CHAPITRE X.

PENDANT que cette catastrophe s'accomplissait, les restes de la

grande-armée ne formaient plus sur l'autre rive qu'une masse informe,

qui se déroulait confusément, en s'écoulant vers Zembin. Tout ce pays

est un plateau boisé d'une grande étendue, où les eaux, flottant

incertaines entre plusieurs pentes, forment un vaste marécage. L'armée

le traversa sur trois ponts consécutifs de trois cents toises de

longueur, avec un étonnement mêlé de frayeur et de joie.

Ces ponts magnifiques, faits de sapin résineux, commençaient à quelques

werstes du passage, Tchaplitz les avait occupés pendant plusieurs jours.

Un abatis et des tas de bourrées, d'un bois combustible et déjà sec,

étaient couchés à leur entrée, comme pour lui indiquer ce qu'il avait à

en faire. Il n'aurait d'ailleurs fallu que le feu de la pipe de l'un de

ses Cosaques pour incendier ces ponts. Des lors tous nos efforts et le

passage de la Bérézina eussent été inutiles. Pris entre ces marais et le

fleuve, dans un espace étroit, sans vivres, sans abri, au milieu d'un

ouragan insupportable, la grande-armée et son empereur eussent été

forcés de se rendre sans combat.

Dans cette position désespérée, où la France entière semblait devoir

être prise en Russie, où tout était contre nous et pour les Russes,

ceux-ci ne firent rien qu'à demi. Kutusof n'arriva sur le Dnieper, à

Kopis, que le jour où Napoléon abordait la Bérézina. Witgenstein se

laissa contenir pendant le temps nécessaire. Tchitchakof fut défait; et

sur quatre-vingt mille hommes, Napoléon réussit à en sauver soixante

mille.

Il était resté jusqu'au dernier moment sur ces tristes bords, près des

ruines de Brilowa, sans abri, et à la tête de sa garde, dont la

tourmente avait détruit le tiers. Le jour, elle prenait les armes et

restait rangée en bataille; la nuit, elle bivouaquait en carré autour de

son chef: là, ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On

les voyait assis sur leurs sacs, les coudes appuyés sur les genoux et la

tête sur leurs mains, sommeillant ainsi repliés sur eux-mêmes, pour que

leurs membres s'échauffassent l'un l'autre, et pour moins sentir le vide

de leurs estomacs.

Pendant ces trois jours et ces trois nuits, Napoléon au milieu d'eux, le

regard et la pensée errant de trois côtés à la fois, soutint le deuxième

corps de ses ordres et de sa présence, protégea le neuvième corps et le

passage avec son artillerie, et s'unit aux efforts d'Éblé pour sauver de

ce naufrage le plus de débris possible. Lui-même enfin dirigea ces

restes vers Zembin, où le prince Eugène l'avait précédé.

On remarqua qu'il commandait encore à ses maréchaux, demeurés sans

soldats, de prendre des positions sur cette route, comme s'ils eussent

encore eu des armées sous leurs ordres. L'un d'eux lui en fit

l'observation avec amertume; il commençait le détail de ses pertes: mais

Napoléon, décidé à repousser tous les rapports, de peur qu'ils ne

dégénérassent en plaintes, l'interrompit vivement par ces mots:

«Pourquoi donc voulez-vous m'ôter mon calme?» Et sur ce qu'il

persévérait, il lui ferma la bouche en répétant avec l'accent du

reproche: «Je vous demande, monsieur, pourquoi vous voulez m'ôter mon

calme?» Mot qui, dans son malheur, explique l'attitude qu'il s'imposa et

celle qu'il exigea des autres.

Autour de lui, pendant ces mortels jours, chaque bivouac fut marqué par

une foule de morts. Là étaient réunis des hommes de tous les états, de

tous les grades, de tous les âges, ministres, généraux,

administrateurs. On y remarqua sur-tout un ancien grand seigneur de ces

temps bien passés, où régnait souverainement une grâce légère et

brillante. On voyait cet officier-général de soixante ans, assis sur un

tronc d'arbre couvert de neige, s'occuper avec une imperturbable gaieté,

dès que le jour revenait, des détails de sa toilette: au milieu de cet

ouragan il faisait parer sa tête d'une frisure élégante et poudrée avec

soin, se jouant ainsi de tous les malheurs et de tous les élémens

déchaînés qui l'assiégeaient.

Près de lui, des officiers d'armes savantes dissertaient encore. Dans

notre siècle, que quelques découvertes encouragent à tout expliquer,

ceux-là, au milieu des souffrances aiguës que leur apportait le vent du

nord, cherchaient la cause de sa constante direction. Selon eux, depuis

son départ pour le pôle antarctique, le soleil, en échauffant

l'hémisphère du sud, y vaporisait toutes les émanations, les élevait, et

laissait à la surface de cette zone un vide où les vapeurs de la nôtre,

plus basses parce qu'elles étaient moins raréfiées, se précipitaient. De

proche en proche, et par une même cause, le pôle russe, tout surchargé

des vapeurs qu'il avait émanées, reçues et refroidies depuis le dernier

printemps, saisissait avidement cette direction. Il s'en déchargeait par

un courant impétueux et glacé qui rasait les terres russes, en

roidissant et en tuant tout sur son passage.

Quelques autres de ces officiers remarquaient avec une curieuse

attention la cristallisation régulière et hexagonale de chacune des

parcelles de neige qui couvraient leurs vêtemens.

Le phénomène des parélies ou des apparitions simultanées de plusieurs

images du soleil, que des aiguilles de glace, suspendues dans

l'atmosphère, réfléchirent à leurs yeux, fut encore le sujet de leurs

observations, et vint plusieurs fois les distraire de leurs

souffrances.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 51 / 68 题