CHAPITRE VII.

À CETTE nouvelle, Macdonald s'inquiète, il s'irrite; il accourt de son

aile droite, où peut-être il était resté trop long-temps loin des

Prussiens. Cette surprise de Mittau, le danger qu'avait couru le parc de

siège, l'obstination d'Yorck à ne pas poursuivre l'ennemi, les détails

secrets qui lui parviennent de l'intérieur du quartier-général d'Yorck,

tout était alarmant. Mais plus les soupçons étaient fondés, plus il

fallait feindre; car enfin l'armée prussienne, non complice de son chef,

avait combattu franchement, l'ennemi avait lâché prise, les apparences

étaient conservées, et la politique eût voulu que Macdonald parût s'en

contenter.

Il fit le contraire. Son humeur prompte, ou sa loyauté, ne put

dissimuler: il éclata en reproches contre le général prussien, au moment

où ses troupes, satisfaites de leurs succès, s'attendaient à des éloges

et à des récompenses. Yorck sut habilement faire partager à des soldats

frustrés dans leur attente, le dégoût d'une humiliation qui n'était

réservée qu'à lui seul.

On trouve dans les lettres de Macdonald les justes motifs de son

mécontentement. Il écrivait à Yorck, «qu'il était honteux que ses postes

fussent continuellement attaqués, sans qu'à son tour il eût harcelé une

seule fois l'ennemi; que depuis qu'il était en présence, il n'avait que

repoussé des attaques, sans prendre une seule fois l'offensive, quoique

ses officiers et ses troupes fussent de la meilleure volonté.» Ce qui

était vrai, car en général c'était un spectacle remarquable, que

l'ardeur de tous ces Allemands, pour une cause qui leur était

étrangère, et qui pouvait leur paraître ennemie.

Tous se précipitaient à l'envi les uns des autres au milieu des dangers,

pour obtenir l'estime de la grande-armée et un éloge de Napoléon. Leurs

princes préféraient la simple étoile d'argent de l'honneur français, à

leurs plus riches cordons. Alors encore, le génie de Napoléon semblait

avoir tout ébloui ou dompté. Aussi magnifique à récompenser que prompt

et terrible à punir, il paraissait tel qu'un de ces grands centres de la

nature, dispensateur de tous les biens. Chez beaucoup d'Allemands, il

s'y ajoutait une respectueuse admiration, pour une vie tout empreinte de

ce merveilleux qu'ils aiment tant.

Mais leur entraînement tenait à la victoire, et déjà commençait la

fatale retraite; déjà, du nord au sud de l'Europe, les cris de vengeance

de la Russie répondaient à ceux de l'Espagne. Ils se croisaient et

retentissaient sur les terres allemandes, encore sous le joug: ces deux

grands incendies allumés aux deux extrémités de l'Europe, se

rapprochaient de son centre, ils y faisaient luire un nouveau jour, ils

le couvraient d'étincelles que recueillaient des coeurs brûlant d'une

haine patriotique, exaltée jusqu'au fanatisme par la mysticité. À mesure

que notre déroute se rapprochait de l'Allemagne, on entendait s'élever

de son sein une rumeur sourde, un murmure encore tremblant, incertain et

confus, mais général.

Les universitaires, nourris de ces idées d'indépendance, inspirés par

leur ancienne constitution, qui leur assure tant de privilèges, pleins

des souvenirs exaltés de la gloire antique et chevaleresque de la

Germanie, et jaloux pour elle de toute gloire étrangère, étaient restés

nos ennemis. Absolument étrangers aux calculs de la politique, ils

n'avaient jamais plié sous notre victoire. Depuis qu'elle pâlissait, un

même esprit gagnait les politiques et jusqu'aux militaires.

L'association des Amis de la vertu donnait à ce soulèvement l'apparence

d'un vaste complot; quelques chefs conspiraient en effet, mais il n'y

avait pas de conjuration c'était un mouvement spontané, une sensation

commune et universelle.

Alexandre augmentait habilement cette disposition par ses proclamations,

par ses adresses aux Allemands, et en faisant ménager leurs prisonniers.

Quant aux rois de l'Europe, il n'y avait encore que lui et Bernadotte

qui marchassent à la tête de leurs peuples. Tous les autres, retenus par

la politique ou par l'honneur, se laissaient devancer par leurs sujets.

Cette contagion pénétra dans la grande-armée; dès le passage de la

Bérézina, Napoléon en avait été averti. On avait remarqué des

communications entre des généraux bavarois, saxons et autrichiens. À la

gauche, la mauvaise volonté d'Yorck redoubla, elle gagna une partie de

ses troupes: tous les ennemis de la France se réunissaient, et Macdonald

étonné, venait d'avoir à repousser les perfides insinuations d'un

aide-de-camp de Moreau. Cependant, l'impression de nos victoires avait

été si profonde sur tous ces Allemands, ils avaient été courbés si

puissamment, qu'il leur fallut du temps pour se relever.

Le 15 novembre, Macdonald voyant que la gauche de la ligne des Russes

s'étendait trop loin de Riga, entre lui et la Düna, fit faire de fausses

attaques sur tout leur front, et en poussa une véritable sur le centre

ennemi, qu'il perça rapidement jusqu'au fleuve, vers Dahlenkirchen.

Toute la gauche des Russes, Lewis et cinq mille hommes, se trouvèrent

séparés de leur retraite et acculés à la Düna.

Lewis chercha vainement une issue, il trouva par-tout l'ennemi et perdit

d'abord deux bataillons et un escadron. Il était pris tout entier s'il

eût été serré de plus près; mais on lui laissa assez de place et de

temps pour respirer; le froid augmentant, et la terre manquant à ce

général pour s'échapper, il osa se fier aux glaces faibles encore qui

commençaient à couvrir le fleuve. Il fit étendre sur elles un lit de

paille et de planches, et, traversant ainsi la Düna sur deux points,

entre Friedrichstadt et Lindau, il rentra dans Riga, dans l'instant même

où ses compagnons désespéraient de son salut.

Le lendemain de ce combat, Macdonald apprit la retraite de Napoléon sur

Smolensk, mais non la désorganisation de l'armée. Peu de jours après,

des bruits sinistres lui apportèrent la nouvelle de la prise de Minsk.

Il s'inquiétait, quand le 4 décembre, une lettre de Maret, enflant la

victoire de la Bérézina, lui annonça la prise de neuf mille Russes, de

neuf drapeaux et de douze canons. L'amiral, disait-elle, était réduit à

treize mille hommes.

Le 3 décembre, les Russes de Riga furent encore repoussés par les

Prussiens, dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou

conscience, se contenait. Macdonald s'était rapproché de lui. Le 19

décembre, douze jours après le départ de Napoléon, huit jours après la

prise de Wilna par Kutusof, lorsqu'enfin Macdonald commença sa retraite,

l'armée prussienne était encore fidèle.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 62 / 68 题