CHAPITRE VIII.

CE succès encouragea Witgenstein. En même temps, deux jours de

tâtonnemens, le rapport d'un prisonnier, et sur-tout la reprise de

Borizof par Platof, avaient éclairé Tchitchakof. Dès lors, les trois

armées russes, du nord, de l'est et du midi, se sentirent réunies; leurs

chefs communiquèrent entre eux. Witgenstein et Tchitchakof étaient

jaloux l'un de l'autre, mais ils nous détestaient encore plus; la haine

fut leur lien et non l'amitié. Ces généraux se trouvèrent donc prêts à

attaquer à la fois les ponts de Studzianka par les deux rives du fleuve.

C'était le 28 novembre. La grande-armée avait eu deux jours et deux

nuits pour s'écouler; il devait être trop tard pour les Russes. Mais le

désordre régnait chez les Français, et les matériaux avaient manqué aux

deux ponts. Deux fois, dans la nuit du 26 au 27, celui des voitures

s'était rompu, et le passage en avait été retardé de sept heures: il se

brisa une troisième fois, le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre

côté, les traîneurs dispersés dans les bois et dans les villages

environnans, n'avaient pas profité de la première nuit, et le 27, quand

le jour avait reparu, tous s'étaient présentés à la fois pour passer les

ponts.

Ce fut sur-tout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient,

s'ébranla. Son départ fut comme un signal: ils accoururent de toutes

parts; ils s'amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant une masse

profonde, large et confuse, d'hommes, de chevaux et de chariots,

assiéger l'étroite entrée des ponts qu'elle débordait. Les premiers,

poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les gardes et par les

pontoniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds,

ou précipités dans les glaces que charriait la Bérézina. Il s'élevait de

cette immense et horrible cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt

une grande clameur, mêlée de gémissemens et d'affreuses imprécations.

Les efforts de Napoléon et de ses premiers lieutenans pour sauver ces

hommes éperdus, en rétablissant l'ordre parmi eux, furent long-temps

inutiles. Le désordre avait été si grand que vers deux heures, quand

l'empereur s'était présenté à son tour, il avait fallu employer la force

pour lui ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et

Latour-Maubourg, renoncèrent, par pitié, à se faire jour au travers de

ces misérables.

Le hameau de Zaniwki, situé au milieu des bois et à une lieue de

Studzianka, reçut le quartier-impérial. Éblé venait alors de faire le

dénombrement des bagages, dont la rive était couverte. Il prévint

l'empereur que six jours ne suffiraient pas pour que tant de voitures

pussent s'écouler. Ney était présent: il s'écria «qu'il les fallait donc

brûler sur-le-champ. Mais Berthier, poussé par le mauvais génie qui

habite les cours, s'y opposa. Il assura qu'on était loin d'être réduit à

cette extrémité. L'empereur se plut à le croire par entraînement pour

l'avis qui le flattait le plus, et par ménagement pour tant d'hommes,

dont il se reprochait le malheur, et dont ces voitures renfermaient les

vivres et la fortune.

Dans la nuit du 27 au 28, le désordre cessa par un désordre contraire.

Les ponts furent abandonnés, le village de Studzianka attira tous ces

traîneurs; en un instant il fut dépecé, il disparut, et fut converti en

une infinité de bivouacs. Le froid et la faim y fixèrent tous ces

malheureux. Il fut impossible de les en arracher. Toute cette nuit fut

encore perdue pour leur passage.

Cependant Victor avec six mille hommes, les défendait contre

Witgenstein. Mais dès les premières lueurs du 28, quand ils virent ce

maréchal se préparer à un combat, lorsqu'ils entendirent le canon de

Witgenstein tonner sur leur tête, et celui de Tchitchakof gronder en

même temps sur l'autre rive, alors ils se levèrent tous à la fois, ils

descendirent, ils se précipitèrent en tumulte, et revinrent assiéger les

ponts.

Leur terreur était fondée. Le dernier jour de beaucoup de ces malheureux

était venu. Witgenstein et Platof, avec quarante mille Russes de l'armée

du nord et de l'est, attaquaient les hauteurs de la rive gauche, que

Victor, réduit à six mille hommes, défendait. En même temps, sur la rive

droite, Tchitchakof, avec ses vingt-sept mille Russes de l'armée du

midi, débouchait de Stachowa contre Oudinot, Ney et Dombrowski. Ceux-ci

comptaient à peine dans leurs rangs huit mille hommes, que soutenaient

la vieille et la jeune garde, alors composées de deux mille huit cents

baïonnettes et de neuf cents sabres.

Les deux armées russes prétendaient se saisir à la fois des deux issues

des ponts, et de tout ce qui n'aurait pas pu se jeter au-delà des marais

de Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien vêtus, bien nourris et

complètement armés, en assaillaient dix-huit mille à demi nus, mal

armés, mourant de faim, séparés par une rivière, environnés de marais,

enfin embarrassés par plus de cinquante mille traîneurs, malades ou

blessés, et par une énorme masse de bagages. Depuis deux jours, le froid

et la misère étaient tels, que la vieille garde avait perdu le tiers de

ses combattans, et la jeune garde la moitié.

Ce fait, et le malheur de la division Partouneaux, expliquent

l'effrayante réduction du corps de Victor, et cependant ce maréchal

contint Witgenstein pendant toute cette journée du 28. Pour Tchitchakof,

il fut battu. Le maréchal Ney et ses huit mille Français, Suisses et

Polonais, suffirent contre vingt-sept mille Russes.

L'attaque de l'amiral fut lente et molle. Son canon balaya la route,

mais il n'osa point suivre ses boulets, et pénétrer par la trouée qu'ils

firent dans nos rangs. Pourtant, devant sa droite, la légion de la

Vistule plia sous l'effort d'une forte colonne. Oudinot, Dombrowski et

Albert furent alors blessés; on devint inquiet. Mais Ney accourut; il

lança tout au travers des bois et sur le flanc de cette colonne russe,

Doumerc et sa cavalerie, qui la défoncèrent, lui prirent deux mille

hommes, sabrèrent le reste, et décidèrent par cette charge vigoureuse,

du combat qui traînait indécis.

Tchitchakof, vaincu par Ney, fut repoussé dans Stakowa. La plupart des

généraux du deuxième corps furent atteints, car moins ils avaient de

troupes, plus il fallait qu'ils payassent de leur personne. On vit

beaucoup d'officiers prendre les fusils et la place de leurs soldats

blessés.

Parmi les pertes de ce jour, celle du jeune Noailles, aide-de-camp de

Berthier, fut remarquée. Une balle le tua, roide. C'était un de ces

officiers de mérite, mais trop ardens, qui se prodiguent, et qu'on croit

avoir assez récompensés en les employant.

Pendant ce combat, Napoléon, à la tête de sa garde, resta en réserve à

Brilowa, couvrant l'issue des ponts, entre les deux batailles, mais plus

près de celle de Victor. Ce maréchal, attaqué dans une position

très-périlleuse, et par une force quadruple de la sienne, perdait peu de

terrain. Son corps d'armée, mutilé par la prise de la division

Partouneaux, avait sa droite appuyée au fleuve. Une batterie de

l'empereur, placée sur l'autre rive, la soutenait. Un ravin protégeait

son front, sa gauche était en l'air, sans appui, et comme perdue dans la

plaine haute de Studzianka.

La première attaque de Witgenstein ne se fit qu'à dix heures du matin,

le 28, en travers de la route de Borizof et le long de la Bérézina,

qu'il s'efforçait de remonter jusqu'au passage; mais l'aile droite

française l'arrêta, et le contint long-temps hors de portée des ponts.

Alors Witgenstein, se déployant, étendit le combat sur tout le front de

Victor, mais sans succès. Une de ses colonnes d'attaque voulut traverser

le ravin: elle fut assaillie et détruite.

Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s'aperçut de sa supériorité: il

déborda l'aile gauche française. Tout alors eût été perdu sans un effort

de Fournier et le dévouement de Latour-Maubourg. Ce général passait les

ponts avec sa cavalerie. Il aperçut le danger, revint aussitôt sur ses

pas, et l'ennemi fut encore arrêté par une charge sanglante. La nuit

vint avant que les quarante mille Russes de Witgenstein eussent pu

entamer les six mille hommes du duc de Bellune. Ce maréchal resta maître

des hauteurs de Studzianka, préservant encore les ponts des baïonnettes

russes, mais ne pouvant les cacher à l'artillerie de leur aile gauche.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 49 / 68 题