DU côté de ce maréchal, toute cette guerre n'avait été qu'une marche
rapide de Tilsitt à Millau, un déploiement depuis l'embouchure de l'Aa
jusqu'à Dünabourg, et enfin une longue défensive devant Riga. La
composition de cette armée, presque toute prussienne, sa position, et
l'ordre de Napoléon, le voulurent ainsi.
C'était une grande audace à cet empereur d'avoir confié son aile gauche,
comme son aile droite et sa retraite, à des Prussiens et à des
Autrichiens. On a remarqué qu'en même temps, il avait dispersé les
Polonais dans toute l'armée; quelques-uns pensaient qu'il eût été mieux
de réunir le zèle de ceux-ci et de diviser la haine des autres. Mais on
eut besoin des indigènes par-tout pour interprètes, éclaireurs ou
guides, et de leur audacieuse ardeur sur le véritable point d'attaque.
Quant aux Prussiens et aux Autrichiens, il est vraisemblable qu'ils ne
se seraient pas laissé disséminer. À la gauche, Macdonald et sept mille
Bavarois, Westphaliens et Polonais, mêlés à vingt-deux mille Prussiens,
parurent suffisans pour répondre de ceux-ci et des Russes.
Dans la marche en avant, il n'avait d'abord été question, que de chasser
devant soi des postes, et d'enlever quelques magasins. Il y eut ensuite
quelques escarmouches entre l'Aa et Riga. Les Prussiens, dans une
affaire assez vive, prirent Eckau sur le général russe Lewis, puis l'on
resta vingt jours tranquille de part et d'autre. Macdonald employa ce
temps à s'emparer de Dünabourg, et à faire venir à Mittau la grosse
artillerie nécessaire pour assiéger Riga.
Au bruit de son approche, le 23 août, le commandant en chef à Riga en
fit sortir tous ses Russes sur trois colonnes. Les deux plus faibles
durent faire deux fausses attaques; l'une, en suivant le bord de la mer
Baltique; l'autre, directement sur Mittau; la troisième, forte et
commandée par Lewis, dut en même temps enlever Eckau, culbuter les
Prussiens jusque dans l'Aa, passer cette rivière, et s'emparer du parc
d'artillerie, ou le détruire.
Tout réussit jusqu'au-delà de l'Aa, où Grawert, enfin soutenu par
Kleist, rejeta Lewis; puis s'acharnant sur les traces des Russes jusque
dans Eckau, il l'y défit entièrement. Lewis s'en fut en déroute jusqu'à
la Düna, qu'il repassa à gué, en laissant un grand nombre de
prisonniers.
Jusque-là Macdonald était satisfait. On dit même qu'à Smolensk Napoléon
pensait à élever Yorck au rang de maréchal d'empire, en même temps qu'il
faisait nommer, à Vienne, Schwartzenberg feld-maréchal. Cependant, les
droits n'étaient pas égaux entre ces deux chefs.
Des symptômes fâcheux se manifestaient à nos deux ailes; chez les
Autrichiens ils fermentaient parmi les officiers: leur général les
contenait dans notre alliance; il nous avertissait même des mauvaises
dispositions des siens, et des moyens de garantir de cette contagion nos
autres alliés mêlés à ses troupes.
C'était le contraire à notre aile gauche; l'armée prussienne y marchait
sans arrière-pensée, quand son général conspirait contre nous. Aussi,
dans les combats, voyait-on à l'aile droite le chef entraîner ses
troupes en dépit d'elles-mêmes, tandis qu'à l'aile gauche, les troupes
poussaient leur chef en avant presque malgré lui.
Chez ceux-ci les officiers, les soldats, Grawert lui-même, vieux
guerrier loyal et sans politique, tous servaient franchement. Ils
combattirent en lions toutes les fois qu'ils furent libres de leur chef:
ils voulaient, disaient-ils, laver aux yeux des Français la honte de
leur désastre de 1806, reconquérir notre estime, vaincre devant leurs
vainqueurs, montrer que leur défaite ne devait être attribuée qu'à leur
gouvernement, et qu'eux eussent été dignes d'un meilleur sort.
Yorck voyait de plus haut. Il était de cette société des Amis de la
vertu, dont le principe était la haine des Français, et le but, leur
entière expulsion de l'Allemagne. Mais Napoléon était encore victorieux,
et le Prussien craignait de se compromettre. D'ailleurs, la justice de
Macdonald, sa douceur et sa réputation militaire, avaient gagné le coeur
de ses troupes. «Jamais, disaient les Prussiens, ils ne s'étaient
trouvés si heureux que sous le commandement d'un Français.» En effet,
unis aux conquérans, et jouissant avec eux des droits de la conquête,
ces vaincus s'étaient laissé séduire à l'attrait tout-puissant d'être du
parti de la victoire.
Tout y concourait. Leur administration était conduite par un intendant
et par des agens pris dans leur armée. Ils vivaient dans l'abondance. Ce
fut pourtant de ce côté que commença la querelle de Macdonald et
d'Yorck, et que la haine de ce dernier trouva une issue pour se
répandre.
D'abord, il s'éleva des plaintes dans le pays contre cette
administration. Bientôt, un ordonnateur français arriva, et, soit
rivalité, soit justice, il accuse l'intendant prussien de fatiguer le
pays par d'énormes réquisitions de bestiaux. «Il les envoyait,
disait-on, dans la Prusse, épuisée par notre passage; l'armée en était
frustrée, bientôt la disette s'y ferait sentir.» Selon lui, Yorck
n'ignorait pas cette manoeuvre. Macdonald crut à l'accusation, il
renvoya l'accusé, confia l'administration à l'accusateur; et Yorck,
plein de dépit, ne songea plus qu'à se venger.
Napoléon était alors dans Moskou. Le Prussien l'observait; il prévit
avec joie les suites de cette témérité, il paraît même qu'il céda à la
tentation d'en profiter et de devancer la fortune. Le 29 septembre, le
général russe apprend qu'Yorck a découvert Mittau; et soit qu'il ait
reçu des renforts, en effet, deux divisions venaient d'arriver de
Finlande, soit par une autre confiance, il s'aventure jusque dans cette
ville, qu'il reprend, et se prépare à pousser son avantage. Le grand
parc de siége allait être enlevé; Yorck, s'il faut en croire des
témoins, l'avait exposé, il demeurait immobile, il le livrait.
On dit qu'alors son chef d'état-major s'est indigné de cette trahison;
on assure qu'il a représenté vivement à son général qu'il allait se
perdre, et avec lui l'honneur des armées prussiennes; qu'enfin Yorck,
ébranlé, a laissé Kleist se mettre en mouvement. Son approche suffit.
Mais dans cette occasion, quoiqu'il y eût eu une affaire rangée, à peine
compta-t-on des deux côtés quatre cents hommes hors de combat. Cette
petite guerre finie, chacun reprit tranquillement sa première place.