exaltée jusqu'au fanatisme par la mysticité. À mesure
que notre déroute se rapprochait de l'Allemagne, on entendait s'élever
de son sein une rumeur sourde, un murmure encore tremblant, incertain et
confus, mais général.
Les universitaires, nourris de ces idées d'indépendance, inspirés par
leur ancienne constitution, qui leur assure tant de privilèges, pleins
des souvenirs exaltés de la gloire antique et chevaleresque de la
Germanie, et jaloux pour elle de toute gloire étrangère, étaient restés
nos ennemis. Absolument étrangers aux calculs de la politique, ils
n'avaient jamais plié sous notre victoire. Depuis qu'elle pâlissait, un
même esprit gagnait les politiques et jusqu'aux militaires.
L'association des Amis de la vertu donnait à ce soulèvement l'apparence
d'un vaste complot; quelques chefs conspiraient en effet, mais il n'y
avait pas de conjuration c'était un mouvement spontané, une sensation
commune et universelle.
Alexandre augmentait habilement cette disposition par ses proclamations,
par ses adresses aux Allemands, et en faisant ménager leurs prisonniers.
Quant aux rois de l'Europe, il n'y avait encore que lui et Bernadotte
qui marchassent à la tête de leurs peuples. Tous les autres, retenus par
la politique ou par l'honneur, se laissaient devancer par leurs sujets.
Cette contagion pénétra dans la grande-armée; dès le passage de la
Bérézina, Napoléon en avait été averti. On avait remarqué des
communications entre des généraux bavarois, saxons et autrichiens. À la
gauche, la mauvaise volonté d'Yorck redoubla, elle gagna une partie de
ses troupes: tous les ennemis de la France se réunissaient, et Macdonald
étonné, venait d'avoir à repousser les perfides insinuations d'un
aide-de-camp de Moreau. Cependant, l'impression de nos victoires avait
été si profonde sur tous ces Allemands, ils avaient été courbés si
puissamment, qu'il leur fallut du temps pour se relever.
Le 15 novembre, Macdonald voyant que la gauche de la ligne des Russes
s'étendait trop loin de Riga, entre lui et la Düna, fit faire de fausses
attaques sur tout leur front, et en poussa une véritable sur le centre
ennemi, qu'il perça rapidement jusqu'au fleuve, vers Dahlenkirchen.
Toute la gauche des Russes, Lewis et cinq mille hommes, se trouvèrent
séparés de leur retraite et acculés à la Düna.
Lewis chercha vainement une issue, il trouva par-tout l'ennemi et perdit
d'abord deux bataillons et un escadron. Il était pris tout entier s'il
eût été serré de plus près; mais on lui laissa assez de place et de
temps pour respirer; le froid augmentant, et la terre manquant à ce
général pour s'échapper, il osa se fier aux glaces faibles encore qui
commençaient à couvrir le fleuve. Il fit étendre sur elles un lit de
paille et de planches, et, traversant ainsi la Düna sur deux points,
entre Friedrichstadt et Lindau, il rentra dans Riga, dans l'instant même
où ses compagnons désespéraient de son salut.
Le lendemain de ce combat, Macdonald apprit la retraite de Napoléon sur
Smolensk, mais non la désorganisation de l'armée. Peu de jours après,
des bruits sinistres lui apportèrent la nouvelle de la prise de Minsk.
Il s'inquiétait, quand le 4 décembre, une lettre de Maret, enflant la
victoire de la Bérézina, lui annonça la prise de neuf mille Russes, de
neuf drapeaux et de douze canons. L'amiral, disait-elle, était réduit à
treize mille hommes.
Le 3 décembre, les Russes de Riga furent encore repoussés par les
Prussiens, dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou
conscience, se contenait. Macdonald s'était rapproché de lui. Le 19
décembre, douze jours après le départ de Napoléon, huit jours après la
prise de Wilna par Kutusof, lorsqu'enfin Macdonald commença sa retraite,
l'armée prussienne était encore fidèle.