CHAPITRE VI.

DU côté de ce maréchal, toute cette guerre n'avait été qu'une marche

rapide de Tilsitt à Millau, un déploiement depuis l'embouchure de l'Aa

jusqu'à Dünabourg, et enfin une longue défensive devant Riga. La

composition de cette armée, presque toute prussienne, sa position, et

l'ordre de Napoléon, le voulurent ainsi.

C'était une grande audace à cet empereur d'avoir confié son aile gauche,

comme son aile droite et sa retraite, à des Prussiens et à des

Autrichiens. On a remarqué qu'en même temps, il avait dispersé les

Polonais dans toute l'armée; quelques-uns pensaient qu'il eût été mieux

de réunir le zèle de ceux-ci et de diviser la haine des autres. Mais on

eut besoin des indigènes par-tout pour interprètes, éclaireurs ou

guides, et de leur audacieuse ardeur sur le véritable point d'attaque.

Quant aux Prussiens et aux Autrichiens, il est vraisemblable qu'ils ne

se seraient pas laissé disséminer. À la gauche, Macdonald et sept mille

Bavarois, Westphaliens et Polonais, mêlés à vingt-deux mille Prussiens,

parurent suffisans pour répondre de ceux-ci et des Russes.

Dans la marche en avant, il n'avait d'abord été question, que de chasser

devant soi des postes, et d'enlever quelques magasins. Il y eut ensuite

quelques escarmouches entre l'Aa et Riga. Les Prussiens, dans une

affaire assez vive, prirent Eckau sur le général russe Lewis, puis l'on

resta vingt jours tranquille de part et d'autre. Macdonald employa ce

temps à s'emparer de Dünabourg, et à faire venir à Mittau la grosse

artillerie nécessaire pour assiéger Riga.

Au bruit de son approche, le 23 août, le commandant en chef à Riga en

fit sortir tous ses Russes sur trois colonnes. Les deux plus faibles

durent faire deux fausses attaques; l'une, en suivant le bord de la mer

Baltique; l'autre, directement sur Mittau; la troisième, forte et

commandée par Lewis, dut en même temps enlever Eckau, culbuter les

Prussiens jusque dans l'Aa, passer cette rivière, et s'emparer du parc

d'artillerie, ou le détruire.

Tout réussit jusqu'au-delà de l'Aa, où Grawert, enfin soutenu par

Kleist, rejeta Lewis; puis s'acharnant sur les traces des Russes jusque

dans Eckau, il l'y défit entièrement. Lewis s'en fut en déroute jusqu'à

la Düna, qu'il repassa à gué, en laissant un grand nombre de

prisonniers.

Jusque-là Macdonald était satisfait. On dit même qu'à Smolensk Napoléon

pensait à élever Yorck au rang de maréchal d'empire, en même temps qu'il

faisait nommer, à Vienne, Schwartzenberg feld-maréchal. Cependant, les

droits n'étaient pas égaux entre ces deux chefs.

Des symptômes fâcheux se manifestaient à nos deux ailes; chez les

Autrichiens ils fermentaient parmi les officiers: leur général les

contenait dans notre alliance; il nous avertissait même des mauvaises

dispositions des siens, et des moyens de garantir de cette contagion nos

autres alliés mêlés à ses troupes.

C'était le contraire à notre aile gauche; l'armée prussienne y marchait

sans arrière-pensée, quand son général conspirait contre nous. Aussi,

dans les combats, voyait-on à l'aile droite le chef entraîner ses

troupes en dépit d'elles-mêmes, tandis qu'à l'aile gauche, les troupes

poussaient leur chef en avant presque malgré lui.

Chez ceux-ci les officiers, les soldats, Grawert lui-même, vieux

guerrier loyal et sans politique, tous servaient franchement. Ils

combattirent en lions toutes les fois qu'ils furent libres de leur chef:

ils voulaient, disaient-ils, laver aux yeux des Français la honte de

leur désastre de 1806, reconquérir notre estime, vaincre devant leurs

vainqueurs, montrer que leur défaite ne devait être attribuée qu'à leur

gouvernement, et qu'eux eussent été dignes d'un meilleur sort.

Yorck voyait de plus haut. Il était de cette société des Amis de la

vertu, dont le principe était la haine des Français, et le but, leur

entière expulsion de l'Allemagne. Mais Napoléon était encore victorieux,

et le Prussien craignait de se compromettre. D'ailleurs, la justice de

Macdonald, sa douceur et sa réputation militaire, avaient gagné le coeur

de ses troupes. «Jamais, disaient les Prussiens, ils ne s'étaient

trouvés si heureux que sous le commandement d'un Français.» En effet,

unis aux conquérans, et jouissant avec eux des droits de la conquête,

ces vaincus s'étaient laissé séduire à l'attrait tout-puissant d'être du

parti de la victoire.

Tout y concourait. Leur administration était conduite par un intendant

et par des agens pris dans leur armée. Ils vivaient dans l'abondance. Ce

fut pourtant de ce côté que commença la querelle de Macdonald et

d'Yorck, et que la haine de ce dernier trouva une issue pour se

répandre.

D'abord, il s'éleva des plaintes dans le pays contre cette

administration. Bientôt, un ordonnateur français arriva, et, soit

rivalité, soit justice, il accuse l'intendant prussien de fatiguer le

pays par d'énormes réquisitions de bestiaux. «Il les envoyait,

disait-on, dans la Prusse, épuisée par notre passage; l'armée en était

frustrée, bientôt la disette s'y ferait sentir.» Selon lui, Yorck

n'ignorait pas cette manoeuvre. Macdonald crut à l'accusation, il

renvoya l'accusé, confia l'administration à l'accusateur; et Yorck,

plein de dépit, ne songea plus qu'à se venger.

Napoléon était alors dans Moskou. Le Prussien l'observait; il prévit

avec joie les suites de cette témérité, il paraît même qu'il céda à la

tentation d'en profiter et de devancer la fortune. Le 29 septembre, le

général russe apprend qu'Yorck a découvert Mittau; et soit qu'il ait

reçu des renforts, en effet, deux divisions venaient d'arriver de

Finlande, soit par une autre confiance, il s'aventure jusque dans cette

ville, qu'il reprend, et se prépare à pousser son avantage. Le grand

parc de siége allait être enlevé; Yorck, s'il faut en croire des

témoins, l'avait exposé, il demeurait immobile, il le livrait.

On dit qu'alors son chef d'état-major s'est indigné de cette trahison;

on assure qu'il a représenté vivement à son général qu'il allait se

perdre, et avec lui l'honneur des armées prussiennes; qu'enfin Yorck,

ébranlé, a laissé Kleist se mettre en mouvement. Son approche suffit.

Mais dans cette occasion, quoiqu'il y eût eu une affaire rangée, à peine

compta-t-on des deux côtés quatre cents hommes hors de combat. Cette

petite guerre finie, chacun reprit tranquillement sa première place.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 61 / 68 题