PENDANT toute cette journée, la position du neuvième corps fut d'autant
plus critique, qu'un pont frêle et étroit était sa seule retraite:
encore les bagages et les traîneurs obstruaient-ils ses avenues. À
mesure que le combat s'était échauffé, la terreur de ces misérables
avait augmenté leur désordre. D'abord les premiers bruits d'un
engagement sérieux causa leur épouvante, puis la vue des blessés qui en
revenaient, et enfin les batteries de la gauche des Russes, dont les
boulets vinrent frapper leur masse confuse.
Déjà tous s'étaient précipités les uns sur les autres, et cette
multitude immense, entassée sur la rive, pêle-mêle avec les chevaux et
les chariots, y formait un épouvantable encombrement. Ce fut vers le
milieu du jour que les premiers boulets ennemis tombèrent au milieu de
ce chaos: ils furent le signal d'un désespoir universel.
Alors, comme dans toutes les circonstances extrêmes, les coeurs se
montrèrent à nu, et l'on vit des actions infames et des actions
sublimes. Suivant leurs différens caractères, les uns, décidés et
furieux, s'ouvrirent le sabre à la main un horrible passage. Plusieurs
frayèrent à leurs voitures un chemin plus cruel encore; ils les
faisaient rouler impitoyablement au travers de cette foule d'infortunés
qu'elles écrasaient. Dans leur odieuse avarice, ils sacrifiaient leurs
compagnons de malheur au salut de leurs bagages. D'autres, saisis d'une
dégoûtante frayeur, pleurent, supplient et succombent, l'épouvante
achevant d'épuiser leurs forces. On en vit, et c'était sur-tout les
malades et les blessés, renoncer à la vie, s'écarter et s'asseoir
résignés, regardant d'un oeil fixe cette neige qui allait devenir leur
tombeau.
Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers dans cette foule de
désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l'escalader par ses côtés;
mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là qu'on aperçut
des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfans dans leurs bras, les
élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient; déjà submergées, leurs bras
roidis les tenaient encore au-dessus d'elles.
Au milieu de cet horrible désordre, le pont de l'artillerie creva et se
rompit. La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en vain
rétrograder. Le flot d'hommes qui venait derrière, ignorant ce malheur,
n'écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux, et les
jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour.
Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de gros caissons,
de lourdes voitures et de pièces d'artillerie y affluèrent de toutes
parts. Dirigées par leurs conducteurs, et rapidement emportées sur une
pente roide et inégale, au milieu de cet amas d'hommes, elles broyèrent
les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles; puis,
s'entrechoquant, la plupart, violemment renversées, assommèrent dans
leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers de
malheureux poussés sur ces obstacles s'y embarrassent, culbutent et sont
écrasés par des masses d'autres infortunés qui se succèdent sans
interruption.
Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres; on
n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse
mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de
leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs
dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié, comme des ennemis.
Parmi eux, des femmes, des mères, appelèrent en vain d'une voix
déchirante leurs maris, leurs enfans, dont un instant les avait
séparées sans retour: elles leur tendirent les bras, elles supplièrent
qu'on s'écartât pour qu'elles pussent s'en rapprocher; mais emportées çà
et là par la foule, battues par ces flots d'hommes, elles succombèrent
sans avoir été seulement remarquées. Dans cet épouvantable fracas d'un
ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempête, de
celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations, de
gémissemens, de juremens effroyables, cette foule désordonnée
n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait.
Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en surmontant des monceaux de
blessés, de femmes, d'enfans renversés à demi étouffés, et que dans
leurs efforts ils piétinaient encore. Arrivés enfin sur l'étroit défilé,
ils se crurent sauvés; mais à chaque moment, un cheval abattu, une
planche brisée ou déplacée arrêtait tout.
Il y avait aussi à l'issue du pont, sur l'autre rive, un marais où
beaucoup de chevaux et de voitures s'étaient enfoncés, ce qui
embarrassait encore et retardait l'écoulement. Alors, dans cette colonne
de désespérés, qui s'entassaient sur cette unique planche de salut, il
s'élevait une lutte infernale où les plus faibles et les plus mal placés
furent précipités dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci, sans
détourner la tête, emportés par l'instinct de la conservation,
poussaient vers leur but avec fureur, indifférens aux imprécations de
rage et de désespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs, qu'ils
s'étaient sacrifiés.
La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces horreurs. Son obscurité ne
déroba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur cette neige qui
couvrait tout, le cours du fleuve, cette masse toute noire d'hommes, de
chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient, servirent aux
artilleurs ennemis à diriger leurs coups.
Vers neuf heures du soir, il y eut un surcroît de désolation, quand
Victor commença sa retraite, et que ses divisions se présentèrent et
s'ouvrirent une horrible tranchée au milieu de ces malheureux, que
jusque-là elles avaient défendus. Cependant, une arrière-garde ayant été
laissée à Studzianka, la multitude engourdie par le froid, ou trop
attachée à ses bagages, se refusa à profiter de cette dernière nuit pour
passer sur la rive opposée. On mit inutilement le feu aux voitures pour
en arracher ces infortunés. Le jour seul put les ramener tous à la fois,
et trop tard, à l'entrée du pont, qu'ils assiégèrent de nouveau. Il
était huit heures et demie du matin, lorsqu'enfin Éblé, voyant les
Russes s'approcher, y mit le feu.
Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures,
trois canons, plusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfans
furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes
désolées sur les bords du fleuve; Les uns s'y jetèrent à la nage,
d'autres se risquèrent sur les pièces de glace qu'il charriait; il y en
eut qui s'élancèrent tête baissée au milieu des flammes du pont, qui
croula sous eux: brûlés et gelés tout à la fois, ils périrent par deux
supplices contraires. Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres
s'amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets: le reste
attendit les Russes. Witgenstein ne parut sur les hauteurs qu'une heure
après le départ d'Éblé, et sans avoir remporté la victoire, il en
recueillit les fruits.