LE 29, l'empereur quitta les bords de la Bérézina, poussant devant lui
la foule des hommes débandés, et marchant avec le neuvième corps déjà
désorganisé. La veille, le deuxième, le neuvième corps et la division
Dombrowski, présentaient un ensemble de quatorze mille hommes; et déjà,
à l'exception d'environ six mille hommes, le reste n'avait plus forme de
division, de brigade et de régiment.
La nuit, la faim, le froid, la chute d'une foule d'officiers, la perte
des bagages, laissés de l'autre côté du fleuve, l'exemple de tant de
fuyards, celui, bien plus rebutant, des blessés qu'on abandonnait sur
les deux rives, et qui se roulaient de désespoir sur une neige
ensanglantée, tout enfin les avait désorganisés; ils s'étaient perdus
dans la masse des hommes débandés qui arrivaient de Moskou.
C'était encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous
marchaient pêle-mêle, cavalerie, fantassins, artilleurs, Français et
Allemands: il n'y avait plus ni aigle, ni centre. L'artillerie et les
voitures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre
instruction que celle d'avancer autant que possible.
Sur cette chaussée, tantôt étroite, tantôt montueuse, on s'écrasait à
tous les défilés, pour se disperser ensuite par-tout où l'on espérait
trouver un asile, ou quelques alimens. Ce fut ainsi que Napoléon arriva
à Kamen; il y coucha, avec les prisonniers du jour précédent, qu'on
parqua. Ces malheureux, après avoir dévoré jusqu'à leurs morts, périrent
presque tous de faim et de froid.
Le 30, il fut à Pleszczénitzy. Le duc de Reggio blessé s'y était retiré
la veille avec environ quarante officiers et soldats. Il s'y croyait en
sûreté, quand tout-à-coup le russe Landskoy, avec cent cinquante
hussards, quatre cents Cosaques et deux canons, pénétra dans ce bourg et
en remplit toutes les rues.
La faible escorte d'Oudinot était dispersée. Le maréchal se vit réduit à
se défendre lui dix-huitième, dans une maison de bois; mais ce fut avec
tant d'audace et de bonheur, que l'ennemi étonné s'inquiéta, sortit de
la ville et s'établit sur une hauteur, d'où il ne l'attaqua plus qu'avec
son canon. La destinée trop persévérante de ce brave chef, voulut que,
dans cette échauffourée, il fût encore blessé d'un éclat de bois.
Deux bataillons westphaliens, qui précédaient l'empereur, parurent
enfin, et le dégagèrent, mais tard, et après que ces Allemands et
l'escorte du maréchal, qui ne se reconnurent pas d'abord, se furent
considérés avec une longue incertitude et une vive anxiété.
Le 3 décembre, Napoléon arriva dans la matinée à Malodeczno. C'était le
dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le prévenir. Quelques
vivres s'y trouvaient, le fourrage y était abondant, la journée belle,
le soleil brillant, le froid supportable. Enfin, les courriers, qui
manquaient depuis long-temps, y arrivèrent tous à la fois. Les Polonais
furent aussitôt dirigés sur Varsovie par Olita, et les cavaliers à pied
par Merecz sur le Niémen; le reste dut suivre la grande route qu'on
venait de rejoindre.
Jusque-là, Napoléon semblait n'avoir pas conçu le projet de quitter son
armée. Mais vers le milieu de ce jour il annonça tout-à-coup à Daru et à
Duroc, sa résolution de partir incessamment pour Paris.
Daru n'en reconnut pas la nécessité. Il objecta «que les communications
étaient rouvertes et les grands dangers dépassés; qu'à chaque pas
rétrograde, il allait rencontrer les renforts que lui envoyaient Paris
et l'Allemagne.» Mais l'empereur répliqua «qu'il ne se sentait plus
assez fort pour laisser la Prusse entre lui et la France. Pourquoi
fallait-il qu'il restât à la tête d'une déroute. Murât et Eugène
suffiraient pour la diriger, et Ney pour la couvrir.
«Qu'il était indispensable qu'il retournât en France pour la rassurer,
pour l'armer, pour contenir de là tous les Allemands dans leur fidélité;
enfin pour revenir avec des forces nouvelles et suffisantes, au secours
des restes de sa grande-armée.
«Mais, avant d'atteindre ce but, ne fallait-il pas qu'il traversât seul
quatre cents lieues de terres alliées; et, pour le faire sans danger,
que sa résolution y fût imprévue, son passage ignoré, le bruit du
désastre de sa retraite encore incertain; qu'il en précédât la nouvelle,
l'effet qu'elle y pourrait produire et toutes les défections qui
pourraient en résulter. Il n'avait donc pas de temps à perdre, et le
moment de son départ était venu.»
Il n'hésita que sur le choix du chef qu'il laisserait à l'armée. C'était
entre Murat et Eugène qu'il balançait. Il aimait la sagesse et le
dévouement de celui-ci. Mais Murat avait plus d'éclat, et il s'agissait
d'imposer. Eugène resterait avec ce monarque; son âge, son rang
inférieur répondraient de sa soumission, et son caractère de son zèle.
Il en donnerait l'exemple aux autres maréchaux.
Enfin Berthier, le canal tant accoutumé de tous les ordres et de toutes
les récompenses impériales, demeurerait encore avec eux: il n'y aurait
donc rien de changé dans la forme ni dans l'organisation; et cette
disposition, en annonçant son prompt retour, contiendrait à la fois dans
leur devoir les plus impatiens des siens, et dans une crainte salutaire
les plus ardens de ses ennemis.
Tels furent les motifs de Napoléon. Caulincourt reçut aussitôt l'ordre
de préparer en secret ce départ. Le lieu qu'on lui assigna fut Smorgony,
et son époque la nuit du cinq au six.
Quoique Daru ne dût point accompagner Napoléon, et qu'on lui laissât la
lourde charge de l'administration de l'armée, il écouta en silence,
n'ayant rien à objecter contre des motifs si puissans: mais il n'en fut
pas de même de Berthier. Ce vieillard affaibli, et qui depuis seize
années n'avait pas quitté Napoléon, se révolta à l'idée de cette
séparation.
La scène secrète qui en résulta fut violente. L'empereur s'indigna de sa
résistance. Dans son emportement, il lui reprocha les bienfaits dont il
l'avait comblé: l'armée, lui dit-il, avait besoin de la réputation qu'il
lui avait faite, et qui n'était qu'un reflet de la sienne; au reste, il
lui donnait vingt-quatre heures pour se décider, après quoi, s'il
persévérait, il pourrait partir pour ses terres, où il lui ordonnait de
rester, en lui interdisant pour jamais Paris et sa présence. Le
lendemain 4 décembre, Berthier, s'excusant de son refus sur son âge et
sur sa santé affaiblie, lui apporta une triste résignation.