CE succès encouragea Witgenstein. En même temps, deux jours de
tâtonnemens, le rapport d'un prisonnier, et sur-tout la reprise de
Borizof par Platof, avaient éclairé Tchitchakof. Dès lors, les trois
armées russes, du nord, de l'est et du midi, se sentirent réunies; leurs
chefs communiquèrent entre eux. Witgenstein et Tchitchakof étaient
jaloux l'un de l'autre, mais ils nous détestaient encore plus; la haine
fut leur lien et non l'amitié. Ces généraux se trouvèrent donc prêts à
attaquer à la fois les ponts de Studzianka par les deux rives du fleuve.
C'était le 28 novembre. La grande-armée avait eu deux jours et deux
nuits pour s'écouler; il devait être trop tard pour les Russes. Mais le
désordre régnait chez les Français, et les matériaux avaient manqué aux
deux ponts. Deux fois, dans la nuit du 26 au 27, celui des voitures
s'était rompu, et le passage en avait été retardé de sept heures: il se
brisa une troisième fois, le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre
côté, les traîneurs dispersés dans les bois et dans les villages
environnans, n'avaient pas profité de la première nuit, et le 27, quand
le jour avait reparu, tous s'étaient présentés à la fois pour passer les
ponts.
Ce fut sur-tout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient,
s'ébranla. Son départ fut comme un signal: ils accoururent de toutes
parts; ils s'amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant une masse
profonde, large et confuse, d'hommes, de chevaux et de chariots,
assiéger l'étroite entrée des ponts qu'elle débordait. Les premiers,
poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les gardes et par les
pontoniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds,
ou précipités dans les glaces que charriait la Bérézina. Il s'élevait de
cette immense et horrible cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt
une grande clameur, mêlée de gémissemens et d'affreuses imprécations.
Les efforts de Napoléon et de ses premiers lieutenans pour sauver ces
hommes éperdus, en rétablissant l'ordre parmi eux, furent long-temps
inutiles. Le désordre avait été si grand que vers deux heures, quand
l'empereur s'était présenté à son tour, il avait fallu employer la force
pour lui ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et
Latour-Maubourg, renoncèrent, par pitié, à se faire jour au travers de
ces misérables.
Le hameau de Zaniwki, situé au milieu des bois et à une lieue de
Studzianka, reçut le quartier-impérial. Éblé venait alors de faire le
dénombrement des bagages, dont la rive était couverte. Il prévint
l'empereur que six jours ne suffiraient pas pour que tant de voitures
pussent s'écouler. Ney était présent: il s'écria «qu'il les fallait donc
brûler sur-le-champ. Mais Berthier, poussé par le mauvais génie qui
habite les cours, s'y opposa. Il assura qu'on était loin d'être réduit à
cette extrémité. L'empereur se plut à le croire par entraînement pour
l'avis qui le flattait le plus, et par ménagement pour tant d'hommes,
dont il se reprochait le malheur, et dont ces voitures renfermaient les
vivres et la fortune.
Dans la nuit du 27 au 28, le désordre cessa par un désordre contraire.
Les ponts furent abandonnés, le village de Studzianka attira tous ces
traîneurs; en un instant il fut dépecé, il disparut, et fut converti en
une infinité de bivouacs. Le froid et la faim y fixèrent tous ces
malheureux. Il fut impossible de les en arracher. Toute cette nuit fut
encore perdue pour leur passage.
Cependant Victor avec six mille hommes, les défendait contre
Witgenstein. Mais dès les premières lueurs du 28, quand ils virent ce
maréchal se préparer à un combat, lorsqu'ils entendirent le canon de
Witgenstein tonner sur leur tête, et celui de Tchitchakof gronder en
même temps sur l'autre rive, alors ils se levèrent tous à la fois, ils
descendirent, ils se précipitèrent en tumulte, et revinrent assiéger les
ponts.
Leur terreur était fondée. Le dernier jour de beaucoup de ces malheureux
était venu. Witgenstein et Platof, avec quarante mille Russes de l'armée
du nord et de l'est, attaquaient les hauteurs de la rive gauche, que
Victor, réduit à six mille hommes, défendait. En même temps, sur la rive
droite, Tchitchakof, avec ses vingt-sept mille Russes de l'armée du
midi, débouchait de Stachowa contre Oudinot, Ney et Dombrowski. Ceux-ci
comptaient à peine dans leurs rangs huit mille hommes, que soutenaient
la vieille et la jeune garde, alors composées de deux mille huit cents
baïonnettes et de neuf cents sabres.
Les deux armées russes prétendaient se saisir à la fois des deux issues
des ponts, et de tout ce qui n'aurait pas pu se jeter au-delà des marais
de Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien vêtus, bien nourris et
complètement armés, en assaillaient dix-huit mille à demi nus, mal
armés, mourant de faim, séparés par une rivière, environnés de marais,
enfin embarrassés par plus de cinquante mille traîneurs, malades ou
blessés, et par une énorme masse de bagages. Depuis deux jours, le froid
et la misère étaient tels, que la vieille garde avait perdu le tiers de
ses combattans, et la jeune garde la moitié.
Ce fait, et le malheur de la division Partouneaux, expliquent
l'effrayante réduction du corps de Victor, et cependant ce maréchal
contint Witgenstein pendant toute cette journée du 28. Pour Tchitchakof,
il fut battu. Le maréchal Ney et ses huit mille Français, Suisses et
Polonais, suffirent contre vingt-sept mille Russes.
L'attaque de l'amiral fut lente et molle. Son canon balaya la route,
mais il n'osa point suivre ses boulets, et pénétrer par la trouée qu'ils
firent dans nos rangs. Pourtant, devant sa droite, la légion de la
Vistule plia sous l'effort d'une forte colonne. Oudinot, Dombrowski et
Albert furent alors blessés; on devint inquiet. Mais Ney accourut; il
lança tout au travers des bois et sur le flanc de cette colonne russe,
Doumerc et sa cavalerie, qui la défoncèrent, lui prirent deux mille
hommes, sabrèrent le reste, et décidèrent par cette charge vigoureuse,
du combat qui traînait indécis.
Tchitchakof, vaincu par Ney, fut repoussé dans Stakowa. La plupart des
généraux du deuxième corps furent atteints, car moins ils avaient de
troupes, plus il fallait qu'ils payassent de leur personne. On vit
beaucoup d'officiers prendre les fusils et la place de leurs soldats
blessés.
Parmi les pertes de ce jour, celle du jeune Noailles, aide-de-camp de
Berthier, fut remarquée. Une balle le tua, roide. C'était un de ces
officiers de mérite, mais trop ardens, qui se prodiguent, et qu'on croit
avoir assez récompensés en les employant.
Pendant ce combat, Napoléon, à la tête de sa garde, resta en réserve à
Brilowa, couvrant l'issue des ponts, entre les deux batailles, mais plus
près de celle de Victor. Ce maréchal, attaqué dans une position
très-périlleuse, et par une force quadruple de la sienne, perdait peu de
terrain. Son corps d'armée, mutilé par la prise de la division
Partouneaux, avait sa droite appuyée au fleuve. Une batterie de
l'empereur, placée sur l'autre rive, la soutenait. Un ravin protégeait
son front, sa gauche était en l'air, sans appui, et comme perdue dans la
plaine haute de Studzianka.
La première attaque de Witgenstein ne se fit qu'à dix heures du matin,
le 28, en travers de la route de Borizof et le long de la Bérézina,
qu'il s'efforçait de remonter jusqu'au passage; mais l'aile droite
française l'arrêta, et le contint long-temps hors de portée des ponts.
Alors Witgenstein, se déployant, étendit le combat sur tout le front de
Victor, mais sans succès. Une de ses colonnes d'attaque voulut traverser
le ravin: elle fut assaillie et détruite.
Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s'aperçut de sa supériorité: il
déborda l'aile gauche française. Tout alors eût été perdu sans un effort
de Fournier et le dévouement de Latour-Maubourg. Ce général passait les
ponts avec sa cavalerie. Il aperçut le danger, revint aussitôt sur ses
pas, et l'ennemi fut encore arrêté par une charge sanglante. La nuit
vint avant que les quarante mille Russes de Witgenstein eussent pu
entamer les six mille hommes du duc de Bellune. Ce maréchal resta maître
des hauteurs de Studzianka, préservant encore les ponts des baïonnettes
russes, mais ne pouvant les cacher à l'artillerie de leur aile gauche.